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Le carnet et les instants 181

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BELGIQUE - BELGIE P.P. - P.B. LIEGE X 9/3306 La littérature de la Grande Guerre Geneviève Damas DOSSIER  ENTRETIEN PORTRAIT LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Bimestriel. Ne paraît pas en juillet-août. N° 181, du 1er avril au 31 mai 2014. Eva Kavian P 302031 - Bureau de dépôt Liège X - Ed. resp. Laurent Moosen - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - mars 2014

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sommaire n° 181 En couverture : La « cave des peintres », Nieuport, 1917 © KLM-MRA, Bruxelles À quoi sert la littérature ? 01 ÉDITORIAL par Joseph Duhamel MAGAZINE DOSSIER ENTRETIEN PORTRAIT BRÈVES NOUVEAUTÉS ET RÉÉDITIONS CRITIQUES La littérature de la Grande Guerre Geneviève Damas Eva Kavian 04 13 17 21 22 38

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À quoi sert la littérature ? C’est bien sûr une question que tout écrivain, lecteur ou critique s’est posée. Elle prend cependant un relief particulier lorsqu’elle concerne l’abondante littérature qui s’est écrite autour de la Grande Guerre. Rarement sans doute la littérature a été amenée à répondre à une telle forme d’urgence. Urgence sociale d’abord. Que ce soit en France ou en Allemagne, avant guerre, les mentalités ont été façonnées dans un esprit nationaliste, entre autres par des textes littéraires. Et dès le début du conflit, la littérature a servi à justifier la nécessité de la guerre. Mais les combattants de première ligne ont d’emblée le sentiment qu’on les a trompés et que la littérature a menti. Non, la guerre ne ressemble pas du tout à ce que les textes héroïsants ont propagé ; non, les clichés de bravoure ne tiennent pas devant la réalité des combats et des souffrances atroces qu’ils entraînent. Oui, la littérature doit maintenant dénoncer l’imposture, témoigner de la vraie réalité, exprimer tant l’horreur que l’absurdité de la guerre. Témoigner pour faire comprendre aux autres (l’arrière, les politiciens, les marchands de canons) et, surtout, pour ne pas oublier ce qui a été vécu, pour ne plus se laisser abuser par un discours militariste. Max Deauville définit bien l’enjeu : il faut témoigner, on ne peut laisser les littérateurs dépeindre « la guerre sous des couleurs rutilantes », la faire apparaître dans « une fresque magnifique ». L’urgence est aussi psychologique. Écrire permet, même imparfaitement, de mettre des mots sur ce que le combattant a enduré. La masse d’écrits personnels, non destinés à la publication, est énorme. Maurice Genevoix parle d’un « besoin de vérité » qui contraint à écrire, « un besoin de mesurer entière la réalité formidable à quoi ils (les combattants) venaient d’échapper ». L’urgence est encore familiale et transgénérationnelle. La société a subi un traumatisme, en la personne des enfants, orphelins ou dont le père est handicapé, des épouses et des parents. Eux aussi doivent pouvoir mettre des mots sur leurs souffrances. Dans Le premier homme, Albert Camus décrit ainsi l’émotion ressentie par les élèves lorsque l’instituteur leur lit Les croix de bois de Dorgelès : ils pouvaient ainsi réaliser ce que leurs pères avaient subi. Aujourd’hui, dans les nombreux livres publiés en France, en Belgique, au Royaume-Uni ou au Canada, la question reste pareille, même si elle est formulée autrement. Devant ce qui reste pour eux l’incompréhensible suicide collectif de l’Europe, les écrivains contemporains parlent de travail de mémoire, mais aussi de la nécessité de rendre sensible par la fiction ce qui s’est passé, une fiction informée et enrichie par les progrès de l’historiographie et des sciences humaines. Ou, par le biais d’un roman familial, de remonter à des traumatismes qui datent de la Grande Guerre et qui ont traversé les générations. Ou encore, de dénoncer les vérités et mensonges officiels qui occultent les aspects les moins reluisants de la réalité et qui perdurent parfois jusqu’à nos jours. Toujours, pour essayer de comprendre et par là de mettre en garde. À quoi sert la littérature ? À comprendre pourquoi. Joseph Duhamel ÉDITORIAL

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Soldats belges dans un abri, Pervyse, 1915 © KLM-MRA, Bruxelles La littérature de la Grande Guerre Geneviève Damas Eva Kavian 04 13 17 21 DOSSIER ENTRETIEN PORTRAIT BRÈVES MAGA ZINE MAGAZINE

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« MOI, MON COLON, CELLE QUE J’PRÉFÈRE… » JOSEPH DUHAMEL Brassens préférait la guerre de 14-18. Une manière peutêtre d’en reconnaître l’importance décisive. Au point de vue historique, puisqu’elle est l’acte inaugural d’un XXe siècle de turbulences. Au point de vue littéraire aussi, puisqu’elle a suscité une riche littérature, autant au moment du conflit qu’aujourd’hui. Trois périodes peuvent être distinguées : le conflit lui-même ; l’entre-deux-guerres  ; la période actuelle, depuis 1980 environ. ENTRE 14 ET 18 Quand le prince héritier de l’Empire austrohongrois est abattu à Sarajevo le 28  juin 1914, nul ne peut se douter de l’engrenage qui mènera, début août, à un conflit ouvert. Si en un mois les mentalités ont pu progressivement se faire à l’idée d’une guerre, c’est néanmoins la stupeur et l’incrédulité qui dominent. Les esprits ont pourtant aussi eu le temps d’être préparés par une propagande multiforme : on ne dira jamais assez l’importance de la presse et de la littérature populaire avant et tout au long du conflit. Les quatre principaux journaux nationaux en France qui tirent chacun à près d’un million d’exemplaires, les nombreux quotidiens régionaux, mais aussi les organes de diffusion de la littérature populaire ont chauffé les esprits dans une perspective nationaliste et belliciste. C’est partiellement le cas en Belgique. Jusqu’au 4  août, le pays pouvait espérer préserver sa neutralité et la presse ne s’est pas lancée dans une propagande antiallemande. Puis le territoire a été très vite envahi et un régime d’occupation fort dur y a été instauré, muselant les moyens d’expression. En France, la presse, par ses reportages plus ou moins inventés et par les feuilletons quotidiens, ainsi que les éditions populaires donnent une image idéale de la guerre,

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MAGAZINE 05 dossier page de g. Dessin de Jean-Louis Forain, chroniqueur-illustrateur de guerre (1914-1919) fraîche, joyeuse, empreinte de panache et d’héroïsme, mais les réalités cruelles sont soigneusement estompées. Quand les civils mobilisés découvrent la guerre moderne, dans laquelle sont mis en œuvre des moyens techniques dont on n’a sans doute pas vraiment mesuré l’impact, un sentiment se répand : « on nous a trompés ». La guerre de mouvement d’abord, les tranchées ensuite, cassent complètement l’image héroïque du combat. Cette constatation terrible est souvent répétée. En 1915, Kipling, pourtant chantre du nationalisme, écrira : « Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts, / Dites-leur : parce que nos pères ont menti. » Jean Norton Cru, combattant de première ligne et ensuite enseignant de littérature à l’université, publie en 1929 une étude fouillée sur les textes se rapportant à la guerre, Témoins. Son ouvrage est une source importante d’informations, même si ses principes et sa méthode ont, jusqu’aujourd’hui, été l’objet de vives discussions. Une part significative de l’introduction est consacrée à démonter les images stéréotypées de la guerre et à dégonfler certaines légendes : « Sur le courage, le patriotisme, le sacrifice, la mort, on nous avait trompés, et, aux premières balles nous reconnaissions tout à coup le mensonge de l’anecdote, de l’histoire, de la littérature, de l’art, des bavardages de vétérans et des discours officiels. Ce que nous voyions, ce que nous éprouvions, n’avait rien de commun avec ce que nous attendions d’après tout ce que nous avions lu, tout ce qu’on nous avait dit. » En France, le milieu littéraire réagit très vite à l’invasion. En 1915, paraît Gaspard, de René Benjamin, couronné la même année par le prix Goncourt. Le roman représente, timidement encore, un basculement. Benjamin campe le personnage d’un Parisien hâbleur, très habile, qui donne l’impression de pouvoir agir sur les événements, aux antipodes de ce que montrent J. N. Cru et d’autres auteurs  : le soldat est essentiellement en position de victime subissant les aléas du combat, les actes d’héroïsme décisifs étant fort peu fréquents. Progressivement, Benjamin montre cependant la cruauté du combat ; Gaspard sera d’ailleurs mutilé tandis que plusieurs de ses amis seront tués. Et la description des scènes d’hôpitaux tempère la notion d’héroïsme. En 1916, paraît un des livres les plus représentatifs de la littérature de 14-18, Sous Verdun, août-octobre 1914, de Maurice Genevoix. Jeune normalien, Genevoix participe comme lieutenant à la guerre de mouvement dans la région de Verdun, puis à la guerre de tranchées. Il tient scrupuleusement un journal jusqu’à ce qu’il soit gravement blessé au printemps 1915. Ce récit et les quatre suivants seront intégrés sous le titre Ceux de 14. Genevoix s’interdit « tout arrangement fabulateur, toute licence d’imagination après coup  »  ; il raconte sans fard, mais sans exagération, décrit la vie pénible et la mort, sans militantisme pacifiste. Sa démonstration est cependant implacable. En 1916 également, Henri Barbusse publie Le feu. Journal d’une escouade. Le mot «  journal  » est inapproprié  ; il s’agit d’un récit intégrant une part importante de fiction. Volontaire alors qu’il avait passé l’âge d’être mobilisé, Barbusse combat en première ligne et connaît donc bien la vie dans les tranchées. Militant pacifiste, il agence son récit pour en faire un réquisitoire contre la guerre, n’hésitant pas à décrire l’horreur des corps déchiquetés et des mutilations, les cadavres pourrissants au milieu desquels il faut bien vivre, la boue, les rats, les poux, les conditions de vie pires que celles des animaux. Il table ainsi sur une réaction émotionnelle de rejet de la guerre. Roland Dorgelès avec Les croix de bois (1919) s’inscrit dans cette ligne de dénonciation pacifiste. Georges Duhamel, chirurgien dans un hôpital de seconde ligne, décrit les conséquences des combats et de la canonnade : les graves blessures, la mort lente (Vie des martyrs, 1916). Genevoix, Barbusse, Dorgelès, Duhamel sont assurément des écrivains qui ont le mieux su donner une image de la guerre. Ces œuvres éditées ne doivent cependant pas masquer l’intense production d’écrits durant la guerre  : journaux personnels, correspondance (la distribution du courrier était fort bien organisée) et journaux de tranchées ou d’unités, de natures et de qualités très diverses. L’expression écrite,

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06 quelle qu’en soit la valeur littéraire, est un exutoire aux expériences terriblement traumatisantes vécues au front, comme le décrit Maurice Genevoix, parlant des soldats de son escouade : «  Un besoin de vérité les contraignait à écrire, un besoin de mesurer entière la réalité formidable à quoi ils venaient d’échapper, de se répéter à eux-mêmes : “J’y étais, moi. J’ai vécu ça, moi… Et me voici, moi toujours.” » ET EN BELGIQUE ? La situation est fort différente de la France, l’essentiel du territoire étant occupé sous un régime sévère. Le milieu littéraire est dispersé ; les maisons d’édition ont disparu ou sont sans moyen. L’essentiel de la production littéraire se fait par le biais des journaux de front. De nombreuses revues voient le jour qui proposent principalement de la poésie. Cette production poétique est franchement belliciste et fait preuve d’un antigermanisme virulent, les soldats belges étant largement informés des exactions commises par les Allemands en Belgique. Réfugié en France, Émile Verhaeren tourne le dos à ses positions germanophiles et exprime son hostilité à l’Allemagne, entre autres dans Le crime allemand (1915), ce qui contribue à le brouiller avec son ami Stefan Zweig. « Car c’est ton crime et ta honte, Allemagne D’avoir détruit en notre temps L’idée Que se faisait superbement L’homme, de l’homme. » Un auteur se distingue, Max Deauville. Médecin, il se porte volontaire et est affecté à une unité médicale de première ligne, durant la retraite de l’armée belge et le siège d’Anvers, puis sur le front de l’Yser jusqu’en mai 1915, où il doit être évacué. À partir de ses notes soigneusement tenues, il publie à Paris en 1917, Jusqu’à l’Yser, le récit d’un homme qui soigne au plus près des combats. Il n’invente pas, il témoigne. Il ne verse pas dans l’exagération : ses descriptions, même si elles n’éludent rien des atrocités, restent sobres. Cette pudeur dans l’expression rend sans doute son propos plus pertinent. Il n’adopte cependant pas un point de vue de militant  ; la simple description, teintée d’une légère ironie désabusée par moments, suffit, à ses yeux, à faire comprendre l’aberration de la guerre. Norton Cru considère – à juste titre – qu’il s’agit là d’un des meilleurs livres sur la Grande Guerre et, en tout cas, du meilleur récit de médecin. LES ENJEUX D’UNE LITTÉRATURE Nous avons déjà noté l’importance de l’aspect psychologique de la littérature de guerre qui correspond à un besoin urgent d’expression et de témoignage. On peut ajouter que rarement dans l’histoire des Lettres, la production littéraire a été aussi profondément influencée par le contexte idéologique et culturel dans lequel elle s’inscrit. Que ce soit d’un point de vue belliciste ou pacifiste, il y avait une « urgence sociale » à écrire. Déjà pendant la guerre et encore après, certaines problématiques reviennent sans cesse. D’abord le débat de savoir s’il faut être patriote et soutenir l’effort de guerre ou, devant la boucherie qu’elle représente, la dénoncer. Ensuite, la question de savoir si le simple témoignage est suffisant. Dans les tranchées, la vie du soldat est faite de travaux divers (terrassement, corvées) et de beaucoup d’attente. De nombreux auteurs ont insisté sur l’ennui. Cette monotonie n’est rompue que par des moments, il est vrai alors dramatiques : le bombardement, l’assaut que l’on mène ou que l’on subit. Ne faut-il pas dès lors introduire une part de fiction, comme moyen de mieux faire comprendre les enjeux d’un combat précis et la manière dont il se déroule, en dépassant le point de vue individuel  ? On peut le voir dans les journaux personnels publiés : si les événements sont minutieusement décrits le sens des mouvements ou des opérations n’est pas donné. Créer une fiction, largement documentée et fidèle le plus possible à la réalité, permet, en multipliant les personnages sur lesquels l’auteur peut se focaliser, de mieux rendre compte de la complexité de la situation. On retrouve donc ici aussi cette vieille interrogation sur la capacité de la fiction à mieux expliquer la réalité qu’un texte descriptif.

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MAGAZINE 07 dossier page de d. Max Deauville, 1917 collection privée / maxdeauville.be Autre interrogation encore  : comment décrire  ? Faut-il choisir le réalisme le plus cru et la description des différents visages de l’horreur  ? Barbusse et Dorgelès, entre autres, n’hésitent pas à solliciter des images violentes  : par exemple, dans Le feu, cet épisode où un soldat, récupérant des bottes sur un cadavre, doit les vider à la cuillère. Ces images doivent susciter un dégoût, une répulsion, qui mènerait à condamner la guerre. Mais ne risque-t-on pas de provoquer l’effet inverse, une fascination morbide qui contredirait l’effet de dénonciation  ? Deauville appelle ce type d’écrits de la littérature «  au jus de cadavre, où l’outrance rivalise avec l’horreur ». Une écriture sobre n’est-elle pas plus efficace, en ce qu’elle fait appel à l’intelligence et au raisonnement plus qu’à l’émotion ? Genevoix et Deauville privilégient cette sobriété. Pierre Chaine choisit de donner la parole à un naïf bien particulier, un rat, qui, sous couvert d’étonnement ironique, démonte subtilement les rouages du discours dominant sur la guerre (Les mémoires d’un rat, 1917). Ces diverses interrogations sont soustendues par la crainte de la fascination que la guerre peut susciter et par la conscience de la nécessité de parler, d’éviter que d’autres ne le fassent avec d’autres visées en tête. Deauville résume bien la problématique : «  Nous sommes tous les artisans du mensonge. Nous racontons mal ou faussement ce que nous avons vu. C’est un résultat inéluctable de notre suffisance et de notre inca-

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08 pacité. Ce que nous n’avons gravé immédiatement sur un métal indélébile, se meurt dans notre mémoire. Ce que nous fixons, à l’instant même se déforme en entrant dans le moule rigide des mots. Mais si nous nous taisons, d’autres viendront qui dénatureront les faits bien plus que nous ne pourrions le faire. Ils s’en empareront. Ils s’en serviront. Ce seront des armes dangereuses dans leurs mains. Ils nous dépeindront la guerre sous des couleurs rutilantes. Ils feront apparaître à nos yeux une fresque magnifique. Ce n’est là qu’un jeu pour les poètes. » Cette éthique et cette conception de la littérature sont confrontées, parmi d’autres questions, à celle de la mort qu’on donne. Risquer sa vie et voir mourir ses compagnons est sans doute la situation la plus commune et s’inscrit dans la position de victime qui est la plus fréquente pour le combattant. Mais qu’en est-il lorsque celui-ci est amené à tuer ? Les textes qui mentionnent un homicide ne sont pas fréquents et le fait de l’écrire ne va pas sans réticences. Ainsi, Genevoix raconte-t-il qu’il est contraint, pour se dégager, de tuer trois Allemands. Si dans la première édition de son livre il en parle – avec une sorte d’incompréhension –, il supprime ce passage dans les parutions suivantes, pour ne le rétablir que dans l’édition définitive en 1949. Du point de vue formel, la littérature à propos de la guerre innove peu. À l’exception d’Apollinaire et de son recueil Calligrammes, la poésie reste cantonnée à des schémas éprouvés. En prose, Le feu ou Les croix de bois sont constitués de séquences présentant autant de situations exemplaires de la vie au front, sans toutefois proposer un véritable développement romanesque. Les romans à proprement parler reprennent dans l’ensemble les schémas connus. La seule vraie innovation consiste, par souci de réalisme, en l’introduction de la langue populaire, réelle ou inventée. C’est le cas de Barbusse qui préfigure ce que fera Céline dans Voyage au bout de la nuit. L’APRÈS GUERRE Après l’armistice, les populations découvrent le prix payé pour la victoire, même si celleci est largement célébrée. La majorité des ouvrages paraissant alors sont des textes à visée pacifiste : Henri Barbusse, Roland Dorgelès, mais aussi Léon Werth (Clavel soldat, 1919), Georges Duhamel, Pierre Drieu La Rochelle (La comédie de Charleroi, 1934), Jean Giono, Blaise Cendrars (La  main coupée, 1946) ou en Allemagne, E.  M.  Remarque (À  l’ouest, rien de nouveau, 1929). Ernst Jünger, alors qu’il a connu des combats violents et qu’il a lui-même été plusieurs fois blessé, va, pour sa part, développer une vision exaltée de la guerre, mettant l’accent sur l’action virile et la camaraderie (Orages d’acier, 1920, et La guerre comme expérience intérieure, 1922). Jules Romain, qui n’a pas combattu, introduit une dimension didactique et explique longuement les raisons qui ont mené à l’éclatement de la guerre ainsi que le contexte politique et militaire qui a conduit à la formidable bataille de Verdun en 1916 (Prélude à Verdun, 1938 et Verdun, 1938). Jean Giono, ancien combattant qui avait saboté son arme pour n’avoir pas à tuer, construit son roman Le grand troupeau (1931) sur une opposition entre la douceur de la vie rurale « d’avant » et la guerre, expression extrême du développement industriel au service d’une entreprise de mort. Le grand troupeau qui descend trop tôt de l’alpage en ce mois d’août 14 est ainsi à la fois le symbole et le contrepoint du troupeau humain envoyé à la boucherie. Des sujets jusque là tabous sont évoqués  : les rebellions et tentatives de mutinerie, la peur (Gabriel Chevallier, La peur, 1930, et Léon Werth, Clavel soldat, 1919). En Belgique, des anciens combattants décrivent la vie au front. Max Deauville publie en 1922 La boue des Flandres. Si son écriture reste marquée par la sobriété, s’il reste sur le plan du témoignage, son livre se teinte de militantisme pacifiste, discret mais indéniable, confirmé par son Introduction à la vie militaire (1923). L’ironie se fait plus grinçante. La révolte par rapport à ce qu’il a vu est toujours vive de même que sa volonté de ne pas permettre à d’autres d’idéaliser la guerre. Ancien officier d’artillerie devenu moine, Martial Lekeux reprend du service actif dès début août  14. Il participe aux combats autour de Liège, à la retraite de l’armée,

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MAGAZINE s’évade du siège d’Anvers, pour devenir officier d’observation pour l’artillerie. Il en fait le récit dans Mes cloîtres dans la tempête (1922), texte qui se veut récit, imprécis cependant, mais qui introduit des clichés de la littérature guerrière. Dans une expression parfois exaltée, la guerre apparaît comme une expérience mystique semblable au mysticisme dont il fait preuve dans sa vie religieuse. Le livre connaît un succès commercial important mais limité dans le temps. Après 1940, il disparaît complètement de la mémoire littéraire sur 14-18. Dans La plaine étrange (1921), Robert Vivier, par des textes brefs, décrit avec beaucoup de finesse ses états d’âme et s’attarde à quelques personnalités parmi ses compagnons d’arme. Constant Burniaux choisit un point de vue particulier dans Les désarmés (1930). Deux frères ont servi ensemble comme brancardiers. À la demande de son frère tué, le survivant raconte à son neveu « leur » guerre. Cas particulier que celui de Robert Poulet qui a, lui aussi, passé quatre ans à l’Yser. Se situant dans l’esthétique du réalisme magique, son roman Handji (1931) met en scène deux officiers autrichiens sur le front russe qui, pour tromper l’ennui de l’attente, inventent une présence féminine. Une autre part des livres d’écrivains belges est constituée par les romans ou récits décrivant les rigueurs de l’invasion puis de l’occupation subies par les civils : Jean Tousseul, Jean Clarambaux  IV  : La rafale (1933) ou Sander Pierron, Le village envahi, (1920). Un livre se détache de cette production, Les  enfants bombardés (1936) de Georges Linze. L’auteur adopte un point de vue original, celui d’un enfant d’une dizaine d’années, le narrateur du roman. Il raconte la vie à Liège sous le bombardement et pendant l’occupation. Linze ne suit pas une progression chronologique : il procède par des perceptions discontinues, revenant sur certaines thématiques ou impressions récurrentes. Francis André, quant à lui, raconte la déportation de travailleurs civils vers l’Allemagne et leurs conditions de travail spécialement pénibles, Les affamés (1931). DEPUIS 1980 Vers 1980, l’historiographie de la guerre 14-18 a été profondément renouvelée. L’accent a été mis sur la dimension culturelle, l’étude de la mentalité des peuples en conflit. Sur l’aspect psychologique également : comment les combattants ont-ils vécu leur présence au front ? Quelles séquelles la confrontation à la brutalité et les traumatismes physiques et psychiques encourus ont-ils occasionnées dans la vie personnelle, familiale et plus largement sociale ? Des écrivains en France, en Belgique, en Angleterre et au Canada ont accompagné cette redécouverte, où l’on perçoit plusieurs enjeux. Il y a, alors que disparaît la génération des combattants, la volonté d’entretenir la mémoire, de ne pas oublier ce à quoi ceux-ci ont été confrontés. Le désir aussi d’essayer de comprendre à la fois les raisons qui ont amené à ce « suicide de l’Europe » et la manière dont des hommes peuvent survivre à ces expériences traumatisantes. Informée des acquis des sciences humaines et des développements nouveaux de l’historiographie, la fiction, dans son invention spéculative, peut-elle être un moyen de mieux comprendre le passé ? Les auteurs d’aujourd’hui puisent leur information et leur inspiration dans la littérature écrite par les contemporains du conflit. Et celle-ci, qu’elle soit pacifiste ou belliciste, a généré des clichés. Comment inventer un langage neuf, informé de compréhensions neuves, à partir de cet héritage littéraire ? De nombreux romans racontent une quête, dans le cadre d’un «  roman familial  ». Un personnage d’aujourd’hui tente de percer le silence qu’une famille entretient autour d’un événement datant de la guerre (Claude Simon, L’acacia, 1989  ; Jean Rouaud, Les champs d’honneur, 1990). Cette recherche peut aussi concerner un lieu (Claude Duneton, Le  monument, 2004  ; Gisèle Bienne, La ferme de Navarin, 2008, où elle relate sa recherche du lieu où Blaise Cendrars a été blessé et a perdu la main). Ces quêtes prennent fréquemment le visage d’une véritable enquête, que celle-ci soit menée par des privés (Didier Daeninckx ; ou les différents tomes des enquêtes de Célestin Louise, par Thierry Bourcy) ou par un particulier (Sébastien Japrisot). 09 dossier

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10 Des textes montrent les mensonges et les duperies officielles ainsi que la violence institutionnelle de l’armée. Par le biais d’un polar, Didier Daeninckx rappelle la répression féroce des troupes russes en France (Le der des ders, 1984). Sébastien Japrisot revient sur le drame des fusillés pour l’exemple dans Un long dimanche de fiançailles, 1991. Certains textes encore insinuent une dimension magique ou étrange (Sylvie Germain, Le livre des nuits, 1985  ; Laurent Gaudé, Cris, 2001). Dans 14 (2012), Jean Echenoz apporte un regard distancié sur les textes publiés antérieurement, en mettant en évidence leurs images récurrentes. ET EN BELGIQUE ? La guerre de 14-18 traverse presque tous les livres de Xavier Hanotte. Ses deux premiers romans, situés à l’époque contemporaine, Manière noire (1995) et De secrètes injustices (1998), sont des romans d’enquête. La Grande Guerre y est présente par le biais d’un poète anglais bien réel, Wilfred Owen, tué peu avant l’armistice, que le narrateur traduit en français. Chaque chapitre porte en exergue un vers du poète anglais. D’autre part, la structure même du roman est organisée autour d’une présence non réelle d’Owen, qui permet de résoudre l’énigme policière. Dans De secrètes injustices (le titre est un vers d’Owen), le narrateur, en dehors de l’enquête, s’est donné un projet de mémoire  : à partir des inscriptions tombales et des registres d’un cimetière britannique d’Ypres, il essaye de reconstituer quelques événements de la vie des soldats enterrés, pour éviter que « les mémoires [ne] s’éteignent » : « … je tâcherai de leur inventer une vie […] ils vivront peut-être. D’une vie de fiction. D’une vie de légende. D’un mensonge. D’avance, j’invoque leur pardon. Mais tout vaut mieux que l’oubli. » Deux romans ont directement pour cadre et objet la Première Guerre. Derrière la colline (2000) se déroule en un même lieu, le mémorial de Thiepval dans la Somme, à deux époques différentes, le 1er juillet 1916, lors de l’offensive britannique, et à la fin des années 40. La nuit de l’assaut, le soldat Parsons fait une étrange expérience qui va orienter sa vie ; il ne quitte pas ces lieux où il devient jardinier des cimetières britanniques, marqué par ce qu’il a « vu ». Pour Les lieux communs (2002), également un même décor, le parc d’attractions de Bellewaerde, à deux époques différentes, en 1915, lors d’une des batailles du saillant d’Ypres et aujourd’hui. Un jeune garçon est le seul à percevoir la présence d’un étrange jardinier dans le parc, qui ressemble à un soldat belgo-canadien de 1915. La Grande Guerre apparaît dans d’autres textes encore, toujours selon même mode d’un court-circuit entre les époques. Pour Xavier Hanotte, la lutte contre l’oubli et l’importance du travail de mémoire est une des raisons de son intérêt pour 14-18. Cette atti- tude s’intègre dans une conception plus large de la littérature, son esthétique du réalisme magique. Celui-ci repose dans son cas sur l’irruption inattendue d’une dimension autre, essentiellement par l’abolition de la distance temporelle, généralement entre aujourd’hui et des événements de la Grande Guerre. Pour l’écrivain, une vérité surgit de ce mouvement entre les époques et dans cette vacillation du temps. Les lieux jouent également un rôle déterminant dans son esthétique littéraire, spécialement les cimetières britanniques qui possèdent une aura tout à fait particulière. Samuel est revenu de Xavier Deutsch mêle des épisodes de guerre et un complot dans le village. Deux frères de Samuel sont assassinés au front par d’autres villageois dans le but de se partager leurs terres. Samuel, écœuré par la violence, revient au village avec la volonté d’oublier et de faire la paix. Mais est-il possible de dépasser les vieilles rancœurs et d’instituer d’autres types de relation ? S’il ne néglige pas les descriptions réalistes du front comme de la bassesse du village, le roman s’apparente plus à une fable, dans une écriture qui glisse souvent vers l’évocation d’éléments poétiques. Le roman de Jean-Marc Turine, Foudrol, met en scène un médecin, Georges Parment, dans un hôpital de campagne qui rassemble les blessés graves. Il y soigne ceux qu’il appelle ses enfants, quitte à les aider à mourir. Sa révolte radicale contre la monstruosité de la guerre le conduit au ban de sa profession et de la société. Il change d’iden-

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MAGAZINE 11 dossier page de g. Le père Lekeux © KLM-MRA, Bruxelles page de d. Soldat au repos © KLM-MRA, Bruxelles tité, s’appelle dorénavant Ge Foudrol, se lance dans une errance souvent proche de la folie. Mais se révèle capable d’apporter des moments de paix et de réconciliation aux parents de ceux qu’il a soignés  ; ou à son fils Joseph, enfant «  différent  » né après la guerre, qui reprend à son compte la dimension inspirée de la folie de son père. La narratrice de Tu signais Ernst K. de Françoise Houdart (2005) répond à une manière d’injonction de la part d’une vieille dame, qui lui transmet un carnet de croquis qu’un jeune soldat allemand lui a donné en 1917, avant de disparaître. Retrouver qui a pu être Ernst, imaginer qui il était et ce qu’il a vécu, devient le but de la jeune femme. Françoise Houdart dresse également un portrait de la vie sous l’occupation, faite de brimades, de vexations et de brutalités envers la population civile. Le recueil de nouvelles de Marianne Sluszny, Un bouquet de coquelicots, revient sur des faits liés à la Grande Guerre en Belgique, pendant ou après le conflit. Elle donne ainsi la parole au soldat inconnu, dans une lettre non signée ; à un musicien qui perd son goût de la musique dans le fracas du canon  ; à un pigeon soldat ; à une femme tondue qui voit son mari revenir du front ; à un jeune Flamand partagé entre une révolte face à la négation de sa langue et de sa culture et la solidarité entre soldats  ; à Albert Kudjabo, Congolais qui a trop longtemps attendu son chevron de front  ; à Cécile, née dans une famille aisée, que son expérience d’infirmière

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dans un hôpital de campagne et la rencontre de Jacques vont marquer au point de ne plus penser qu’à soigner les laissés-pour-compte. Rappelons que Les éblouissements de Pierre Mertens se déroule pour une part dans le Bruxelles occupé où sert le médecin et poète Gottfried Benn. Dans le roman de l’écrivain flamand Erwin Mortier, Godenslaap (Sommeil des dieux), toute la famille d’Helena est morte. Il reste près d’elle, Rachida, l’infirmière marocaine. En août 14, Helena est surprise en France par l’éclatement de la guerre, coupée de sa famille en Belgique. Mais paradoxalement, cette guerre est pour elle une chance, l’occasion d’une libération personnelle et d’une initiation sentimentale. * Entre 14 et 18 et dans les années suivantes, il y avait une urgence à raconter, pour des raisons tant personnelles que sociales. La littérature était alors vraiment ce moyen imaginaire d’appréhender et d’essayer de comprendre un réel insupportable. Aujourd’hui, cette urgence-là a disparu ; mais la problématique n’est pas moins forte. Comment penser maintenant cette violence et la littérature qui a voulu la cerner ? 12 Suggestions bibliographiques Textes de la période de guerre et de l’entre-deuxguerres Max Deauville, Jusqu’à l’Yser, 1917  ; De Schorre, 2013 Max Deauville, La boue des Flandres, 1922 Sous le titre La boue des Flandres, Pierre Schoentjes propose une intéressante compilation de textes extraits de divers livres de Deauville ; Espace Nord, 2006 Martial Lekeux, Mes cloîtres dans la tempête, 1922 ; De Schorre, 2013 Georges Linze, Les enfants bombardés, 1936 ; Espace Nord, 2002 Georges Poulet, Handji, 1931 ; Espace Nord, 2013 Écrivains contemporains Xavier Deutsch, Samuel est revenu, 2001, Le Cri Xavier Hanotte, Manière noire, 1995, Belfond  ; Espace Nord, 2006 Xavier Hanotte, De secrètes injustices, 1998, Belfond ; Espace Nord, 2006 Xavier Hanotte, Derrière la colline, 2000, Belfond  ; Espace Nord, 2008 ; édition revue, Belfond, 2014 Xavier Hanotte, Les lieux communs, 2002, Belfond ; Espace Nord (+ 3 nouvelles), 2013 Xavier Hanotte, L’architecte du désastre, 2005, Belfond Xavier Hanotte, La nuit d’Ors, 2012, Le Castor astral Xavier Hanotte et Claude Renard, Les anges de Mons, 2013, Fondation Mons 2015 Françoise Houdart, Tu signais Ernst K., 2005, Luce Wilquin Pierre Mertens, Les éblouissements, 1987, Seuil  ; Points Erwin Mortier, Sommeil des dieux, 2008  ; Fayard, 2010 (traduit du néerlandais) Marianne Sluszny, Un bouquet de coquelicots, 2014, La Différence Jean-Marc Turine, Foudrol, 2005, Esperluète Ouvrages critiques Alfu, Les tueurs de Boches. Les romanciers populaires et la Grande Guerre, Encrage, 2014 Beaupré, Nicolas, Écrire en guerre, écrire la guerre. France-Allemagne 1914-1920, Paris, CNRS Éditions, 2006  ; réédité sous le titre Écrits de guerre. 19141918, CNRS Éditions, 2013 Frédéric, Madeleine, «  Lecture  » in Georges Linze, Les enfants bombardés, Bruxelles, Labor, Espace Nord, 2002 Frémeaux, France-Marie, Écrivains dans la Grande Guerre. De Guillaume Apollinaire à Stefan Zweig, Paris, L’Express éditions, 2012 Cru, Jean Norton, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les étincelles, 1929 Roland, Hubert  ; Schoentjes, Pierre, éds, «  14-18  : Une mémoire littéraire  », Textyles, n°  32-33, Bruxelles, Le Cri, 2007 Schoentjes, Pierre, Fictions de la Grande Guerre. Variations littéraires sur 14-18, Paris, Classiques Garnier, 2008, coll. « Travaux de littérature moderne et contemporaine, 1 » Schoentjes, Pierre éd., La Grande Guerre. Un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008, coll. « Romanica Gandensia, 36 » Cet article est largement inspiré des recherches menées par Pierre Schoentjes, Griet Theeten, Madeleine Frédéric et Hubert Roland.

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LA JOIE D’ÉCRIRE ET DE DÉCALER LA LANGUE MICHEL ZUMKIR Le succès de Si tu passes la rivière, couronné par le prix Rossel et celui des Cinq Continents, a permis de découvrir une autre Geneviève Damas : celle du monologue intérieur plutôt que de la voix théâtrale. Alors que paraît son nouveau roman et un recueil de nouvelles, nous l’avons rencontrée pour un entretien où l’on apprend que tout a débuté avec une adaptation du Gendarme de Saint-Tropez. Comment et quand êtes-vous arrivée à l’écriture ? Toute petite, ce qui m’intéressait, c’était de faire du théâtre, de jouer des personnages. Aussi j’écrivais des pièces pour mes copines et moi. J’ai notamment adapté Le gendarme de Saint-Tropez. Adolescente, j’ai également écrit un journal, des poèmes, des trucs. Plus tard, en sortant de l’IAD, je me suis rendu compte que les pièces écrites par les autres ne me satisfaisaient pas. Par exemple, un prof a voulu m’engager, comme comédienne, à jouer un texte de Karl Valentin, mais je n’aime pas Karl Valentin. Je sais qu’il ne faut pas penser ainsi, mais c’est comme ça. Il m’a dit : « On se voit en septembre ? » Je n’ai pas osé dire non, mais je ne l’ai pas recontacté. J’ai compris que si je ne travaillais pas avec un matériau qui me touche, cela n’irait pas. J’ai alors commencé à écrire des adaptations de romans. J’ai notamment transposé L’invention de la solitude de Paul Auster. Mais les droits m’ont été refusés. Il fallait que je mette cinquante mille francs français sur la table avant même le début des discussions. Je n’avais pas cet argent. J’ai fait d’autres adaptations, cela m’amusait beaucoup. Je réécrivais des parties complètes. Ce fut ma manière de pénétrer l’écriture. Au début des années 2000, j’ai écrit une petite pièce de théâtre pour enfants. Elle était trop bavarde, je racontais dix fois la même chose. Mon compagnon l’a lue et m’a conseillé de répondre à un appel à projets de la SACD. Cela marquerait, m’a-t-il dit, le fait que je ne faisais pas que jouer, que j’écrivais aussi. J’ai été sélectionnée. On m’en a demandé un deuxième, et de fil en aiguille, j’ai en ai écrit d’autres. Je n’avais jamais pensé devenir écrivain, en faire mon métier. Je me rendais simplement compte qu’une journée où j’écrivais me rendait joyeuse. Ensuite est venue la rencontre avec Hubert Nyssen. J’ai toujours été un peu gênée de raconter cette anecdote, mais maintenant qu’il est mort, je me le permets. Il m’a demandé de lire le monologue de Molly à vélo. Je le lui ai donné un soir, et le lendemain à neuf heures, il m’a appelé. Il m’a dit que j’avais l’étoffe d’un écrivain et que je devais écrire tous les jours. Il a ajouté que si je n’avais pas d’idée, je devais recopier Marcel Proust. Ce que je n’ai jamais fait… mais j’ai commencé à écrire tous les jours. Je découvrais un territoire inexploré. J’ai écrit une quinzaine de pièces. Comme il faut du temps pour qu’un spectacle soit monté, à un moment, je me suis dit : Pourquoi n’écrirais-je pas des nouvelles ? J’ai participé à un atelier d’écriture avec Michel Lambert qui m’a beaucoup apporté. Ensuite, assez naturellement, je suis passée au roman. Pourquoi écrivez-vous souvent sous la forme du monologue ? Le premier texte de théâtre que j’ai écrit comptait quatre personnages. Puis j’ai mis en scène une pièce où nous étions six.

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