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Le carnet et les instants 180

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BELGIQUE - BELGIE P.P. - P.B. LIEGE X 9/3306 Écritures urbaines Serge Delaive Rascal ESSAI DOSSIER  PORTRAITS LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Bimestriel. Ne paraît pas en juillet-août. N° 180, du 1er février au 31 mars 2014. Marcel Mariën P 302031 - Bureau de dépôt Liège X - Ed. resp. Laurent Moosen - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - janvier 2014

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sommaire n° 180 En couverture : Mochélan, dans Nés poumon noir © Leslie Artamonow Les formes d’une ville 01 ÉDITORIAL par Laurent Moosen MAGAZINE DOSSIER PORTRAITS INTERVIEW ESSAI NOUVEAUTÉS ET RÉÉDITIONS CRITIQUES Écritures urbaines Serge Delaive Rascal Xavier Canonne Marcel Mariën 04 15 19 22 24 28 44

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Les formes d’une ville Depuis ses origines, la littérature belge a développé une relation privilégiée avec la ville. Pas simplement comme élément décoratif, comme arrière-plan, mais comme matrice à partir de laquelle une écriture peut naître, proliférer et donner à voir, parfois, quelque chose qui ressemble à une identité, à un « lieu commun » au sens propre. Il ne faut certainement pas s’en étonner : dans un pays qui éprouve toutes les peines à concevoir jusqu’à sa simple réalité, la cité semble constituer une sorte d’horizon ultime de déploiement et la littérature de trouver là son terrain privilégié, le cadre propre à contenir ses légitimes aspirations. Dès le début également, les écrivains qui s’en emparent n’occultent pas son inquiétante étrangeté. Verhaeren, dans son recueil Les villes tentaculaires paru en 1895, décrit en détail les rapports de force qui s’y jouent, l’anonymat qui y règne, les usines qui l’inondent de leurs fumées poisseuses. Bruges devient pour Rodenbach un large cercueil où repose le corps de la femme aimée. Plus près de nous, Grégoire Polet avouait sa dette à La ruche de Camilo José Cela dans la réalisation du saisissant instantané que constitue Madrid ne dort pas, son premier roman publié en 2005. Il continuera dans ses livres suivants son exploration urbaine à Bruxelles, Paris, Ostende ou Barcelone. Plus singulière encore est la démarche de Jean-François Dauven qui, avec Portosera, a créé une ville dans laquelle prendront place les personnages qu’il met en scène dans ses trois romans publiés à ce jour. Dans la veine fantastique et borgésienne qu’il affectionne, Bernard Quiriny imagine, dans l’une des nouvelles qui constituent son recueil Une collection très particulière, des villes qui s’emboîtent les unes dans les autres à la manière des poupées russes. Si les résultats de ses pérégrinations urbaines restent relativement classiques dans leur forme, la ville a également vu se développer peu à peu d’autres modes d’expression qui glissent, souvent dans son obscurité qu’elles affectionnent, à la lisière de la littérature qu’elles cherchent tout en visant à en briser les codes, notamment par le recours à l’oralité. Ces paroles urbaines qui ont depuis peu intégré les prix littéraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles apportent des voix, des désirs, des regards qui réinterrogent notre modernité citadine. Si l’archéologie qu’on peut en faire nous mènera naturellement vers les États-Unis, berceau de cette marge dont Gil Scott-Heron, récemment disparu, constitue l’un des héros, la Belgique francophone n’est pas pauvre en talents qui s’y pressent. Ce n’est sans doute pas un hasard dans un pays où la poésie s’est toujours imposée, par sa brièveté et son goût de l’image, comme un modèle déposé. Reste que cette coexistence entre tradition poétique et nouvelles expressions urbaines n’est pas exempte de tension. À la méfiance des poètes qui revendiquent un héritage qu’ils honorent quitte à le martyriser s’ajoute celle de ces artistes émergents craignant une récupération institutionnelle qui entraverait ou dompterait la sauvagerie revendiquée de leur approche. Certains auteurs, comme Luc Baba ou Tom Nisse, n’ont pas peur de se frotter à ces chants nouveaux dont ils sentent qu’ils offrent à leur travail de nouvelles possibilités, en rompant notamment avec la forme codifiée du livre. Du côté des slammeurs et autres rappeurs, derrière une pose anticonformiste parfois forcée, la confrontation avec la littérature telle qu’elle s’écrit depuis des siècles laisse souvent la place à une véritable admiration dont la citation, fut-elle parodique, est l’évident témoignage. Finalement, en s’emparant d’éléments qui constituent notre expérience quotidienne de la ville comme la vitesse, la simultanéité, la mode, la drogue, la violence, le métissage ou le béton, ces paroles urbaines ouvrent notre imaginaire à une réalité et à des formes que la littérature a parfois, par suffisance ou esthétisme déplacé, abandonnées aux bordures de sa voie royale. Laurent Moosen ÉDITORIAL

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Écritures urbaines Serge Delaive Rascal Xavier Canonne Marcel Mariën 04 15 19 22 24 DOSSIER PORTRAITS INTERVIEW ESSAI MAGA ZINE MAGAZINE L’Ami terrien - doc. Collectif du Lion asbl © Thomas Freteur

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SPOKEN WORD, SLAM, RAP PLONGÉE DANS LE CREUSET BRÛLANT DES ÉCRITURES URBAINES Rosa GASQUET et Alain LAPIOWER 1 Le 16 octobre 2011, les prix Paroles urbaines – nouveaux prix littéraires en Fédération Wallonie-Bruxelles – célébraient pour la première fois au Botanique la qualité, la force et le foisonnement des écritures dites « urbaines2 ». Le spoken word – texte parlé avec musique –, le slam – art de la performance poétique a cappella, et l’écriture rap – texte scandé sur une boucle de son. Ces expressions populaires nées hors de l’institution montraient, sur scène, devant un jury professionnel, leur capacité à participer au mouvement des écritures actuelles. En amont de cette reconnaissance, dix années d’expérimentations et de partage, portées par des activistes de tous bords, de toutes régions, dont l’asbl Lezarts Urbains. Retour sur un parcours. AU COMMENCEMENT ÉTAIT « LA RÉVOLUTION SPOKEN WORD » « C’était l’ultime époque des essais et poèmes les révolvers et les fusils prendraient bientôt leur place Dès lors, nous sommes les derniers poètes » The Last Poets, Little Kgositsile, 1968 Replongeons dans le creuset brûlant des années 70 où l’expression « spoken word » (littéralement « mots parlés ») voit le jour. Cette forme de poésie-performance est à l’origine de toutes les écritures dites « urbaines ». Héritier de la vague contestataire des années 60, le spoken word, souvent accompagné d’une nappe musicale, se nourrit à la fois de la tradition afro-américaine – celle des prêches, des speechs, de la jazz poetry – et des expérimentations orales de la Beat Generation, dont la lecture du poème Howl de Ginsberg, brûlot contre une Amérique conformiste et violente, offre le coup d’envoi. Dans les années 70, le spoken word témoigne d’un renouveau de la prise de parole porté par des poètes activistes tels que The Last Poets – « derniers poètes avant les soulèvements » –, groupe assez proche des Black Panther qui scandaient sur des percussions, ou Gil Scott-Heron, à la fois romancier, chanteur et poète, dont le célèbre The Revolution Will Not Be Televised fit connaître le spoken word à travers le monde. Ce mouvement poétique à haute voix, lié à la « contre-culture » s’avère particulièrement poreux. Des artistes liés à la Beat Generation, au mouvement folk, au milieu des protest songs, comme à celui du rock et ensuite du punk, prendront le relais dans le développement de cet art. On se souvient ainsi dès 1971 des lectures-performances d’une Patti Smith, égérie punk très liée aux poètes de la Beat, grande admiratrice d’un Rimbaud ou d’un Edgar Allan Poe. Une autre influence majeure viendra de la zone Caraïbe via l’art du toasting ou tradition de parler-chanter d’une manière à la fois linéaire et syncopée (elle est à l’origine du rap). Cette dub poetry, qui aura de nombreuses extensions, se développera particulièrement à Londres, où le poète Linton Kwesi Johnson notamment marquera les esprits, tant par ses recueils de textes tels que Dread Beat an’ Blood ou Inglan Is a Bitch, que ses albums (Bass Culture). Partout où il essaime, le spoken word s’enrichit des traditions locales, comme celle des songs des cabarets berlinois en Allemagne ou de la verve de la chanson « sauvage » en francophonie. Quel est l’apport stylistique, quelles sont les caractéristiques de cette mouvance spoken word qui influencera en partie les scènes rap et slam ? D’abord le goût du verbe, des traditions orales anciennes renouvelées au cœur des villes. L’amour de la profération qui relie le texte à ses origines : l’urgence de dire. Une poésie en vers libre, sans format préétabli mais avec un rythme, un flow, un groove, une pulsion qui relie le texte au corps, le ration-

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Nina Miskina © E-ris de ULB

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nel à l’inconnu des improvisations, dans la recherche d’une énergie proche d’un concert, d’un mantra ou d’une forme de transe. On y retrouve aussi le goût des hybridations, des collisions, des écritures « créoles » qui, au même titre que le jazz, s’abreuvent à plusieurs sources. À la différence des avant-gardes, le poète du spoken word s’adresse à une communauté large, qu’il s’agisse de l’aimer ou de lui « cracher dessus » (sa poésie doit être ressentie – si ce n’est comprise – par tous). Il ne s’agit pas de se congratuler entre soi, mais de bien de changer l’état d’esprit d’une nation. Sur le fond, ces écritures du spoken word ont le désir de « rompre » le statu quo social, politique et culturel, de secouer l’establishment par le corps, de revivifier la poésie par son frottement à d’autres formes, la musique notamment. LE RAP, NAISSANCE D’UN ART MARTIAL « Je braque le poète et je chante salement » Nina Miskina Le rap, lui, naît dans une ambiance plus nihiliste (les grands leaders noirs ont été liquidés et l’économie de la drogue s’est généralisée dans le ghetto). Si les premiers raps – littéralement « bavardages » – de la fin des années 70 sont des commentaires improvisés par les Maîtres de Cérémonie (MC) pour « ambiancer » les soirées des DJ, très vite cet art de la rime sur le beat témoigne du vécu d’un ghetto en crise. 06 Dès The Message de Grandmaster Flash, le rap exprime l’inhumanité des conditions de vie. La parole devient à la fois témoignage et exutoire, parfois contre la folie pure : « C’est comme une jungle parfois, ne me pousse pas à bout, je deviens dingue, j’essaie juste de ne pas perdre la tête », entame Grandmaster Flash. L’urgence est ici extrême et l’art de la rime s’apparente à un art du combat : il s’agit d’être offensif, efficace, surprenant, et de faire « mal », c’est-à-dire d’abattre, par la dextérité de son style, un adversaire imaginaire ou réel (dans le cadre des battles MC). Les MC’s sont les nouveaux Muhammad Ali du verbe et s’ils cognent dur sur la langue, c’est pour en tester ses limites, la reconstruire, lui offrir une forme plus percussive, plus offensive, plus mordante. Finies les longues phrases et les envolées lyriques du spoken word, ici le parler est concis, concret, les métaphores choc explosent comme des grenades, et l’argot, le slang, mêlé à un vocabulaire très soutenu, fait l’effet d’un électrochoc. À ce titre, l’écriture rap peut se révéler une prouesse formelle. À partir d’un rythme imposé par le beat, il faut montrer sa maîtrise dans un cadre rythmique contraignant. En cela, le rap est au spoken word ce que le sonnet est au vers libre, il ne vient pas aisément et demande un apprentissage complexe. De nombreux ouvrages ont décrit la stylistique du rap, son évolution, sa complexité. Indiquons seulement que le rap, art volontiers provocant, jouissait jusqu’il y a peu d’une mauvaise réputation ou d’une méconnais- sance au sein de la sphère culturelle, qui souvent le jugeait à l’aune de ses volets les plus médiatisés, le gansta rap ou le rap bling bling, sous-genres à la fois nihilistes et matérialistes. Ce rap formaté, relayé ad nauseam par l’industrie des majors, les radios, les télés, ne représente que la partie la moins intéressante d’une culture diversifiée, riche, foisonnante. Or ce cliché du rap est l’arbre qui cache la forêt d’un mouvement malin, créatif, qui se renouvelle sans cesse. Après trente ans de culture rap, ce creuset d’expérimentations a produit une poésie tantôt réaliste ou hédoniste, drôle ou poignante, sociale ou déjantée, mais toujours en recherche de forme (actuellement on rappe en « multisyllabique », la rime s’est déplacée, on recherche la polyrythmie). Plus qu’aucune autre forme poétique, le rap a su plonger ses ramifications très profondément dans le substrat des villes et a su ramener la parole d’une génération. Elle a mené cette génération vers la poésie, c’est-à-dire une recherche exigeante de forme pour canaliser son cri. Et si, parfois, il y a des facilités – assonances trop systématiques, texte coq à l’âne –, de nombreux textes sont des bijoux d’orfèvre, quand la poésie dense rencontre une véritable urgence de dire, le noble Art poétique est au rendez-vous. LA SCÈNE SLAM, L’OUVERTURE D’UN NOUVEL ESPACE La scène slam, elle, ne naît pas dans le ghetto noir et ne fait pas partie de la sphère hiphop, même si certains de ses acteurs en sont

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MAGAZINE 07 dossier issus. C’est dans les bars d’un Chicago postindustriel que naît, au milieu des années 90, l’expression slam – à proprement parler « claquer » les mots ou faire « un match ». Marc Smith, poète iconoclaste et maçon, décide de créer dans des bars populaires des joutes poétiques a cappella. Du texte, rien que du texte, des formats courts (3, 5 minutes) mais avec l’énergie d’un combat, pour que la poésie redevienne un art bruyant, débordant, populaire. À l’époque, l’ambiance est plus punk que hip-hop, les mots claquent, les salles s’enflamment et il n’est pas rare que des chaises volent. Ensuite, la mayonnaise prend, des activistes ouvrent des lieux dans tout le pays : on y retrouve des poètes punk, des artistes hip-hop, des écrivains post-dadaïstes, des griots urbains, des poètes issus du spoken word, des profs, des élèves. Car c’est là le génie de la scène slam : en interdisant la musique elle permet à tous les amateurs de tchatches de se retrouver au-delà de leurs tribus respectives et de leurs esthétiques de prédilection. Car, soyons clair, le slam n’est pas une forme, mais un espace de parole où les poètes débarquent avec leur propre langue. La scène slam est un micro ouvert sur les paroles des villes, les esthétiques s’y frottent, s’y côtoient, s’y écoutent. Des équipes de slam se créent bientôt dans tous les pays, des championnats régionaux, nationaux s’organisent. En 1996, le documentaire SlamNation de Paul Devlin rend compte du National Poetry Slam de Portland. En 1997, le film de fiction Slam raconte le parcours d’un poète-rappeur, joué par Saul Williams, qui survit en prison et s’en sortira par l’écriture et sa participation à la scène slam. Succès critique autant que populaire, le film propage le slam à l’international à travers la figure de Saul Williams. ÉMERGENCE DU SLAM EN COMMUNAUTÉ FRANÇAISE « Donnez-moi la Sainte-Trinité, un public, une scène, un micro » Baloji En novembre 2001, à l’occasion d’un événement à la Maison du Livre de Saint Gilles pour l’ouverture de son centre de documentation, Lezarts Urbains3 a tenté de repréciser son champ d’action. Parmi les différentes disciplines mises en jeu, telles que la danse urbaine ou le street art, une soirée centrée sur l’écriture figurait au programme, annoncée comme un moment de « poésie urbaine, lectures et incantations ». Par rapport au courant culturel évoqué ici, la proposition allait prendre un tour historique à Bruxelles. L’affiche invoquait les mots, encore inusités ici, de slam et spoken word, « feu roulant des nouvelles énergies de parole ». L’idée partait d’une intuition forte, mais nous n’étions que des passeurs ; car dans les milieux sensibles aux cultures urbaines, l’air bruissait de toute part de ces désirs d’interventions scéniques à voix haute et a cappella. Nous avions la sensation très claire que le cou- rant « urbain » recelait un grand potentiel et un désir puissant d’écritures liées à l’oralité. Mais cachés d’un côté derrière les frasques provocantes du hip-hop, de l’autre derrière de lourds préjugés conservateurs, ces talents restaient méconnus, déconsidérés et, en tout cas, largement marginalisés en Belgique. Les infos nous parvenaient pourtant de France ou du monde anglo-saxon sur la vitalité d’une scène slam, ainsi que sur l’intérêt des réseaux culturels et artistiques pour ces nouvelles formes ; mais l’effet n’était pas encore parvenu jusqu’ici. C’est probablement le film Slam qui servit de mobile dans le chef de quelques-uns de nos artistes, et notamment chez un Pitcho, rappeur et activiste hip-hop bien connu dans la capitale, qui fut un des premiers à s’y risquer, lors de la première du film de Marc Levin. Encore fallait-il que l’idée prenne chair. À une ou deux exceptions près, dont celle du poète dub Dread Litoko4, personne n’exerçait ce genre de pratique ici. Comment susciter une amorce ? Pour commencer, nous nous sommes adressés à notre réseau naturel, c’està-dire quelques « lyricistes » intéressants de la scène rap, à qui nous avons, dans un premier temps, simplement suggéré de délivrer leurs textes a cappella : Baloji, Pitcho, Manza, l’Enfant Pavé, Noémi… Il faut avoir à l’esprit que pour ces jeunes MC’s5 habitués à poser leurs rimes sur un lourd tapis de décibels, et devant un public électrisé bougeant la tête en rythme, il s’agissait d’une réelle prise de risque. Entendre soudain ces textes dans le silence total en a désemparé plus d’un durant un

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08 moment, mais l’unanimité s’est rapidement faite autour de l’intense plaisir découvert in situ, du poids des mots, de l’impact de chaque vers sur une assistance attentive, en contact direct avec chacune des pensées mises en voix en face à face. Accrue par la nouveauté, une réelle magie s’est installée, ce soir-là, au creux de la Maison du Livre. Et cette magie-là fut le déclenchement d’un flux d’engouement qui coulerait durant plusieurs années. Ce que je veux, sortir mes mots du placard Ce que je suis, un cas à part, parmi d’autres cas à part… …Tu veux ma part du ghetto, je te la donne Donne-moi ma part du gâteau … …Quand tu lèves les yeux, tu ne vois plus que des tours Du coup on ne connaît plus nos limites Parce qu’on ne voit plus le ciel / Nos p’tits frères nous imitent Et du coup le mal se répand de manière exponentielle (Pitcho) Ce couplet est coupé à peau et à sang pour sceller mon sort de ressortissant. Encerclé par les circulaires. Repli sécuritaire et république bananière. Mais la double peine fait double emploi. C’est le son des repris de justesse. La terre promise ne tient plus ses promesses… (Baloji) À la Maison du Livre, à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, au centre culturel Jacques Franck, au Botanique, dans divers cafés ou salles du réseau alternatif, comme le Nova ou Recylart, dans des théâtres comme Océan Nord ou les Tanneurs, nos « slam sessions » se sont succédé et se sont multipliées, drainant un public enthousiaste, très réactif et nombreux. Un incroyable déferlement, des plus éclectiques, y défilait sur scène. Même si le hip-hop y restait fort présent, encourageant la fréquentation par de nombreux activistes et jeunes des quartiers, il ne s’agissait plus d’une scène rap sans DJ. D’ailleurs, au nom d’une volonté explicite d’ouvrir le champ des esthétiques d’écriture et des univers de référence, nous avons invité des artistes venus d’horizons bien éloignés du hip-hop. C’est ainsi que se sont produits régulièrement Daniel Hélin, personnalité de la chanson française venue du punk, Laurence Vielle, comédienne du collectif de poésie Littératures féroces, ou Christiane Mutshimuana, comédienne également, Jah Mae Kân, conteur, Fredy Massamba & Fresk, griots afro-urbains, Claude Semal, qui n’est plus à présenter, Maïa Chauvier (« Récital Boxon »), Dread Litoko « poète full contact », Vagabond, le reggaeman, Théophile de Girault, « jeune homme en colère et inadapté méthodique », Teddy et Gaspard Herblot, funambules, jongleurs et human beat boxeurs… Stricto sensu, la soirée slam « labellisée » exige un déroulement précis, avec inscriptions sur place, interventions de maximum trois minutes, proclamation d’un jury par le public et gagnant en fin de session… Nous avons pris

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MAGAZINE 09 dossier page de g. Mochélan © Lezarts Urbains page de d. Joy © Lezarts Urbains le parti très souple de simplement ouvrir la scène au plus grand nombre, sans contrainte de temps ni concours, et de chaque fois inviter nommément quelques têtes en plus du micro ouvert, afin de garantir un niveau général mais aussi d’accentuer la diversité. Ce choix fut heureux car il a permis l’impulsion d’une certaine exigence et un rayonnement bien audelà des cercles d’initiés, dont le retour n’a pas tardé à nous parvenir. Ces soirées, truculentes et chaleureuses, s’étiraient en vrais marathons de paroles. Des heures de textes et de textes, et, non sans étonnement de notre part, d’attention soutenue de la part de ce public, majoritairement jeune et habituellement indiscipliné. L’assistance se révélait à la fois actrice et spectatrice, non seulement par acclamations et commentaires à haute voix, mais aussi parce que les slameurs passaient directement de la salle à la scène et inversement. À la barre de ce manège déjanté officiait un Monsieur Loyal très démocratique, qui ne se privait pas d’intervenir pour pimenter l’événement de ses propres versets. Pour mémoire et à titre gratifiant, on notera qu’outre une série d’artistes hip-hop très en vue depuis, comme James Deano, Baloji, Pitcho ou Manza, la capitale belge a eu le privilège d’assister à quelques performances d’artistes français remarquables. Abd al Malik, par exemple, à l’époque où il préparait son CD Gibraltar, a confié au journal Le Soir que son idée de passer du rap d’N.A.P. à une forme de déclamation libre et affranchie des codes lui est venue lors d’une de nos sessions aux Nuits Botanique (« Brussels Slam Project »), au cours de laquelle il s’est – prudemment, et à notre demande – essayé à une déclamation a cappella. Certains ont laissé un souvenir très fort comme D’ de Kabal, à la voix métallique et incantatoire, Félix Jousserand, au verbe acide sulfuré, D’Giz, ou le poète rock Nada… On le comprend, il ne s’agissait pas d’un style ou d’une esthétique définis, si ce n’est le côté antiacadémique, proférateur et, bien entendu, l’écriture typiquement construite pour la performance de scène. La majorité y préférait la métrique et la rime, certains la prose libre. Mais tous les textes contenaient une forme de musicalité, voyageant tous azimuts entre narration urbaine, ironie comique, spleen postmoderne, vague à l’âme de banlieue, pamphlet social – ou antisocial –, refrains funky fresh ou journal intime… Mais finalement, il s’agissait avant tout d’un espace de rencontre, d’expression libre et de prise de parole véhémente, en phase avec l’urgence du moment. * À partir de 2005-2006, le slam a décollé dans nos provinces, tandis qu’à Bruxelles, des lieux comme le Théâtre de la Vie, l’Espace Magh ou BruSlam allaient prendre le relais, diversifiant tant les espaces que les styles des sessions. La Zone et L’Aquilone à Liège, La Maison Folie de Mons et le collectif Envies, puis d’autres, à Namur, Nivelles, Louvain-la-Neuve…, ont ouvert de nouveaux espaces de parole. Un cham-

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pionnat de Belgique (bilingue donc !) fut même organisé, à l’initiative du jeune poète néerlandophone Xavier Roelens ; la finale a eu lieu au Beursschouwburg. Un peu partout dans le pays, les slam sessions se sont multipliées, dessinant un réseau dynamique et convivial. Le slam cristallisait une génération et un milieu nouveaux, attirés par le verbe mais renouant par ailleurs avec des poètes « anciens », comme ce fut le cas avec Dominique Massaut, qui joua un rôle important dans ce domaine pour la région liégeoise6. Cette période est aussi celle où soudain le « grand public » a découvert le slam, via des figures très médiatisées comme celle de Grand Corps Malade. De nombreux opérateurs du réseau culturel s’y sont intéressés, et des partenariats se sont ouverts avec plusieurs centres culturels de la Communauté française, ainsi qu’avec les pouvoirs publics. Les demandes d’ateliers dans les écoles, de la part des profs de français, ou dans diverses institutions socioculturelles, ont commencé à affluer, non sans susciter des questions dans notre esprit. Car on assistait là parfois à une dérive vers le formatage et les bons sentiments, voire à une pure récupération pour gagner du crédit auprès des jeunes. Il reste que, outre un nouveau terrain de forte créativité et de riche vie culturelle, plusieurs personnalités très fortes, en écriture et en déclamation, ont pu se révéler, puis se faire connaître grâce à la scène slam. 10 …puis soudain le jour arrive perce l’obscurité rassurante qui jusqu’il y a peu les berçait /et les regards se perdent comme la magie qu’on aurait enfantée par mégarde / on s’en rend compte alors on se dit au revoir ou à plus tard on s’invente une excuse, un truc à faire, pour prendre congé / On cherche ses clés et on s’affaire tant bien que mal à essayer de se souvenir où on a bien pu encore bordel de merde s’égarer (MC Vol au Vent) J’incarne ce que craint l’homme seul, refusant de voir ce qu’il est ce qu’il aime ce qu’il hait / Je suis le moment propice à toutes les gestations / Je suis la nuit glacée et humide au lendemain de Noël / Où l’on réalise que 365 jours nous séparent des prochaines festivités (Youness Mernissi) * SPOKEN WORD « À LA FRANÇAISE »… De notre côté cependant, au bout de quelque six ou sept ans de slam, nous avons ressenti une certaine lassitude sous l’effet de redites, ainsi qu’une impression d’exiguïté face au principe exclusif d’a cappella. Les stars du genre à l’étranger (de Saul Williams aux USA à Grand Corps Malade ou Abd al Malik à Paris) ont d’ailleurs été littéralement happées par la musique pour accompagner leurs textes. Mais s’il est vrai qu’un CD ou un « spectacle » a cappella, n’aurait que peu de chance de dif- fusion, la re-découverte de la musique comme appui pour un texte allait permettre à l’écriture urbaine de rebondir et à Lezarts Urbains d’ouvrir un nouveau chantier. En 2008, à l’occasion d’un de nos festivals au Botanique, nous avons proposé à une dizaine de slameurs une expérience de rencontre scénique avec des musiciens. Certains s’y étaient d’ailleurs essayés spontanément depuis quelques temps, comme Dan-T ou Mochélan. Par parenthèse, il n’est sans doute pas anodin de constater que dans la même période, plusieurs rappeurs, comme Baloji et Akro (ex-Starflam), ou Gandhi, ont utilisé des musiciens live comme un des ingrédients de leur succès. Accompagnés sur les planches et en studio par des instrumentistes venus du jazz, du rock, de la musique africaine, du flamenco ou de l’électro, tous ces poètes ou paroliers ouvraient ainsi un livret supplémentaire pour l’écriture dite urbaine, désormais affranchie des codes adolescents. Mochélan, Veence Hanao, Carl, EdWydeE, MAKYzard… sont quelques-unes des personnalités les plus marquantes de ces dernières années dans ce courant en Belgique francophone. Elles ont été largement adoptées, tant par les programmateurs les plus pointus que par un public de plus en plus large. On assistait là, en quelque sorte, à la résurgence d’un genre ancien, le spoken word, cette forme passée à l’arrière-plan, mais pourtant toujours bien vivante, incisive et parfaitement adaptée à la période, en termes de liberté de codes et d’intensité de présence.

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MAGAZINE 11 dossier page de d. Les lauréats du prix Paroles urbaines 2013, Carl Roosens, Joy, Tonino © Lezarts Urbains On croit qu’on maîtrise le feu / On souffle sur les braises / On lui chuchote des histoires, des mots qui bercent / Face à ses flammes maîtresses de l’art du faire mal / je leur parle dans les yeux sans cacher mes cartes / je n’ai pas peur de leur taille, encore moins de leur force / je leur parle dans les yeux sans cacher mes larmes, sans cachet je m’évade / Je m’évade et me vide et n’y vois plus que des couleurs vives / Je mets de côté les ternes et les fades, c’est le vide je m’évade (EdWydeE) 7 Génération talon d’Achille tous dés-spee  Que la vie nous renforce dans le sprint avant l’entorse Génération du fond d’la classe du décrochage et des problèmes de garde Génération des illicites substances, des petits délires en boire Des gyrophares et des virées qui finissent aux urgences On voltige entre le bien et le mal, la descente est raide du rêve au réel, on a dû rater la marche / Génération dont l’Occident méritait l’héritage (Veence Hanao) Ce champ nouveau permettait d’élargir l’audience et de contaminer de nouveaux relais sensibles à l’écriture portée sur scène, déclinant sur un autre mode, ce même désir puissant d’interpellation stylée et d’échange sur la place publique. Il s’agissait bien de la floraison récente de racines anciennes, encore vigoureuses, évoquées au début de ce texte, et dont les premières envolées fébriles furent signalées dans les bars enfumés des années 60. Afin d’être complet sur ce tour d’horizon, il nous paraît cependant important de re-men- tionner l’effet du rap et de la culture hip-hop comme l’énergie centrale qui a redynamisé ce flux d’écriture. S’il n’est pas inutile de rappeler que de nombreux slameurs ont été MC’s, il nous paraît important de rappeler également que, malgré sa mauvaise image et les préjugés tenaces, le rap reste un creuset privilégié pour de nombreux passionnés de la plume, poètes, agitateurs ou rédacteurs sauvages de tous poils. J’ai rencontré le rap au crépuscule des songes, suffit que l’équilibre flanche et le funambule plonge. Visage anonyme parmi tant d’autres, le pire de mes cauchemars est le rêve de ceux qui m’ennuient. J’ai grandi sans nuire, censurant mes états de manque, j’crevais pas de faim, j’rêvais pas de luxe, j’ai pas braqué une banque, j’ai plutôt traqué le temps, la rage de construire, visité mes tréfonds pour y croiser mon style (Dan-T) Ma vie ne se résume pas à un couplet Cherche pas d’happy end dans mes pamphlets Plus de cadavres que de cadeaux sous le sapin J’crois plus au père Noël, il m’a dit « c’est combien ? » (Nina Miskina) Et si désormais certains passent de la scène à la page, ou du rap au théâtre, c’est qu’il s’agit bien d’un tout aux mille facettes qu’on appelle création…

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12 N’ayez nulle crainte, je ne me recycle pas du rap vers l’écriture proprement dite, puisque je préfère rester rap dans l’écriture salement faite, encore et toujours, je fais cela par goût du risque, un peu comme du temps où je foutais le bordel sur les murs (Manza, Pensées en vrac) Pour toutes ces raisons, nous avons considéré comme essentiel de prendre en compte et de valoriser à leur juste mesure ces trois formes de déclinaison des écritures et paroles urbaines : slam, spoken word et rap. Appelle ça slam, rap ou poésie Moi ce que je sais c’est que ça m’aide à sortir ma peau d’ici (Pitcho) UN NOUVEAU CATALYSEUR, LES PRIX PAROLES URBAINES En 2010, une nouvelle impulsion vient cette fois-ci « d’en haut ». Au Ministère de la Culture, une idée commence à germer : créer un nouveau prix littéraire pour les écritures urbaines – comme il en existe déjà pour la poésie, le roman, le théâtre. L’enjeu est de taille. Les écritures urbaines, souvent cantonnées dans la sphère socioculturelle, jouiraient enfin, après dix années de pratique en Belgique, d’une reconnaissance institutionnelle. Ce chemin n’est pas sans rappeler celui de la danse urbaine pour se faire reconnaître dans le champ de la danse contemporaine, ou le street art dans celui des arts plastiques. Le moment paraît adéquat. Le Ministère contacte l’asbl Lezarts Urbains pour réfléchir au projet et mettre en place un réseau. Nous acceptons de porter l’initiative, car les artistes jouiront alors d’un réel coup de projecteur et de moyens supplémentaires. Mais plusieurs questions se posent à nous. Comment mettre en valeur les personnalités les plus prometteuses sans casser la dynamique résolument « démocratique » du mouvement ? Comment éviter les pièges d’une institutionnalisation mal digérée, qui ne valoriserait que la part la plus « politiquement correcte » de ces écritures ? Nous proposons trois aménagements qui nous paraissent essentiels. D’abord, que les artistes soient jugés sur une prestation scénique lors d’un événement fédérateur. Deuxièmement, que les jurys soient constitués à la fois d’artistes performeurs au sein des cultures urbaines, de membres du milieu littéraire qui connaissent et apprécient ces écritures et aussi d’organisateurs de terrain qui forment le réseau. Troisième requête, que les prix Paroles urbaines se divisent en trois catégories bien distinctes : slam, spoken word et rap. En donnant une place à l’écriture rap en tant que telle, on libérait le slam de la confusion qui régnait, permettant à la scène slam de se présenter telle qu’elle est : diversifiée et polymorphe. La création d’une catégorie « écriture rap » permet une plongée dans les profondeurs des villes, là où l’on n’attend pas forcément que l’écriture émerge ; et si la pêche est bonne, de revenir avec des paroles fortes. En 2011, les premières sélections commencent, pour nommer les « demi-finalistes ». La présence dans le jury de D’ de Kabal, rappeur et poète édité en France, et du dramaturge Serge Kribus, amateur depuis toujours des cultures urbaines, contribue au rayonnement du jury. La demi-finale slam est organisée au Théâtre de la Vie qui réunit treize slameurs de toute la Belgique francophone. La salle est comble et le verbe fuse, même si certains artistes, peu habitués aux tournois, sont visiblement sous pression. Ce soir-là, les artistes liégeois brillent particulièrement. Au final, Youness, Manza (de Bruxelles), l’Ami terrien et MC Vol au Vent (de Liège) sont présélectionnés. Notons que tous sont des activistes de longue date ; MC Vol au Vent le plus « hip-hop des poètes punk » officie régulièrement à Liège, Youness est déjà double champion de slam de Belgique, Manza, transfuge du rap qui s’est toujours intéressé à l’écriture en tant que telle, fait partie de l’équipe des Poètes de la Ville initiée par l’auteur David Van Reybrouck à Bruxelles. Mais, c’est l’Ami terrien qui remportera le premier prix Paroles urbaines, catégorie slam. Cet activiste liégeois, issu d’une famille de musiciens, développe une écriture proche des songs à la Brecht, avec une réelle conscience sociale et l’humour en prime : « Et rage au ventre en rue marchande, où la joie passe pour la folie, mes mots deviennent des sifflements dans l’entrechoquement des caddies. J’aime les chiens libres et quand bat la peau tendue quand on s’enivre du son des cuivres des corps qui déchaînent leur tenue. »

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MAGAZINE 13 dossier page de d. Affiche du spectacle Poétiquement correct (détail) de Youness Mernissi Six jours plus tard, c’est la finale au Botanique, devant un public de trois cents personnes, attentif, familial et bigarré. Pendant trois heures, les prestations slam, spoken word et rap – dont un texte a cappella – se succèdent à un rythme soutenu. Alors que les finalistes se confrontent sur scène, le jury débat, les représentants des cultures urbaines et de la littérature échangent leurs critères, leurs ressentis avec beaucoup d’écoute : une langue commune se met en place. À l’issue des débats, le coup de cœur du jury va à Mochélan (primé en spoken word). Ce grand gars à la plume acérée et au charisme évident met, en deux textes, tout le monde d’accord. Il propose un mélange inédit entre protest song énergique, spoken word et rap décomplexé. Avec cet artiste carolo, c’est tout l’imaginaire du Pays Noir qui jaillit sur scène : « On a une ville d’ouvriers, des gars courageux et francs, une ville qui encaisse les coups et qui les rend. On dit que dans notre ville il n’y a que des têtes creuses et des braqueurs, moi j’y vois une populace malheureuse qu’on a laissée dans sa noirceur. » Mochélan enchaînera ensuite scènes, spectacles, raflant prix sur prix. Il adaptera ses textes au théâtre dans son spectacle Nés poumon noir (tournée en Avignon et bientôt au Théâtre national à Bruxelles). Côté écriture rap, c’est Nina Miskina, MC bruxelloise d’origine congolaise, qui emporte la mise. Avec elle, on est assurés que les prix ne tombent pas dans le mièvre. Sa poésie, rude, âpre comme son vécu borderline, tape fort : « Je braque le poète et je chante salement », lance-t-elle d’emblée. C’est la réalité de filles africaines attirées par la métropole qu’elle raconte. Prostitution, alcool, sida, Nina met des mots sur les maux : « Connais-tu ce silence qu’on appelle la mort, quand les mots ne sont plus, je présente mon corps. Mea culpa à celle qui m’a vu naître / pensant qu’on verrait mon nom derrière docteur ou maître. / J’ai choisi une voie plus suicidaire / Mais le pire serait de partir de ce monde en colère. » Repérée, lors du prix, pour son charisme hors norme, elle entamera une carrière théâtrale à Paris, écrira pour d’autres artistes de scène, sortira son premier CD, animera bientôt des ateliers d’écriture dans tous les milieux. Les finalistes des prix Paroles urbaines reçoivent de l’argent, mais aussi des scènes, des résidences de création, des accompagnements d’artiste via un réseau que Lezarts Urbains a mis en place. En 2013, une nouvelle édition des prix, désormais bisannuels, s’annonce. On espère un palmarès aussi intéressant qu’en 2011. Après une demi-finale assez hallucinée – un slameur se met littéralement nu, un autre évoquera des « prix qui blessent » tout en participant à la sélection –, la finale s’organise au Botanique. C’est Tonino en rap, Carl Roosens en spoken word et Joy en slam qui tirent, cette année-là, leur épingle du jeu. Carl Roosens marque les esprits par sa poésie douloureuse et inclassable, scandée sur des beat d’électro : « Le vent glacé m’enserre les chevilles, m’encercle le crâne, comme une couronne de fer froid. » Quelques semaines plus tard, Carl prouve qu’il maîtrise parfaite-

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