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Le carnet et les instants 183

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BELGIQUE - BELGIE P.P. - P.B. LIEGE X 9/3306 Poésie contemporaine Taillis Pré Dominique Warfa DOSSIER  ANNIVERSAIRE PORTRAIT LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Bimestriel. Ne paraît pas en juillet-août. N° 183, du 1er octobre au 30 novembre 2014. P 302031 - Bureau de dépôt Liège X - Ed. resp. Laurent Moosen - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - septembre 2014

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sommaire n° 183 En couverture : William Cliff, 2010 © Georges Seguin Pas à n’importe quel prix ! 01 ÉDITORIAL par Joseph Duhamel MAGAZINE DOSSIER ANNIVERSAIRE MES ÉDITEURS ET MOI PORTRAIT BRÈVES  NOUVEAUTÉS ET RÉÉDITIONS CRITIQUES Poésie contemporaine Taillis Pré Nadine Monfils Dominique Warfa 04 13 15 18 21 22 42

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Pas à n’importe quel prix ! Un des feuilletons de l’été nous vient des USA, le conflit entre Hachette Book Group et Amazon, exemplaire de la manière dont des nouveaux modèles de production culturelle s’élaborent, mais aussi de la façon – douteuse à long terme – dont répond le cybermarchand américain. Les reproches que l’on peut légitimement faire à Amazon ne manquent pas, qui sont d’abord éthiques : une ingénierie fiscale permettant de ne pas payer d’impôts tout en bénéficiant des aides publiques, des conditions de travail déplorables pour des emplois sousqualifiés. Au départ, pour Jeff Bezos, le livre n’était qu’un des produits parmi de nombreux autres permettant d’expérimenter le commerce sur le net. Aujourd’hui d’ailleurs, le livre est très minoritaire dans le chiffre d’affaires de la société. Mais, pour des raisons précises que Françoise Benhamou détaille dans Le livre à l’heure numérique, c’était un efficace ballon d’essai. Amazon ne s’est jamais conformé aux bons usages de l’interprofession du commerce du livre, préférant une pratique de l’opacité, de la rétention d’informations et d’une communication manipulée. De mensonge aussi. En effet, dans un premier temps, le vendeur a utilisé le travail gratuit fourni par les lecteurs via leurs appréciations des ouvrages et la réserve de données ainsi produite. Récemment, des internautes ont montré que les listes étaient manipulées, les ouvrages « conseillés » suite à la lecture d’un titre précis ne correspondraient pas aux résultats qu’un algorithme « neutre et impartial » aurait générés, mais qu’ils répondent plutôt à une logique commerciale et orientent vers des ouvrages plus fructueux à vendre. Et l’appel fait aux lecteurs pour que ceux-ci se mobilisent contre Hachette n’était pas exempt de démagogie. Un des chevaux de bataille d’Amazon pour séduire les auteurs est son système d’autoédition. Le service presse affirme proposer une offre de 150 000 références. La Promotion des Lettres est régulièrement sollicitée par des auteurs déçus. En effet, chez Amazon, la visibilité est nulle : comment un livre peut-il exister parmi cette masse de titres proposés ? Le travail éditorial est inexistant. Et l’auteur autoédité ne pourra être lu que par les clients d’Amazon, et ce d’autant plus pour les livres électroniques lisibles exclusivement sur Kindle. Les partenaires de ce que l’on appelle la « chaîne du livre », les éditeurs, libraires, critiques, bibliothécaires, s’inscrivent évidemment aussi dans une logique commerciale, en y ajoutant cependant une plus-value culturelle qui fait toute la différence. L’éditeur travaille le livre avec son auteur, il propose une information et une promotion du livre ; c’est parfois un pari sur le futur qui consiste à investir à perte sur un auteur à l’avenir duquel on croit. Le libraire assure la visibilité du livre, l’information et le conseil aux lecteurs. Le journaliste porte un regard critique. Le bibliothécaire propose un accompagnement des lecteurs dans les diverses questions que ceux-ci se posent. Livres Hebdo cite un chiffre significatif, qui concerne les USA : 61 % des gros lecteurs achètent leurs livres sur l’internet, mais ils n’y découvrent que 7 % de ces livres ; pour 93 % des ouvrages, ce sont les libraires physiques, les journalistes, le service promotionnel de l’éditeur ou les bibliothécaires qui les ont informés. Mais ce travail-là a un coût et ne se brade pas. En tant que lecteurs, nous devons être conscients des enjeux de la controverse autour d’Amazon. Préserver la chaîne éditeur-libraire-journaliste-bibliothécaire, avec la plus-value culturelle que celle-ci garantit (même si des adaptations de cette chaîne sont sans doute souhaitables), est un gage du maintien de la diversité éditoriale, de la diversité créative aussi. Souvenons-nous en lorsque nous sommes tentés, par facilité souvent, de commander des livres chez un cybercommerçant douteux, au lieu de privilégier ceux qui font réellement vivre le livre. Joseph Duhamel ÉDITORIAL

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Poésie contemporaine Taillis Pré Nadine Monfils Dominique Warfa 04 13 15 18 21 DOSSIER ANNIVERSAIRE MES ÉDITEURS ET MOI PORTRAIT BRÈVES  MAGA ZINE MAGAZINE Werner Lambersy © Musiques et Recherches asbl

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ENJEUX ET DILEMMES DE LA POÉSIE AUJOURD’HUI DANIEL LAROCHE Prétendre donner de la poésie une définition universelle et intemporelle serait une idée parfaitement saugrenue. La fonction de ce genre littéraire, et conséquemment ses formes et contenus, n’ont cessé de différer dans l’espace comme dans le temps. Concernant le domaine français récent, les René Char, Henri Michaux, Francis Ponge et quelques autres ont contribué à ouvrir dès l’entre-deux-guerres des voies nouvelles, vieillissant du même coup maintes pratiques héritées du passé. Plus près de nous, en Belgique francophone, il est difficile aux poètes contemporains d’écrire comme si un Jacques Izoard, un Jean-Pierre Verheggen ou un William Cliff, par exemple, n’avaient pas existé. L’histoire de tout genre artistique est jalonnée par un certain nombre de rejets et d’innovations qui ont pour effet de modifier progressivement sa nature même : le caractère évolutif de celle-ci s’en trouve donc démontré. Dans cet esprit, nous proposons une réflexion qui nous semble à la fois raisonnable et précise  : à quelle(s) logique(s) répond la poésie actuelle dans notre communauté ? Quels défis se donnet-elle  ? Quels moyens met-elle en œuvre pour tenter d’arriver à ses fins ? Il ne s’agit donc pas de dresser ici quelque « état des lieux » encyclopédique, mais plutôt d’identifier et d’explorer les principaux enjeux de cette production, tels qu’ils soustendent quelques œuvres parmi les plus significatives. Ces enjeux, bien entendu, sont inséparables de la tension irréductible où l’écriture trouve son origine : une poésie digne de ce nom s’élabore en effet sur un terrain fondamentalement conflictuel, agonistique, fût-il inconscient. Fureur et mystère intitulait René Char l’un de ses grands recueils… Le but ultime de l’écrivain n’est assurément pas de résoudre ou d’apaiser ces antagonismes originels, ce qui ôterait à l’écriture sa raison d’être, mais de se laisser porter par eux tout en expérimentant diverses significations qui peuvent leur être attribuées. Pour mettre en lumière ces mécanismes tels qu’ils animent les textes contemporains, il nous paraît avisé d’aborder successivement quelques grandes questions  : celle de la « vérité » avec laquelle se collète le sujet-poète ; la narration et autres façons de donner sens à sa propre recherche ; enfin, la relation de la poésie au silence et au vide. LE SOUCI DU VRAI Comme ses sœurs française, suisse ou québécoise, la poésie francophone de Belgique a largement rompu avec certains traits jadis et naguère dominants  : grandiloquence, personnages ou paysages idéalisés, métaphores ornementales, évocations historiques, thèmes religieux ou moraux, virtuosité gratuite, hermétisme indécryptable, etc. De même, les provocations anti-bourgeoises, les mises en cause de la légitimité même de la poésie, les affres interrogatives et nombrilistes sur l’acte d’écrire se sont largement essoufflées. L’éventail langagier,

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MAGAZINE 05 dossier thématique et imaginaire du genre s’est aujourd’hui recomposé, comme animé d’une liberté nouvelle. Osons une hypothèse : les poètes actuels qui ont de leur travail une conception exigeante partagent ceci qu’ils cherchent par l’écriture à rejoindre quelque chose de l’ordre du vrai : non certes quelque discours généralisant sur le monde ou le destin, mais un cheminement personnel, lié au noyau enfoui de l’identité, du désir, du rapport à l’autre. Parfois proche de l’ascèse, cette quête implique le rejet des leurres de toutes sortes. Elle laisse peu de place, notamment, au versant anecdotique du « vécu » ou du « ressenti », dont on sait qu’il ouvre grand la porte aux platitudes et aux clichés les plus éculés. Force nous est de le constater : à cette hypothèse, deux exceptions notables apportent un semblant de démenti. D’une part les recueils de William Cliff, exceptionnels à la fois par leur grande lisibilité et par leur prosaïsme assumé. De Écrasez-le (Gallimard, 1976) à Épopées (Table Ronde, 2008) en passant par Fête nationale (Gallimard, 1992) et bien d’autres, ils relatent sans ambages l’homosexualité de l’auteur, les rencontres de hasard, le souvenir obsédant de l’éducation catholique, la frustration et la solitude, sans oublier les sarcasmes à propos de ce qu’il présente comme la mesquinerie belge – le tout dans un langage le plus souvent simple, ordinaire, loin de toute rhétorique littéraire. Ce dernier trait, rare en poésie, se retrouve également dans l’œuvre de Jean-Claude Pirotte, à laquelle on reviendra. L’originalité de Cliff tient au fait qu’il assume pleinement le risque de la banalité autobiographique sans verser pour autant dans une poésie banale  : l’homosexualité masculine fonctionne en effet dans ses textes comme une sorte de terra incognita, peu à peu mise en lumière sur un mode à la fois empirique et narratif, jusque dans ses réalités les plus intimes. La marginalité sociale qui en est le corollaire s’affirme avec franchise, sans auto-apitoiement mais non sans exaspération, toute idéalisation étant exclue. Néanmoins, on l’a dit, la voie choisie par Cliff est exceptionnelle. La plupart des poètes redoutent et combattent la force des habitudes langagières collectives, en vertu desquelles les mots tendent à s’associer de manière toujours prévisible. Luc Del Cor le dit à sa manière dans Poema (Le Coudrier, 2013)  : «  pour aimer la langue dans sa clandestinité, il faut se préparer, il faut changer de sens les mots ». De son côté, Goffette  évoque «  la face éperdue de qui n’attend plus de l’homme / que paroles de sansonnets / ombres et cendres de paroles » (Éloge pour une cuisine de province, Champ Vallon, 1988), tandis que, ouvrant La ruée vers Laure (Gallimard, 2011), il cite Jacques Almira  : «  Quand pourrai-je donc parler sans avoir cette impression que je ne parle pas mon langage à la façon de montonson mais un langage acquis, acheté et difficilement auquel, malgré tous mes efforts en ce sang je ne puis jamais adhérer complètement ». Pour le poète, la langue est donc à la fois une redoutable puissance de banalisation et un matériau incontournable : quelque chose qu’il faut contrecarrer et à quoi pourtant l’on ne saurait échapper. Une œuvre emblématique à cet égard est celle de Jean-Pierre Verheggen, inlassable traqueur de tout ce que le monde verbal peut offrir de figé, de convenu, de conformiste, de rassurant, de bien élevé  : expressions toutes faites, titres de livres ou de films, toponymes, appellations commerciales ou officielles, proverbes, slogans, etc., etc. Ces innombrables rengaines, le poète les épingle, les parodie, les ridiculise, élaborant à partir d’elles un contre-discours résolument verboludique et jubilatoire. En somme, pour ce qui est du rapport à la langue et des pièges qu’il charrie, on pourrait dire que les œuvres de Cliff et Pirotte d’une part, de Verheggen d’autre part, constituent deux antipodes entre lesquels les autres auteurs prennent position, chacun à sa façon. Un autre risque névralgique en poésie –  comme dans d’autres arts  – est le traitement de l’émotion. Étaler explicitement ses sentiments personnels dans l’espoir de les faire éprouver par le lecteur engendre souvent l’effet inverse, et d’autant plus sûrement que la formulation est plus indiscrète. Car si l’émotion n’est pas en soi une preuve de sincérité –  elle s’apparenterait davantage à un écran  –, que dire de son

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06 expression verbale  ? Nos meilleurs poètes l’ont bien compris. Toujours le vent visite les bannières (Cheyne, 1991), de Jacques Vandenschrick, est une tentative délicate de reconnaître, dans quelques signes ténus, la présence devenue imperceptible des proches qui ne sont plus. Dans Sylvia (Cheyne, 2014), Antoine Wauters retrace la mort de ses deux grands-pères en un style qui n’a rien d’élégiaque  : la tristesse est seulement suggérée par petites touches mémorielles à première vue factuelles, mais c’est paradoxalement cette retenue qui lui donne son intensité. Un tact similaire est adopté par Corinne Hoex à propos de disparus chers à l’auteur, au gré des recueils Cendres (Esperluète, 2002), Contre-jour (Le Cormier, 2009), Juin (Le Cormier, 2011).  Guy Goffette, quant à lui, joue continuellement sur la charnière entre le dire et le non-dire, en particulier quand il s’agit de son enfance  : «  c’est entre les murs de ce château fragile, menacé, menaçant, que nous vécûmes ensemble, mon père et moi, sans parvenir tout à fait à boire la même eau, lui sondant toujours plus loin l’âme des puits et moi, sur le front des nuées, courant comme un perdu entre les gouttes  » (Éloge pour une cuisine de province). Comme celles de Wauters et de Hoex, la poésie de Goffette n’est pas exempte de sentiment mais échappe au sentimentalisme, et ceci d’autant plus sûrement qu’elle est profondément ambivalente, mêlant étroitement des affects contradictoires  : nostalgie et révolte, tendresse et amertume, stabilité et instabilité. LE NARRATIF ET L’HUMORISTIQUE La vérité –  de soi, du monde, du rapport à l’autre  – n’est pas chose qu’on puisse atteindre directement, maîtriser comme un simple objet de savoir et de discours. Elle ne s’approche que de biais, par l’engendrement d’une parole neuve, originale, laquelle peut prendre des formes très diverses. L’invention fictionnelle joue dans ce cadre un rôle éminent. Le « moi » n’est-il pas la première des fictions littéraires  ? Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la fabulation n’est-elle pas étroitement liée à la poésie  ? Un Serge Delaive en fait la démonstration dès son premier recueil, au titre significatif, Légendaire (Éperonniers, 1995), plusieurs textes consistant en un micro-récit ou une amorce de récit  : «  ce matin au réveil / je devinai le crissement des pneus / le choc mat / le corps tombé ». L’on y découvre aussi le personnage d’un marginal nommé Lunus –  en latin, nom de la lune adorée sous la forme d’un homme –, encore intermittent, mais dont l’importance ne cessera de grandir à partir de Monde jumeau (Éperonniers, 1996), jusqu’au roman Argentine (La Différence, 2009). Les histoires qu’esquisse S. Delaive dans ces poèmes, notons-le, n’ont rien de linéaire ou de bouclé. Elles tiennent davantage de la séquence filmique, souvent tournées vers les motifs du voyage, de l’errance, du déplacement – motifs dont on sait

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MAGAZINE 07 dossier page de g. Jean-Pierre Verheggen © Jean-Pierre Verheggen page de d. Antoine Wauters © Lorraine Wauters l’accointance étroite avec celui de la quête. Le genre narratif domine entièrement Césarine de nuit (Cheyne, 2012) d’A. Wauters, histoire d’un frère et d’une sœur relégués dans une institution spécialisée par des parents sans amour, avec toute la souffrance qui en résultera. Non loin des premiers romans d’Eugène Savitzkaya, le récit oscille constamment entre réel et irréel, entre mondes objectif et subjectif, évitant avec une grande sûreté les clichés romanesques qu’une telle intrigue convoque fatalement. Au regard du genre poésie, Césarine de nuit n’en est pas moins un cas-limite. L’utilisation du récit est assurément plus sporadique et plus discrète chez Goffette, avec des tableautins qu’anime l’osmose entre le dehors et l’intérieur de la maison, l’évocation d’un discordant matin de printemps, ou encore le souvenir d’une chienne nommée Belle (Éloge). Fait significatif, la plupart de nos poètes sont également romanciers  : G.  Goffette avec Un été autour du cou, A. Wauters avec Nos mères, S. Delaive avec Argentine, C.  Hoex avec Décidément je t’assassine, W.  Cliff avec U.S.A. 1976, J.C. Pirotte avec Fond de cale, etc. Entre la création d’histoires et l’invention poétique, il existe une grande porosité, que les deux genres soient pratiqués alternativement par un même auteur ou qu’ils soient intriqués au sein d’une même œuvre. La narration prend également une place appréciable chez Karel Logist. Le séismographe (Éperonniers, 1988), déjà, contient de brefs poèmes-contes qui mettent en scène ici les nains du petit jour, là le voyage d’une planète à l’autre, ailleurs trois femmes devant trois portes, un voisin au bandeau noir, etc. Mais cette tendance s’accentuera ensuite, par exemple dans Le sens de la visite (La Différence, 2008) avec des textes proches du fait divers, tels que «  voulezvous mes frites  ?  » S.  Delaive et K.  Logist partagent d’ailleurs un autre trait, plus rare dans le grand sérieux de la poésie contemporaine  : l’humour, qui comme le recours au récit, mais à un degré plus élevé, permet un allègement du discours. Autant que J.-P. Verheggen, tous deux ont compris que le rire n’est aucunement la négation de la gravité  : il y a là deux manières tout aussi nécessaires, et étroitement complémentaires, de donner sens à la vie. Ajoutons que ce registre poétique eut au moins un précurseur de talent : dès 1985, Philippe Dewolf avait associé narration et drôlerie dans Surnoms (Le Cormier), série de portraits imaginaires tout en malice, bien loin de l’hermétisme qui dominait Salsa Maourena (Le Cormier, 1975). On retrouve cette veine facétieuse chez le Goffette de La ruée vers Laure –  sous-titré divagation  – mais par le biais d’une technique particulière, exploitée de manière systématique, celle du coq-à-l’âne. L’incipit en dit long : « mettons que c’est un lieu – s’il faut parler simplement comme un géographe. Et ce n’est pas un lieu. D’ailleurs, les géographes n’en parlent pas  ». De circonlocution en excursus, l’art de tourner autour du pot devient ici du grand art… Tout autre est la verve acidulée de Vincent

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Tholomé  dans The John Cage experiences (Le Clou dans le fer, 2007), où il imagine le compositeur américain en 1935 dans une série de huit situations successives, avant et après son mariage. L’aspect biscornu de ce texte tient à quelques procédés constants, dont les ruptures de construction et la répétition : en soi, les faits rapportés ne sont pas particulièrement drôles, bien au contraire, mais ils le deviennent par la manière dont ils sont relatés. En ce sens, le livre de Tholomé est aussi une satire du genre biographique : Ça ira jusqu’à obliger mme cage. Une […] femme superbe. Même après. Même longtemps après. À regarder sous le nez de john cage. Son mari. Avec attention. En fait probablement avec dégoût et avec attention mais disons juste avec attention. Disons juste avec attention. Ne rentrons pas dans les détails. Ne rentrons pas dans les détails. De sorte que. DU QUESTIONNEMENT PHILOSOPHIQUE À L’IMAGINAIRE La poésie de la dérision a pour pendant les recueils, plus rares sans doute, qui s’apparentent au questionnement philosophique, spirituel ou moral. François Jacqmin déjà manifestait, du Domino gris (Daily Bûl, 1984) au Livre de la neige (La Différence, 1990) des préoccupations telles que la pho- 08 bie de la violence ou la méfiance à l’égard de tout dogmatisme. De son côté, Werner Lambersy emprunte aux cultures japonaise (Maîtres et maisons de thé, Le Cormier, 1979) et bouddhiste (L’arche et la cloche, Éperonniers, 1988) des éléments qui lui permettront de développer sa conception initiatique de la vie humaine  : le guide, l’itinéraire, l’accueil, le rituel, la sérénité. S’agit-il pour autant d’une poésie spiritualiste ou mystique au sens exact  ? On peut en douter. Des images telles que « autel », « dieux », « idole », « prière » sont à prendre non au sens littéral mais au sens métaphorique, même si une certaine nostalgie du sacré est incontestable. «  Finalement, la quête n’aboutit pas, l’initiation ne réussit jamais totalement. On accède à un degré de vide, d’où naîtront de nouveaux mots, de nouvelles unions, mais sans que ce soit jamais un degré ultime » (Vincent Engel). L’on trouve dans l’œuvre de Frans De Haes de nombreux échos des textes bibliques. Toutefois, il s’agit moins pour le poète de s’inspirer de ces textes –  et de mettre au jour un itinéraire spirituel  – que de les interroger, en inventorier les sens cachés, les utiliser comme déclencheurs de l’écriture nouvelle. F. De Haes, pourrait-on résumer hâtivement, est un poète-philologue. Si l’on excepte la haute figure de Claire Lejeune, qui refusait le titre de « poète », l’un de ceux qui ont le mieux illustré le courant philosophique est Yves Namur, auteur du Livre des sept portes (Lettres vives, 1994), dont le seul titre évoque un parcours initiatique. Nourri d’allusions aux textes présocratiques, à la Bible, aux écrits d’Edmond Jabès ou de Maurice Blanchot, le recueil donne un rôleclé au paradoxe philosophique, qui tente d’ouvrir des voies conceptuelles inédites en associant des contraires, ou en juxtaposant les formes affirmative et négative d’une même proposition : « Qui suis-je ? / Et qui serais-je encore / Si je n’étais l’Autre  ?  » (p.  38), «  Et l’impossible est encore ailleurs […] Dans le nom de l’arbre / Et dans l’impossibilité de l’arbre / À être un arbre » (p.  83). Une part importante est faite par Y. Namur, d’autre part, à la fonction créatrice de la parole et de la nomination, dont on se rappelle l’importance dans la Genèse et d’autres épisodes bibliques. Cette voie du questionnement présente à l’évidence un risque  : verser dans la réflexion, dans l’œuvre de pensée, avec le dessèchement que cela implique. Elle ne saurait constituer pour la poésie contemporaine un facteur de renouvèlement – comme le montre d’ailleurs le contenu de la production récente. Celle-ci, en effet, donne une place éminente au brassage de l’imaginaire, qu’il soit spatial, vital ou corporel. Parmi de nombreux autres, pointons l’omniprésence des motifs végétaux ou campagnards dans les livres de J.-C. Pirotte, notamment dans Faubourg (Le temps qu’il fait, 1997) ou La boîte à musique (La Table Ronde, 2004), lesquels motifs sont autant d’appuis pour la rêverie, le souvenir ou le désir. Voyons

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Guy Goffette, 2008 © Georges Seguin

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10 les images de la nature brute, sauvage, dans la turbulente poésie de S.  Delaive  : rochers, grève, terre, vent, goélands, brume (Légendaire), qui n’excluent cependant pas l’univers urbain (Monde jumeau)  ; cette géographie éclatée se prête, on l’a noté plus haut, à toutes sortes d’errances, de vagabondages ou d’égarements, tant intérieurs que spatiaux, la prolifération des lieux faisant écho à celle des déplacements. Le contraste est net avec la poésie plus introvertie de Goffette, émaillée de maisons, d’intérieurs, de fenêtres et de miroirs, tous ces détails visuels jouant en contrepoint avec chemins et routes  : univers sous-tendu, dans une large mesure, par l’insoluble oscillation entre le dedans et le dehors. L’imaginaire du corps et de la sexualité, quant à lui, joue un rôle important chez plusieurs auteurs. Bréviaire d’un week-end avec l’ennemi (Le Cormier, 1982), de F. De Haes, use abondamment du lexique anatomique  : poignet, artère, prépuce, coude, bouche, cœur, épaules, nuque, œil, langue, juxtaposition de fragments qui jamais n’aboutissent à une forme complète. Chez W. Cliff au contraire une telle forme est fréquente, sous son espèce masculine, totalisée dans le processus du désir ou de la séduction. Plus récemment, Véronique Bergen parsème ses textes d’allusions érotiques, dans Palimpsestes (L’Arbre à paroles, 2010) et plus encore dans Griffures suivi de La Nuit obstinée (maelstrÖm, 2013). Mais sans doute l’œuvre d’E.  Savitzkaya est-elle celle qui mène en la matière l’exploration la plus obsessionnelle, la plus transgressive, teintée de perversion polymorphe. Dès Mongolie plaine sale (Seghers, 1976), ce ne sont qu’images fragmentaires, tant de l’intérieur que de l’extérieur du corps, organes interchangeables, effluents corporels –  urine, sang, lait maternel, sperme, vomissure, fèces  –, actions  telles que lécher, mordre, blesser, dévorer. Comme J.  Izoard, mais plus obstinément et plus témérairement, E.  Savitzkaya développe un imaginaire du corps de type essentiellement pulsionnel. Plus sereine – en apparence – est l’œuvre de L. Del Cor, qui entremêle constamment, comme les trois torons d’une tresse, détails de paysages méridionaux, fugitives images érotiques, interférences littéraires et artistiques. Ainsi, De l’amour du temps sans être fou (Mianoye, 2009) est émaillé de rivières torrentueuses, d’insectes vibrionnants, de taches de lumière, de notations sensuelles, mais aussi de nombreuses citations et illustrations  : le texte alterne avec des photos de Robert Lorette et diverses phrases mises en épigraphe, d’Apollinaire à Burroughs en passant par Valéry. Poema confirme cette triple inspiration, déjà présente dans Juillet 2 (Mianoye, 2002) et d’autres recueils antérieurs. Ajoutons que si Del Cor puise à l’envi dans la nature, l’expérience amoureuse et la production culturelle, ce n’est pas par simple plaisir d’accumuler sensations et notations en un tableau profus : c’est pour mieux élaborer sur le mode de la fiction un monde enfin res- pirable, heureux, libéré de toute laideur physique ou morale, de toute vulgarité. L. Del Cor n’est pas le seul à exploiter le va-et-vient avec d’autres œuvres, qu’elles soient littéraires, picturales ou même musicales. Les exemples abondent, en particulier, d’arrimages au domaine plastique, qui permettent de désenclaver le texte poétique, de l’ouvrir vers un autre pan du sens et de l’expérience. Chiennelures (Fata morgana, 1983) fait alterner les textes de Marc Quaghebeur et les dessins d’Octave Landuyt. Dans Quatorze cataclysmes (Le temps qu’il fait, 1985), E. Savitzkaya mène un dialogue complice avec les images d’Alain Le Bras. Avec L’aubier (Éperonniers, 1996), André Sempoux semble commenter les gravures de René Carcan –  dont seule la couverture du livre, toutefois, donne un échantillon  : physiquement détachés des images, les textes en tirent à la fois autonomie et mystère. Contre-jour de C. Hoex, déjà cité, est une sorte de lettre adressée outre-tombe au peintre Jo Delahaut, sans oublier, de la même, plusieurs livres d’artistes. Et P.  Lekeuche, en une prosopopée insolite, va jusqu’à donner la parole à l’atelier du peintre (Si je vis, Éperonniers, 1988). Pour tous ces poètes, l’imagerie artistique ne se réduit nullement à quelque fonction ornementale. Elle constitue une vaste extension du monde naturel, une extension riche de sensations et de motifs inédits : y puiser leur permet ainsi de renouveler l’explora-

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MAGAZINE tion du monde intérieur sans rester confinés aux ressources imaginaires connues. Avec C. Hoex, Éric Brogniet est l’un de ceux qui ont exploité cette veine plasticienne avec le plus de constance, comme en témoignent les titres de ses recueils : Les jardins de Monet (L’Arbre à Paroles, 1989), Nicolas de Staël, le vertige et la lumière (Galiena, 1991), L’atelier transfiguré (Cherche-Midi, 1992) – où il est question de Modigliani et de Chagall  –, Graphies, nue noire (Tétras Lyre, 2013) avec des photographies quasi abstraites de Marianne Grimont : Par séries monochromes surexposées Qui est-elle dans son histoire ? Quelle identité viable sans le paradoxe Du fixé et du bougé en elle ? Chez cet auteur davantage peut-être que chez d’autres, le rapport à l’image n’a rien d’apaisant ou de confortable. Nous sommes ici plus proches de la perturbation que de l’esthétisme. «  Tout Brogniet réside en la célébration d’un avènement dont le poème est tout à la fois le lieu de naissance et d’extinction. Ce qui se joue de la sorte, c’est à la fois un être, et un être pour le néant, qui fait que tout accomplissement se résout en disparition » (Jalel El Gharbi). DILEMMES ET OUVERTURES L’écriture –  et singulièrement l’écriture poétique, hypersensible aux tensions lan- gagières – semble tiraillée entre deux peurs contradictoires  : celle d’en dire trop, celle de n’en pas dire assez. Là où l’emporte la première, le texte présente une condensation verbale plus ou moins forte, pouvant aller jusqu’au laconisme du haïku japonais, sinon davantage. De nombreux poèmes de J.  Izoard et plus encore de F.  Jacqmin ont illustré cette tendance, tout comme les recueils de M. Quaghebeur, jusqu’à Contrejour de C.  Hoex en passant par L’aubier d’A.  Sempoux ou Draperies de l’oubli d’Anne Rothschild (Éperonniers, 1990). Il est arrivé qu’on qualifie ce type de poésie de « minimalisme » ou même d’« anorexie verbale  ». Elle cherche en effet à se débarrasser du superflu, à purifier le propos, à se borner radicalement à l’essentiel, donnant ainsi aux mots élus leur densité maximale. En tout état de cause, il s’agit d’une écriture dépouillée, dépourvue de sensualité, proche de la démarche ascétique. Dans l’introduction de Livrets, F. De Haes commente l’écriture de M. Quaghebeur en des formules symptomatiques : « une entreprise de resserrement des signes dont j’appréciais la grande force, mais dont j’appréhendais l’acharnement, cette lutte aux abords de l’aphasie, strangulation syllabique autour de l’image-fétiche ». La concision extrême n’est pas longtemps tenable, et sans doute appartient-elle à une époque désormais révolue. Néanmoins, dans son excès même, elle est révélatrice d’une condition profonde. Le silence est l’une des grandes tentations qui soustendent la poésie récente, un peu comme les monochromes en peinture, de Malévitch à Marthe Wéry. Tentation suicidaire d’un côté, mais stimulante d’un autre, car elle oblige le poète à s’interroger sur l’urgence même de son travail, à n’écrire que sous le coup d’une stricte nécessité. « Écrire un poème / est-ce lutter contre l’effacement / ou s’insinuer dans le renoncement ? » interroge S. Delaive dans Orage, exhibant clairement cette condition essentielle de la création  : le dilemme insoluble. Relevons l’impératif paradoxal d’É. Brogniet dans Des oracles, des muets (L’Arbre à paroles, 1996) : « se taire de toute urgence ! ». Cette injonction, toutefois, n’est pas aussitôt suivie d’effet : avant l’avènement du mutisme invoqué se creuse un intervalle qui est précisément le moment de l’écriture, moment éminemment provisoire, précaire, et qui communique sa précarité à l’acte même. P. Lekeuche l’exprime à sa façon dans Si je vis : « courage, harcèle-le, le silence, bégaye en lui si tu veux, ton soupir étrenne un autre chant, ta voix bâtit des règnes inconnus, seuls resteront ces cris, ces exclamations que tu plantes ». On l’a souligné, des poètes comme W. Cliff ou J.-C. Pirotte sont à mille lieues du lapidaire. Le tout-venant de la vie fait farine à leur moulin, y compris les détails les plus insignifiants –  mais que le poème précisément fait signifier, comme un éclairage rasant fait ressortir les moindres reliefs d’un matériau apparemment plan. Cette faconde, 11 dossier

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semble-t-il, n’est pas sans relation avec leur choix d’une langue simple et ordinaire  : l’emploi de l’idiome n’est marqué chez eux d’aucune inquiétude manifeste, d’aucun doute, d’aucune inhibition. Pourtant, comme le montre le cas de J.-P. Verheggen, il n’y a pas là une loi générale : l’abondance peut très bien s’accompagner d’anticonformisme linguistique. On sait d’autre part que la fluidité verbale, loin de dénoter à coup sûr une parfaite sérénité, cache souvent une anxiété profonde tout en étant nourrie par elle. Concision et volubilité ne seraient alors que les expressions superficiellement contraires d’un malaise plus profond, lié à l’aventureux de la parole. D’ailleurs, on observera qu’une grande accumulation de poèmes brefs – l’on songe par exemple aux trois épais volumes des Œuvres complètes de J.  Izoard (La Différence, 2006-2011)  – ne relève plus vraiment de la brièveté… Revenons à la question du silence – qui n’est pas l’indifférencié, comme l’énonce avec perspicacité Y.  Namur dans Fragments de l’inachevée (Éperonniers, 1992) : Seul Le feu. Il est seul Qui peut séparer Le silence Et le silence. Le même auteur, dans Le livre des sept portes, imagine La porte des Paroles et de l’Impro- 12 nonçable , sorte de méditation sur le verbe et son caractère à la fois foncièrement incomplet et foncièrement irremplaçable  : quoi qu’on fasse, il y a de l’impossible-à-dire – non par incompétence lexicale du locuteur, mais parce que, structurellement, les pouvoirs de la langue ne sont pas illimités. Ainsi, l’on écrit toujours dans l’espoir de rejoindre le réel ou la vérité, mais cette atteinte ne se fait jamais, sinon par éclairs étroits et fugitifs, ou encore par approximations frustrantes, de sorte que le travail est toujours à recommencer. Otto Ganz développe une réflexion comparable dans À l’usage de ceux qui apprennent à entendre les mots (Le Cygne, 2009), suite litanique de quatrains débutant par « il se peut que le poème », et suivis d’un cinquième vers invariable : « et ce n’est pas ici qu’est le sens ». De page en page se met en place une «  définition  » purement négative de la poésie, qui de plus se clôt sur cette pirouette dubitative : « il se peut que le poème / démontre l’exact inverse / Et c’est toujours / un poème  ». Dans la postface du livre, Geneviève Hauzeur évoque avec pertinence «  le vide autour duquel tourne le texte », soulignant l’essence foncièrement inatteignable du poème selon O. Ganz. Or, la remarque de G.  Hauzeur se prête aisément à la généralisation : c’est la poésie contemporaine elle-même qui, tout entière, est à la fois travail, creusement, questionnement autour d’un foyer vide. Ce qu’en débutant nous avons appelé le « vrai » doit être considéré comme une utopie : il est dans la quête elle-même, non à son extrémité. «  À quelle(s) logique(s) répond la poésie actuelle dans notre communauté ? » interrogions-nous. Il est impossible de répondre de façon simple à une telle question. On a pu noter un étiolement des convictions et des illusions qui ont nourri le grand remaniement des années 1970 : scepticisme quant à la fonction de la poésie, refuge dans l’hermétisme, manœuvres métalinguistiques, poésie-réflexion, etc. Décomplexée, la nouvelle génération – ce n’est pas l’âge des poètes qui est ici visé  – est celle du désarroi dépassé, de l’ouverture à diverses formes de marginalité, du retour à la sensualité, au rire, à l’imagination plus ou moins débridée. La diversité des voies créatives n’en est pas moins grande, au contraire. On a pu noter l’osmose fréquente entre poésie et récit, la mise en évidence du corps pulsionnel, l’utilisation des références picturales et littéraires, la nécessité de déconcerter pour signifier  : autant de tactiques de survie en milieu hostile, pourrait-on conclure, face aux pesanteurs accrues que nous impose un langage dominant plus en plus semblable à une machine aveugle.

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TAILLIS PRÉ  TRENTE ANS AU SERVICE DE LA POÉSIE GHISLAIN COTTON À l’occasion de ses trente ans d’existence, Taillis Pré publie une « anthologie partisane » conçue et présentée par Yves Namur, fondateur de la maison, et consacrée aux poètes de tous horizons qui ont inscrit leur nom à son catalogue. On y retrouve donc près de quatre-vingts des plus grandes voix de la poésie d’ici et du monde entier. Autre heureux événement qui illustre cet anniversaire : la prise en charge et le sauvetage par Taillis Pré du Journal des poètes, menacé de disparition et qui fut pendant quatre-vingt-trois ans un témoin infatigable et éclairé de la vie poétique internationale. Une maison d’édition consacrée à la poésie, qui fête ses trente ans d’existence, connaît un rayonnement international et affiche toujours un dynamisme intact, c’est certes une performance peu banale. Comme on sait, Taillis Pré doit son existence au poète Yves Namur qui l’initia dans des conditions quasi folkloriques et avec le concours adventice de ce couple voué à l’art, et à la poésie en particulier, Cécile et André Miguel. D’un texte calligraphié, confié à la vénérable photocopieuse de leur jeune ami Yves Namur, sortit, après bien des ajustements futés, ce qui ressemblait à un livre. Cette expérience de 1984 allait inaugurer une décennie de publications sous forme de plaquettes avant que les éditions Taillis Pré ne prennent plus d’ampleur, avec des ouvrages plus nombreux, plus étoffés et, bien entendu, toujours consacrés à la poésie, et très large- ment à la poésie internationale, même si la nôtre est loin d’avoir été négligée. UN CONSERVATOIRE, UN OBSERVATOIRE Si ce titre de Taillis Pré fait référence au quartier de Châtelineau où Yves Namur s’est établi et où il pratique sa profession de médecin, on pourrait imaginer aussi qu’il évoque la philosophie de l’édition et figure la fusion d’une herbe à brouter avec l’ensauvagement d’une poésie sans brides ni lois. Ce qui, somme toute, serait dans le droit fil des propos d’Yves Bonnefoy, dont Yves Namur s’est fait lui aussi un credo  :  «  La poésie moderne est loin de ses demeures possibles  » ou encore «  J’aime l’Ouvert  ». Cela dit, le terme de « conservatoire » pris dans son double sens pourrait lui aussi définir l’esprit de la démarche éditoriale. Assurer la présence et le rayonnement des œuvres poétiques majeures de notre époque et du monde entier, souvent méconnues, faute de véhicules adéquats. Sortir de l’oubli des œuvres qui méritaient beaucoup mieux. Et, d’autre part, observer, découvrir et encourager des jeunes poètes dont la créativité et l’authenticité sont prometteuses. LES GRANDES VOIX DE NOTRE TEMPS Au rayon des poètes publiés par Taillis Pré, à raison d’une douzaine de livres par Yves Namur © Yves Namur

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