TSE Mag 7

 

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Automne 2014

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TSE Mag #7 { Automne  2014 } EEA-ESEM 2014 RETOUR SUR LE CONGRÈS TSE ÉDUCATION NOUVEAUX PARTENARIATS INTERNATIONAUX RÉTROSPECTIVE JEAN-JACQUES LAFFONT 1947 - 2004 CULTURE COMMENT DEVRIONS-NOUS ENSEIGNER L'ÉCONOMIE ? SOPHIE MOINAS… À la rencontre du trading à haute fréquence

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Jean-Philippe Lesne 1961 - 2014 04 ZOOM RECHERCHE 08 CÔTÉ DÉBAT 10 ÉVÉNEMENTS 14 RÉTROSPECTIVE Takuro Yamashita Franck Portier Focus sur la double enchère Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ? À la rencontre du trading à haute fréquence Entretien avec Sophie Moinas Zohra BouamraMechemache & Angelo Zago Hommage à Jean-Jacques Laffont par Jacques Crémer Les organisations de producteurs agricoles Fanny Camara & Nicolas Dupuis Rotten tomatoes EEA-ESEM 2014 Retour sur le plus grand congrès européen dédié à l'économie Magazine trimestriel de Toulouse School of Economics - 21 allée de Brienne - 31015 Toulouse Cedex 6 - Tél. : +33 (0) 5 67 73 27 68 - Directeur de la publication : Christian Gollier Production - Directeur de la rédaction : Joel Echevarria - Rédactrice en Chef : Jennifer Stephenson - Responsable de Production : Jean-Baptiste Grossetti - Taductions : Michel Cécilia Conception graphique - Mise en page - Prépresse : A La Une Conseil - Iconographie ©: Studio Tchiz - Photographie : TSE - Tirage : 1200 exemplaires. Imprimé sur du papier recyclé « PEFC » - n°ISSN en cours d’enregistrement. 02 TSE Mag { Automne 2014 }

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Hommage à notre collègue J ean-Philippe Lesne, directeur de l'École TSE nous a quittés le 19 septembre après un courageux combat contre la maladie. insistant à assister à la rentrée de « ses » étudiants avant son décès. Sous sa direction, le projet ambitieux collectif que constitue l’école s’est affirmé, se rapprochant de son idéal : proposer le meilleur enseignement possible pour les nouvelles générations d’économistes. Jean-Philippe était particulièrement impliqué dans le développement de l’ouverture internationale de l’école, de ses partenariats avec les entreprises et de ses services à l’égard des étudiants. Ses collègues et amis garderont de lui l’image d’un homme intègre; un dirigeant exigeant mais passionné qui poussait ses équipes à l’excellence et représentait une source d'inspiration pour ses étudiants. Jusqu’à la fin il a suivi les défis et évolutions de l’école. Il était fier, et à raison, des progrès effectués. Puissions-nous honorer maintenant sa mémoire en continuant à renforcer l’école, que son optimisme et sa combativité nous inspirent pour continuer à soutenir nos étudiants.  hristian Gollier, Directeur de TSE C David Alary, Directeur de l’École par intérim  Joel Echevarria, TSE Directeur Délégué / Développement,  Opérations et RH Jean-Philippe avait accepté avec enthousiasme de prendre les rênes de l'École en 2012 après une excellente carrière académique, d’abord en tant que chercheur au sein de l’ENSEA, puis en tant qu’expert à l’INSEE, professeur à l’Université Cergy-Pontoise, à l’ESSEC, et enfin en tant que vice-président de l’institut de sondage BVA. Jean-Philippe était diplômé de l’École Polytechnique et avait obtenu son doctorat en économie dans notre université. Dès sa prise de fonction à la tête de l’École jusqu’à fin 2 013 , J e a n - P h i l i p p e a r a s s e m b l é l e s é q u i p e s administratives et les chercheurs autour du projet ambitieux, lancé en 2011, de développer une Grande École au cœur de l’université. Assurant avec succès son nouveau rôle, il devint populaire et reconnu pour ses qualités humaines, son énergie contagieuse et sa capacité à porter au plus haut ce grand défi. Avec le soutien de l’Université Toulouse Capitole et de la Fondation Jean-Jacques LaffontTSE, il a consolidé le développement de l’école. Mais ces derniers mois, la maladie l’a sévèrement atteint, venant finalement à bout de sa combativité et de son éternel optimisme. Il continua néanmoins à suivre la vie de l’école, 16 PARTENARIATS 20 TSE ÉDUCATION 22 BRÈVES 24 CULTURE L'IDEI célèbre ses 25 ans Partenariats internationaux de TSE De nouvelles universités partenaires Nouveaux collègues À la rencontre des 7 arrivants Premier cycle en économie Nouvel évènement du TNIT Que devrions-nous y enseigner ? TSE lance sa cérémonie de remise de diplômes Une très brève histoire de l'économétrie par Sylvain Chabé-Ferret TSE Mag { Automne 2014 } 03

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ZOOM RECHERCHE Takuro Yamashita Focus sur la double enchère À l’occasion de la récente conférence EEA-ESEM, Takuro Yamashita a présenté une nouvelle contribution en collaboration avec Fuhito Kojima de l’Université de Stanford. Cette étude propose une autre approche de l’organisation des doubles enchères, ce système compétitif d’achat et de vente que l’on retrouve derrière de nombreuses transactions économiques actuelles. Tout d’abord, qu’est-ce qu’une double enchère ? Les doubles enchères sont aujourd’hui un des systèmes d’échange les plus utilisés sur les marchés ; des bourses majeures telles que le NYSE ou l’AMEX les emploient par exemple. Dans le cadre des doubles enchères, les acheteurs et les vendeurs soumettent leurs offres et leurs prix de vente simultanément afin d’échanger entre eux des actions. Le volume de transactions engendré chaque année au travers des doubles enchères est bien plus élevé que le PIB mondial. Les doubles enchères ont également une importance en théorie économique standard, en tant que micro-fondations des marchés. Quels sont les défis que présente un marché de double enchère ? En dépit de leur importance, les marchés de double enchère ne sont pas simples à organiser ou à analyser. Les mécanismes les plus communs définissent un prix qui fait s’équivaloir l’offre et la demande et laissent les valeurs s’échanger à ce prix, mais de tels mécanismes ne sont pas toujours compatibles avec un système d’incitations. C’est-àdire que les participants sont parfois incités à donner des indications inexactes quant à leurs préférences. Les fausses déclarations qui en résultent peuvent rendre inefficaces les équilibres du marché. Le problème devient encore plus aigu si on tient compte des acteurs du marché avec des valeurs interdépendantes ou bien d’une demande ou d’une offre collective, qui dans la pratique sont deux caractéristiques majeures des doubles enchères. Sur le marché des valeurs par exemple, il est naturel pour des traders d’échanger des actions multiples. Comment votre étude répond-elle à ces questions ? En proposant un nouveau système d’organisation des doubles enchères, le mécanisme de prix collectif, qui vise à trouver un juste équilibre entre Takuro Yamashita PROFIL > Takuro Yamashita est professeur d’économie associé à TSE. Il a débuté ses études supérieures à l’Université Hitotsubashi à Tokyo au Japon, avant d’entreprendre un doctorat en économie à l’Université de Stanford. Il a obtenu ce dernier en 2011, juste avant de rejoindre TSE à son poste actuel. les incitations et efficacité. Notre mécanisme subdivise le marché en plusieurs sous-marchés, chacun étant composé d’un sous-ensemble d’acheteurs et de vendeurs, et l’intégralité des échanges se déroulent entre acheteurs et vendeurs d’un même sous-ensemble donné. Pour chaque sous-marché, nous établissons un prix de référence qui est indépendant des rapports effectués par les acteurs de ce sous-marché. Ceux-ci échangent alors sur la base du prix de référence. En subdivisant le marché en sous-marchés plus petits et en définissant un prix de référence indépendant à l’intérieur de chaque sous-marché, on peut empêcher certaines incitations évidentes à une manipulation des prix et de fait encourager la transparence et la participation volontaire. En même temps, cela signifie que le prix est calculé sans disposer de toute l’information économique existante, ce qui peut entraîner une inefficacité de répartition dans notre mécanisme. Néanmoins, de nombreux acheteurs et vendeurs étant présents dans l’économie, nous montrons que cette inefficacité est négligeable et que nous obtenons ainsi une efficacité « approchée ». Bien que nos résultats présentent en premier lieu un intérêt théorique, nous pensons qu’ils introduisent un schéma de double enchère potentiellement optimal, qui pourrait être appliqué à un marché réel. CV complet >> EN SAVOIR PLUS... Double enchère avec valeurs interdépendantes : incitations et efficacité, une étude En collaboration avec Fuhito Kojima 04 TSE Mag { Automne 2014 }

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Franck Portier Franck Portier nous emmène pour une visite éclair de l’impact potentiel de l’actualité sur les cycles d’activité. Les économies de marché connaissent des cycles d’activité ; des périodes d’expansion récurrentes, avec une croissance de l’investissement, de la consommation  et  de  l’emploi supérieure à la moyenne, suivies par des récessions caractérisées par une décroissance des mêmes agrégats macro-économiques.  L’analyse traditionnelle tend à imputer ces fluctuations aux chocs économiques tels que les changements survenant au niveau des prix du pétrole, des taxes ou de la technologie. Mais il existe une autre approche, que j’analyse dans mon étude, qui consiste à suggérer que les cycles sont dus à une cause plus subtile, plus prévisionnelle : l’interprétation de l’actualité par les acteurs économiques qui, par voie de conséquence, spéculent sur les besoins à venir de l’économie. L’explication des cycles d’activité par l’actualité est simple en soi : un décideur économique anticipe un besoin futur et essaie de préempter le marché, en investissant tôt pour pouvoir proposer des biens ou des services au bon moment, lorsque les besoins prévus surviendront finalement. Si de nombreux investisseurs reçoivent des nouvelles concernant des développements futurs et adoptent un tel comportement, une période de boom économique s’ensuivra. Cependant, le fait même qu’un tel comportement implique forcément de la spéculation crée une marge d’erreur potentielle. Dans ce cas, l’économie connaîtra une situation de surinvestissement car la demande anticipée ne se sera pas matérialisée. Cela finira dans les larmes : une récession et une faillite. Ainsi, selon l’explication du cycle d’activité par l’actualité, le boom et la décroissance sont tous deux des conséquences directes de l’incitation des gens à spéculer sur l’information relative aux futures évolutions économiques. Le secteur de la construction de satellites fournit d’intéressantes anecdotes quant à la nature imprévisible de ces cycles spéculatifs. Au début des années 1980, dans la perspective de services téléphoniques de longue distance, de la visioconférence et d’autres formes de communication électronique sophistiquées, les lancements de satellites de télécommunications ont explosé. Quelques années après, le marché s’est rendu compte que l’accroissement de la demande n’était pas au rendez-vous, entraînant une sous-utilisation notable des capacités. Un après-midi de semaine, au mois de décembre 1983, la Federal Communications Commission a observé que seulement 54% de la capacité des satellites de communications était utilisée. Sur 14 satellites étudiés, 143 transpondeurs sur 312 étaient inactifs. Cette « surabondance de transpondeurs » comme le secteur l’a appelée, s’est répétée au début des années 2000 après le boom « .com » des années 1990. À nouveau, les satellites étaient allés plus vite que leur clientèle, ce qui a abouti à une pléthore de satellites de télécommunications à la recherche de clients, puis à un plongeon vers la faillite. Cette « explication par l’actualité » des cycles d’activité soulève de nombreuses questions qui doivent être encore pleinement approfondies : les conséquences d’un cadre économique international par opposition à un cadre fermé, le rôle des marchés financiers dans la propagation et l’amplification des effets de l’actualité, les liens avec la dynamique des prix de l’immobilier, etc. À l’heure actuelle, de fait, il est difficile d’évaluer la fiabilité et la pertinence de cette « explication par l’actualité ». Pour parvenir à une vision plus claire, il serait intéressant de mener une recherche sur les interactions entre l’actualité et l’apprentissage social, afin de tirer de nouveaux enseignements sur la façon dont une information dispersée relative à l’évolution économique future peut affecter les prévisions et, par conséquent, causer des fluctuations macroéconomiques. ZOOM RECHERCHE Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ? Franck Portier PROFIL > Franck Portier est chercheur senior à TSE et professeur à l’Université Toulouse 1 Capitole. Franck est membre de l’Institut Universitaire de France et a été récemment nommé à la Commission pour les Sciences Économiques par la ministre française de la Recherche & de l’Enseignement Supérieur. CV complet >> EN SAVOIR PLUS... Les cycles d’activité expliqués par l’actualité : aperçus et défis En collaboration avec Paul Beaudry, Vancouver School of Economics TSE Mag { Automne 2014 } 05

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ZOOM RECHERCHE Fanny Camara & Nicolas Dupuis Rotten tomatoes Les étudiants Fanny Camara et Nicolas Dupuis, en doctorat à TSE, viennent de remporter le prix de la Société d’Économétrie pour la meilleure contribution en économie appliquée par de jeunes chercheurs. Leur étude s’intéresse au fait que les critiques de films ne livrent pas toujours leur opinion véritable lorsqu’un nouveau film sort, principalement pour protéger leur réputation et pour avantager Fanny Camara leur carrière. Fanny et Nicolas ont analysé en profondeur ces biais stratégiques, en expliquant leurs conséquences sur l’industrie cinématographique. Les experts qui possèdent une connaissance poussée d’une problématique et qui sont soucieux de leur réputation peuvent avoir tendance à modifier leur opinion personnelle lorsqu’ils l’exposent au public. Mettons par exemple qu’un critique de films débutant assiste à l’avant-première d’un blockbuster que le public attend avec impatience et dont il espère qu’il sera sensationnel. Le critique trouve de son côté le film médiocre mais décide de falsifier son article, en pensant qu’il est probable qu’il se trompe et qu’il passerait pour n’avoir pas été capable d’anticiper la qualité du film. De la même façon, un critique de grande influence pourrait convaincre son public de ne pas aller voir un certain film, en l’empêchant ainsi d’en découvrir la vraie qualité, tout en préservant sa réputation. Ces différentes incitations créent des biais stratégiques qui ont pour conséquence une perte d’informations de valeur. Dans notre étude, nous développons une méthodologie qui nous permet d’estimer à la fois la compétence et la pertinence des critiques de cinéma et l’étendue de leurs biais stratégiques. Cette méthodologie nous permettra au final d’évaluer les pertes de at t e n t e s critiques de films faux avis biais stratégiques influences barrières à l'entrée perceptions - public Platon, Phèdre, 260a J’ai entendu dire à ce sujet, mon cher Socrate, qu’il n’était pas nécessaire, pour être orateur, de connaître ce qui est véritablement juste, mais ce qui le paraît à la multitude chargée de prononcer, ni ce qui est vraiment bon et beau, mais ce qui paraît tel : car la persuasion naît plutôt de cette apparence que de la vérité. Nicolas Dupuis 06 TSE Mag { Automne 2014 }

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ZOOM RECHERCHE bien-être provoquées par ces biais stratégiques. Par exemple, dans quelle mesure un jeune metteur en scène inexpérimenté sera amené à recevoir des critiques plus dures que celles reçues par ses aînés, avec pour conséquence la création de barrières à sa carrière ? Puisque les opinions personnelles des critiques portées sur la qualité des films ne sont pas des données observables, nous devons estimer leurs biais au travers d’un jeu de transmission d’informations stratégiques. Dans le cadre de ce jeu, nous pouvons classer les films selon la probabilité qu’ils seront perçus comme bons avant leur sortie publique. Le présupposé est qu’un film pour lequel les attentes sont plus grandes recevra en moyenne des critiques plus élogieuses. L’estimation de l’étendue des biais stratégiques se fait alors directement, puisque nous pouvons simuler la répartition des opinions personnelles en comparant les compétences estimées et les qualités attendues des films à la répartition réelle des critiques. Nous avons utilisé les critiques publiées par des critiques de cinéma professionnels sur le site Internet « Rotten Tomatoes » (« Tomates pourries », NDLR), couvrant tous les films sortis aux États-Unis entre 2004 et 2013. Nous avons constaté que les compétences des critiques de cinéma s’étalaient de 62% à 90%, ce qui signifie que les critiques les moins bons sont incapables de reconnaître la vraie qualité d’un film 4 fois sur 10 contre 1 fois sur 10 pour les meilleurs d’entre eux. Nous avons aussi découvert que les critiques les plus biaisés modifiaient leur évaluation 4 fois sur 10 afin de se conformer aux attentes du public. De façon assez surprenante, nous avons également constaté qu’un nombre important de critiques avaient des biais soit positifs, soit négatifs mais ne cumulaient pas les deux en même temps. EN SAVOIR PLUS... Estimation structurelle du biais stratégique de l’expert : l’exemple des critiques de cinéma Fanny Camara et Nicolas Dupuis Entretien avec Fanny à l’occasion de l’attribution du prix de la Société d’Économétrie TSE Mag { Automne 2014 } 07

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CÔTÉ DÉBAT À la rencontre du trading à haute fréquence À ses débuts, l’échange de produits financiers se déroulait en face à face, dans un même lieu. Mais dans le monde technologique actuel, les échanges de biens financiers, après s’être déroulés au téléphone, sont exclusivement réalisés par des plateformes électroniques et 70% des transactions financières dans le monde ont lieu à « haute fréquence ». Lorsque les transactions électroniques à haute fréquence ont pris leur envol, à la fin des années 2000, les chercheurs TSE spécialisés dans la structure des marchés financiers ont réalisé qu’il était crucial d’étudier ce nouveau phénomène et l’équipe, notamment Bruno Biais, Fany Declerck et Sophie Moinas, a depuis développé une expertise reconnue internationalement sur le sujet. Sophie nous donne ici un aperçu des dernières avancées dans le domaine. Interview avec Sophie Moinas Pourrais-tu rapidement retracer l’histoire des transactions électroniques ? Les transactions électroniques sont apparues dans les années 1980, alors que les innovations technologiques commençaient à permettre aux traders de traiter le grand volume d’informations nécessaire pour déterminer la valeur fondamentale d’un bien et ainsi prendre les bonnes décisions. Les places boursières elles-mêmes se sont alors tournées vers les plateformes électroniques pour répondre aux demandes grandissantes des industries. Pendant longtemps, tout le monde a doucement basculé vers les transactions électroniques sans presque aucune conséquence. Mais en l’an 2000, après la fin de la bulle internet, les courtiers dont les marges se réduisaient ont commencé à se plaindre du monopole des échanges et des tarifs élevés pratiqués. Cette pression a amené à l’ouverture à la concurrence des échanges financiers, via les régulations RegNMS aux États-Unis et MiFID en Europe, autorisant les échanges d’actions à être pratiqués à 300 endroits différents plutôt que dans la poignée de places boursières historiques. Ceci entraina un envol significatif du volume d’information à traiter, les prix devaient maintenant être vérifiés à plusieurs endroits à la fois. En réponse à ce besoin de traitement d’information, les transactions électroniques à haute fréquence se généralisèrent et les marchés financiers entraient dans une nouvelle ère complètement automatisée. Que sont exactement les « transactions électroniques à haute fréquence » ? En bref, les traders emploient aujourd’hui des programmes sophistiqués et puissants pour appliquer des stratégies financières de manière extrêmement rapide et réactive. Les ordinateurs scrutent les marchés, en analysent les données en quelques instants et permettent aux traders de prendre des décisions et de placer des ordres d’achats de manière bien plus rapide que dans l’ancien système, décisions d’autant plus pertinentes qu’elles se basent sur une richesse d’information sans précédent. Alors que le trading algorithmique se généralisait, les bénéfices et risques sociaux de cette pratique restaient inexplorés. Mes collègues et moi-même avons ainsi essayé, ces dernières années, d’analyser l’impact de ces nouvelles technologies sur les marchés financiers. Améliorent-elles la qualité du marché ? Devraient-elles être régulées ? Si oui, de quelle manière ? Les réponses à ces questions impliquent des changements dans l’action des régulateurs. L’un des principaux défis des chercheurs aujourd’hui est la difficulté d’obtenir des données sur le THF étant donné la vitesse et le volume des transactions, nous parlons de données gigantesques. 08 TSE Mag { Autumn 2014 }

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CÔTÉ DÉBAT Quels sont les risques du Trading à Haute Fréquence (THF) ? Dans la situation actuelle, on peut dire que le trading à haute fréquence est un privilège : ceux qui ont les ressources pour investir dans ces technologies peuvent en tirer profit, en profitant de la lenteur des traders « normaux » n’utilisant pas ces technologies. Il est inévitable que ceux-ci suivent le mouvement pour essayer de sauver leurs investissements et d’accroitre leurs profits. Nous assistons ainsi à une guerre financière, une course à l’armement technologique qui présente des conséquences sociales et économiques douteuses. Les échanges gagnés grâce à une technologie supérieure sont contrebalancés par ceux perdus par des problèmes de sélection adverse. Si les régulateurs et les décideurs politiques n’interviennent pas pour contrôler le THF, nous pourrions assister à certaines situations dangereuses. Si aucune crise systémique n’est déclenchée, le THF continuera probablement à se développer et la course à la technologie va s’intensifier. Alors que cela pourrait conduire à une meilleure découverte des prix et de plus grandes liquidités, il y a un risque significatif que cela se produise au détriment des traders les plus lents, par une sélection adverse. Ces traders lents risquent de peu à peu disparaitre des marchés, se déplaçant vers des marchés parallèles cachés des traders à haute fréquence. A long terme, cela pourrait gêner la découverte de prix et créer de l’internalisation, créant des problèmes principal-agent. Si la prolifération du THF devait provoquer une telle situation, les investisseurs pourraient paniquer et quitter les marchés, générant une spirale de prix négative. De la même manière, si les traders à haute fréquence perdaient des millions de dollars suite à un problème technologique, cela pourrait mener à la faillite des entreprises au faible capital, générant des risques de contrepartie. Que font les régulateurs ? Dans les années qui ont suivi l’introduction du THF, les régulateurs ont été partagés, certains étaient partisans d’une sévère régulation tandis que d’autre prônaient le laissez-faire. La Commission Européenne a réagi rapidement, mettant en place une série de sécurités contre le THF en 2014 lors du MiFID II, soumettant les compagnies de THF à une supervision régulatrice et à des nécessités de capitaux qui pourrait aider à lutter contre la création de risques systémiques par ces sociétés. Initialement un peu plus réticent à agir, la SEC a maintenant également émis des doutes sur l’impact du THF et est actuellement en train d’enquêter sur le sujet. Que devraient faire les régulateurs ? Bannir complètement le THF ne serait pas optimal : dans un monde fragmenté, les traders à haute fréquence permettent aux investisseurs d’exécuter leurs échanges plus facilement. Cependant, les conséquences potentielles sont sérieuses et l’on est en droit de penser qu’il faudrait un certain niveau de régulation, de surveillance et d’intervention. En vue de réduire l’impact de la sélection adverse, une réponse appropriée pourrait être de taxer le THF. De manière similaire aux taxes pigouviennes, cela obligerait les traders à haute fréquence à internaliser les coûts de sélection adverse qu’ils imposent aux traders « lents ». Les revenus de cette taxe pourraient être utilisés pour financer la surveillance des marchés ou créer un fond de stabilité afin de prévenir de possibles krachs. Quel rôle jouent les chercheurs ? L’un des principaux défis des chercheurs aujourd’hui est la difficulté d’obtenir des données sur le THF. Mes collègues et moi sommes chanceux dans la mesure où l’on nous a donné accès aux données du marché de l’AMF, le régulateur français. Ce type d’accès est très rare, cependant, étant donné la vitesse et le volume des transactions, nous parlons de données gigantesques. C’est une tâche colossale de collecter, filtrer et analyser ces informations qui nous aideront à déchiffrer les pratiques des traders à haute fréquence et à faire des recommandations pour leur gestion. Quoi qu’il en soit, alors que les pratiques de THF continuent à se développer, la recherche avance également à grand pas et, espérons-le, cela se traduira par de futures politiques pertinentes dans le domaine. PROFIL > Doctorante à HEC diplômée en 2005, Sophie Moinas est professeur de Finance à l’IAE de Toulouse (Université Toulouse Capitole), chercheur au Centre de Recherche en Management et membre de Toulouse School of Economics et de l’IDEI. Sophie Moinas a reçu le prix Euronext-AFFI (Association Française de FInance) 2005 pour sa thèse, une bourse de l'ANR en 2009 pour son projet sur le « Trading Algorithmique », le prix Joseph de la Vega 2013 pour ses travaux sur l’offre de liquidité multi-marchés et le prix 2014 de l’Institut Europlace de Finance du meilleur article en finance pour son article sur le jeu de bulle (avec S.Pouget). Conférence : Le trading électronique Sophie et son collègue Bruno Biais ont récemment organisé une conférence de deux jours à TSE sur les derniers travaux de recherche dans le domaine du trading électronique. Plus d'infos PLUS D´INFOS « Equilibrium Fast Trading » TSE Working Paper à paraître dans le Journal of Financial Economics, n. 13-387, Mars 2013, revisé en septembre 2014. (avec Bruno Biais et Thierry Foucault) « Prop trading and fast trading » mimeo, Juillet 2013 (avec Bruno Biais et Fany Declerck) TSE Mag { Automne 2014 } 09

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ÉVÉNEMENTS Quel lien entre le roquefort et le champagne ? Zohra Bouamra-Mechemache et Angelo Zago Zohra Bouamra-Mechemache, directrice de recherche à TSE et à l’INRA, et Angelo Zago, professeur invité, ont organisé il y a peu une journée sur les « Organisations de producteurs (OP) au sein des marchés agroalimentaires ». L’occasion de dresser un bilan des récentes recherches consacrées aux problématiques relatives aux actions collectives dans le secteur agricole et agroalimentaire. Et aussi de parler un peu bonne chère et bon vin… Les marchés agroalimentaires sont en constante évolution dans le monde entier, en particulier ces dernières années où les facteurs environnementaux, techniques et sociopolitiques ont contraint le secteur à se réinventer afin de faire face aux crises de l’offre et des prix et de suivre le rythme de la demande mondiale. De grandes multinationales ont accru leur puissance et les étapes de production, de transformation et de distribution de la chaîne agroalimentaire sont de plus en plus concentrées et contrôlées par ces grands groupes. L’apparition de ces oligopoles a provoqué un intérêt renouvelé pour l’action collective dans l’agriculture, au niveau politique comme dans la recherche. Des groupes de producteurs agricoles, grands et petits, se sont formés pour résister aux puissants consortiums en investissant conjointement dans des capacités de transformation et de marketing, en partageant leurs coûts d’agrandissement, en négociant avec les entreprises de matières premières, de transformation et de distribution, en ciblant des marchés lointains et/ou étrangers, en créant des marques conjointes, etc. Ce type 10 TSE Mag { Automne 2014 } d’organisation, fréquent dans le secteur agricole, existe dans de nombreux pays et revêt différentes formes : coopératives agricoles, organisations de producteurs (OP), sociétés appartenant à des producteurs, entreprises communautaires, etc. Dans l’UE, les coopératives agricoles sont monnaie courante mais d’autres modèles prennent de l’importance. Les OP ont par exemple été reconnues et soutenues dans le secteur des fruits et des légumes (F&L) depuis les années 1970. Par comparaison aux coopératives, les OP reposent sur des statuts qui leur confèrent volontairement un caractère plus flexible, à la condition expresse qu’elles soient à la fois au service de leurs membres et contrôlées par eux. Les OP ont été utilisées par l’UE pour « renforcer la position des producteurs face à une concentration croissante de la demande et pour intégrer les problématiques environnementales à la production et au marketing des F&L. » (Règlement UE, 2014) La Politique Agricole Communautaire (PAC), qui fait l’objet de nombreux débats, a été réformée en 2013 pour étendre le recours aux OP à tous les secteurs agricoles, afin d’en faire un outil d’une politique transversale d’organisation du marché. L’action collective au sein de l’agriculture européenne a également été encouragée par d’autres moyens, par exemple en renforçant les labels géographiques collectifs associés à des produits agricoles de qualité et produits dans des régions spécifiques comme le roquefort ou le champagne. Ces marques sont gérées par un groupement d’entreprises qui décident collectivement des règles de production et de marketing pour leur segment de produits. Le rôle et la diffusion de l’action collective dépassent les frontières de l’EU. En Afrique, par exemple, l’action collective est reconnue comme un moyen contribuant à sortir de la pauvreté les agriculteurs détenant des exploitations agricoles de petite taille. La Banque Mondiale a souligné le rôle crucial de l’agriculture en faveur du développement et de la réduction de la pauvreté. En effet, les trois quarts de la population pauvre des pays en voie de développement habitent dans des

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ÉVÉNEMENTS Éclairage politique La journée sur les OP a été complétée par une table ronde composée d’un expert du secteur coopératif et de responsables politiques qui ont échangé sur les défis et les perspectives des OP dans l’UE. ces défis. Concernant d’éventuelles tensions entre les dispositions de la PAC en faveur des OP et les règles de la concurrence, M. Buffaria a clairement indiqué que les objectifs de la PAC devaient primer, de façon à soutenir le développement des OP et à accroître l’efficacité économique de la chaîne (agro)alimentaire. Philippe Chauve, de DG Competition, a détaillé les exemptions à la politique de concurrence de l’UE octroyées spécialement aux OP, dans le but de soutenir les objectifs fixés par la PAC. Un rapport récent commandé par DG Competition montre que les OP peuvent en effet avoir des effets bénéfiques pour leurs membres et pour le bien-être en général, en augmentant l’efficacité économique du secteur agricole. Les agriculteurs sont en effet confrontés à des défis en termes de commercialisation et de compétitivité et les OP leur sont utiles dans ces deux domaines. Cependant, les producteurs au sein des OP étant des entrepreneurs individuels, leurs « pratiques d’entente » peuvent potentiellement limiter la concurrence et, en tant que telles, tombent sous le coup des règles de la concurrence standard. Ainsi, les OP sont en substance une bonne chose. En effet, elles permettent de mettre en place des actions communes qui conduisent à des économies d’échelle pour les agriculteurs, réduisent leurs coûts globaux de production et augmentent leur pouvoir de négociation. En revanche, les OP doivent éviter d’exercer un pouvoir de marché excessif et d’en abuser. Prodromos Kalaitzis, conseiller politique senior au sein de CopaCogeca, l’association européenne des agriculteurs nationaux et des syndicats d’OP, a souligné que les groupes de producteurs transforment et commercialisent environ la moitié du total de la production agricole de l’UE. Les modèles de coopératives varient à travers l’UE : dans les pays nordiques, on trouve un petit nombre de coopératives, de grande taille, fortement intégrées et spécialisées. Dans le Sud, à l’inverse, il y a un fort degré d’ « atomisation » avec de nombreuses coopératives de taille limitée. Ces organisations partagent un principal objectif, l’accroissement de la compétitivité de leur secteur et de leurs membres, afin d’assurer une offre alimentaire adéquate et sûre tout en améliorant le fonctionnement de la chaîne agroalimentaire et en protégeant l’environnement et le paysage. Bruno Buffaria, qui représentait la DG Agriculture, a expliqué que les OP étaient prises en compte depuis longtemps dans la politique agricole de l’UE, avec comme objectifs de base la concentration de l’offre agroalimentaire et le renforcement du pouvoir de négociation des agriculteurs, habituellement faible dans les chaînes agroalimentaires. Depuis les années 1960, l’environnement économique a beaucoup évolué, avec de nouveaux défis à relever comme la volatilité du marché, les conditions commerciales, le changement climatique, de nouvelles demandes pour des produits bio, etc. Selon M. Buffaria, les OP jouent un rôle important dans le cadre des réponses politiques apportées à zones rurales, et l’existence d’une large majorité d’entre eux repose sur l’agriculture. Globalement, la croissance agricole se révèle deux fois plus efficace pour réduire la pauvreté que la croissance des autres secteurs de l’économie. De plus, il est nécessaire que les agriculteurs ayant un faible revenu soient associés à la croissance économique induite par les échanges commerciaux, ce qui est plus facile dans le cadre d’activités économiques implantées localement. En résumé, on peut contribuer à réduire la pauvreté grâce à la participation des petits agriculteurs aux marchés locaux et internationaux, à l’aide technique et à l’action collective dans le cadre des OP. Les OP permettent en effet de corriger les imperfections du marché engendrées par des coûts de transaction élevés ou un marché du crédit inexistant, de s’entendre sur des normes de qualité partagées, de mettre en commun des ressources de main d’œuvre ou financières afin d’accéder à de nouveaux marchés domestiques ou internationaux et, dans l’ensemble, d’accroître son pouvoir de négociation et soutenir la démocratie en exprimant son opinion dans le cadre de décisions politiques locales. Grâce à… Marie Curie La conférence sur les OP a été rendue possible par l’octroi de la Bourse Intra-Européenne Marie Curie à Angelo Zago, professeur d’Économie à l’Université de Vérone. Grâce à cette bourse IEF, Angelo a pu passer une année en tant que professeur invité au sein du groupe de recherche Alimentation, Entreprises et Agriculture (Food, Firms and Farms) de TSE. En plus de cette conférence, plusieurs études ainsi que des collaborations futures sont nées de cette année d’échange. En particulier, un projet en collaboration avec Zohra sur les incitations et les obstacles à la création d’OP ; un projet avec Philippe Bontems sur les choix en termes de qualité des coopératives par comparaison à ceux faits par les entreprises privées ; un projet sur les coopératives et les exclusivités en collaboration avec Zohra, Patrick Rey et Zhijun Chen et un projet personnel sur la réputation collective. TSE Mag { Automne 2014 } 11 EN SAVOIR PLUS... Consultez le site Internet de la conférence

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ÉVÉNEMENTS Congrès EEA-ESEM 2014 Chaque été, l’Association Économique Européenne (EEA) et la Société d’Économétrie (ES) organisent l’événement européen le plus important dans le domaine des sciences économiques : le congrès EEA-ESEM. Cet événement rassemble plus de 1 500 économistes parmi les principaux en Europe et leur permet de se rencontrer, d’intervenir et d’échanger sur les dernières avancées en termes de recherche, de participer à des débats d’orientation et de partager leurs idées sur un large éventail de problématiques d’économie. Compte rendu intégral 12 TSE Mag { Automne 2014 }

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ÉVÉNEMENTS WinE : en faveur des jeunes économistes femmes Non, il ne s’agit pas de la boisson alcoolisée célèbre en France... Prononcé « winnie », WinE signifie « Women in Economics », une initiative de l’Association Économique Européenne (EEA) visant à apporter aux femmes économistes un soutien sous la forme d’un mentorat (tutorat) dans les premières phases de leur carrière. WinE consiste en une retraite annuelle de mentorat, organisée par le comité « Women in Economics » de l’EEA. WinE se donne comme but de soutenir les femmes dans leur profession d’économiste en aidant à la création de réseaux, en faisant circuler l’information relative aux femmes économistes, ou bien pertinente pour elles, et en proposant un forum pour échanger sur les problématiques rencontrées par les femmes chercheures. La retraite WinE, lancée à l’occasion du EEA-ESEM 2013 à Gothenburg, est en train de devenir un événement annuel important dans l’agenda des sciences économiques. Cette année, la retraite s’est tenue les 24 et 25 août, avant Emmanuelle Auriol « Un système de mentorat en faveur des femmes économistes junior a été mis en place par l’Association Économique Américaine depuis pas mal de temps. L’évaluation de ce programme de formation spécifique a montré qu’il fait une vraie différence dans la carrière des jeunes femmes qui en ont bénéficié. L’équilibre hommes/femmes n’est pas bon dans notre profession, en particulier au niveau des économistes senior. L’initiative WinE vise à soutenir les femmes dans leur réussite en tant que chercheures en économie. Je suis heureuse d’en faire partie. » l’ouverture du EEA-ESEM Toulouse. Les mentorées ont participé à une série de groupes de discussion innovants, couvrant parmi d’autres sujets : comment se faire connaître par la profession, comment parvenir à être publiées et à recevoir des fonds, comment atteindre le bon équilibre vie privée / vie professionnelle et est-ce que le fait d’être une femme a réellement une importance dans un environnement de recherche. Tous ces sujets touchaient aux défis spécifiques auxquels les femmes sont confrontées à différentes étapes de leur carrière. Parmi les mentors senior présentes cette année à la retraite, il y avait Emmanuelle Auriol et Ingela Alger, toutes deux chercheures à TSE. Nous retranscrivons quelques mots d’Emmanuelle et d’Ingela sur l’événement de cette année : Ingela Alger « Dans une profession où la plupart des économistes senior sont des hommes, il peut être plus difficile pour une jeune femme que pour un jeune homme de trouver des mentors parmi ses collègues. L’initiative de mentorat WinE atténue cette difficulté en donnant à de jeunes femmes économistes l’opportunité de se rencontrer entre elles ainsi que des femmes économistes senior venant d’autres institutions. J’ai été heureuse de pouvoir partager certaines de mes impressions avec elles. » ÉVÉNEMENTS À VENIR Série spéciale de séminaires « En souvenir de Jean-Jacques Laffont », comprenant 8 interventions qui se dérouleront au cours de l’année universitaire prochaine : Thème Théorie économique Économie du développement Mathématiques de la décision Environnement OI (Organisation Industrielle) Finance Théorie économique Économétrie & Approche empirique de l’économie Intervenant Jean Tirole Antonio Estache Ivar Ekeland Marcel Boyer Quang Vuong Richard Kihlstrom Jerry Green Matt Shum Date 6 octobre 6 novembre 14 novembre 17 novembre 24 novembre 10 décembre 17 mars 31 mars 15-16 décembre 2014 Découvertes récentes et défis dans l’analyse coût Organisé par Christoph Rheinberger et Nicolas Treich 8-9 janvier 2015 Huitième conférence biannuelle sur l’Économie de la Propriété Intellectuelle, des Logiciels et d’Internet Organisée par Jacques Crémer et Paul Seabright TSE Mag { Automne 2014 } 13

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RÉTROSPECTIVE Jean-Jacques Laffont 1947 - 2004 par jacques crémer 2014 marque le dixième anniversaire du décès de Jean-Jacques Laffont, père fondateur de TSE et source perpétuelle d’inspiration pour nos équipes de recherche actuelles. Jacques Crémer, professeur à TSE, collègue de longue date et ami intime de Jean-Jacques, rend hommage à sa vie, ses travaux et son héritage. Dix ans après la mort de Jean-Jacques Laffont, les économistes qui travaillent à Toulouse ont voulu accueillir nos amis de l’Europe et du monde entier. Il est particulièrement approprié de se souvenir de Jean-Jacques dans le cadre du congrès EEA-ESEM puisqu’il était un membre actif et ancien président des deux associations qui organisent cet événement. Il est toujours agréable de se rappeler des grands hommes et il y a comme un plaisir doux-amer à évoquer le passé. Mais il y a plus que cela. JeanJacques a encore beaucoup à nous apprendre, et plus que des souvenirs, ce sont ses leçons que nous devrions approfondir et prendre à cœur. Certaines d’entre elles s’adressent à tous les économistes et certaines de façon plus particulière à ceux d’entre nous qui font de l’économie en Europe. Jean-Jacques naquit à Toulouse en 1947. Après avoir poursuivi des études à Toulouse et à Paris, il fit son chemin jusqu’à Harvard où il obtint son doctorat en 1975 sous la direction de Ken Arrow en personne. En 1978 il revint à Toulouse où il fut professeur à l’Université jusqu’à sa mort en 2004. Jean-Jacques avait l’habitude de dire : « Toulouse, c’est mon Amérique à moi. » L’héritage de Jean-Jacques, c’est avant tout un formidable ensemble de contributions scientifiques. 15 livres et plus de 200 articles ! Il est impossible de rendre justice à l’ensemble de son œuvre dans si peu d’espace, je laisserai donc ici de côté ses travaux sur la théorie et l’économétrie du 14 TSE Mag { Automne 2014 } déséquilibre, sur l’économie publique, sur l’entrepreneuriat, et ainsi de suite. Jean-Jacques a fait partie du groupe qui a révolutionné les sciences économiques au début des années 1970 en développant la théorie des incitations dans un contexte d’asymétrie de l’information. Cela a commencé par ses travaux bien connus, réalisés avec Jerry Green, sur les mécanismes de Groves, et s’est poursuivi par son travail avec son ami proche Eric Maskin. Mais il se rendit très vite compte que cette approche comportait d’importantes implications aussi bien pour la politique publique que pour les travaux empiriques. Les implications pour la réglementation furent étudiées pour une large part en collaboration avec Jean Tirole, aboutissant à leur livre publié en 1993 aux Presses du MIT, « A theory of incentives in procurement and regulation ». Ceci fut poursuivi par des travaux de recherche plus appliquée portant, entre autres, sur la réglementation des télécommunications. Comme Jakub Kastl l’a évoqué lors de la session spéciale de l’EEA-ESEM en hommage à JeanJacques, il était également un pionnier de l’économétrie des enchères – l’un des premiers à avoir compris que l’on pouvait confronter la théorie des incitations aux données. J’ai toujours trouvé amusant qu’il ait travaillé avec Quang Vuong et Hervé Ossard sur les enchères des aubergines à Marmande, à moins de deux heures de Toulouse, sur la route qui mène à Bordeaux. Au milieu des années 1990, Jean-Jacques décida de mettre son expertise au service des personnes qui avaient vraiment besoin d’aide. Durant les dix dernières années de sa vie, il consacra une partie considérable de son temps à l’économie du développement, montrant un intérêt tout particulier pour la politique publique, et s’appuyant pour cela des outils de la théorie des incitations qu’il adaptait aux cas concrets. Mais Jean-Jacques n’était pas seulement un grand chercheur ; il était aussi un être humain remarquable et un grand leader. Laissez-moi vous répéter une histoire qu’Antonio Estache m’a racontée. Alors que Jean-Jacques commençait à travailler sur l’économie du développement, Antonio, qui travaillait alors à la Banque Mondiale, lui parla du besoin de dispenser en Afrique des cours sur la réglementation. Au Sénégal ou en Côte d’Ivoire si mes souvenirs sont bons. La réaction de Jean-Jacques fut immédiate : « Trouvez-moi un billet et j’irai m’en occuper. » Sans même penser à demander des honoraires ou un quelconque autre revenu. En fait, Jean-Jacques voulait changer le monde. Et il y est parvenu. Jean-Jacques aurait pu enseigner où il le souhaitait. Il aurait pu vivre à Toulouse, y enseigner et voyager à travers le monde pour trouver stimulation intellectuelle et plus d’argent. Il a préféré consacrer son énergie à construire ce qui est maintenant devenue la Toulouse School of Economics. Dans

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RÉTROSPECTIVE Session spéciale de l'EEA-ESEM en hommage à Jean-Jacques Laffont, 27 août 2014 Afin de rendre hommage à l’héritage laissé par Jean-Jacques, TSE a organisé durant le congrès EEA-ESEM une table ronde spéciale qui a réuni trois économistes de générations différentes, incarnant divers aspects de la façon dont Jean-Jacques aimait pratiquer l’économie, en particulier l’insistance sur la rigueur théorique et, en même temps, la pertinence empirique et politique. Des souvenirs ont été évoqués et des contributions ont été présentées par : • Jakub KASTL, Stanford University • Nicholas STERN, London School of Economics • Alessandro PAVAN, Northwestern University les années 1980, il fonda un premier groupe de recherche à Toulouse, le GREMAQ. Il fut une source d’inspiration pour les jeunes professeurs déjà en place et convainquit certains des meilleurs économistes qui travaillaient alors en France de venir à Toulouse. À ce moment-là, il y avait très peu de liens entre l’industrie et les universités françaises. Mais, en 1990, Jean-Jacques créa l’IDEI, l’Institut d’Économie Industrielle, une association à but non lucratif qui poursuit de la recherche en partenariat avec des organismes publics et privés. Sous sa direction, l’IDEI, toujours très active aujourd’hui avec des dizaines de partenaires industriels, fut une source majeure de financement et d’inspiration pour les économistes de Toulouse et un excellent outil pour le recrutement. Soyons clairs : TSE n’existerait pas aujourd’hui s’il n’y avait eu le leadership et la capacité de JeanJacques à attirer d’autres personnes afin de l’aider à transformer ses rêves en réalité. Il a toujours été très actif dans la gestion de l’Université de Toulouse et au sein de la profession. Il a voyagé dans le monde entier, visitant des universités, donnant des séminaires, rencontrant parfois des décideurs politiques mais accordant toujours une attention particulièrement soutenue aux jeunes chercheurs et aux doctorants. Un nombre extraordinaire de personnes, de toutes nationalités, ont dit à l’un ou l’autre d’entre nous : « J’ai entendu une fois JeanJacques durant un séminaire » ou bien « J’ai eu une courte conversation avec lui » et puis… « cela a changé ma vie ». Et pour ceux d’entre vous qui penseraient qu’il devait être un homme vraiment triste et ennuyeux, ne s’intéressant qu’à son travail, vous auriez tort. Jean-Jacques appréciait la bonne compagnie, la bonne cuisine et le bon vin. Les anciens à Toulouse se souviennent des nombreuses dégustations de vin et des séances de préparation de foie gras qui avaient lieu chez lui. Et il éleva quatre enfants avec sa femme Colette, qu’il avait rencontrée alors qu’il était étudiant de premier cycle à Toulouse. Il est certain qu’aucun d’entre nous n’a l’éventail de compétences que possédait Jean-Jacques. « Faites ce qu’il faisait » ne serait pas un conseil utile. Mais nous pouvons quand même écouter ses leçons. Tout d’abord, tous les aspects de l’économie sont importants. On ne peut fonder de la bonne économie sans bonne théorie ou sans bon travail empirique. En second lieu, des sciences économiques de qualité devraient nous aider à comprendre le monde et à le transformer, la contribution aux décisions publiques est une partie noble de notre discipline et devrait guider nos recherches académiques. Troisièmement, même lorsque les cadres institutionnels sont cassés, voire brisés, des choses peuvent être réalisées, des moyens peuvent être trouvés pour construire un enseignement et des institutions de recherche plus solides. Enfin, la vie universitaire attire des personnes intéressées par l’enseignement et la recherche. Mais elle offre aussi de nombreuses opportunités à ceux qui veulent changer le monde, aussi bien à l’intérieur de la communauté scientifique qu’au-delà. 1-Note de la rédaction: voir en pages 14 à 17 Jacques Crémer TSE Mag { Automne 2014 } 15

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