Flipbook - Rachel, Jacob, Paul et les autres. Une histoire des Juifs à Bruxelles

 

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Lieven Saerens CEGESOMA RACHEL, JACOB, PAUL et les autres Une histoire des Juifs à Bruxelles Traduction : Serge Govaert

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SOMMAIRE Introduction Avant-propos Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Le Yiddishland Juifs et goys La ville occupée Chasse à l’homme et déportation La ville indocile Aide et résistance La ville libérée Souvenir et reconnaissance 7 9 13 41 71 95 121 149 195 215 241 263 271 Bibliographie Index des noms Abréviations

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INTRODUCTION Le présent ouvrage est une production du Centre d’Études et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGESOMA). Il trouve son origine dans les excuses qu’a présentées l’ancien bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielemans le 2 septembre 2012 pour la collaboration des autorités bruxelloises aux persécutions antijuives. Il entendait célébrer ainsi le septantième anniversaire de la razzia effectuée en 1942 par la police allemande contre les habitants juifs du quartier des Marolles. Lieven Saerens, chercheur au CEGESOMA et spécialiste de l’Holocauste, s’est mis alors à écrire ce livre original que nous avons finalement choisi d’intituler Rachel, Jacob, Paul et les autres. Une histoire des Juifs à Bruxelles. Je tiens en particulier à remercier la Conférence des bourgmestres de Bruxelles pour l’appui qu’elle a apporté à ce projet. J’espère que vous serez autant touchés par le contenu de cet ouvrage que nous l’avons été en le réalisant. Rudi Van Doorslaer DIRECTEUR DU CEGESOMA

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AVANT-PROPOS Rachel, Jacob, Paul et les autres. Une histoire des Juifs à Bruxelles est le résultat d’une recherche qui m’a occupé pendant des années. Tout a commencé avec ma thèse de doctorat sur l’attitude d’Anvers envers les Juifs. À cette époque déjà, j’avais pu constater combien les différences avec Bruxelles étaient frappantes. Contrairement à ce que j’avais fait pour ma thèse, j’ai opté dans le cas de Rachel, Jacob, Paul et les autres pour une approche plus narrative, davantage liée aux destins individuels. C’est à travers les événements vécus par quelque vingt-cinq familles juives, par ceux qui étaient à leurs côtés et par leurs ennemis, que cet ouvrage raconte la période qui s’étend de la veille de la Première Guerre mondiale à nos jours. Un récit tragique d’environ cent années, évoqué dans toutes ses nuances. L’accent est mis sur les persécutions durant la Deuxième Guerre mondiale, mais aussi sur l’immigration – qui commen ça dès avant la Premi ère Guerre mondiale –, sur la situation économique, les conditions de vie, l’engagement politique, la religion, l’« intégration », le « regard des autres » (Bruxellois, Belges)… Dans la période qui va de l’après-guerre à aujourd’hui, l’amnésie, le souvenir, la reconnaissance, l’histoire et l’historiographie des persécutions antijuives en Belgique occupent une place centrale. Ce livre écrit l’histoire d’êtres humains, hommes, femmes et enfants. Leur histoire, leur expérience de vie est décrite « d’en bas » – et est située ensuite dans une perspective plus large, « le temps d’alors », « la grande histoire ». Les quelque vingt-cinq familles juives représentent toutes les couches de cette population : de simples artisans qui ont souvent du mal à nouer les deux bouts, des Juifs qui, après leur arrivée en Belgique, 9

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grimpent petit à petit sur l’échelle sociale, la haute bourgeoisie, des intellectuels, des artistes, des religieux et des non-religieux, des Juifs de nationalité belge (une minorité) et des Juifs non belges (l’immense majorité), des militants politiques, des sionistes et des antisionistes… Pour ce qui est de la guerre : des Juifs qui parviennent à fuir à temps à l’étranger, des Juifs qui entrent en résistance, des Juifs qui optent pour l’Association des Juifs en Belgique créée par l’occupant, des mouchards juifs, des familles qui s’efforcent d’échapper par leurs propres moyens aux griffes des nazis, des Juifs qui n’y réussissent pas et sont déportés, des enfants plongés dans la clandestinité… Parfois, le choix était évident. Un certain nombre de nos protagonistes juifs ont écrit leurs mémoires, passionnants, représentatifs, ou ont fait une carrière brillante. Il en est d’autres que nous sortons de l’oubli et à qui nous rendons leur place dans cette histoire. Dans plusieurs cas, les choix étaient « arbitraires » : un échantillon aléatoire tiré d’interviews, comme celles qu’a réalisées la Fondation de la mémoire contemporaine à Bruxelles, ou une sélection parmi les centaines de témoignages de survivants dans l’enquête judiciaire d’après-guerre. Il y avait aussi les nombreuses demandes écrites de Belges sollicitant une intervention au bénéfice de leurs connaissances juives, comme celles adressées à la reine Élisabeth, au cardinal Van Roey, à l’Association des Juifs en Belgique… Ces lettres contiennent à la fois des données biographiques détaillées sur les Juifs concernés, une description des circonstances de leur arrestation et une motivation de la demande d’intervention. Ici aussi, nous avons sélectionné les dossiers les plus représentatifs ; ils sont exemplatifs de l’histoire d’autres Juifs qui ne figurent pas dans notre récit. Le choix des adversaires antisémites était simple. Nous nous sommes limité, grosso modo, à des cadres bruxellois d’organisations antijuives. Le choix des représentants des autorités bruxelloises et autres autorités belges, de même que celui des principaux acteurs allemands des persécutions antijuives, allait de soi. Quant à ceux qui ont aidé les Juifs, ils ont joué un rôle de premier plan soit dans le parcours individuel de nos protagonistes juifs, soit dans le mouvement de résistance Comité de défense des Juifs, le pendant de l’Association des Juifs. L’encyclopédie des « Justes » belges éditée par Yad Vashem (Jérusalem) a également été une source importante – ces Justes sont les Belges qui, pendant la guerre et de manière totalement désintéressée, ont aidé les Juifs. Ces données nous ont permis de raconter à partir des années de guerre l’histoire d’une quinzaine de familles juives supplémentaires. 10

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L’histoire qui est ici racontée a gardé toute son actualité. Les étrangers et les réfugiés sont de toutes les époques, comme le regard que nous posons sur eux. Et parfois, le passé nous rattrape. Étant donné son caractère narratif, le texte ne contient pas de notes infrapaginales avec références à des sources. Je n’en ai pas moins procédé de façon strictement scientifique pour rassembler mes informations. Les sources consultées et la bibliographie ont été ajoutées à la fin du texte. Je dois ici formuler des remerciements. Ils s’adressent en premier lieu à celles et ceux qui ont lu mon manuscrit et qui ont accompagné l’écriture de ce livre par leurs critiques, mais le plus souvent par leurs précieux conseils. Je pense ici à Rudi Van Doorslaer, Louis Vos, Barbara Dickschen, Liesbeth Walkiers, Herman Van de Vijver, Etienne Verhoeyen, Johannes Houwink ten Cate, Joris Duytschaever, Widukind De Ridder, Walter Pauli, Bruno De Wever, Hubert Erauw et, comme toujours, Jos Verhoogen. Mes remerciements vont aussi à tous les collègues du CEGESOMA (Centre d’Études et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines) et, plus spécialement dans le cadre de ce livre, à Karel Strobbe, qui m’a aidé pendant plusieurs mois dans mes recherches, Dirk Luyten, Dirk Martin, Alain Colignon, Bruno Benvindo, Nico Wouters, Hans Boers, Willem Erauw, Gerd De Coster, Fabrice Maerten, Kristof-Angelo Cunningham, Jan Julia Zurné, Anne Bernard, Chantal Kesteloot, Ambar Geerts Zapien et Veerle Vanden Daele. Un merci particulier à Laurence Schram et à Dorien Styven de Kazerne Dossin à Malines, à Gert De Prins et Alexandre Matagne de la Direction générale des victimes de guerre et aux collaborateurs de la Fondation de la mémoire contemporaine. Tous savent combien je leur suis redevable. Lieven Saerens

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Chapitre 2 Juifs et goys

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« MA VIE AVANT-GUERRE, C’ÉTAIT CELLE D’UN JEUNE HOMME JUIF QUI VIT DANS UN MILIEU QUI VEUT S’ASSIMILER, QUI N’EST PAS RELIGIEUX DU TOUT, QUI EST BIEN ASSIMILÉ AVEC SES COPAINS NON JUIFS. Pour eux, il n’y avait pas de problème juif. Ils ne faisaient pas de différence », explique Charles Gottcheiner. Quand des Juifs bruxellois se remémorent les années d’avant-guerre, presque tous ont des réactions positives, en particulier sur leurs années d’école, et soulignent comme le fait Nathan Stern : « Jamais on ne m’a dit “sale Juif”. Je n’ai jamais rien ressenti comme antisémitisme. En tout cas. » Chez les Stern, le mot « antisémitisme » n’est prononcé qu’à propos de la Pologne. Idessa Stern raconte ainsi régulièrement l’histoire d’un oncle roué de coups devant sa porte à Łódz, sans que nul ne s’arrête pour l’aider. Interrogé sur les formes d’antisémitisme à Bruxelles dans les années 1930, Chil Elberg est tout aussi catégorique : « Il n’y avait absolument aucun problème. Les gens étaient tout simplement formidables. » Membre du Hanoar Hatzioni (Jeunesse sioniste), un mouvement scout juif de tendance libérale-progressiste, il rencontre parfois des scouts catholiques belges, qui l’invitent avec ses camarades à leur jamboree. Pendant six mois, il fréquente également une école néerlandophone. « Je me sentais très bien à l’école flamande. Tous étaient très gentils. J’étais parfaitement assimilé. Je ne me considérais pas autrement que comme belge. » Un témoin non juif privilégié confirme : « Nous les appelions smouzen (youpins) et pour le reste, nous les laissions tranquillement vivre et travailler entre eux. Et ils nous laissaient également en paix. » Cela étant, les amitiés durables avec des camarades de classe d’origine non juive sont plutôt rares. « J’avais de très bonnes relations avec mes amis de classe, déclare Maurice Mirowski, mais c’étaient juste des relations de classe. Je ne me rappelle pas d’un seul ami de classe qui est resté quelque part un ami. Tout mon milieu d’amis, mon milieu social, c’étaient des Juifs. » Paul Halter, Henri Dobrzynski, Simon Gronowski et Claire Prowizur, qui sont membres d’organisations de jeunesse belges, nouent en revanche de nombreux contacts avec des Belges, qui leur seront bien utiles pendant l’Occupation. Le père de Simon Gronowki, Léon, est arrivé illégalement en Belgique en 1920. Il travaille d’abord dans les mines, en Wallonie, puis part pour Etterbeek où il ouvre un magasin de sacs à main, Au Sally. Avec sa femme 42 Gronowski

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Chana Kapler, ils ont deux enfants : Ita, l’aînée, et Simon, de sept ans son cadet. Simon Gronowski est inscrit aux scouts où il a pour totem « Bamby » et où il se fait de nombreux amis. Il aime aller au cinéma, courir les rues, faire des niches aux voisins et aux passants. Au bois de la Cambre, il joue avec son chien Bobby. Ita, elle, aime lire et jouer du piano : Bach, Beethoven… ƥ EN 1933, LE JOURNALISTE GRESSISTE – ÉCRIT POUR FERNAND DEMANY – UN LIBÉRAL D’OPINION PROLE SOIR L’ARTICLE « BELGIQUE, TERRE D’ACCUEIL ». Il y explique que plusieurs secteurs sont touchés par la concurrence d’étrangers qui travaillent comme ouvriers dans de petites pièces, dans des greniers, des caves et des mansardes, où ils échappent à tout contrôle : le vêtement, la fourrure, la maroquinerie, l’industrie du gant, de la chaussure, la bonneterie et le diamant. Or ce sont précisément les métiers qu’exercent de nombreux Juifs d’Europe de l’Est. Demany parle d’« ouvriers est-européens » qui ne respectent pas la journée des huit heures, travaillent à un rythme excessif et à bas salaire dans des conditions peu hygiéniques, échappent à toutes les charges sociales et ne paient ni impôts ni taxes. En outre, ils s’en vont vendre leurs marchandises sur les marchés et les proposent à des prix extrêmement bas. Le public « y trouve sans aucun doute son compte, même si ce qu’on lui offre n’est souvent que de la camelote ». Le résultat, conclut Demany, est que cette concurrence déloyale et illégale paralyse l’industrie belge et contribue au chômage de nombreux ouvriers belges. Quand il publie cet article, Demany n’en est pas à son coup d’essai. En fait, le mécontentement dont font l’objet les Juifs d’Europe de l’Est remonte à 1930 environ et est largement répandu dans les classes moyennes bruxelloises. Certes, les Juifs sont les plus visés mais ils ne sont pas les seuls : on dit aussi des Italiens et des Polonais qu’ils viennent « ôter le pain de la bouche » des Belges. Les premières campagnes dirigées contre la présence juive dans la maroquinerie ont lieu à Anderlecht dès 1929. Les Juifs seraient, dit-on, les fossoyeurs du commerce des peaux et la cause réelle de la crise que connaît ce secteur. À l’occasion des élections parlementaires et provinciales de 1932, une brochure antijuive, La Lumière sur le marasme actuel. Vandervelde… et la crise : les auteurs responsables, circule dans les milieux catholiques. Ce sont d’ailleurs des maisons 43

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