Feuilletage - Guide d'architecture moderne et contemporaine de Liège (1895-2014)

 

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Liège architecture moderne et contemporaine 1895-2014 Guide MARDAGA & Cellule Architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles

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Avant-propos Sébastien Charlier, thomas Moor Au départ, il y a cette conviction, partagée : l’architecture est une composante essentielle de la culture, elle traduit les valeurs des hommes qui l’ont mise en œuvre ainsi qu’elle révèle les conditions de la société à un moment donné de son histoire. Et c’est probablement dans l’architecture moderne – telle qu’on la définit depuis l’autonomisation de la pensée de conception qu’a engendrée l’Art nouveau – et, aujourd’hui, dans la création contemporaine qu’on y décèle avec le plus d’acuité l’essence de son apport culturel, car elle questionne les limites du cadre de son émergence, dans la conception de lieux, espaces intimes et collectifs, qui nous sont proches. Puis il y a ce constat, largement relayé par les acteurs de l’architecture, en Wallonie et à Bruxelles : l’architecture moderne et contemporaine reste le parent pauvre de la culture belge francophone. Il en résulte qu’elle demeure largement méconnue – voire rejetée – du grand public autant que de nos élus, qui n’y voient peut-être que l’exemple des soubresauts qui ont accompagné l’incroyable accélération de la mutation de notre cadre de vie depuis la révolution industrielle, qu’il soit urbain ou rural, et en particulier depuis la Seconde Guerre mondiale. À cette explication sociétale, il ne faudrait pas non plus passer sous silence le facteur politique : la régionalisation à l’aube des années 1980, évolution propre à l’histoire belge, a puisé en Wallonie les ressources de sa légitimation, d’abord dans des opérations de rénovation urbaine et, ensuite, dans une valorisation sélective du patrimoine, ciblant prioritairement le bâti antérieur à la période que couvre ce guide, et, enfin, dans un renforcement progressif des dispositifs réglementaires visant à contrôler formellement la conception architecturale sans en investiguer les enjeux culturels. Il est significatif qu’aucun département ou direction de l’architecture n’ait été mis en œuvre lors de ces réformes de l’État – a contrario du patrimoine – et que ce ne soit qu’en 2007 qu’un service transversal ait été mis en place à la Communauté française (aujourd’hui Fédération Wallonie-Bruxelles), avec la Cellule architecture, pour que la dimension publique de l’architecture soit enfin revendiquée et vécue comme constitutive de notre citoyenneté. En s’écartant ainsi pendant tant d’années de toute investigation large, appréhendable par le grand public, sur les conditions de l’émergence de la modernité en architecture et de sa production construite localement – à l’exception notable des revues, des publications spécialisées, des travaux des écoles d’architecture et de l’engagement de praticiens, architectes, historiens, historiens de l’art, documentalistes, fonctionnaires, isolés ou engagés dans la pratique et l’associatif –, il est plus que jamais indispensable de mener cette étape aujourd’hui à bien, à travers une vulgarisation, nécessaire à l’appropriation collective. La parution de ce premier volume de la collection de guides, initiée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec l’éditeur historique de la modernité architecturale contemporaine qu’est Mardaga, avec le soutien de l’Institut du patrimoine wallon et de Wallonie-Bruxelles Tourisme, ne pouvait mieux arriver à propos. 5

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Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on définit par la modernité en architecture. Elle est ici envisagée, comme dans les multiples guides sur le sujet en Europe, dans sa dimension plurielle, révélatrice de progrès, qu’il soit technique, politique, économique, social, esthétique ou culturel, revendiqué comme tel par les architectes ou identifié a posteriori par la critique et la recherche. Partout, il est admis que l’Art nouveau en constitue ses fondements et qu’elle se décline au cours du XXe siècle dans différents courants, qui se perpétuent aujourd’hui dans l’architecture contemporaine. La caractéristique principale de la modernité tient certainement dans le besoin de construire sa propre historicité, de légitimer sa pratique, de tracer sa généalogie. La collection de guides d’architecture y participe à son échelle, avec une multiplicité d’outils à disposition du lecteur : index des noms d’architectes et métiers associés, des artistes œuvrant aux côtés des architectes, des types de bâtiments, ainsi que, le cas échéant, la mention de prix d’architecture et du classement. La méthodologie de recherche s’appuie intellectuellement sur le dépouillement bibliographique d’une quinzaine de revues d’architecture éditées de la fin du XIXe  siècle à aujourd’hui 1, accompagné d’un repérage systématique des articles traitant des bâtiments construits à Liège et dans le Hainaut (Mons, Charleroi et Tournai) – correspondant au calendrier de sorties des guides d’ici à 2017 – afin d’alimenter une base de données de projets, réalisée spécifiquement à cette fin et destinée prioritairement à la recherche universitaire. Le choix des titres des revues et la reconnaissance implicite du rôle fondamental qu’elles jouent dans la constitution d’une culture architecturale belge et européenne tiennent compte de la multiplicité des intentions éditoriales de leurs instigateurs, qu’elles soient de nature doctrinaire, commerciale, industrielle, corporatiste ou culturelle, de manière à approcher la complexité du débat de l’architecture. Essentiel, le relevé entrepris – et étendu ponctuellement à d’autres revues – fournit de nombreuses indications sur les conditions de fabrication de l’architecture, voire d’une culture locale, et de sa réception en dehors de son lieu d’élection, livrant pratiquement aux auteurs les informations historiques nécessaires à la rédaction des notices et invitant in fine à l’approfondissement de la recherche par la sélection bibliographique proposée en fin de volume. Deux contributions majeures publiées en 2006 – l’actualisation de l’inventaire du patrimoine réalisé par l’Administration régionale du patrimoine et, surtout, la carte Architectures de la ville consacrée à Liège par la fondation HLM – ­ fondent également le dépouillement, sans oublier l’ensemble des monographies, notices de dictionnaires et mémoires d’étudiants dédiés au sujet, et l’inévitable repérage, entre visites sur le terrain et utilisation de l’outil Google Street View. Le processus d’encadrement complète le dispositif scientifique, à travers la constitution de comités  : celui de la collection réunit les doyens des Facultés d’architecture des quatre universités belges francophones partenaires (ULg, UMons, ULB et UCL) et la Faculté de philosophie & lettres de Liège, qui ont rapidement exprimé le souhait de développer une lecture territoriale pour chacune des aires géographiques traitées ; à Liège, à la manière d’un récit 1. L’Émulation (1885-1914, 1921-1939), Le Cottage (1903-1905), Vers l’Art (1906-1914), Le Home (1908-1915, 1920-1926), Tekhné et Art et technique (1911-1913 ; 1913-1914), Le Mouvement communal (1914, 1919-1940, 1945-auj.), La Technique des travaux (1925-1940, 1947-1977), L’Équerre (1928-1939), Bâtir (1932-1940), L’Ossature métallique et Acier, Stahl, Steel (1932-1954 ; 1955-1984), La Maison (1945-1970), A+ (1973-auj.), Architecture et vie, la revue de l’architecte et Arch and life (1983-1986 ; 1988-1998), Les Nouvelles du patrimoine (1985–auj.), Les Cahiers de l’urbanisme (1987-auj. ). 6

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de voyage, l’approche géomorphologique rend compte des mutations du cadre physique exceptionnel de Liège depuis l’émergence de la ville contemporaine. Quant au comité propre à chacune des universités, il a mis en débat et dressé la liste des projets retenus, avec l’appui d’assemblées élargies, regroupant institutions et personnalités reconnues pour leur expertise dans l’architecture moderne et contemporaine en Wallonie et à Bruxelles. À Liège, au départ d’un corpus documentaire de mille trois cents références, la sélection finale porte sur près de quatre cents projets situés dans les arrondissements de Liège, Huy et Waremme. Le choix de l’aire géographique procède de l’exclusion de l’arrondissement de Verviers (Verviers, Spa, Malmedy, Stavelot et Eupen), dont l’intérêt architectural manifeste mériterait à lui seul un guide propre. L’atteinte à l’intégrité de certains bâtiments au cours du XXe siècle, brouillant parfois totalement la lisibilité des intentions initiales de leur concepteur, n’a pas constitué un motif d’exclusion – à l’exception de leur démolition – considérant au cas par cas le rôle que ces réalisations avaient joué dans la constitution du paysage mental de la modernité. La sélection n’est pas non plus une collection d’icônes, s’arrogeant l’essence de la pensée. Aux côtés des paradigmes, les déclinaisons expriment à leur échelle les phénomènes de diffusion et d’assimilation. La subjectivité de la sélection est assumée, tant par le processus scientifique mis en œuvre que dans la conscience qu’une telle publication est le résultat d’arbitrages, associant les comités aux directeurs de la publication, qui entendent défendre un regard décomplexé, dont le résultat est le reflet de l’état de la recherche sur le sujet, et dont la nature est, par essence, revisitable. La commande photographique a été confiée, dans ce guide comme pour les suivants, à un auteur qui émerge en Belgique francophone, et dont le choix a été accompagné par un directeur artistique de la photographie. La couverture et les illustrations en début de chapitre ont donné l’occasion à la photographe de pratiquer, la plupart du temps à partir de certains des bâtiments mêmes de la commande, une approche plus personnelle, dégagée des contraintes d’interprétation et de lisibilité. Ce traitement plus abstrait, mais aussi plus intuitif, nous a semblé leur faire gagner en atmosphère et en étrangeté ce qu’ils perdent en signes de reconnaissance et en familiarité – mais aussi témoigner d’une nécessaire marge de liberté accordée au regard de chacun, ainsi qu’à la vision particulière de l’artiste. Dans un format offrant la possibilité d’une lecture confortable, le choix des photographies actuelles et d’époque rend compte de ce qui est visible depuis l’espace-rue, à quelques exceptions près, et les plans proposés permettent d’appréhender spatialement ce que la photographie ne peut que dévoiler partiellement. Enfin, afin d’expliciter les conditions de la fabrication de la culture architecturale locale, un essai portant sur les petits et grands événements de la diffusion de la modernité aborde le contexte de la pensée architecturale. En pointant les bâtiments disparus, les expositions, les initiatives éditoriales ou encore les réseaux, il définit les grandes lignes de la formidable caisse de résonance culturelle que l’évolution de l’architecture moderne et contemporaine a rencontrée à Liège. 7

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La Ville événement Il s’agit d’un espace qui est toujours en questionnement à travers le mouvement ou l’usage qui en est fait 15. Bernard TSCHUMI Un siècle nouveau, une économie florissante et un « Esprit nouveau » constituent le terreau fertile de l’époque. N’hésitant pas à souscrire à des projets ambitieux, la ville se prépare à de grands événements : l’Exposition universelle de 1905, l’Exposition internationale de 1930 et l’Exposition internationale de l’eau de 1939. Malgré les mutations qui ont bouleversé les conditions du site déjà là, le paysage d’ancrage de la ville, comme un amphithéâtre encadré par les coteaux, accueille et met en scène inlassablement de multiples actions de construction et de déconstruction qui renouvellent et précisent les matériaux de son corps. L’urbanisation se définit en continuant le projet de rectification des voies d’eau. Les sites des événements à retentissement international concernent les lieux d’accès à Liège par la Meuse : en amont, la Boverie (sud), située entre l’Ourthe et la Meuse, accueille ————— l’Exposition de 1905 et, en aval, la presqu’île de Coronmeuse (nord), entre le fleuve et Les sites des le canal de Maastricht, abrite l’Exposition de l’eau de 1939, faisant suite à celle de 1930. événements Encore une fois, la géomorphologie offre la matière et les conditions de départ pour des concernent les opérations de grande envergure. Les expositions, intimement liées à la nature des sites, lieux d’accès par la offrent l’occasion de réorganiser et d’aménager deux lieux parmi les plus sensibles Meuse : en amont, du paysage urbain : tous deux sont arrachés aux caprices du fleuve, tous deux sont la Boverie, située menacés par les aléas des inondations, tous deux sont caractérisés par la qualité du entre l’Ourthe et dialogue entretenu avec l’eau. Les eaux, venant de différentes vallées, coulent jusqu’au la Meuse, accueille pont de Fragnée (1905) qui les resserre afin d’accompagner, d’abord, le flottement de l’Exposition l’île d’Outremeuse et de composer, ensuite, un vaste miroir d’eau, avant que les flux ne universelle de se libèrent enfin de l’étreinte urbaine en empruntant soit la voie haute du canal Albert, 1905 et, en aval, serviable et docile, soit la voie de la Meuse naturelle, se livrant aux chutes murmula presqu’île de rantes du barrage de Monsin avant de revenir, paisiblement, dans leur lit. Coronmeuse, entre le fleuve et le canal La Meuse face aux lieux d’exposition forme des configurations lacustres d’exception : de Maastricht, les vues longues ouvrent sur de grands paysages qui marquent les milieux urbains là abrite l’Exposition où le dialogue et les échanges entre eau et ville se font plus intenses, en nourrissant internationale un imaginaire qui allie intimement le fleuve et le bâti. de l’eau de 1939, L’eau est toujours au cœur de la dynamique de formation urbaine. Lors de l’Expofaisant suite à celle sition universelle de 1905, les techniques d‘assainissement et les infrastructures de 1930. comme le chemin de fer, les boulevards (É. de Laveleye, É. Digneffe, etc.) et les ponts tissent des liens avec de nouveaux quartiers : Vennes, Fragnée et Leman caracté————— risent la ville en amont. Les ponts de Frangée-Fétinne et Albert, avec le pont Mativa, complètent le système des rues et des espaces publics qui structurent le projet des Terrasses. L’Exposition devient une opportunité pour faire la ville. L’île de la Boverie est reliée à la rive gauche de la Meuse par les ponts, qui, à leur tour, se greffent aux places, aux quais et aux terrasses qui portent le bâti, en faisant de ce projet le manifeste urbain d’une classe dirigeante fière de sa culture et de sa technicité. ————— 15. TSCHUMI, B., Architecture/Événement, Paris, éd. Pavillon de l’Arsenal, coll. mini PA n° 8, 1995, p. 46. 20

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De la même manière, Coronmeuse, une presqu’île erronément considérée comme un vide au nord de la ville, est un lieu d’exception qui longe le plus grand plan d’eau de Liège et qui devient le théâtre d’une manifestation alliant architecture et nature : l’Exposition internationale de l’eau de 1939. Le site, composé par deux longues berges lisses, reliées par le pont Atlas, par le barrage et le canal Albert, accueille les expérimentations du début du siècle. Un promontoire en béton porte un jardin formel et le monument au roi Albert Ier. Dans ce décor à la fois monumental et naturel, Coronmeuse, déjà théâtre de grands travaux de démergement et de percement du canal de Maastricht, accueille pavillons, jardins, fontaines, piscines, esplanades, berges et jeux d’eau, complétés par un téléphérique, permettant de contempler du haut l’ampleur de ce mouvement de renouveau. Ici, comme pour la Boverie, le parc Astrid à Coronmeuse conjugue le vocabulaire du jardin anglais avec un programme nouveau qui offre à l’habitant un équipement sportif immergé dans la végétation. Le remblaiement de l’ancien canal de Maastricht et l’ouverture du canal Albert Herstal Herstal Jupille Jupille Angleur Angleur Sclessin Scléssin Chênée 0 Val Benoît Droixhe Coronmeuse Les Vennes Boverie 1km N Tribouillet Cointe 1 2 3 4 5 6 1· Cours d’eau selon la carte topographique de l’IGN (Top50map) 2· Bras d’eau asséchés 3· Bras d’eau canalisés ou rectifiés 4· Sites des Expositions universelles et internationales de 1905, 1930 et 1939 5· Quartiers modèles liés aux expositions de 1930 (cité du Tribouillet) et 1905 (parc de Cointe) 6· Campus universitaire du Val Benoît 21

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marquent la volonté de prendre en main le devenir économique d’une ville voulant conférer un caractère nouveau et majestueux au paysage perçu depuis la voie navigable : la presqu’île, le plan d’eau et le monument sur l’île Monsin offrent encore aujourd’hui un spectacle unique à celui qui arrive à Liège. La réalisation d’un des plus longs tronçons navigables sans dénivellations devient un atout majeur pour le développement économique et une occasion pour sublimer le thème de l’eau et des ouvrages d’art remarquables. Les expositions donnent vie aussi à des quartiers d’expérimentation urbaine et architecturale sis sur les hauteurs de la ville : le parc de Cointe en 1905 et le Tribouillet en 1930. L’idéal de la cité-jardin, réunissant les qualités de ville et campagne, à Cointe, prend la forme d’un tissu résidentiel aux larges parcelles occupées par des villas bourgeoises, tandis que, sur un promontoire en surplomb sur Coronmeuse, au Tribouillet, émerge une composition plus composite destinée à un habitat pour les classes moyennes et ouvrières. Les deux quartiers s’adaptent au relief et profitent d’un paysage à la superbe vue plongeante sur la ville. La végétation tantôt occupe des interstices, tantôt forme des couronnes enveloppant le bâti. Aux deux plateaux s’adjoignent des parcours de crête ou en rupture de pente qui sont encore aujourd’hui des fragments – les boulevards Kleyer, des Hauteurs et Hector Denis – d’un système de ronde situé en hauteur qui pourrait relier les deux quartiers opposés en offrant à la ville une magnifique corniche avec vue sur le grand paysage. En même temps, la ville de la plaine s’étend et gagne progressivement les coteaux en utilisant la structure du mitoyen comme un nappage de parcelles en lanière qui s’accommode des plissements du terrain du Laveu ou de la position de mi-côte de Grivegnée. L’évolution touche aussi la structure médiévale de Saint-Léonard, où le parcellaire, tout en gardant encore les traces de la période préindustrielle, accueille la cohabitation entre usines et tissu ouvrier. Liège au XXe siècle fait face à son devenir en portant des projets d’envergure, dont les objectifs commerciaux et industriels premiers se servent des événements pour relancer la ville. La fébrilité des activités se traduit par des opérations où l’architecture et les techniques font spectacle et célèbrent, certes un changement du paysage de la Vieille Cité, mais témoignent aussi d’une artificialisation croissante qui va aboutir au relâchement progressif des forces cohésives qui tenaient ville et paysage, cité et citoyen ou, encore, Meuse et vallée. D’autres opérations de relance événementielle suivront en 1958, pour l’Exposition universelle à Bruxelles ou échoueront en prévision de l’Exposition internationale de 2017. Entre-temps, le fleuve s’écoule toujours entre les parois d’une Cité définitivement mise à l’abri des inondations, mais aussi mise à l’écart du générateur du site déjà là, aujourd’hui rendu muet et incapable d’entretenir un dialogue avec ses habitants. Les activités, les promenades et les regards s’éloignent des berges raides et tranchantes en attendant que la Meuse revienne aux Liégeois sous les impulsions environnementales d’un siècle nouveau, le XXIe. 22

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La Ville en sur-impression […] [D]epuis plus de vingt ans, l’urbanisme est également travaillé par une autre subversion, représentée par un courant significatif de l’architecture contemporaine dont le territoire de référence n’est pas la « suburbia » mais la métropole. J’appelle « suburbia » (ou super-urbanisme) cette subversion symétriquement opposée à la précédente. En effet, tandis que le sub-urbanisme peut être décrit comme une démarche de projet qui trouve son programme dans le site en question, où l’invention du programme est entièrement relative à l’exploration et à la représentation du site, le sur-urbanisme, lui, peut être défini comme l’approche exactement inverse 16. Sébastien MAROT Herstal Herstal Jupille Jupille Angleur Angleur Sclessin Scléssin Chênée 0 Droixhe Outremeuse 1km N 1 ————— 2 3 4 5 1· Cours d’eau selon la carte topographique de l’IGN (Top50map) 2· Réseau autoroutier principal (partiellement en sous-terrain) 3· Pénétrantes autoroutières réalisées par démolition 4· Grands ensembles modernistes de l’après-guerre 5· La cité de Droixhe 16. MAROT, S., L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture, Paris, éd. de La Villette, p. 13-14. 23

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CENTRE ·1 3 · 5 · · ·4 2 Situé à la croisée des chemins, le centre médiéval jaillit d’un paysage fluvial et grandit à partir de la confluence formée par la Légia 1, aujourd’hui enfouie, et la Meuse 2. La densité du corps urbain confronte le voyageur à l’étroitesse des rues et des impasses, formées de petites maisons et ateliers, la plupart reconstruites après les destructions de Charles le Téméraire en 1468, entrecoupées d’un chapelet de placettes-relais au pied des églises. Insérée dans l’enceinte (XIIIe siècle), la colline du Publémont et de la collégiale Saint-Martin 3 domine l’Isle. Seul le pont des Arches 4 traverse le fleuve. La cathédrale Saint-Lambert, le Palais des Princes-Évêques et l’Hôtel de Ville 5 constituent le nœud de convergence des voies de communication. À partir de 1794, la démolition de la cathédrale ouvre la ville à la spatialité contemporaine, caractérisée par des espaces publics et promenades arborées, se substituant aux bras d’eau (boulevard de la Sauvenière 6, rues de l’Université et de la Régence, 1838 7), reliant les fonctions modernes : Théâtre (1820) 8, Université (1824) 9 et entre les deux, Passage Lemonnier (1836) 10. Pendant que la Meuse s’impose comme voie stratégique des échanges industriels et commerciaux, la ville encourage la construction d’habitations bourgeoises, assainit et facilite l’accès en son centre, franchissant le fleuve jusqu’en Outremeuse (Pont-Neuf, 1843, 11, nouveau pont des Arches, 1863, Passerelle, 1879, 12), aménageant le tracé haussmannien de la rue Léopold (1874) 13 et accueillant une première ligne de tram jusqu’à la place Saint-Lambert (1871). Avec le chemin de fer de ceinture (Liège-Palais 14, Liège-Jonfosse, 1871-1878), la culture laïque tisse des réseaux se superposant aux plus anciens : après-guerre, les liaisons autoroutières éventrent le centre (quartier Sainte-Marguerite 15 et avenue Maurice Destenay 16), les voies rapides investissent les quais 17 et les ponts reconstruits, pendant que les quartiers historiques subissent l’insertion, par plaques compactes, de nouvelles pièces du puzzle urbain : Cité administrative (1967) 18 et îlot Saint-Georges (1974), complexe Chiroux-Kennedy-Croisiers (1976) 19. Soutenu par le règlement communal de 1963, l’immeuble à appartements remplace progressivement la maison de maître sur les boulevards et en bord de Meuse. Le centre commercial bascule en piétonnier (Vinâve d’Île, 1976 20). À partir de 1986, la place Saint-Lambert, exsangue après des démolitions sans précédent, est recomposée, suivie de la reconquête des Coteaux de la Citadelle 21. 8 6 · 10 · · · 7 · 13 · 9· · 11 12 15 · 14 · ·21 18 17 · 20 · · 19 16 · · N 0 1km exagération verticale : 5 x dessin AdF (LabVTP) 51

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rue Fon dP ire tte H1 A B D F rue Fon d H2 rue de H esb aye rue de C a G mpin e H3 u rue S te e -Marg 39 uerite rue L . Fra u igne x ru ed el ’Ac ad ém rue en Bois rue du Coq ie Mo nt a LiègePalais Ste MARGUERITE rue Ste M arguerite 42 rue St-S n Migno rue L. 41 40 é verin gn eS te -W alb C Pir ett e E ur ge r e d sA ngla is 4 Mo r Thie nt S t-M artin 43 La ur en t de ul. bo ière auven la S 44 11 10 . pl. X an je Neu 8 7 sd el a nta i Fo ru eS t- ne 9 bo ul .d Bègu St LAURENT e el aS au L. Le - 12 rue Pt d’A e èr ni ve E25 ès rue H. Bl rue P oupli LiègeJonfosse n 47 fos se rue 49 45 v rue p Tra Jon 46 rue pl. pé 48 50 rue Grangagnage boul. d'A vroy rue St- Gil les pl. St-Jacque 17 rue Darchis uvrex rue lo 52

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te 38 eG i én e e ru du Bâ ne ux pl. nis eg Viv s ivegni rue V u bo l. d u oi Tr siè m gn eS te -W alb Fon d Pir ett e ur ge nt a Mo 37 Jon rue lle 39 rue er reu se 36 rue Hor s-C hât eau 33 32 n Féro e stré pl. des Déportés 34 de M 35 richt aest A quai G. Ku rth LiègePalais 5 1 4 3 2 8 7 pl. o eJ ru de la Fra Rép nç ubl ais iqu e e re d pl. uM hé arc rue o Fér de l nst rée uc he rie 31 te at aB el d i quai 29 o aB 30 de la Ri bu ée a qu Léo re pol 28 d qu ai S pl. am t-L be rt rue pon 10 27 se r-Meu td qu ai rs eu nn Ta s de Con stitu tion es Arc hes rue StPho n 6 l. bou de la le ve d’Î Vinâ den rue d Pt roy pl. de la ’Av Cathédrale 15 rue C h. M tte agne F. Roo sevelt 12 ru aC el ed h at e ral éd 24 oc J. C l keril 22 pl. Pl. 23 pass erell e Sa quai de Ga 14 13 Rég ulle de la en 25 ce quai su 9 ru ed rue 26 lien ucy boul. Saucy ru e 21 quai pl. St- Pau l 16 ru ed uM éry quai Van Be ne 20 .D est ay en rue .M av 18 19 pon po t Ke nt nne d’A dy me rcœ ur pl. St-Jacques 17 hill urc i Ch qua 100 m N 53 CENTRE esplanade St-Léonard eB n re ue éo St-L rue d n ar Mo a nt ed gn is Pi pont ié Pot Mag hin e ru rue so Ran nnet el ’Un ive rsi té des Prém û Ao XX du t Pu its -e nck So e ru de sP itt rs eu rés ont po d nt eL gd on oz ru eG ry ret

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Place Saint-Lambert ESPACE PUBLIC 1985, 1996-2000 — Atelier du Sart-Tilman (Claude Strebelle, coll. Daniel Boden) IOA : Fernand Flausch (mobilier urbain) et Halinka Jakubowska (fontaine), Vincent Strebelle (sculpture), Léon Wuidar (sculpture), Guy Laval (sculpture), Henri Frankart (sculpture) MO : Ville de Liège, Société régionale wallonne du Transport (SRWT), Ministère wallon de l’Équipement et des Transports (Service public de Wallonie), Institut du patrimoine wallon (IPW) — Places Saint-Lambert, de la République française, de l’Opéra, du Commissaire Maigret, du Marché, du Cadran et des Bons Enfants, rues Joffre et Léopold A 1 Portant le nom de la cathédrale disparue à la révolution, le cœur historique de Liège est longtemps connu pour son « trou », fruit de l’abandon de travaux urbanistiques entrepris par le ministère des Travaux publics et mis en œuvre par le Groupe L’Équerre – un programme routier (1964) qui se solde par la démolition de pans entiers du bâti – ainsi que d’une vaste campagne archéologique sur ce site symbolique de la fondation de la ville. Bien que le projet initial soit remis en cause dès la fin des années 1960 par une mobilisation intellectuelle, artistique et citoyenne sans précédent – publication en 1969 du Mémorandum sur le plan particulier d’aménagement de la place Saint-Lambert et de ses abords par un collectif réclamant un concours d’idées et associant historiens, archéologues et architectes (entre autres Jean Englebert et Claude Strebelle), suivi en 1971 par la Charte d’urbanisme associant une quinzaine d’associations locales représentatives de la société civile et, enfin, appropriation fameuse en 1985 du chantier abandonné par l’exposition Place Saint-Lambert Investigations, réunissant trente-neuf artistes belges et étrangers (centre d’art contemporain Espace 251 Nord) –, il faut attendre le milieu des années 1980 pour que les autorités publiques locales décident de faire appel à un architecte coordinateur pour concevoir un nouvel aménagement qui reconstitue le tissu urbain. Sur la base d’une proposition datant de 1985, Claude Strebelle – qui vient d’être dessaisi de sa mission de coordinateur pour l’Université au Sart-Tilman – mène les négociations. Adopté en 1988, le schéma définitif propose deux apports majeurs : l’acceptation par les multiples propriétaires fonciers publics de la mise en commun de leurs terrains, préalable indispensable à la réalisation de l’aménagement global, et un nouveau partage des espaces publics qui inverse l’emprise au sol accordée jusque-là à la route au profit des piétons. Le plan implique une redistribution et une redensification de l’espace, notamment avec la construction de l’îlot Saint-Michel (A2, A3). Au centre, en lieu et place du chancre, une dalle minérale ponctuée d’éléments rappelant l’ancienne cathédrale et abritant les vestiges archéologiques (Archéoforum) surplombe une gare des bus à l’air libre bordée de larges trottoirs. Conceptuellement, l’aménagement de la place et de ses abords s’inscrit dans la lignée directe du Nouvel urbanisme et des manifestes pour la reconstruction de la ville européenne développée par Léon Krier et Maurice Culot (Déclaration de Bruxelles, 1978). À ce jour, seul l’espace pivot entre la place Saint-Lambert et celle du Marché, l’îlot Tivoli, initialement envisagé par Strebelle pour accueillir le nouveau théâtre de Liège (A21), est en attente de définition – après différentes études (LEMA/Laboratoire d’études méthodologiques architecturales de l’Université de Liège, 2001 ; Alphaville, 2009). JHa et TM Plan-masse 54

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Sur un terrain laissé en friche depuis 1984, Strebelle obtient d’un investisseur privé la coordination et la reconstruction d’un îlot multifonctionnel, achevé en 1999, rattrapant la déclivité du site vers les rues Haute-Sauvenière et SaintPierre. Bâti partiellement sur un tunnel réservé aux bus et un espace culturel (Cœur Saint-Lambert), mêlant commerces au rez-de-chaussée (15 000 m²), habitations avec jardins (10 000 m²) et bureaux (5 500 m²) aux étages, le projet est divisé en quatre ensembles confiés à des architectes de son choix et adoptant une même gamme de matériaux (pierre ocre, brique, zinc et ardoises). Deux réseaux d’espaces publics piétons se superposent : le premier, au sol, est accessible à tous et distribue le programme ; l’autre, en toiture, forme un cheminement de passerelles et jardins suspendus, réservé aujourd’hui aux habitants. TM ÎLOT SAINT-MICHEL Îlot Saint-Michel (A) BUREAUX, COMMERCES Îlot Saint-Michel (C) BUREAUX, COMMERCES 1995-1999 — Quang Tuan Linh, Isabelle Poussart Paysage : Jean-Noël Capart Urbanisme : Atelier du Sart-Tilman (C. Strebelle) MO : CODIC 1995-1999 — Philippe Gérard, François Lemaire Paysage : Jean-Noël Capart Urbanisme : Atelier du Sart-Tilman (C. Strebelle) MO : CODIC Axonométrie Épousant la courbure de la rue, le bâtiment (10 000 m²) occupe une parcelle triangulaire qui accueille surfaces commerciales et bureaux, dont le plafond du hall d’entrée est investi par J.-P. Pincemin (détruit). Depuis la place Saint-Lambert, il se fond dans son entourage en adoptant le gabarit et les matériaux de ses voisins, mais il se distingue par le soin accordé à la modénature et par l’apport dynamique du jeu visuel proposé par L. Wuidar sur les impostes des vitrines. Depuis le cœur et les jardins suspendus de l’îlot, un grillage minimaliste de D. Van Severen permet de découvrir le recouvrement de zinc à l’arrière du bâtiment où se dresse une tourelle concentrant les circulations et les gaines techniques. En 2007, l’architecte achève avec la même rigueur un programme similaire à Maastricht (coll. Jo Coenen, 2007). JHa Dévolu initialement à Charles Vandenhove, l’ensemble est agencé en un quadrilatère ouvert, formé par quatre bâtiments. En briques rouges, ardoises naturelles et zinc, il évoque les maisons traditionnelles liégeoises, auxquelles il fait face côté Haute-Sauvenière avec le bâtiment nord, destiné initialement à accueillir des ateliers d’artistes et surmonté par une toiture métallique courbe. Deux blocs jumeaux, partageant le centre de l’îlot avec les immeubles voisins auxquels ils répondent, élèvent, sur un socle en pierre, des façades jouant sur les différences de surfaces et de volumes. Enfin, la sculpturale silhouette bichrome abrite, sur trois niveaux, un espace de bureaux et quatre appartements. Ceux-ci sont surmontés par une imposante toiture dont les formes ont épousé celles des étages techniques qu’elle avait la tâche d’héberger. SR Îlot Saint-Michel (B) BUREAUX, COMMERCES A 1995-1999 — Bruno Albert & Associés (Bruno Albert, José Albert, Li Mei Tsien, coll. Alexandre Albert, Olivier Didesse) Ing. : BE Waterman Paysage : AWP + E Urbanisme : Atelier du Sart-Tilman (C. Strebelle) IOA : Jean-Pierre Pincemin, Dan Van Severen et Léon Wuidar MO : CODIC — Prix de l’Urbanisme de la Ville de Liège, 2000 – Prix spécial du jury — Rue Joffre A 2 Îlot Saint-Michel (D) 1996-1999 BUREAUX, HABITATIONS UNIFAMILIALES — Bernard Herbecq Ing. : Gilbert Lesage Paysage : Jean-Noël Capart Urbanisme : Atelier du Sart-Tilman (C. Strebelle) MO : CODIC — Prix de l’Urbanisme de la Ville de Liège, 2000 – Prix spécial du jury — Rue de l’Official, rue et place Saint-Michel A 3 R-de-jardin 55 CENTRE

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