Mondes souterrains

 

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Description

Recueil de 10 textes

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ScriptaLinea Q U E L QU E S M OT S S U R S C R I P TA L I N E A © Collectifs d’écrits Droits d’utilisation: Mondes souterrains du Collectif des Allumés de la Plume est produit par ScriptaLinea et mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons 2.0 Belgique: Attribution – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification [ texte complet sur: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ ] ScriptaLinea, 2014. www.scriptalinea.org N° d’entreprise BE 0503.900.845 RPM Bruxelles Edit. resp.: Isabelle De Vriendt Siège social: Avenue de Monte-Carlo 56 - B - 1190 Bruxelles (Belgique) Si vous voulez rejoindre un Collectif d’écrits, contactez-nous via: www.collectifsdecrits.org - page 2 - Cette compilation de textes a été réalisée dans le cadre de l’aisbl ScriptaLinea. ScriptaLinea se veut un réseau, un soutien et un porte-voix pour toutes les initiatives collectives d’écriture à but socio-artistique, en Belgique et dans le monde. Ces initiatives peuvent se décliner dans différentes expressions linguistiques: français (Collectifs d’écrits), portugais (Coletivos de escrita), anglais (Writing Collectives), néerlandais (Schrijversgemeenschappen)... Chaque Collectif d’écrits rassemble un groupe d’écrivant-e-s (reconnu-e-s ou non) désireux de réfléchir ensemble sur le monde qui les entoure. Ce groupe choisit un thème de société que chacun éclaire d’un texte littéraire, pour aboutir à une publication collective. Une fois l’objectif atteint, le Collectif d’écrits peut accueillir de nouveaux et nouvelles participant-e-s et démarrer un nouveau projet d’écriture. Les Collectifs d’écrits sont nomades et se réunissent dans des espaces (semi-) publics: centre culturel, association, bibliothèque... Il s’agit en effet, pour le Collectif d’écrits et ses lecteurs, d’élargir les horizons et, globalement, de renforcer le tissu socioculturel d’une région ou d’un quartier, dans une logique non marchande. Les Collectifs d’écrits se veulent accessibles à ceux et à celles qui veulent stimuler et développer leur plume au travers d’un projet collectif et citoyen, dans un esprit de volontariat et d’entraide. Chaque écrivant-e y est reconnu-e comme expert-e, à partir de son écriture et de sa lecture, et s’inscrit dans une relation d’égal-e à égal-e avec les autres membres du Collectif d’écrits, ouvert-e aux expertises multiples et diverses. Chaque année, les Collectifs d’écrits d’une même région ou d’un pays se rencontrent pour découvrir leurs spécificités et reconnaître dans les autres parcours d’écriture une approche similaire. - page 3 -

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Cette démarche, développée au niveau local, vise donc à renforcer les liens entre individus, associations à but social et organismes culturels et artistiques, dans une perspective citoyenne qui favorise le vivre-ensemble et la création littéraire. Q U E L QU E S M OT S S U R L E DES ALLUMÉS DE LA COLLECTIF PLUME Isabelle De Vriendt Présidente de l’AISBL ScriptaLinea Le Collectif des Allumés de la Plume (CAP) est né à Bruxelles un soir de neige et d’hiver en 2012 et a publié deux recueils de textes: Courts-circuits et La ville s’en-visage. Cette troisième édition du CAP rassemble 11 bâtisseurs du réel et de l’imaginaire qui ont construit et partagé leurs univers pour aboutir aux créations compilées dans ce recueil. Les lieux qui ont accueilli le CAP sont brièvement présentés en fin de publication. Le 12 octobre 2014, le CAP a invité le public de la Fureur de lire et de la bibliothèque de l’Albertine dans un palais caché de Bruxelles, le Coudenberg, pour y présenter ses Mondes souterrains. Jean-François Brouillard, Cayetana Carrión, Ivan de Villeneuve, Isabelle De Vriendt, Tamara Frunza, Cindy Emmanuelle Jadot, Marc Labeeu, Amaya Mansito, Emeline Roelandt, Sofia Tahar et Debora Tillemans Membres 2014 du Collectif des Allumés de la Plume - page 4 - - page 5 -

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Table des matières POUR S’Y Editorial Une histoire réelle sort du souterrain, Ivan de Villeneuve Le Saturé qui fut un Fier, Sofia Tahar San Reso, Jean-François Brouillard Eclair à Neuchâtel, Tamara Frunza Sommeil paradoxal, Debora Tillemans © Collectifs d’écrits RETROUVER 9 11 15 19 33 37 43 47 51 57 67 71 75 81 Larme à l’oeil, Cayetana Carrión L’Autre, Emeline Roelandt Un jeudi comme tant d’autres, Marc Labeeu De Profundis, Isabelle De Vriendt Oublie et souviens-toi, Cindy Emmanuelle Jadot Les auteurs Les lieux traversés Remerciements - page 6 - - page 7 -

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Éditorial BRÈVE MISE EN BOUCHE Au départ, un thème choisi ensemble : monde(s) souterrain(s). A l’arrivée : dix textes, comme autant de portes à peine entrebâillées ou largement ouvertes sur des paysages de l’ombre, que la lumière des mots vient ici éclairer. Paysages réels ou imaginaires, miroirs de nos espoirs ou de nos cauchemars ; paysages de l’intime, de l’enfoui, de la colère ou de la douleur, aussi ; paysages du corps, camisole accidentée, chair scindée de l’esprit ou porteuse de nouveaux germes de vie. Entre fiction et poésie, de récits intimistes en univers fantastiques, se dessine une humanité en demi-teintes, douce-amère, multiple, loin des sourires aux dents blanchies que l’on nous assène comme seule et unique réalité. Dix écrivants donnent droit de parole à d’autres mondes, les leurs peut-être, peut-être aussi un peu des vôtres ? Le Collectif des Allumés de la Plume © Collectifs d’écrits - page 8 - - page 9 -

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Une histoire réelle sort de son souterrain I VA N DE VILLENEUVE © Collectifs d’écrits Notre vie connaît et scintille d’une multitude de souterrains. Il y a celui que l’on descend, il y a celui que l’on monte Il y a une partie lumineuse, il y a une part d’obscurité Il y a ce que l’on voit et il y a ce que l’on ne voit pas. Quand il se met debout l’homme revêt les deux éclats. Il porte sur lui de moitié lumière et obscurité. Il est unité et porteur de ces deux extrêmes. S’expriment ainsi le Yin et le Yang, L’agréable ou la désagréable sensation, Celle qui libère ou celle qui oppresse. Notre vie livre ses sensations toboggans. Des profondeurs, plus elles s’élèvent, plus elles jaillissent en effets catapulte. Il y a ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas. Il y a ce qu’on laisse sous-entendre au silence. Il y a le monde visible et il y a le monde invisible. On voit bien le monde visible avec les yeux. On devine, avec le cœur, l’intensité de ce monde invisible. Dans nos vies visible et invisible se partagent des éclats. Entre ces deux mondes circule un sang unifiant. Le cœur et ses élans cachés transportent ce sang A travers toutes les infimes parties, les plus retirées du corps humain Des plus signifiantes aux plus insignifiantes Nulle partie n’est épargnée - page 10 - - page 11 -

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L’Amour se creuse en souterrain Dès ma naissance, la vie m’a voulu différent. Mon amour, je t’attends et je t’aime. Innombrables femmes qui sont passées devant moi. L’unique ne s’y est présentée. Qui se fait attendre se fait désirer. Je prépare sa venue depuis toujours. Plus j’attends, plus je l’aime. Au fil des années, à travers les autres, j’apprends à apprécier et savourer cette différence. J’aime l’apercevoir dans les autres. Cette différence représente ce que je ne suis pas. Elle élargit mon cœur. Le souterrain de ma détresse L’éclat de ma détresse étend mon souterrain. La vie se creuse en trou noir. Plus c’est noir, Plus c’est obscurcissant, Plus l’espace s’impose envahissant. Il n’y a plus que souterrain et détresse. Le souterrain de Dieu Où Dieu se cache-t-il ? Dieu est là… sans être là. Il a une force de présence… et d’absence. Il est parfois là et on ne le sent pas. Il est parfois absent et on le sent. Dieu joue-t-il à cache-cache ?... Pour ne pas être exploité ? Ma chute…un souterrain où je me suis noyé ! Si vite survient l’accident Que tous les regrets du monde Ne parviennent à reconstruire ou effacer l’édifice de notre bonheur. Si j’avais su, je me serais délecté à l’éviter. Si j’avais su… c’est souvent trop tard. Chute et accident ont laissé leur trace. Si j’avais su… La question joue du pendule, est là et s’absente. Il me semble avoir perdu des forces dans ma chute. Il m’est plus difficile de me redresser lorsque je suis par terre. Il m’est plus difficile de parler et surtout de me faire comprendre. Il m’arrive de me demander si je vis vraiment. Si je ne traverse pas un simple cauchemar ? Je me console de le savoir passager et éphémère. Cependant celui-ci persiste, signe et demeure. Je n’y aurai pas pensé : Ma chute réveille une lourde épreuve qui bouleverse ma vie… Ma chute me laisse un autre homme différent… Qui ne marche plus comme avant, Fragilisé, qui dépend davantage des autres… Un homme autre que j’ai tant de mal à accepter et à reconnaître… Avec qui j’ai du mal à sympathiser. J’ai aimé la vie… Je n’aime plus la vie ! Tout me semble à recommencer - page 12 - - page 13 -

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Le Saturé qui fut un Fier TAHAR SOFIA « La conscience inconsciente de nos rêves les plus fous nous conduit souvent vers un chemin flou et jonché des plus terribles folies connues et inconnues de l’humanité. » Assis sous son arbre, le vieil homme tout de haillons vêtu chantonnait. Il était seul dans la clairière, abandonné par les hommes, délaissé par les rêves. Il avait eu une vie, jadis. Il avait été un Fier, jadis. Il était à présent un Saturé, un oublié, un dit-fou. Il avait été heureux, le malheureux. Assis là, chantonnant seul dans la nuit, il racontait son histoire à qui voulait l’entendre. Il expliquait le pourquoi du comment de l’impossible de son périple aux rôdeurs de passage, aux fantômes fatigués, aux mendiants errants. Il prenait souvent place dans une auberge quelconque où tous se riaient de lui ou pleuraient son récit. Car sa vie était un sacrilège, son épouse avait été son dilemme, la mort de cette dernière une tragédie et une délivrance, terrible paradoxe. L’abandon par son fils fut une douleur, la disparition de ce dernier sur les flots, une agonie. L’arrivée dans sa vie de la tendre boisson et de la douce folie fut son refuge. Le vieil homme avait par la suite erré des années durant; cherchant réconfort dans l’ivresse, cherchant à survivre dans cette société méprisante qui l’entourait. Son paradis perdu était quelque part dans ses songes, loin de la réalité, loin de la douleur de la perte. La mort avait raflé sa douce mais orgueilleuse épouse avant de couvrir de son manteau rapiécé son fils qui l’avait rejeté et laissé à l’oubli. Le vieil homme souriait au souvenir de son dernier séjour dans une auberge. © Collectifs d’écrits - page 14 - - page 15 -

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Trois jours plus tôt, assis au bar, il avait comme à son habitude conté son histoire. Des voyageurs venus de bien loin s’étaient installés près de lui. Ôtant leurs capes dégoulinantes des larmes du ciel, ils s’installaient. Le vieil homme avala d’une traite ce qu’il restait dans sa pioche et déclara haut et fort: - Car mon histoire est un songe, mes amis! Car mes nuits sont des ombres parmi les ombres! Je vais vous conter en ce soir pluvieux ma misère et méprise! - Que nous chante là ce vieillard de sa voix brisée, s’amusa l’un des nouveaux venus. - Ceci, voyageurs, est mon conte! Il n’y aura point de messire ni de truands en mon récit. Mais larmes et peines y ont jadis établi logis! - Racontez, mon pauvre! Racontez! Le vieil homme s’était alors lentement levé. De ses yeux pâles, il embrassa le petit monde suspendu à ses lèvres et dit d’une voix prévenante: - Mais sachez que je fus un Fier! Je fus parmi les jeunes de mon époque, lancé dans la bataille, survivant par chance, hanté par ceux qui de ma main périrent! Je suis à présent un Saturé! Je n’ai pas vu de gloire en ma tuerie! Lorsque l’État me manda si j’avais combattu pour l’honneur et la gloire de ma patrie, je lui jetai au visage que j’avais combattu pour survivre! C’était ma vérité! Que j’avais tué pour ne pas être tué! Ma réponse ne plut guère! Cela va sans dire! Je fus jeté, triste déchet! Me voilà donc, Saturé, inutile, chantant mon histoire, contant mes péripéties! Un silence de mort suivit ses paroles navrantes. Les gens se turent, les yeux étaient emplis de curiosité, ils attendaient. Et ainsi, engloutissant leurs boissons, perdant quelques larmes, poussant quelques soupirs, souriant face au ton bourru du vieux Saturé, les voyageurs et les clients écoutèrent avec respect le récit de ce bonhomme qui malgré sa mine fatiguée et son haleine putride avait tant vécu, tant souffert. De la campagne isolée d’où il venait à l’auberge lugubre où il contait, il était passé par le travail des champs, l’amour d’une femme, la guerre incomprise, la peine insoutenable, la peur glaciale, la douleur intense, la défaite humiliante et le silence des tranchées pour finalement retrouver non sans désespoir et chance le brouhaha de la paix. Il avait survécu, son corps avait survécu. Il avait eu de la veine, diraient les âmes des tranchées. Il avait ensuite pris épouse, été père, avant de sombrer, bien plus tard, dans son errance... Le silence se fit, le vieil homme s’était tu. Tous l’avaient écouté avec respect, tous le fixaient avec peine et pitié. Le vieux soldat éclata d’un faux rire, brisant le silence religieux comme on brise une vitre. C’était il y a trois jours. Levant les yeux vers la clairière déserte, plongée dans la douceur automnale, baignée par la blanche lumière de la fière lune, le vieil homme dit au vieux chêne qui l’écoutait sans mot dire: - Vois-tu, mon vieil ami, l’âme inconsciente tenant l’arme de jadis a péri. Face à toi se tient celui qui guette l’arrivée de sa vieille amie avec impatience. Le chêne pleura quelques feuilles pour son vieil ami. Le remerciant pour ses larmes, le Saturé ferma les yeux pour rejoindre ses camarades. - page 16 - - page 17 -

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Sanreso J E A N -F R A N Ç O I S B R O U I L L A R D Montroy. 5 Novembre 2013, 15h Station Almacenter. Je m’apprête à passer tranquillement cette fin d’après-midi au sein de ma ville ; plonger dans la foule, pénétrer l’essaim en bourdonnant, joyeusement complice, côtoyer pour le plaisir tant d’êtres et m’interroger sur la vie de chacun. Humain parmi les humains, ni plus ni moins. La nuit précédente, si courte, me donne envie de flâner à mon rythme, insouciant. Le kiosque d’Albert, un ancien de la cité du haut, se trouve à la descente des escalators du North Point, l’intersection obligée de trois lignes de métro avec celles des trains de banlieue en direction des Huit Collines. Je m’y attarde afin de parcourir gratuitement les journaux. J’adore la presse. Plus inductrice que l’horoscope, elle préfigure votre destinée. «La Capitale» publie, fidèle à son habitude, un titre porteur : «San RESO a pu s’échapper. Le super intendant bredouille des excuses !» . A sa Une, pour vendre, une photo, prise sans doute par un amateur, délivre l’image d’une ombre enveloppée d’un hola courant dans un couloir. La mauvaise qualité du cliché due à la méconnaissance ou un clic trop rapide de l’auteur reflète plutôt la vue d’un météorite traversant l’atmosphère. Doutant de mes qualités sportives, j’opte pour l’amateurisme de l’artiste pictural. C’est incroyable comme ils me font sourire, ces journalistes victimes du besoin irrépressible, maladif, de créer l’évènement : des hypocondriaques du sensationnel. Après le Yeti, le Fantôme de l’opéra, un Serial Killer ou un quelconque Docteur Jekill, ils me baptisent le San RESO de Montroy. C’est flatteur donc, j’en conviens. Ils sont si loin de la réalité ! L’homme est épris du désir vital de s’inventer, de se conter des fables pour nourrir son quotidien d’imaginaire ; une nécessité absolue de s’évader de la banalité, une condamnation de la passion qui pourrait naître spontanément en nous. D’autres titres racoleurs des concurrents nourrissent cette légende urbaine: «Montroy remerciera-t-elle son ami public de cœur ?» Gentil!, «A la recherche de l’invisible.» Je me pince pour me rassurer!, - page 19 - © Collectifs d’écrits - page 18 -

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«Les étudiants baptisent leur lieu de savoir : Human University of San RESO. Le recteur refuse!» Vu mes diplômes, je le mérite, pourtant! J’avoue être dépassé par l’ampleur du phénomène. Surtout ne pas les décevoir ! Quelques perturbations, des banderoles critiques déployées sur les bâtiments publics, une télévision pirate, des tracts ! Pas de quoi fouetter un chat. GreenPeace ou Amnesty à leurs heures de gloire ont fait plus hard! Quelle énergie policière pour y mettre mon visage! La publication de ses comptes en banque sur les écrans géants n’a vraiment pas dû plaire au Maire! Un peu too much, c’est vrai. Je m’avance vers le centre de mon Monde, le niveau moins un. Sur ce trajet, la lumière artificielle douce ou plus forte, en fonction des lieux, cède la place à distance identique aux puits de lumière de grandeurs différentes, selon: les regards comme nous les nommons. Ainsi apparaît, sous des baies vitrées, le ciel qui surplombe le Haut-Montroy. Je longe les magasins et les échoppes qui émerveillent par des vitrines décorées avec goût. L’odeur envoûtante des lilas ou des rosiers aux tons infinis en devanture féérise d’une ambiance particulière ses rues et dédales souterrains où seuls les véhicules furent bannis. La Place de la Libre Pensée s’ouvre à moi; celle que nous préférons tous, le forum obligé des rencontres; elle s’offre aux habitants, sans complexe; sa splendeur baroque n’a rien à envier à celle des capitales européennes. Sous une voûte immense -on y devine à l’extérieur un temps teinté des couleurs changeantes de l’automnedes cafés, des restaurants et encore d’autres boutiques plus artisanales. En son centre, le kiosque. Un groupe se prépare à ce qui sera, je l’espère pour eux, le concert du siècle, la consécration d’une nouvelle carrière. Un peu plus loin, la fameuse fontaine de l’Eden entourée de sculptures en marbre : elles symbolisent des mains apurées, enchevêtrées, qui en diverses positions adressent leurs doigts vers l’infini. Partout, des jeunes, seuls, en couple, en smala, couchés ou assis, colorient l’herbe de mille et une touches humaines. Combien d’histoires se créent ici? Des ébauches d’avenir, le tracé des premiers sillages d’amour, les itinéraires de voyages lointains… A l’angle, le fameux «Musée des Archives et de l’Archéologie Citadine» voisine l’Ecole des Arts Nouveaux accolée modestement à l’Université. Je m’attable sur une terrasse dressée au milieu de quelques tilleuls. J’ai soif. Les jongleurs, les musiciens et des peintres offrent des éclats de beauté à cette foule en état de suspension. On se croirait dans un mix entre la place du Tertre, les alentours du Musée Beaubourg et Piccadilly Circus. Quelques badauds tentent de faire réagir des figures humaines travesties, immobiles, secrètes. Un mouvement incontrôlé! Des rires vainqueurs fusent. Abandonnant le grand escalier, le pas décidé, libérés d’une journée chargée, des hommes d’affaires et des fonctionnaires s’approchent des mange-debout qui attendent la pause des clients du soir. Plus téméraires, d’autres franchissent les portes des pubs, attirés par la cacophonie: mélange de musique d’ambiance festive juxtaposée aux commentaires sportifs de CNN. J’amortis à temps la chute d’un enfant, peu doué pour le roller, avant qu’il ne percute ma table. Vexé, il rejoint ses copains hilares, l’annulaire outrageusement levé, fier de sa cascade pourtant involontaire. A quelques mètres, sur la colonne Morris qui sert aux affichages pour les spectacles, events ou manifestations, l’inscription d’un tag retient mon attention. Elle traverse diagonalement les publicités culturelles d’une couleur flashy pour attirer le regard: «RESO est la lumière», badigeonné d’un lettrage coulant, ponctué d’un soleil en sa fin. La bière me soulage. Je frotte avec envie la mousse restée sur mes lèvres. Une bande de tout âge vêtue de tenues blanches, affublée de foulards ou chapeaux aux tons arcen-ciel entame une mélopée. Le refrain est repris par l’assistance qui tape des mains et remue du corps. RESO, RESO est là! RESO aime les HOMMES! L’inquiétude me gagne. Pour des raisons économiques, le monde, dit ici RESO, s’est construit au départ comme simple passage pour faciliter les activités extérieures en se protégeant du temps froid qui perdure. Certains décidèrent d’y vivre en permanence. Les renfoncements en béton devenaient boutiques improvisées, puis consolidées. Les lieux de lumière, espace de vie. - page 20 - - page 21 -

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Evelyn arrive au loin, une palette de bonheur à elle toute seule. Je devrais me précipiter mais je reste figé. Mon esprit s’évade malgré sa vue. Mes pensées interrogatives reviennent au galop. Tout va trop loin, il faut arrêter. Il est temps que je m’exprime. Je n’étais auparavant que le mystérieux belge, l’étranger disparu, recherché longuement, rejoignant ainsi les dizaines d’autres partis sans laisser d’adresse. Un avant-hier proche et lointain à la fois. Une brisure du temps, une rupture dans l’espace. Hauteur de Bruxelles. Premier Janvier 2010. 7 h Entre aube et aurore, ma ville se noyait sous une pluie verglaçante. Les dernières bulles des réveillons successifs s’estompaient. Le temps des fêtes oublié, la solitude prenait une autre dimension ; après celle vécue en groupe arrivait celle, la vraie, plus terrible, que l’on ne partage qu’avec soi : au plus profond, en vérité. J’aurais dû percevoir que cette journée était particulière. Un déclencheur implicite s’actionna, non visible, inconscient. Un top départ venu de je ne sais quel Dieu. Je naviguais au quotidien sur le fleuve de l’égoïsme. J’étais craint, incontournable, mettant au négatif toute possibilité d’être aimé, vraiment aimé. Mes nombreux diplômes, la pression des parents, un travail pendant mes études aux dépens de loisirs et une intuition forte blindaient mon corps d’une sécheresse de cœur, l’âme bétonnée. L’arrogance m’habitait, plus tenace qu’un squatteur. Un fil se cassa, me détachant du passé sans pour autant m’aspirer vers un futur ; une cordelette coupée à l’une des extrémités, toujours solide mais encore lâche de l’autre. Il fallait que je tire sur cette ficelle pour voir où elle me mènerait. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque. Maître du monde à la Di Caprio, dans mon superbe appartement, je trônais sur mon univers, perché dans les hauteurs de la ville. On jalousait en silence Ma belle compagne, Ma Bugatti Veyron rachetée pour un pont d’or à un footballeur. L’argent, un épiphénomène dans mon quotidien. J’étais convaincu que ma seule détermination guidait l’avenir. Je ne pouvais penser que des dés étaient lancés, sans mon accord. Un large burn out proche d’un tsunami se pointait en mon intérieur. - page 22 - Montroy, 5 Novembre 2013. 15h30 Je sursaute, rappelé à la réalité. Evelyn me secoue. Son parfum, que ses mouvements amplifient, me ramène à sa voix tendre : marin attiré par le chant d’une sirène, abeille envoutée par la senteur des fleurs. - Dis, oh, oh, je suis là. Je viens de marcher une heure depuis l’entrée, à te chercher, sans m’interrompre… et Monsieur me reçoit endormi les yeux ouverts! Son sac dévoile des achats intempestifs qui la trahissent. Je me fais pourtant complice de son jeu et lui souris. Je l’embrasse volontairement dans le cou, laissant à ses cheveux le soin de me caresser le visage, tout en légèreté. Mais je suis vite ailleurs, ma mémoire gagne des points sur le présent. Rewind. Bruxelles-Centre. 16 Janvier 2010. 9h Après la trêve des confiseurs, je retourne au bureau. J’y retrouve le rythme habituel, les rendez-vous qui s’accumulent. Des billets d’avion déposés dans un casier ad hoc par Hélène annoncent les nouvelles destinations. Deux valises aux étiquettes différentes attendent: la bleue pour les pays froids, la rouge pour les nations chaudes, l’orange n’est pas de mise! Pour l’incertain, j’achète sur place. D’autres Samsonite plus grandes sont là. Je viens de les larguer avec rage, contre la porte: bagages de la vie, du quotidien, fruits pourris de ma rupture, sans asile pour les accueillir. A l’intérieur, des vêtements chiffonnés, propres et sales, chemises froissées, pantalons racrapotés. Le tout amassé sans cette attention qui fait le délice d’un voyage pour le plaisir. Un mélange sournois, disparate, annonciateur d’un amour perdu; le constat irréversible de n’avoir été que de passage. - Tu n’es qu’un requin. Retourne à l’océan broyer d’autres proies! crié par Sarah ce matin, résonne encore. Dans les entrailles de mes bagages : le rasoir sorti de sa housse, des documents, quelques cd, les batteries indispensables. Aucune flagrance ne s’en dégage. Déséthéré. Sans vie. - Monsieur, l’avion n’attendra pas. Le taxi est là! hurle pressante ma secrétaire. - page 23 -

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La mission aura lieu à Montroy. Douze heures de vol. Pas de chance, je suis bon pour l’étiquette bleue. J’intègre dans mon bagage la trousse, les foutues batteries, les prises multifonctions. Et je décroche la veste chaude. La veste chaude! Je parie qu’Olivier, le salaud, se tape notre client des Marquises. Ne pas réfléchir. Saisir l’ordi portable, les documents non informatisés, prendre le bon billet. Fuir. Une dernière cigarette avant de franchir la douane. Courir. Putain que c’est long Brussels Airport! La fouille, les fouilles. Toujours cette peur des attentats. Je m’écroule sur le siège, côté hublot. Hélène a eu le temps d’y penser. Je dois lui offrir un petit cadeau sinon, elle ne le fera plus. Elle m’énerve pour ce donnantdonnant. Si elle n’était pas une aussi bonne secrétaire, enfin. La terrible montée d’angoisse durant les commentaires rébarbatifs des hôtesses et les feintes lancées sous couvert d’un langage technique du commandant. Il va s’en taper une. Pas toutes? Bruxelles devient en quelques secondes minuscule, à l’instar de sa superficie face au Monde. Enfin, le premier verre en main. Nous survolons déjà la mer. Ne plus penser. Un Xanax. Dormir et boire. Boire et dormir. Haut-Montroy. 17 janvier 2010. Matin Réveillé sans être en éveil, je regarde les derniers kilomètres de la descente vers Montroy. Etonnante, cette ville qui ressemble à une île. Blanche de blanc. 4 degrés Fahrenheit en dessous de zéro. Je ris moins quand le calcul en Celsius m’amène droit au moins 20! Ma bouche est pâteuse. Mon corps lessivé. Décidemment, le couple «médoc et alcool» bat lui aussi de l’aile! Pas la joie pour assumer quand on se lève. Je m’extirpe du fauteuil dans un dernier sursaut de conscience. Je dois prendre un pull avant de sortir. La douane. Les questions idiotes. Je me coltine les lamentations d’une vieille perdue sur le trajet. Ouf. Le hall des arrivées. J’abandonne Miss Marple comme on le fait d’un animal avant les vacances. Trouver mon nom ou AIR CONSERVATION sur les pancartes que dressent les accueillants. - Mister Steenberg! Bonjour, je suis chargé de vous déposer à votre hôtel, me distille un chauffeur en tenue sombre. D’un ringard! Je lui abandonne ma valise afin d’affronter, les mains bien enfoncées dans les poches, la bise mordante. Absolument trouver un autre pull et un manteau adéquat. Pas possible, cette température que maudirait tout fruit exotique qui se respecte. Sur le trajet, que je me la joue muette, se découvre une ville, toute en hauteur et grandeur; des boulevards larges la sillonnent sous le regard inquisiteur des buildings éperdument vitrés. Pedestrian no way. Je ne traverse aucun de ces quartiers qui heureusement compensent, par le charme de leurs soirées, la lourdeur des meetings. - Bonjour Mister Steenberg, chambre 757, me sourit le réceptionniste, tendant la carte magnétique. Je sors surpris un «Oui, c’est moi!», sans le saluer. A peine entré dans la chambre d’un luxe standard, sans originalité, j’ouvre le minibar. Un premier verre effleure mes lèvres que déjà s’invite un coup de fil. - Bien arrivé? Nous venons vous faire chercher à 11h. Shit. Il me reste à peine deux heures. Passage éclair sous la douche. Aussi rapide qu’un cul sec. Ma tête n’en finit pas d’enfler sous les effets conjugués de la vodka et la persistance tenace d’un dernier Xanax pris avant les prémices de l’atterrissage. Des cachets dans un verre. Et toujours cette barre. L’inefficacité de l’aspirine effervescente m’énerve. Mon veston est chiffonné. Il me faudra parlementer pour un dressing rapide. Enfin, avec l’argent, no problemo. Je m’éclaircis la peau avec le rasoir électrique tout en épluchant le dossier. Je les aurai, ces petits merdeux. A moi les numéros gagnants. Sarah ne répond à aucun de mes appels. On devait pourtant se marier! Elle a coupé; la boite vocale s’enclenche dès la première sonnerie. Fait chier. Elle va s’excuser. On ne peut me quitter. J’aurais dû lui dire que c’est elle qui devait partir. Quelle erreur! Trentième étage. Je sors de l’ascenseur. Et puis, tout a basculé. En entrant dans cette immense salle, aux peintures surfaites, je me sens perdre pied… à grand pas. Tout cela est si rapide, trop - page 25 - - page 24 -

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soudain. Je ne maitrise plus rien. Aux visages des interlocuteurs m’apparait celui de Sarah. Les yeux figés sur l’écran du portable, je parle dans le vide. Cela tourne. Je redresse la tête. Des regards confondus. Aucune réaction. Je balbutie des réponses évasives. Et là, j’ai compris. J’ai foiré. Je n’en doute plus. Les signes qui suivent ne trompent pas. Secrétaire pressée qui vous raccompagne. Brouhaha grandissant derrière moi après le silence mortel de l’adieu. Des ploucs. Je remonte dans un taxi. Je m’en éjecte. Me précipite à l’intérieur du Sheraton. Je me sens mal quand, d’un petit rappel, l’hôtesse me lance froidement «Check liste à 9h précises. On vient vous chercher. Soyez à l’heure.». Comme si on l’avait avertie de ma mauvaise prestation. Scruté de toute part, je me sens nu. Elle me prend pour un has been. Me réfugier dans la chambre. Me coucher. La solitude m’envahit. C’étaient des cons. J’essaie de sortir de cette noyade en rédigeant des sms. Ils restent tous sans réponses. Sarah doit s’envoyer en l’air. Elle ne m’a jamais aimé. Et puis la banderille pour m’achever, l’appel de Jacques. - Que s’est-il passé? C’est non, il refuse le marché. Tu as déconné. Le mail reçu est éloquent : votre représentant n’a pu nous fournir aucune garantie crédible. Ils ont pris une autre option. Il s’agit, tu t’en rends compte, de la firme japonaise YOKUTSI. Bla, bla, bla. Et le pire, nous espérons peut-être la possibilité d’une collaboration future. Une injurieuse formule de politesse! Ensuite, je n’entends plus que des bribes de sa voix qui me percent, aiguilles brûlantes, petit à petit: - Pas de garantie… Survol des questions posées… T’étais saoul?… Tes problèmes perso, rien à foutre!… Sarah est d’ailleurs trop bien pour toi. Et le coup de grâce, après le coup fatal de l’épée du toréador et les oreilles, s’ensuivent les couilles: - Plaidé pour toi auprès du Président, comme ami mais je suis AUSSI administrateur délégué, n’oublie pas. Je coupe mon GSM. Je sais déjà que La compta calcule mes indemnités. Le préavis à la signature m’attend au retour. Mort, je suis mort. - page 26 - Le minibar comme une consolation m’appelle. Montroy. 5 Novembre 2013. 16H Voilà, où j’en étais, ce 17 janvier soir, dans cette ville canadienne. Seul, maudissant les autres. Et ce «Pourquoi moi?» qui me hantait, tel un tourbillon éperdu. - Benoît, Benoît… - J’ouvre les yeux. Mon ange me secoue. Je souris à ma belle. - Tu vas bien, tu es absent. Ce sont les articles dans les journaux? Ses lèvres et ses mots effleurent ma peau. Je m’entends lui murmurer: - Un moment mon cœur, je réfléchis. Avant de retourner à ma chambre d’hôtel, envahi d’idées noires. Montroy. 17 janvier 2010. 21h. Je me réveille en sursaut, étendu devant la télévision au milieu des miniatures alcoolisées. Plus fort que le son de cette télé qui hurle, j’entends des coups se déchainer fortissimo contre la porte. Un homme au visage glacial rentre dans la chambre. - Monsieur. Votre télévision dérange les voisins. Sans discussion, heurté par mon attitude, il saisit la télécommande, coupe l’alimentation et la confisque. Je ne rouspète pas. Je ne me reconnais plus. Il y 24 heures, j’en aurais été à la menace, voire à la «gueulante». J’essaye de reprendre mes esprits longuement et sous la douche. Étendu nu sur le lit, je m’efforce de réfléchir à défaut de revivre. Le contrat, Pfitt! Sarah, Pfitt! Le boulot, Pfitt! Il n’existe que cette ville impersonnelle, sous la neige, si froide. J’envoie un dernier sms. J’attends les yeux fixés espérant voir l’écran scintiller. Je tente un coup de téléphone à l’appart. Cinq sonneries avant d’entendre sa voix. - Sarah, je sais. J’ai eu… - page 27 -

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Elle continue à parler. Je me tais. C’est le répondeur, mon répondeur avec sa voix en prime. Un bip. Je me sens taclé, blessé, étouffé, sidéralement vidé. J’ai besoin de respirer. Je dois sortir. Vite. Et là, j’erre. Gelé, je m’avance absent le long des trottoirs désespérément désertés. Enfin, à côté d’une gare, des autobus attendent ; des passagers descendent, embarquent, se croisent et se décroisent. Quelques lampes, des snacks et des cafés redonnent un peu de vie. La chanson de Lou Reed, Walk on the wild Side me parvient quand la porte d’une taverne s’ouvre pour laisser partir quelques individus chargés de valise. Me réchauffer, impératif. J’entre au Bus and Stop Bar comme l’indiquent, en fluo rouge, les néons. Une bouffée de chaleur. Des bruits. Des signes de vie remplacent le silence extérieur : la télévision relatant la Final Cup de Hockey, un crooner inconnu à la sono succède au bad boy new yorkais, le cliquetis des verres, les commandes des serveurs, des clients en verve mais indifférents à ma présence. - Monsieur, cela va? Tristounet? Je dresse la tête. Une jeune fille, en tenue classique, chemisier blanc, jupe noire, les cheveux châtains, le rouge à lèvres un peu voyant, me regarde avec - je sais, c’est bateau - un sourire qui désarme. - Monsieur, cela va? Vous désirez? Je lui lance d’une traite: - Oui, oui, je suis tired. Je vais bien. Un café, merci. A bout de nerfs, moi si confiant, je perds mes repères, scrutant dans le bois crevassé de la table une explication à une question dont j’ai hélas perdu l’hypothèse de départ ! Une certitude dans cette taverne, je la rencontre. Aucune envie de drague mais simplement de la prendre dans les bras, me coller contre elle. J’ai besoin de la serrer, pleurer et fermer les yeux. Je me plonge dans des sentiments confus qui, pour la première fois, me dépassent. Une bouée pour m’arrimer. Elle me dépose le café. - Je prends aussi un cognac! Sans un mot, elle s’en retourne. - page 28 - - Evelyn, ton cognac, tonitrue pressé un barman quinquagénaire, ventripotent, à la barbe poivre et sel. - Restez sérieux! susurre-t-elle en me déposant l’alcool. - Tu…tu… termines à quelle heure? Je le lui demande bégayant, étonné de ma soudaine timidité. No réponse. Et ce serveur qui lui parle. Vidant des cafés-cognac, j’attends un je-ne-sais-quoi . Je ne vois qu’elle. Je reste assis « encore et encore ». Mais cette fois-ci, je sais que c’est elle qui est l’objet de mon attente. A sa demande, je la paie, refusant la monnaie en retour. Elle disparait derrière le comptoir sans me voir. Même pas un coup d’œil furtif. Revêtue d’un long manteau de couleur rouge, d’une écharpe bariolée de dessins incompréhensibles, d’un bonnet de la même couleur, chaussée de bottes fourrées, elle se dirige vers la sortie. Son bras me frôle. Je me sens envahi d’une impression nouvelle. La même que doit ressentir un naufragé, quand sur un radeau déglingué, il entend les premiers cris d’oiseaux annonciateurs d’un rivage proche. Je me lève brusquement, retenant ma chaise, au bord de la chute, sous le regard moqueur de ce connard de barman… Je bascule dans la rue comme on se jette dans le vide. Je vacille quand je ne la vois plus. Non pas ce soir, Seigneur, ne m’abandonne pas ! Affolé, je crie un puissant : « Reviens ». Quelques voyageurs se retournent. Je m’en moque et cours à m’angoisser dans le labyrinthe formé par les cars longues distances des Greyhound lines. Et là, je la vois. Du moins, j’aperçois une tache rouge se diriger vers la bouche d’un métro. South Station. Je me précipite. Je descends à toute vitesse les escalators. Je bousculerai le moindre quidam qui ose se mettre en face. La luciole se faufile, sautillante, fébrile. Je la suis m’accouplant à son rythme. Autour de moi, un monde de fou, les manteaux ouverts, ou posés sur l’épaule. Il fait chaud. Partout des vitrines. Je découvre une autre ville fourmillante? Le dessus devenu le dessous. Je me sens comme un nomade à la découverte d’autres terres. Et surtout cet incompréhensible parfum de fleurs printanières! Je me - page 29 -

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