Description
Sans famille est un roman français d’Hector Malot, paru en 1878 chez Eugène Dentu à Paris.
Rémi est un enfant trouvé, qui est vendu à un vieux musicien ambulant. Au cours du roman, Vitalis meurt et Rémi se retrouve seul au monde. Il part à la recherche s
p. 1
hector malot sans famille 1878
[close]
p. 2
À lucie malot 4 premiÈre partie 5 i au village 6 ii un père nourricier 16 iii la troupe du signor vitalis 27 iv la maison maternelle 42 v en route 53 vi mes débuts 62 vii j apprends à lire 76 viii par monts et par vaux 87 ix je rencontre un géant chaussé de bottes de sept lieues 92 x devant la justice 103 xi en bateau 118 xii mon premier ami 147 xiii enfant trouvé 166 xiv neige et loups 176 xv monsieur joli-coeur 205 xvi entrée à paris 222 xvii un padrone de la rue de lourcine 232 xviii les carrières de gentilly 252 xix lise 264 xx jardinier 280 xxi la famille dispersée 289 seconde partie 313 i en avant 314 ii une ville noire 342 iii rouleur 357 iv l inondation 369
[close]
p. 3
v dans la remontée 388 vi sauvetage 407 vii une leçon de musique 439 viii la vache du prince 453 ix mère barberin 479 x l ancienne et la nouvelle famille 499 xi barberin 512 xii recherches 532 xiii la famille driscoll 551 xiv père et mère honoreras 564 xv capi perverti 578 xvi les beaux langes ont menti 585 xvii l oncle d arthur m james milligan 592 xviii les nuits de noël 599 xix les peurs de mattia 606 xx bob 632 xxi le cygne 645 xxii les beaux langes ont dit vrai 658 xxiii en famille 672 3
[close]
p. 4
À lucie malot pendant que j ai écrit ce livre j ai constamment pensé à toi mon enfant et ton nom m est venu à chaque instant sur les lèvres lucie sentira-t-elle cela lucie prendra-t-elle intérêt à cela lucie toujours ton nom prononcé si souvent doit donc être inscrit en tête de ces pages je ne sais la fortune qui leur est réservée mais quelle qu elle soit elles m auront donné des plaisirs qui valent tous les succès la satisfaction de penser que tu peux les lire la joie de te les offrir hector malot 4
[close]
p. 5
premiÈre partie 5
[close]
p. 6
i au village je suis un enfant trouvé mais jusqu à huit ans j ai cru que comme tous les autres enfants j avais une mère car lorsque je pleurais il y avait une femme qui me serrait si doucement dans ses bras en me berçant que mes larmes s arrêtaient de couler jamais je ne me couchais dans mon lit sans qu une femme vînt m embrasser et quand le vent de décembre collait la neige contre les vitres blanchies elle me prenait les pieds entre ses deux mains et elle restait à me les réchauffer en me chantant une chanson dont je retrouve encore dans ma mémoire l air et quelques paroles quand je gardais notre vache le long des chemins herbus ou dans les brandes et que j étais surpris par une pluie d orage elle accourait au-devant de moi et me forçait à m abriter sous son jupon de laine relevé qu elle me ramenait sur la tête et sur les épaules enfin quand j avais une querelle avec un de mes camarades elle me faisait conter mes chagrins et presque toujours elle trouvait de bonnes paroles pour me consoler ou me donner raison par tout cela et par bien d autres choses encore par la façon dont elle me parlait par la façon dont elle me regardait par ses caresses par la douceur qu elle mettait dans ses gronderies je croyais qu elle était ma mère voici comment j appris qu elle n était que ma nourrice 6
[close]
p. 7
mon village ou pour parler plus justement le village où j ai été élevé car je n ai pas eu de village à moi pas de lieu de naissance pas plus que je n ai eu de père et de mère le village enfin où j ai passé mon enfance se nomme chavanon c est l un des plus pauvres du centre de la france cette pauvreté il la doit non à l apathie ou à la paresse de ses habitants mais à sa situation même dans une contrée peu fertile le sol n a pas de profondeur et pour produire de bonnes récoltes il lui faudrait des engrais ou des amendements qui manquent dans le pays aussi ne rencontre-t-on ou tout au moins ne rencontrait-on à l époque dont je parle que peu de champs cultivés tandis qu on voit partout de vastes étendues de brandes dans lesquelles ne croissent que des bruyères et des genêts là où les brandes cessent les landes commencent et sur ces landes élevées les vents âpres rabougrissent les maigres bouquets d arbres qui dressent çà et là leurs branches tordues et tourmentées pour trouver de beaux arbres il faut abandonner les hauteurs et descendre dans les plis du terrain sur les bords des rivières où dans d étroites prairies poussent de grands châtaigniers et des chênes vigoureux c est dans un de ces replis de terrain sur les bords d un ruisseau qui va perdre ses eaux rapides dans un des affluents de la loire que se dresse la maison où j ai passé mes premières années jusqu à huit ans je n avais jamais vu d homme dans cette maison cependant ma mère n était pas veuve mais son mari qui était tailleur de pierre comme un grand nombre d autres ouvriers de la contrée travaillait à paris et il n était pas revenu au pays depuis que j étais en âge de voir ou de comprendre ce qui m entourait de temps en temps seulement il envoyait de ses nouvelles par un de ses camarades qui rentrait au village 7
[close]
p. 8
mère barberin votre homme va bien il m a chargé de vous dire que l ouvrage marche fort et de vous remettre l argent que voilà voulez-vous compter et c était tout mère barberin se contentait de ces nouvelles son homme était en bonne santé l ouvrage donnait il gagnait sa vie de ce que barberin était resté si longtemps à paris il ne faut pas croire qu il était en mauvaise amitié avec sa femme la question de désaccord n était pour rien dans cette absence il demeurait à paris parce que le travail l y retenait voilà tout quand il serait vieux il reviendrait vivre près de sa vieille femme et avec l argent qu ils auraient amassé ils seraient à l abri de la misère pour le temps où l âge leur aurait enlevé la force et la santé un jour de novembre comme le soir tombait un homme que je ne connaissais pas s arrêta devant notre barrière j étais sur le seuil de la maison occupé à casser une bourrée sans pousser la barrière mais en levant sa tête par-dessus en me regardant l homme me demanda si ce n était pas là que demeurait la mère barberin je lui dis d entrer il poussa la barrière qui cria dans sa hart et à pas lents il s avança vers la maison jamais je n avais vu un homme aussi crotté des plaques de boue les unes encore humides les autres déjà sèches le couvraient des pieds à la tête et à le regarder l on comprenait que depuis longtemps il marchait dans les mauvais chemins au bruit de nos voix mère barberin accourut et au moment où il franchissait notre seuil elle se trouva face à face avec lui j apporte des nouvelles de paris dit-il 8
[close]
p. 9
c étaient là des paroles bien simples et qui déjà plus d une fois avaient frappé nos oreilles mais le ton avec lequel elles furent prononcées ne ressemblait en rien à celui qui autrefois accompagnait les mots « votre homme va bien l ouvrage marche » ah mon dieu s écria mère barberin en joignant les mains un malheur est arrivé à jérôme eh bien oui mais il ne faut pas vous rendre malade de peur votre homme à été blessé voilà la vérité seulement il n est pas mort pourtant il sera peut-être estropié pour le moment il est à l hôpital j ai été son voisin de lit et comme je rentrais au pays il m a demandé de vous conter la chose en passant je ne peux pas m arrêter car j ai encore trois lieues à faire et la nuit vient vite mère barberin qui voulait en savoir plus long pria l homme de rester à souper les routes étaient mauvaises on parlait de loups qui s étaient montrés dans les bois il repartirait le lendemain matin il s assit dans le coin de la cheminée et tout en mangeant il nous raconta comment le malheur était arrivé barberin avait été à moitié écrasé par des échafaudages qui s étaient abattus et comme on avait prouvé qu il ne devait pas se trouver à la place où il avait été blessé l entrepreneur refusait de lui payer aucune indemnité pas de chance le pauvre barberin dit-il pas de chance il y a des malins qui auraient trouvé là-dedans un moyen pour se faire faire des rentes mais votre homme n aura rien et tout en séchant les jambes de son pantalon qui devenait raide sous leur enduit de boue durcie il répétait ce mot « pas de chance » avec une peine sincère qui montrait que pour lui il se fût fait volontiers estropier dans l espérance de gagner ainsi de bonnes rentes 9
[close]
p. 10
pourtant dit-il en terminant son récit je lui ai donné le conseil de faire un procès à l entrepreneur un procès cela coûte gros oui mais quand on le gagne mère barberin aurait voulu aller à paris mais c était une terrible affaire qu un voyage si long et si coûteux le lendemain matin nous descendîmes au village pour consulter le curé celui-ci ne voulut pas la laisser partir sans savoir avant si elle pouvait être utile à son mari il écrivit à l aumônier de l hôpital où barberin était soigné et quelques jours après il reçut une réponse disant que mère barberin ne devait pas se mettre en route mais qu elle devait envoyer une certaine somme d argent à son mari parce que celui-ci allait faire un procès à l entrepreneur chez lequel il avait été blessé les journées les semaines s écoulèrent et de temps en temps il arriva des lettres qui toutes demandaient de nouveaux envois d argent la dernière plus pressante que les autres disait que s il n y avait plus d argent il fallait vendre la vache pour s en procurer ceux-là seuls qui ont vécu à la campagne avec les paysans savent ce qu il y a de détresses et de douleurs dans ces trois mots « vendre la vache » pour le naturaliste la vache est un animal ruminant pour le promeneur c est une bête qui fait bien dans le paysage lorsqu elle lève au-dessus des herbes son mufle noir humide de rosée pour l enfant des villes c est la source du café au lait et du fromage à la crème mais pour le paysan c est bien plus et bien mieux encore si pauvre qu il puisse être et si nombreuse que soit sa famille il est assuré de ne pas souffrir de la faim tant qu il a une vache dans son étable avec une longe ou même avec une simple hart nouée autour des cornes un enfant promène la vache le long des chemins herbus là où la pâture n appartient à personne et le soir la famille entière a du beurre dans sa soupe 10
[close]
p. 11
et du lait pour mouiller ses pommes de terre le père la mère les enfants les grands comme les petits tout le monde vit de la vache nous vivions si bien de la nôtre mère barberin et moi que jusqu à ce moment je n avais presque jamais mangé de viande mais ce n était pas seulement notre nourrice qu elle était c était encore notre camarade notre amie car il ne faut pas s imaginer que la vache est une bête stupide c est au contraire un animal plein d intelligence et de qualités morales d autant plus développées qu on les aura cultivées par l éducation nous caressions la nôtre nous lui parlions elle nous comprenait et de son côté avec ses grands yeux ronds pleins de douceur elle savait trèsbien nous faire entendre ce qu elle voulait ou ce qu elle ressentait enfin nous l aimions et elle nous aimait ce qui est tout dire pourtant il fallut s en séparer car c était seulement par « la vente de la vache » qu on pouvait satisfaire barberin il vint un marchand à la maison et après avoir bien examiné la roussette après l avoir longuement palpée en secouant la tête d un air mécontent après avoir dit et répété cent fois qu elle ne lui convenait pas du tout que c était une vache de pauvres gens qu il ne pourrait pas revendre qu elle n avait pas de lait qu elle faisait du mauvais beurre il avait fini par dire qu il voulait bien la prendre mais seulement par bonté d âme et pour obliger mère barberin qui était une brave femme la pauvre roussette comme si elle comprenait ce qui se passait avait refusé de sortir de son étable et elle s était mise à meugler passe derrière et chasse-la m avait dit le marchand en me tendant le fouet qu il portait passé autour de son cou pour ça non avait dit mère barberin 11
[close]
p. 12
et prenant la vache par la longe elle lui avait parlé doucement allons ma belle viens viens et roussette n avait plus résisté arrivée sur la route le marchand l avait attachée derrière sa voiture et il avait bien fallu qu elle suivît le cheval nous étions rentrés dans la maison mais longtemps encore nous avions entendu ses beuglements plus de lait plus de beurre le matin un morceau de pain le soir des pommes de terre au sel le mardi gras arriva justement peu de temps après la vente de roussette l année précédente pour le mardi gras mère barberin m avait fait un régal avec des crêpes et des beignets et j en avais tant mangé tant mangé qu elle en avait été toute heureuse mais alors nous avions roussette qui nous avait donné le lait pour délayer la pâte et le beurre pour mettre dans la poêle plus de roussette plus de lait plus de beurre plus de mardi gras c était ce que je m étais dit tristement mais mère barberin m avait fait une surprise bien qu elle ne fût pas emprunteuse elle avait demandé une tasse de lait à l une de nos voisines un morceau de beurre à une autre et quand j étais rentré vers midi je l avais trouvée en train de verser de la farine dans un grand poêlon en terre tiens de la farine dis-je en m approchant d elle mais oui fit-elle en souriant c est bien de la farine mon petit rémi de la belle farine de blé tiens vois comme elle fleure bon 12
[close]
p. 13
si j avais osé j aurais demandé à quoi devait servir cette farine mais précisément parce que j avais grande envie de le savoir je n osais pas en parler et puis d un autre côté je ne voulais pas dire que je savais que nous étions au mardi gras pour ne pas faire de la peine à mère barberin qu est-ce qu on fait avec de la farine dit-elle me regardant du pain et puis encore de la bouillie et puis encore dame je ne sais pas si tu sais bien mais comme tu es un bon petit garçon tu n oses pas le dire tu sais que c est aujourd hui mardi gras le jour des crêpes et des beignets mais comme tu sais aussi que nous n avons ni beurre ni lait tu n oses pas en parler c est vrai ça oh mère barberin comme d avance j avais deviné tout cela je me suis arrangée pour que mardi gras ne te fasse pas vilaine figure regarde dans la huche le couvercle levé et il le fut vivement j aperçus le lait le beurre des oeufs et trois pommes donne-moi les oeufs me dit-elle et pendant que je les casse pèle les pommes pendant que je coupais les pommes en tranches elle cassa les oeufs dans la farine et se mit à battre le tout en versant dessus de temps en temps une cuillerée de lait 13
[close]
p. 14
quand la pâte fut délayée mère barberin posa la terrine sur les cendres chaudes et il n y eut plus qu à attendre le soir car c était à notre souper que nous devions manger les crêpes et les beignets pour être franc je dois avouer que la journée me parut longue et que plus d une fois j allai soulever le linge qui recouvrait la terrine tu vas faire prendre froid à la pâte disait mère barberin et elle lèvera mal mais elle levait bien et de place en place se montraient des renflements des sortes de bouillons qui venaient crever à la surface de toute la pâte en fermentation se dégageait une bonne odeur d oeufs et de lait casse de la bourrée me disait-elle il nous faut un bon feu clair sans fumée enfin la chandelle fut allumée mets du bois au feu me dit-elle il ne fut pas nécessaire de me répéter deux fois cette parole que j attendais avec tant d impatience bientôt une grande flamme monta dans la cheminée et sa lueur vacillante emplit la cuisine alors mère barberin décrocha de la muraille la poêle à frire et la posa au-dessus de la flamme donne-moi le beurre elle en prit au bout de son couteau un morceau gros comme une petite noix et le mit dans la poêle où il fondit en grésillant 14
[close]
p. 15
ah c était vraiment une bonne odeur qui chatouillait d autant plus agréablement notre palais que depuis longtemps nous ne l avions pas respirée c était aussi une joyeuse musique celle produite par les grésillements et les sifflements du beurre cependant si attentif que je fusse à cette musique il me sembla entendre un bruit de pas dans la cour qui pouvait venir nous déranger à cette heure une voisine sans doute pour nous demander du feu mais je ne m arrêtai pas à cette idée car mère barberin qui avait plongé la cuiller à pot dans la terrine venait de faire couler dans la poêle une nappe de pâte blanche et ce n était pas le moment de se laisser aller aux distractions un bâton heurta le seuil puis aussitôt la porte s ouvrit brusquement qui est-là demanda mère barberin sans se retourner un homme était entré et la flamme qui l avait éclairé en plein m avait montré qu il était vêtu d une blouse blanche et qu il tenait à la main un gros bâton on fait donc la fête ici ne vous gênez pas dit-il d un ton rude ah mon dieu s écria mère barberin en posant vivement sa poêle à terre c est toi jérôme puis me prenant par le bras elle me poussa vers l homme qui s était arrêté sur le seuil c est ton père 15
[close]