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Le Carnet et les Instants n°174

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belgique belgie p.p p.b liege x 9/3306 lecture performance dossier portrait hommage mes éditeurs et moi lettres belges de langue franÇaise bimestriel ne paraît pas en juillet-août n° 174 du 1er décembre 2012 au 31 janvier 2013 luc baba centenaire bauchau colette nys-mazure p 302031 bureau de dépôt liège x ed resp laurent moosen 44 bd léopold ii 1080 bruxelles novembre 2012

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sommaire n° 174 en couverture vincent tholomé photographie prise au pannonica sur invitation de la maison de la poésie de nantes mai 2011 © phil journé doc aml le voyageur et ses ombres par laurent moosen 01 Éditorial magazine dossier portrait mes éditeurs et moi petit exercice d admiration hommage édition traduction littéraire brèves agenda rencontres et spectacles littéraires expositions théÂtre nouveautÉs et rÉÉditions critiques lecture performance luc baba colette nys-mazure pierre teilhard de chardin centenaire bauchau correspondance de michel de ghelderode les recommandations petra 04 12 16 20 22 27 31 33 bruxelles wallonie paris 36 41 43 44 48 54 78

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le voyageur et ses ombres alors que nous nous préparions avec d autres à fêter son centenaire henry bauchau s est finalement échappé discrètement dans la nuit nous contraignant dès lors à un hommage que nous n avions pas imaginé posthume après les disparitions récentes et rapprochées de jacqueline harpman et dominique rolin c est donc une autre figure majeure de nos lettres qui nous quitte hantées par les récits mythologiques ses oeuvres romanesques devaient beaucoup à son parcours psychanalytique rencontre d une exigence absolue à une parole venue du fond des âges et de l inconscient humains avec une remise en question permanente à l endroit de ses capacités de medium littéraire ses journaux constituent un parfait miroir de sa création et sont à ce titre particulièrement éclairants récits oniriques impressions de lecture citations fragments de correspondance et éléments de la vie quotidienne s y côtoient avec une fragile élégance et permettent de rentrer au coeur d un esprit livré à de nombreux démons car si les louanges furent légitimement nombreuses à accompagner sa disparition il nous paraît néanmoins essentiel de ne pas négliger les ombres qui jalonnèrent une trajectoire atypique jeune étudiant en droit aux facultés saint-louis henry bauchau croisa dans les années 30 du siècle passé un personnage dont l amitié aura une influence durable sur sa vie spirituelle raymond de becker il convient à ce titre de rendre hommage à l historienne geneviève duchenne laquelle consacra il y a peu un remarquable colloque à cette étoile noire de la collaboration intellectuelle qui dirigea le soir volé avec la bénédiction des autorités allemandes pendant la seconde guerre mondiale homosexuel honteux mais orateur flamboyant et ambitieux raymond de becker fascinera henry bauchau et le confortera dans ses espoirs d un renouveau chrétien susceptible de faire échec au « péril rouge » le point d orgue de cet engagement sera la création avortée en 1941 d un parti unique des provinces romanes de belgique à la fondation duquel on retrouve les signatures de pierre daye ancien député rexiste ou de robert poulet dans le programme que se donne cette émanation d un patriotisme chrétien radical et léopoldiste on découvre une revendication qui à cette date nous laisse interdits « le mouvement réclame une politique de protection de la famille et de la race ce dernier point comprend notamment un statut des étrangers applicable aux juifs1 » il ne s agit pas naturellement de prendre ici la position confortable mais moralement peu crédible d un procureur de l histoire car en ces heures troublées les égarements furent aussi nombreux que variés et l engagement résistant postérieur d henry bauchau est tout aussi avéré dans ces dernières oeuvres il reviendra d ailleurs avec lucidité sur cette période douloureuse de sa vie l ascétisme auquel il s est contraint dans son acheminement vers l écriture lui fut sans doute aussi une manière de déprise le boulevard périphérique peut par exemple se lire comme le témoignage d une esthétique mêlant à des degrés divers une attirance inassouvie pour les corps masculins athlétiques et une attraction morbide pour les personnages qui engagent avec brutalité leur allégeance au mal absolu le destin d oedipe qui préfère se crever les yeux pour éviter la confrontation avec son propre passé n est pas non plus sans faire écho à cette faute initiale la disparition d henry bauchau ouvre donc aussi des pistes aux nombreux chercheurs qui tenteront de faire la lumière sur une oeuvre mystérieuse et exigeante dont le déploiement tortueux se confond sous le voile du mythe avec celui de son créateur mais laissons à celui-ci la parole pour conclure cette évocation aussi conforme que possible à l exigence de vérité qu il s était luimême donné pour horizon « j ai fait pas mal d erreurs dans ma vie mais j ai répondu selon mes forces à l appel ou à la vocation de devenir écrivain métier que je ne savais pas si exigeant si difficile et toujours soumis au doute il a fallu une année après l autre couper les branches inutiles et cependant ne pas renoncer2 » 1 2 bauchau avant bauchau en amont de l oeuvre littéraire dossier constitué par myriam watthee-delmotte louvain-la-neuve academia bruylant 2002 p 96 henry bauchau passage de la bonne-graine journal 1997-2001 paris actes sud 2002 p 153 laurent moosen éditorial

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lecture performance luc baba colette nys-mazure pierre teilhard de chardin centenaire bauchau correspondance de michel de ghelderode les recommandations petra dossier portrait mes éditeurs et moi petit exercice d admiration hommage édition traduction littéraire brèves

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maga zine magazine © very quiet

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lecture performance définition toute provisoire d un art encore en devenir vincent tholomé performance lecture performance slam spoken word poésie sonore poésie acousmatique performance transdisciplinaire lecture performée écriture performance performance poétique et musicale etc on ne compte plus de nos jours les occasions de voir et d entendre des auteurs ­ surtout des poètes quelquefois des romanciers ­ dire lire performer leurs textes en public pourquoi et comment en passer par là petite présentation de l affaire à l aide d habitués de la chose 1 dire/lire en public dÉfinition provisoire ­ À voix nue ou à voix traficotée samplée multipliée électroniquement dans des festivals spécialisés foires du livre lors de simples rencontres en librairie ou en bibliothèque des textes prennent littéralement corps devant nous en toute simplicité ou de façon complexe au moyen de mises en scène effets sonores ou visuels hautement sophistiqués si l on est curieux on a tous déjà vu entendu l un de ces objets esthétiques insolites et bâtards enfant hybride entre art contemporain installation musique littérature danse art numérique et j en passe il n y a pas de terme pour désigner l ensemble de ces pratiques sous leur diversité ces pratiques ont-elles un trait commun ­ confusément en tout cas on devine qu elles sont soeurs notamment de part la présence insistante pour les nommer de ce mot performance on serait vite tenté en tant qu auteur ou amoureux des livres et de littérature de résumer en une formule leur point commun un auteur dit/lit/performe son texte devant un public mais cela est trop réducteur trop « littérocentriste » ressort d une vision où le texte serait le centre de gravité autour duquel graviteraient les autres arts la performance est en effet une espèce d « art total » où potentiellement peut se croiser s opposer s épauler l ensem-

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magazine 07 dossier page de d vincent tholomé © phil journé aml ble des pratiques artistiques ayant cours à une époque la littérature n y est qu une des pièces du puzzle peut-être de façon plus ouverte intégrant même les « pratiques limites » où le texte disparaît pourrait-on définir ainsi ces « arts de la lecture » dans une espèce de « spectacle » solo ou collectif entre autres artistes quelqu un parfois un auteur parfois un artiste vocal dit/lit/chante/bruisse/vocalise bref donne de la voix « définition » très provisoire bien sûr y manque en fait les dimensions du geste et de la mise en scène mais pour ce qui nous occupe ici ça suffira je pense 2 pourquoi dire/lire en public ­ d accord concentrons-nous sur la littérature sur les poètes donc puisqu a priori ces pratiques les concernent plus que les autres auteurs pourquoi de nos jours disent-ils si souvent sur scène pourquoi ne se contentent-ils pas ­ ou plus ­ du lit douillet et sage des pages ­ À en croire quelques-uns des poètes performeurs qu on peut voir et entendre régulièrement dans nos contrées il existe bon nombre de raisons à dire/lire/performer son texte en public les principales voici 1 dire est inhérent à l être humain des mots qui ne sont pas dits des mots qui ne passent pas le seuil des lèvres et la bouche sont des demi-mots des mots manqués avortés a.w ainsi dire dans l oralité dans un rapport direct et physique avec le public rapproche des sources de la poésie de la transmission orale d avant l écriture et de l invention de la poétique d.m retour aux sources donc À ce qui s est toujours fait slam poésie sonore poésie de performance dans le fond ne sont que des avatars contemporains de ce qui avait lieu jadis chez les aèdes grecs ou les troubadours par exemple ne sont que diverses façons de renouer avec une ancienne tradition selon ce point de vue l exception serait plutôt même de lire la poésie à voix basse dans les livres 2 dire est déjà agir dans et sur le monde les poètes ne rêvent pas sont actifs le mot « poésie » vient du grec « poiein » c est-à-dire faire créer fabriquer dire c est faire agir déjà modifier le monde a.w pas besoin d en passer par la performance poétique pour cela bien sûr Ça marche déjà sur la page par contre ce que permet de faire la performance c est en direct sans la médiation de la page de tester la performativité d un texte l effet qu il crée sur un autre corps j.p il y a des auteurs qui quel que soit le genre de texte lu en public sont animés par un souci d impact dans l âme collective et les âmes individuelles du public t.n il y a des poètes totalement mus par le désir d être le plus lisible possible c est-à-dire le plus efficace dans la transmission au lecteur d une étrangeté faite de mots j.p 3 dire permet de voir autrement la poésie ce n est en effet un secret pour personne la poésie la poésie en livre est en crise cela ne date pas d hier peu de gens dans une librairie se dirigent vers le rayon poésie pour choisir un bouquin p.l l une des raisons à cela est peutêtre à chercher dans une certaine pratique de la poésie stérilisante intellectualisante qui s est développée dès la deuxième moitié du xxe siècle pratique ayant petit à petit coupé les poètes de leur lectorat habituel p.l performer serait alors une façon de reconquérir un certain public que la poésie avait perdu dans un de ses habituels accès d hermétisme p.l une façon de proposer une vision de la poésie bien différente de celle imposée lors de nos scolarités et qui en a dégoûté plus d un t.n la perf peut apporter au public une énergie presque palpable frontale énergie qui dans le meilleur des cas déclenche concentration joie esprit critique et désir Émotions autonomes transports t.n quitte à suite à cet aperçu plus rapide plus immédiat

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08 de l univers poétique d un auteur revenir vers les livres p.l en les acquérant suite à une lecture par exemple 4 dire ajoute une dimension d instantanéité voire d éphémérité à une pratique artistique et un domaine qui stagne souvent dans l esprit des gens dans un bain contemplatif ou extatique b.p performer c est s ouvrir à un être ici et maintenant l.c c est s ouvrir à ce qui a lieu dans l instant dans le présent le « texte » n y dure que le temps de la performance le « texte » n y est plus forcément une matière durable et noble en harmonie avec des règles universelles j.p jouissance alors parfois de créer recréer fabriquer en direct sans penser au texte de donner aux mots une sonorité de rendre ainsi le texte volatile et éphémère jouissance à se réapproprier de la sorte les mots à extraire ainsi l émotion silencieuse de l écriture t.r 5 dire est aussi une façon de s intégrer dans son époque il est dans l air du temps que les diverses disciplines artistiques se croisent et qu émergent ainsi des ovnis des lieux institutions et publics l encouragent cela correspond aussi à une économie le livre et sa distribution sont de piètres investissements financiers quel poète gagne sa croûte en effet de l unique vente de ses livres la performance est adaptée à la « société du spectacle » qui promeut l événementiel ­ ainsi la politique culturelle rejointelle la politique touristique notamment dans la multiplication des festivals j.p ainsi le poète peut-il vivre très chichement de son art en pratiquant la performance d un autre côté beaucoup d entre nous ressentent violemment le fait de vivre actuellement dans des sociétés « fermées » dire en public permet à une parole d émerger de sortir du bois et de se faire entendre la scène slam est ainsi un des rares lieux d expression libre de démocratie directe le slam se pratique obligatoirement sur scène ouverte à tous et à toutes et dans une totale liberté de contenu de forme de ton l âme du slam est là la question de la qualité du jugement y est accessoire d.m 6 entendre dire suscite aussi le désir de s y mettre soi-même sebastian dicenaire se rappelle j ai vingt ans je n écris plus de poésie depuis quelque temps parce que j ai l impression que les vieux mots de la langue française ne correspondent plus à la réalité contemporaine ne peuvent pas décrire le monde dans lequel j évolue mon amie de l époque m invite presque de

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magazine 07 dossier de g à d pascal leclercq © pascal leclercq sebastian dicenaire © sebastian dicenaire antoine wauters © lorraine wauters lucille calmel recherche femme-à-écrire théâtre paris-villette juin 2010 © corinne nguyen force à une lecture de poésie aux arts-déco de strasbourg et je suis sûr que je vais mortellement m y ennuyer là c est le choc olivier cadiot puis le mois suivant christian prigent enfin des poètes qui s emparent à bras le corps des mots qui les font vibrer qui incarnent dans une présence fulgurante leur parole qui engagent leurs mots dans le réel qui manipulent ou maltraitent le langage de façon à lui faire exprimer tout son jus de présence radicale tous nous avons vécu de pareilles rencontres de pareils instants où tout devient limpide c est cela que je ferai pas autre chose tous nous avons biberonné à la musique rock ou électro tous nous avons peu ou prou rêvé de chanter d être debout sur scène tous nous avons rêvé de ce corps-àcorps avec notre art nous sommes des enfants de notre époque notre lait n a pas été que littéraire tous nous avons avalé des bouillies infâmes faites de clips vidéos de films d horreur de jeux débilitants la poésie qui nous porte ne pouvait pas être autre que fulgurante quoi de plus attendu qu elle sorte de nos bouches à haute voix ou en murmures quoi de plus attendu qu elle ne se contente pas que du livre il suffit de voir qui nous sommes il suffit de voir ce qui nous compose nous sommes faits de la terre qui nous a portés 3 ce que dire/lire en public apporte au texte ­ oui mais s il y a pour les poètes de multiples raisons à dire/lire un texte en public qu en est-il du texte proprement qu est-ce que ça lui apporte de « sortir des livres » ­ cela pourrait se résumer en une simple formule elle dérive d un bon mot de mark kelly smith l inventeur du slam la poésie en livre de la langue la poésie en performance de la langue du corps bien sûr cette formule est réductrice « du corps » surgit aussi dans les pages d un livre qui ne « sent » pas du « corps » en lisant jeanpierre verheggen marcel moreau eugène savitzkaya n empêche la performance ajoute au texte la présence réelle physique de l auteur sur scène par la voix et la présence le texte devient entité vivante en chair et en os et l auteur identifiable avec ses puissances et avec ses fragilités t.n pour le public la performance

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est ainsi un voyage non seulement avec l oeuvre mais aussi avec celui qui la propose et qui l élargit t.n ainsi pourrait-on dire la performance poétique c est de la poésie en spectacle vivant le poème y circule dans un rapport vivant entre un corps vivant et présent qui dit le poème et des corps vivants et présents qui l écoutent d.m en tant que spectatrice j implique le corps mien avec l ouïe les récepteurs sonores la réceptivité de l instant à la prise de risque au corps bruyant de l autre dit lucille calmel car dans ce spectacle le public est en contact avec le sentiment que le corps se bataille avec la langue qu il nous emporte vers des contrées étranges et qu on en ressort tout secoué dit anne penders c est que la lecture performance peut apporter de grands frissons au public quand les lecteurs font vibrer par leurs propres vibrations f.b leur présence solaire et habitée a.p d ailleurs il arrive à anne penders comme spectatrice de ne retenir d une performance que cette splendide « présence » solaire allant parfois jusqu à ne plus se souvenir des mots prononcés ­ pourrait-on préciser ce qu on entend alors si ce n est pas des mots ­ la tentation est grande pour les poètes de ramener la chose au texte de dire que la perf fait entendre « la musique » le petit air présents au moment de l écriture a.w ou qu elle traduit dans un souffle et un rythme la ponctuation et le montage des paragraphes j.p qu elle donne à entendre en somme quelque chose présent dans la page imprimée mais qui souvent passe inaperçu qui d entre nous en effet à la lecture pour soi « à voix basse » 010 remarque la ponctuation le montage des paragraphes et des phrases les « blancs » pas sûr pourtant que c est cela que perçoit le public pas sûr que ce soit cela la présence solaire et habitée d anne penders la perf est un « art total » la voix la présence le texte s y frottent notamment aux autres performeurs et spectateurs texte et lecteur sont pris dans un jeu d apparition et de disparition l.c suivre un texte de bout en bout en performance demande alors une solide concentration un oubli aussi du fait que la perf est une juxtaposition d éléments parfois très hétéroclites un oubli au profit d une et une seule pièce du puzzle en somme voir entendre une perf demande ainsi de rester ouvert à l événement À ce qui se passe à l instant sur scène le texte dit lu performé a lieu dans un environnement complexe le faire entendre malgré tout malgré ces difficultés de concentration est un réel défi permet aussi pour les auteurs de « tester » l efficacité de leur texte de comprendre de suite s il « marche » ou pas 4 ce qui se perd quand un poÈme est dit/lu/performÉ ­ mais si comme anne penders on ne retient pas forcément au bout du compte les mots prononcés si on ne se souvient que d une splendide présence cela n ôte-t-il pas quelque chose à la page écrite ­ si mais avant tout cela démontre qu il y a là deux manières de « publier » rendre publique un texte l une en livre l autre en « live » dans le livre le rapport du lecteur au texte est très intime et personnel le lecteur peut indéfiniment y revenir le lire le relire se le faire sien il se fait plus actif que face à une performance d.m lors d une diffusion verbale et scénique l auditeur vit une expérience de continuité temporelle on est enfermé avec le texte qui nous est livré dans un temps donné pas moyen de sortir du présent de la perf en somme À l inverse l expérience de lecture dans un livre induit un cut-up permanent avec le réel on se lève pour arrêter la bouilloire électrique on jette un oeil par la fenêtre le chat a encore fait une bêtise on est dans le métro et l odeur des gens tel visage telle conversation tel monologue au gsm se mêlent à notre lecture interfèrent avec les mots du livre s.d ­ bref un texte sans la voix de l auteur semble plus libre on dirait non libre de la rencontre avec le lecteur qui l enrichit de son sens personnel de sa résonance ce qui semble plus compliqué lorsque l auteur lui donne sa voix t.r ­ oui disons ça comme ça ­ tout ce qui se dit ici me fait penser à autre chose la perf est limitée dans le temps la perf est éphémère mais la présence et la voix de l auteur peuvent aussi avoir un effet sur du long terme non je veux dire quand le « spectateur » redevient « lecteur » quand il se confronte dans la lecture intimiste et solitaire au texte qu il a entendu ne se laisse-t-il pas parfois influencer par la « musique » perçue par les rythmes et la voix du performeur pour le meilleur ou pour le pire ­ pour le meilleur et pour le pire en effet.

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magazine 5 dire/lire en public comment Ça se pratique ­ et concrètement comment se pratique ce glissement du livre au « live » ­ il n y a pas de « comment » pas de règle en la matière À chacun d aller au bout de luimême et de radicaliser sa propre pratique p.l À chacun d expérimenter avec ce qu il est ce qu il a ce qu il croit cela prend bien entendu diverses formes la performance collective et/ou la performance en solo pour certains préalable sine qua non d.m la perf est d abord une pratique collective musiciens vidéastes chorégraphes avec leurs propres angles parcours sensibilité respectifs vont fournir d autres pistes au poète histoire de nous surprendre dans notre propre écriture p.c les surprises écarts accidents surgissements inattendus induits par les partenaires du jour sont ainsi espérés la performance est ici vécue comme une forme de stimulus émotionnel qui te pousse à t oublier au profit d un résultat collectif la confiance sur la rencontre sur le présent t.r pour lucille calmel un idéal de scène serait même de toucher à un neutre pour que ne subsiste que la mise en commun d autres par contre voient dans la perf collective une idéologie un peu béate s.d performer en collectif est forcément bien parce que 1 politique 2 partagé 3 ouvert etc mais on écrit seul il est donc essentiel de restituer son travail au public en solo c est une question de fidélité à son travail le travail à plusieurs permet de se dissimuler derrière les autres de diluer la responsabilité du geste artistique et finalement de ne plus affirmer de singularité au profit d une seule prestation moyenne molle entre les intervenants s.d la lecture « simple » et/ou l improvisation en performance certains « se contentent » de lire un poème écrit par ailleurs toutefois lors de perfs collectives même cette « simple » lecture se complexifie l intervention des autres influe au minimum sur le ton l intonation a.w cela peut aller plus loin il est arrivé à bertrand pérignon de retravailler un texte suite aux propositions musicales d un collaborateur qui apposait une rythmique inexistante dans son texte et bon nombre d entre nous a déjà été littéralement transporté par la vague musicale la partie mélodique quelquefois directement créée sur scène b.p douce sensation À l autre bout du spectre il y a l improvisation la possibilité de dérive d.m entre auteurs il arrive que l on improvise ajoutant de la matière sonore ou rythmique à un texte lu par quelqu un d autre cela agit sur le lecteur comme de la musique le pousse à « oser » les accidents cela provoque une griserie intense le sentiment profond qu en impro on ne joue rien que l instinct prend le dessus que cela réveille des sens des formes des mots des émotions pas maîtrisés t.r la non-maîtrise cela semble être une particularité de la perf tout ici peut muter bouger à tout moment la perf est un spectacle dont la forme n est jamais totalement écrite ce qui est écrit À l avance et/ou ce qui relève de l adaptation et de l impro ­ parlons d écriture justement comme dans un spectacle théâtral de multiples facteurs interviennent dans la perf le mouvement et la tenue du corps dans l espace l implication du public la modulation de la voix l utilisation de techniques sonores l utilisation d objets en relation avec le son et/ou la voix dictaphone mégaphone pédale loop etc ainsi que l utilisation d autres objets objets utilitaires objets imaginaires banderoles affiches jouets lampes etc t.n j imagine que la tentation est grande de tenir compte de ces facteurs lors de l écriture d un texte destiné à la perf ­ oui et non la plupart des auteurs ne « jouent » pas avec ces éléments lors de l écriture ils les intègrent si besoin est en direct sur scène la perf est très instinctive ne l oublions pas par contre par souci d efficacité et d accessibilité les textes lus en performance sont choisis avec soin cela suppose de penser constamment au rythme de toujours garder en tête le trio rythme souffle musicalité b.p des textes utilisant un refrain ou des répétitions ponctuelles seront privilégiés t.n d autres modifient leur texte en direct improvisant une lecture où on jouera parfois avec les mots 09 dossier

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eux-mêmes avec leur répétition leur réapparition sur les intonations la force du ton a.p d autres enfin adaptent au préalable un texte en fonction du contexte dans lequel il sera donné ainsi lorsqu il écrit pour le livre sebastian dicenaire joue-t-il avec les possibilités du livre mais porter ce texte sur scène ou à la radio nécessite alors d en chercher un équivalent scénique ou radiophonique ­ on dirait en tout cas qu aucun de nos poètes performeurs n écrit spécifiquement pour la scène ­ en effet même si certains auteurs reconnaissent une importance croissante du « sonore » dans leur processus d écriture ainsi les textes de giuletta laki naissent souvent d un rythme souvent en marchant mes pensées naissent souvent dit-elle en dialogue avec les bruits de la ville un ronronnement de moteur le grincement d une porte ou les pfffff des bus qui se redressent ainsi les textes d antoine wauters naissent d une subtile alternance de phases d écriture « à voix basse » et d écriture « orale au dictaphone » mais peu c est vrai intègrent la dimension scénique dans leur écriture À part jérôme poloczek qui mentionne dans son texte un instant de la journée ou un détail de la pièce ou une caractéristique du public À part aussi ces expériences où la lecture performance devient écriture anne penders pratique de temps à autre cette « écriture performance » quant à lucille calmel artiste multimédia il y a belle lurette que la graphie l écriture « vivante » le détournement en direct de textes issus des 12 médias l utilisation sur scène des ressources de l internet etc font partie de sa vaste palette de performeuse 6 dire/lire en public critique du genre ­ des limites au genre ­ oui beaucoup le fait que la performance vire parfois au spectaculaire au tour de force car la perf a un côté art du cirque cours de récréation je suis cap de faire une chose que toi le public tu n es pas cap de faire s.d le fait que les performances proposent parfois des textes qui n auraient pas été à la hauteur dans la page muette s.d mais qui fonctionnent parfaitement bien oralement t.n le fait que malgré la qualité littéraire du texte il est parfois impossible d entendre la « musique » du texte c est qu il arrive certains soirs que le performeur ne soit pas en forme c est qu il arrive aussi que l alchimie entre les partenaires ne fonctionne pas c est qu il arrive encore que des « difficultés techniques » sabotent une performance minutieusement préparée mauvaise « balance » des micros panne d un des ordinateurs impossibilité de mise en scène en fonction de la salle etc le fait qu avec le temps des « chapelles esthétiques » apparaissent et imposent parfois de façon intolérante leurs lignes de conduite ainsi jérôme poloczek note que la « scène de lecture/performance » belge plus souvent rock qu électronique privilégie l énergie et la perfor mance vocale à haut volume le murmure une structure en paragraphe ou tout simplement une lecture non-spectaculaire devraient pourtant pouvoir coexister avec elle le fait alors que la lecture performance soit sujette aux modes et ne propose plus que quelques ingrédients incontournables être nu sur scène citer duchamp ou deleuze crier son texte porter un masque ou un costume d animal faire référence à l antiquité ou à un grand classique de la littérature être accompagné par un guitariste électrique être hissé sur des talons aiguilles rouges porter un marcel et/ou un slip kangourou s.d le fait qu il y ait un manque de perméabilité entre les différentes scènes de « performance » qu il est très rare par exemple que les « performeurs » issus du paysage littéraire s assimilent ou soient assimilés aux « performeurs » venus des milieux graphiques et visuels b.p ce peu de porosité entre les différentes pratiques artistiques tend parfois à cantonner les poètes à des soirées où le texte est au centre pour le meilleur et pour le pire de nouveau n empêche il y a pourtant ailleurs dans les croisements avec les autres arts de formidables pistes à explorer de nouveaux hybrides à inventer etc ­ tiens dans le fond on a beaucoup parlé « pratique » mais peu voire pas du tout abordé l histoire de la perf on pourrait en toucher un mot ­ rapidement alors le versant « moderne » et « contemporain » de la poésie en performance a quelque chose comme cent ans il est né

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magazine 13 dossier quelque part juste avant ou bien pendant ou juste un peu après la première guerre mondiale avec les futuristes italiens les constructivistes russes les dadaïstes l une ou l autre personnalité peu commode et têtue au lieu du chemin suivi on aurait pu c est vrai pointer quelques figures de proue en arriver peu à peu à notre époque contemporaine on aurait pourtant à mon sens loupé l essentiel la performance je le répète est un art de l instant un art éphémère qui plus est une fois terminée la perf n existe plus que dans l esprit de ses acteurs et spectateurs cela reste vrai de nos jours malgré nos moyens d archivage informatiques chacun a conscience de refaire rejouer adapter moduler des pistes avancées par les glorieux ancêtres mais certains ont aussi conscience que parler historiquement de leur art reviendrait en quelque sorte à « momifier » un nuage À immobiliser le vent l important est ailleurs dans l expérience la rencontre scénique le développement de sa pratique personnelle l obstinée et butée nécessité de remettre les choses encore une fois sur le tapis ­ on n est pas près de ne plus vous entendre alors vous les rugissants les murmurants ­ tout à fait exact 7 l auteur et ceux sans qui ce dossier n aurait pas vu le jour frédéric bourgeois f.b poète www.fredericbourgeois.be ffrederic.wordpress.com lucille calmel l.c performeuse multimédia www.myrtilles.org/lu/depuis%20 compost_23%20cu_cu_clan%20 philippe cloes p.c auteur plasticien philippecloes.wix.com/3 sebastian dicenaire s.d poète romancier homme de radio www.dicenaire.com giuletta laki g.l poétesse musicienne http giuliettalaki.wordpress.com pascal leclercq p.l poète romancier animauxnoirs.wordpress.com www.myspace.com/demainrevientdeloin dominique massaut d.m poète slameur www.dominique.massaut.net www.youtube.com/watch?v=7zxc2ben5o8 feature=player_embedded tom nisse t.n poète www.youtube.com watch?v=kxoxnwsl4fu anne penders a.p poétesse voyageuse www.annependers.net residence.lettrevolee com bertand pérignon b.p poète éditeur www.brugger.be www.youtube.com watch?v 7hrzk4cucq jérôme poloczek j.p poète plasticien éditeur www.popovchka.net thierry robrechts t.r poète plasticien comédien thierryrobrechts.blogspot.be soundcloud.com/thierry-robrechts vincent tholomé auteur lacompagniedugrandnord.wordpress.com www.youtube com/watch?v=jo8lspqtutk antoine wauters a.w poète romancier scénariste antoinewauters.eklablog.com d autres auteurs ont été contactés ils n ont pu répondre à notre sollicitation par manque de temps ou souci informatique pensée amicale à antoine boute éric brogniet jeanpierre verheggen éric clémens gwenaëlle stubbe jean-luc de meyer david gianonni et laurence vielle la pratique de la perf mériterait en fait une étude plus approfondie d autres artistes y trouveraient sûrement place je pense notamment à isabelle bats milady renoir et aux slameurs patentés dont je ne connais pas le travail 8 biblio et sitographie ÉlÉmentaires À lire si l on souhaite avoir malgré tout quelques repères historiques et théoriques julien blaine cours minimal sur la poésie contemporaine al dante 2010 jean-pierre bobillot poésie sonore le clou dans le fer 2009 roselee goldberg la performance du futurisme à nos jours thames hudson coll l univers de l art 2012 christian prigent compile p.o.l 2011 un site de référence www.ubuweb.com/

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luc baba vers le grand large jeannine paque auteur de romans de poésie et de théâtre acteur et metteur en scène chanteur et slameur animateur d ateliers luc baba s affirme de plus en plus comme écrivain au seuil de la quarantaine sans renoncer à la diversité de ses prestations et en plus de la nécessité de pourvoir à son quotidien en enseignant l anglais dans le cadre de la promotion sociale il a pris des décisions importantes quant à sa vie personnelle qu il importe de mettre à l abri de la souffrance et enfin de dédier pleinement à ce qu il préfère et qu il croit être sa voie quant à sa pratique de l écriture qu il veut plus intense encore engagée et surtout exigeante un trait commun à toutes les activités qui occupent le temps et la vie de notre auteur la langue et les mots qu il les écrive les dise les chante ou même les enseigne leur charme le goût pour eux est constant mais aussi la nécessité de les connaître toujours mieux et d en développer la palette sémantique autant que le son un mot l impressionne alors qu il est au tout début de l école primaire un mot qu il n avait pas compris d abord un mot qu il a fait sien inoublié à jamais invincible l adopter c était vouloir l être dès l enfance cloîtrée solitaire malgré la famille ce qu il tait dans le silence de sa chambre luc baba va bientôt l exprimer sur le papier très vite et bien au-delà des devoirs prescrits par l école il va écrire beaucoup pour lui seul d abord pour l instituteur qui lui reconnaît un petit talent pour d autres il le voudrait mais s il montre à sa mère un texte sur la pluie dont il tire quelque fierté elle lui reproche d écrire des choses tristes or il estime déjà qu il fait « quelque chose d heureux avec du triste » seul toujours aux rares moments de liberté permis il va dans le petit bois voisin rêver parler et chanter c est ainsi selon lui qu on apprend à chanter et même à inventer la reconnaissance il la rencontrera assez tôt pourtant avec un prix de poésie international des jeunes auteurs que suivront d autres prix lors des publications mais à l origine il n y songe pas ce qui compte dans l écriture qui le requiert si tôt c est la faculté de s échapper la liberté bien plus effective que celle qu il a tenté d approcher lors d une fugue adolescente il faut en finir au plus vite avec l école malgré l envie d études de lettres ou de théâtre il va vers une formation d enseignant menée bon train car il faut un diplôme et un travail des débuts sur les planches dans le cadre scolaire à un essai concluant lors du remplacement d un comédien il se révèle et va suivre des cours mais se il formera surtout sur le tas s exposer sur une scène et écrire dans le secret de sa chambre ce qu il fait depuis toujours ne sont pas des activités contradictoires mais complémentaires pour autant que l investissement de soi dans un projet personnel soit réel dire les mots des autres soit mais bientôt écrire des textes pour les dire voilà qui comble une double aspiration il y a toujours quelque chose à écrire ou à dire tant de problèmes de souffrances le requièrent il a surtout beaucoup à exprimer de soi et ce silence d autrefois à capturer à habiter désormais il veut le faire retentir et son premier roman la cage aux cris s en fait l écho s ensuivront des récits qui pour sortir de l intime n en exposeront pas moins la problématique toujours renouvelée dans sa complexité de la conquête de l autonomie et de la liberté impliquant les défis face à la filiation la révolte de l enfant ou de l adolescent la volonté de se dégager du carcan familial et finalement l engagement à combattre toutes les coercitions que ce soit on ne s étonnera donc pas de trouver dans la bibliographie déjà abondante de luc baba à côté de romans ou de mises en textes de scénarios tout intimes personnels ou fictionnels des textes mili-

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photo marc brasseur 2007 aml

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