CI 166

 

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belgique belgie p.p p.b liege x 9/3306 réalismes magiques dossier portrait rencontre petit exercice d admiration lettres belges de langue franÇaise bimestriel ne paraît pas en juillet-août n° 166 du 1er avril au 31 mai 2011 jacqueline harpman émile lansman scutenaire et cie p 302031 bureau de dépôt liège x ed resp jean-luc outers 44 bd léopold ii 1080 bruxelles mars 2011

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sommaire n° 166 en couverture il pleut dans ma maison de paul willems © daniel locus 1976 ­ archives du rideau de bruxelles le livre et la liseuse par jean-luc outers réalismes magiques jacqueline harpman scutenaire et cie nicole malinconi émile lansman colette lambrichs les éblouissements de pierre mertens anne provoost indications revue ah foire du livre de bruxelles bruxelles wallonie paris Éditorial 01 04 13 18 21 27 32 35 38 40 41 43 magazine dossier portrait petit exercice d admiration mon éditeur et moi rencontre itinéraires transfrontaliers événement écrivains de frandre édition anniversaire bilan agenda rencontres et spectacles littéraires expositions théÂtre nouveautÉs et rÉÉditions critiques 46 51 54 55 57 60 84

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le livre et la liseuse voyageant il y a peu à bord d un train je vis mon vis-à-vis une jeune femme plongée dans la lecture d une liseuse dont elle tournait les pages virtuelles en appuyant sur une touche À en juger par la concentration de la lectrice et le plaisir qu elle semblait éprouver j en déduisis qu elle lisait un roman certes des liseuses j en avais vus déjà exposées à la fnac ou dans des salons du livre mais c était la première fois que je découvrais en chair et en os un usager de cette technologie nouvelle fallait-il que ce fût dans un pays lointain un de ces pays dits émergents que déjà en 1931 henri michaux visitait un pays où le nombre de voyageurs en train s élève à dix-sept millions par jour le spectre de la disparition du livre m apparut pour la première fois le livre allait-il subir le même sort que le disque était-il le prochain sur la liste à s évaporer dans l immatériel interrogeant la passagère sur les raisons qui la poussaient à lire un roman sur un support que je trouvais rébarbatif elle me répondit qu en voyage depuis de longs mois pour visiter cet immense pays elle avait stocké une cinquantaine d ouvrages sur sa liseuse une petite bibliothèque qu elle eût été bien incapable de transporter dans ses bagages surtout dans ces trains pris d assaut où les plus petites distances prennent dix à quinze heures « mais rassurezvous ajouta-t-elle sitôt rentrée en angleterre je serai ravie de reprendre mes lectures sur de vrais livres car comme vous j imagine j aime l odeur de l encre et du papier » certes ce n est pas la première fois qu on annonce la disparition du livre déjà au xixe siècle certains le disaient enterré par le romanfeuilleton paraissant dans les journaux ensuite ce fut la télévision qui fut désignée comme son fossoyeur enfin l ordinateur et internet ces crises le livre les a toutes surmontées et à lire les études qui aujourd hui fleurissent sur l écrit à l heure du numérique il y a tout lieu de rester optimiste si la vente de contenus numériques reste aujourd hui marginale 1 en france 6 aux usa sa croissance est vertigineuse à tel point qu on annonce que d ici cinq ans elle représentera de 15 à 25 des ventes de livres les contenus professionnels scientifiques et techniques ont ouvert la voie mais la littérature générale n a pas tardé à suivre le mouvement certes l offre numérique entraîne l érosion de la vente de livres imprimés mais dans une proportion limitée les lecteurs numériques déclarant « consommer » plus de livres qu avant le marché du livre numérique qui pour l essentiel demeure une transposition du livre papier compense le déclin de ce dernier bref contrairement au séisme qui a ébranlé l industrie du disque et de la vidéo on assiste ici à une évolution en douceur cependant cette mutation radicale va obliger les acteurs de la chaîne du livre auteurs éditeurs libraires bibliothécaires à redéfinir leur rôle et leurs relations il s agira de repenser les métiers et l organisation du travail dans les librairies les maisons d édition il s agira de protéger les droits des auteurs il s agira de mutualiser les services à partir de structures communes comme cela se pratique déjà en flandre les enjeux sont énormes des opérateurs comme amazon ou google qui rêvent de monopoles l ont bien compris les obstacles considérables le prix la tva le mark-up pratiqué par les distributeurs français sur les livres importés en belgique le chantier est gigantesque il a commencé chez nous par une vaste consultation des acteurs du livre et des séances de formation et d information les journées du livre numérique dont la dernière a accueilli plus de deux cents professionnels il y a enfin ceux qui les premiers ont sauté dans le train de la numérisation comme le projet cairn portail de vente numérique de revues et d ouvrages collectifs de sciences humaines « don t be worry » me dit la passagère qui devinait mon inquiétude avant de replonger dans sa liseuse tant qu il nous sera donné de lire dans un train oublieux du temps il n y aura en effet aucune raison de s inquiéter jean-luc outers éditorial

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réalismes magiques jacqueline harpman scutenaire et cie nicole malinconi émile lansman colette lambrichs les éblouissements de pierre mertens anne provoost indications revue ah foire du livre de bruxelles dossier portrait petit exercice d admiration mon éditeur et moi rencontre itinéraires transfrontaliers événement écrivains de frandre édition anniversaire bilan

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maga zine magazine caprices d images de paul emond théâtre national 1998 photo danièle pierre

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les réalismes magiques julien gracq et la cité d orsenna ernst jünger et le pays de marina gabriel garcía márquez et le village de macondo jorge luis borges et ses lieux improbables juan rulfo et le village de comala paul willems et les bords de l escaut hubert lampo et anvers autant d auteurs qui illustrent dans ces endroits devenus quasi mythiques ce que l on appelle habituellement le réalisme magique qui se développe dans des littératures aussi variées que la française l allemande l hispano-américaine l italienne l espagnole la belge francophone et flamande joseph duhamel mais les définitions que proposent les écrivains ou les théoriciens sont parfois si éloignées l une de l autre les romans et nouvelles si divers l attribution du « label » réalisme magique à telle oeuvre si variable qu il est difficile d en parler sous un terme unique réalisme magique apparaît donc comme un syntagme passe-partout source de bien d ambiguïtés nous parlerons donc plutôt des réalismes magiques et ce pluriel se justifie même si l on se limite à la belgique nous prenons en compte les littératures du nord et du sud car dans le cadre de ce genre celles-ci se sont étroitement rencontrées et ces influences croisées sont sans doute la seule vraie spécificité du réalisme magique belge jean ray et frans hellens ont ainsi marqué les écrivains flamands johan daisne et hubert lampo qui eux-mêmes entretenaient des contacts avec les anversois francophones paul willems et guy vaes lampo écrit la postface de l édition originale de l usurpateur de vaes et c est pour l écrivain flamand l occasion de s interroger sur une forme de réalisme magique qu il nomme le « réalisme mythique » À son tour lampo influence le francophone bilingue xavier hanotte en belgique tant historiquement que théoriquement le réalisme magique doit être compris en référence au fantastique d un point de vue historique d abord schématiquement le genre fantastique

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magazine 07 dossier page de g guy vaes doc aml © alice piemme page de d hubert lampo en 1982 © tom ordelman en belgique s est organisé autour de deux conceptions et de deux personnalités d une part jean ray développe l idée du fantastique comme la rencontre de notre niveau de réalité avec une dimension autre inconnue qui met en cause le plus souvent de manière violente et catastrophique les fondements mêmes de notre monde quotidien d un autre côté frans hellens va parler dans sa conception du rapport à l étrangeté de « fantastique réel » c est au coeur de la conscience du personnage ou du narrateur que peut se développer la perception d une dimension insoupçonnée de la réalité le réalisme magique peut apparaître comme une forme de repositionnement à partir du fantastique réel même si on ne peut pas établir une filiation directe entre hellens et willems ou vaes la situation est sensiblement différente en littérature flamande le fantastique n a pas trouvé à s y exprimer hellens gantois d origine écrit en français tandis que jean ray s il écrit dans les deux langues réserve sa production fantastique au français de façon générale le fantastique ne prend pas en flandre le champ est donc libre pour que s y développe un genre proche mais bien individualisé après la seconde guerre daisne et lampo vont entreprendre un travail de formulation du réalisme magique à partir duquel ils vont relire l histoire des lettres en belgique c est ainsi que lampo va « annexer » à sa définition du réalisme magique quelqu un comme jean ray pourtant a priori si différent de sa propre démarche dont il traduit d ailleurs le malpertuis en néerlandais le réalisme magique acquiert en flandre une légitimité littéraire que n a jamais obtenue le fantastique écrit en néerlandais identifier le genre et en repérer les caractéristiques n est pas aisé tant fantastique et réalisme magique peuvent être proches les deux partagent l idée d une dimension surréelle investissant le réel familier le fantastique met l accent sur la rencontre violente le réalisme magique postule lui la présence au sein même du réel d un surréel mystérieux indissociable de la réalité qui n est perceptible que dans des circonstances et selon des modalités particulières de l ordre de l indicible étranger pour une grande part aux moyens du langage quotidien ce surréel exprime une vérité non transcendante puisqu inscrite au coeur du réel le réalisme magique se veut donc une tentative de synthèse des deux dimensions composant le monde pour la réaliser il se fonde sur des ressemblances et des correspondances et sur les rapports insoupçonnés entre des éléments du réel une mÉtaphysique non transcendante on peut donc voir dans le réalisme magique une dimension métaphysique la plupart des récits essaient de faire percevoir une manière de vérité si celle-ci n est pas de nature religieuse la plupart des auteurs « réaliste magique » éprouvent une réticence par rapport au modèle religieux elle a néanmoins trait à quelque chose d essentiel mais inaperçu jusqu alors par la nature même de ce surréel il n existe pas de conflit entre celui-ci et le réel on tend vers une synthèse harmonieuse le réalisme magique repose donc sur ce moment où le surréel devient perceptible toujours brièvement les dénominations en sont nombreuses révélation épiphanie étincelle court-circuit raccourci temporel ou spatial ou encore état second ou contamination insidieuse hector le personnage de la nouvelle « tchiripisch » de paul willems reprise dans la cathédrale de brume ne se demande-t-il pas « est-il possible de mourir avant d avoir connu son épiphanie » hector va rechercher l explication du mystère de la vie jusqu aux confins du monde et il attend une réponse qui semble ne jamais venir pourtant son entourage est persuadé qu il a trouvé la réponse attendue tant son comportement le donne à penser « il avait trouvé la réponse puisqu il m a rendue heureuse on ne peut donner si on n a pas trouvé soi-même » pour willems la recherche et l attente de la vérité sont déjà une réponse à l interrogation qui fonde cette recherche peu importe qu un but soit atteint ou non lampo apporte une nuance même si le but atteint reste vague et encore énigmatique

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suscitant plus de questions que de réponses les personnages ont quand même le sentiment d avoir atteint une compréhension particulière ainsi dans son retour en atlantide le personnage comprend l enjeu 08 mais ne reçoit pas vraiment de réponse à la question de la disparition de son père de même dans la venue de joachim stiller le personnage arrive au bout de cette longue initiation au « mystère stiller » même si l indécision reste maintenue les personnages adhèrent à ce qu ils découvrent et le roman se clôt au moment où d une façon non définie ils vont y pénétrer attitude assez différente chez hanotte si ses personnages ont bien conscience du caractère fascinant et essentiel de ce qu ils entraperçoivent dans les failles du réel ils refusent pourtant de pénétrer dans cette dimension et reviennent dans la réalité mais dorénavant ils savent ou du moins ils se doutent et cela suffit pour leur faire accepter cette réalité jusqu au jour où ils la quitteront pour de bon derrière la colline est de ce point de vue exemplaire durant une offensive sur la somme en 1916 parsons est coincé dans un trou d obus entre les lignes après un évanouissement et alors que la nuit est tombée ce qui l entoure prend un aspect étrange parsons découvre un étonnant monument près duquel se regroupent des soldats plus loin surgissent des apparitions apaisantes mais il comprend que malgré le sentiment de bien-être qui l envahit ce n est pas sa place il doit retourner au combat sa vie se poursuit et il attendra de retrouver quand son heure sera venue ce lieu et ce moment exceptionnels de même le narrateur du couteau de jenufa refuse de traverser le miroir pour pénétrer dans le monde fascinant qu il y a entrevu chez willems se manifeste l appel de l ailleurs « enfant et adolescent j ai ressenti l appel de l ailleurs avec une force

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magazine 09 dossier page de g paul willems doc aml © marc trivier page de d lucien charbonnier et gérard vivane dans il pleut dans ma maison de paul willems © jo cayet 1964 ­ archives du rideau de bruxelles extraordinaire mais qui curieusement ne s est jamais changée chez moi en pensée métaphysique »1 l écrivain va être attiré par les lieux et par les états de limite ou de frontière le titre de son premier roman est volontairement paradoxal tout est réel ici alors que précisément le réel se voit envahi par autre chose « j avais déjà compris depuis le premier récit de jacques qu il ne s agissait pas de symboles mais bien d une autre réalité » guy vaes insiste lui sur les modalités du basculement vers quelque chose de mystérieux et le sentiment d étrangeté est le moyen privilégié d y accéder octobre long dimanche dans l homme au crâne rasé daisne donne un statut particulier à cette aspiration au bonheur et à la vérité son personnage délire et est interné son discours est-il crédible raconte-t-il ce qui s est vraiment passé la fin du roman reste ambiguë la femme que le personnage dit avoir tuée est apparemment encore vivante daisne montre ainsi le mécanisme même de l aspiration à la vérité malgré que le discours soit entaché de suspicion pour daisne et lampo ce qui se donne à voir dans ces moments privilégiés de courtcircuit c est « l imagerie archétypale qui persiste au plus secret de l homme là où l on accède à l inconscient collectif de jung » lampo hanotte se refuse à cette théorie des archétypes son oeuvre à lui reprend une image et une construction philosophique fondamentales dans la tradition occidentale le schéma platonicien refusant donc à ses héros le privilège de passer de l autre côté hanotte va néanmoins multiplier les situations narratives où ses personnages sont confrontés à des métaphores de caverne les réseaux sémantiques qu il construit et les schémas imaginaires nouveaux engendrés à partir d eux déplacent et transforment le schéma platonicien de la vérité.

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de façon générale d ailleurs les grands mythes de la tradition occidentale trouvent leur place dans les oeuvres réalistes magiques tel le personnage d orphée le poète revenu du royaume des morts rÉseaux sÉmantiques malgré la relative diversité des conceptions esthétiques et littéraires du réalisme magique des réseaux sémantiques et des thèmes communs sont privilégiés par les écrivains le principal est certainement l altération du temps à tel point que l on peut faire l hypothèse que la perturbation temporelle est indispensable à la création d un effet réaliste magique le fait étrange est toujours lié à ou provoqué par un changement temporel par exemple dans la venue de joachim stiller de lampo une aberration temporelle est à l origine même de l histoire le personnage reçoit une lettre signée de joachim stiller qui se réfère à des événements récents mais a cependant été envoyée de très nombreuses années auparavant sous ce nom de stiller vont alors se fédérer des événements d époques différentes suscitant ainsi de nombreuses coïncidences inattendues dont le sens restera cependant évasif jusqu à la fin du roman dans retour en atlantide le personnage vit depuis son enfance dans la même maison sur laquelle plane la mystérieuse disparition du père mais aussi le souvenir d un amour d enfance lors d une partie de cache-cache le jeune garçon ne 10 trouve pas la petite fille dont il est épris et le lendemain celle-ci a déménagé la vie du médecin s écoule avec le sentiment que le temps qui passe ne résout pas les questions mais crée cependant une « épaisseur » temporelle des événements banals à peine teintés d une légère part d incertitude ­ l arrivée d une femme dont on ne connaît pas l identité ­ vont finir par susciter un court-circuit temporel qui ramène le médecin aux interrogations fondamentales de son enfance pour hanotte il ne s agit pas tant d un court-circuit que d un raccourci une connexion mystérieuse établie entre des époques des lieux et des situations différentes connexion dont la signification apparaît progressivement au long du récit significativement le début de son premier roman manière noire donne déjà le ton de ce que sera toute l oeuvre l enquêteur barthélemy dussert perquisitionne en vain la chambre d un suspect qui ressemble fort à celle qu il occupait lorsqu il logeait chez

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magazine 11 dossier page de g johan daisne doc amvc letterenhuis anvers son grand-père un peu plus tard le souvenir d une cache derrière la plinthe dans la chambre de son enfance le fait revenir chez le suspect cette cache n y existe pas et pour cause par contre dussert en découvre une toujours derrière la plinthe à la tête du lit mais 50 cm plus loin et cette cache contient de quoi orienter définitivement l enquête et la quête personnelle du policier hanotte propose une belle image de ce paradoxe du temps lors d une situation qui pourrait éventuellement être comprise comme un rêve dussert rencontre wilfred owen un officier anglais mort durant la première guerre mondiale il a le sentiment qu une muraille de temps les sépare mais qu en même temps ils font cependant tous deux partie de cette même muraille ce qui les rapproche se développe alors l image de la distance qui réunit et dans des feux fragiles dans la nuit qui vient des événements contemporains sont liés à des faits du moyen âge l originalité du roman consiste à laisser cohabiter deux interprétations différentes de ce lien temporel soit il s agit de la manifestation d une sorte d éternel retour soit les manifestations contemporaines sont la suite directe des faits anciens comme si la distance temporelle s était abolie chez daisne le temps aurait plutôt tendance à s annuler dans un soir un train ou traduit littéralement du titre néerlandais le train de la lenteur un fait interpelle les trois personnages emblé matiques leur montre s est arrêtée à la même heure le roman repose en fait sur le principe de l inertie du temps la mort n est pas brutale la vie continue un temps avant de cesser complètement et dans cet entre-deux tout prend des couleurs et des significations différentes ainsi les trois hommes à partir de la même personne voient trois femmes différentes celle de leur vie à chacun l homme au crâne rasé repose sur une forme d abolition des dix ans qui se sont écoulés entre les deux rencontres d une femme dans la nouvelle « requiem pour le pain » de willems la cathédrale de brume la réparation du malheur initial et la résolution du mystère qui y est lié est possible parce que des coïncidences rencontre d une femme qui ressemble à la cousine morte permettent un raccourci dans le temps et un personnage de la pièce il pleut dans ma maison dit « baignez-vous à grand rosière dans le temps immobile » la conception du temps chez vaes repose sur une tension entre deux pôles d une part l épiphanie conçue comme une brèche dans le temps et d autre part une manière d abolition du temps provenant du sentiment de la simultanéité d événements d époques différentes ces deux pôles sont complémentaires le sentiment de l irréalité va reposer sur l altération de la mémoire et du passé hans dans l usurpateur est confronté à une interrogation sur un événement qui s est déroulé trente ans auparavant et dont le souvenir est complètement perturbé les modifications temporelles vont alors rendre poreuse la frontière entre les vivants et les morts dans ce temps imprécis il devient possible de rencontrer des personnes déjà mortes ou d anticiper leur mort laurent carteras dans octobre long dimanche de vaes s estompe petit à petit sa personne s efface il est comme gommé de sa réalité sociale après un accident il va devoir « vérifier » s il est mort ou vivant,

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12 grâce à régine mais le décès de celle-ci précipite le destin de carteras tout indique ensuite qu il s est confondu avec un jardinier mort xavier hanotte propose de nombreuses variations sur ce rapport entre vivants et morts comme l anticipation temporelle de derrière la colline où parsons rencontre des soldats dont il ne sait pas encore qu ils sont morts dans un soir un train de daisne la scène dans l auberge est en fonction de la loi de l inertie un suspens dans le temps où morts et vivants cohabitent un moment val choisit mais il choisit le mauvais côté l argument de « requiem pour le pain » de willems repose sur le malaise dû au souvenir non évacué de la mort de la petite cousine qui ne sera résolu qu après que le personnage ait en quelque sorte revécu son décès on pourrait multiplier les exemples à tel point que l on peut considérer que l abolition de la distinction entre vivant et mort est comme la perturbation temporelle un constituant fondamental et quasiment une condition du réalisme magique un des textes les plus remarquables sur ces thèmes est pedro páramo de l écrivain mexicain juan rulfo la distinction entre rêve et réalité devient également poreuse dans certains textes le rêve conduit à une vérité en soi apporte un savoir c est le cas dans « requiem pour le pain » plus généralement il suscite l hésitation face à ce qui se révèle et dans nombre de cas l ambiguïté persiste sur la nature rêvée ou non de ce qui est perçu prolongeant pour le lecteur l hésitation entre réel et surréel willems parlant du comportement des personnages dit qu ils doivent être guidés par « la logique du rêve qui est métaphorique et analogique c està-dire qu elle vient du monde perçu par les sens »2 il considère donc le rêve comme indissociable de la perception humaine et comme un moyen d exprimer une vérité à propos de la réalité sur ces trois noyaux thématiques le temps la mort le rêve qui ne sont pas seulement des thèmes mais déterminent aussi profondément les structures narratives viennent se greffer d autres réseaux sémantiques ainsi le souvenir et le sentiment du déjà le personnage peut avoir l impression d avoir déjà ressenti tel sentiment ou vu telle personne ou telle situation s agit-il d un souvenir personnel ou de quelque chose qui cherche à s imposer par le biais du souvenir un jeu s instaure entre immédiat et médiat et une ambiguïté persiste pour ne pas être mis d emblée en face de quelque chose de complètement autre le personnage involontairement édulcore cette perception dans le sentiment d un « simple » souvenir cette situation est fréquente chez les personnages d hanotte l enfance apparaît alors comme une époque privilégié parce que par sa proximité avec le chaos originaire « nous réunissions encore toutes les possibilités d une vie » tout est réel ici elle brasse les concordan ces que l on ne redécouvre plus tard que par la magie des coïncidences celles-ci induisent dans la structure des textes un jeu entre la répétition à l identique et le décalage les choses les êtres les événements se répètent se redoublent mais opèrent aussi un lent glissement qui décale de nombreux textes reposent sur cette structuration ces doubles mais aussi les situations temporelles perturbées et de façon générale la situation d entre-deux génèrent nombre de situations narratives paradoxales qui apparaissent également comme un des caractères propres du réalisme magique :

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magazine 13 dossier page de d xavier hanotte © ph matsas/opale page s paul emond doc aml © d locus ambiguïté « sommes-nous plongés dans l imaginaire ou dans le passé réel du personnage » lampo et aujourd hui guy vaes continue à publier toujours à l enseigne du basculement dans l irréalité le réalisme magique s enrichit aussi de nouveaux noms on pense en france à éric faye les lumières fossiles sûrement ou à certains textes de philippe claudel en belgique à xavier hanotte et pour une part à paul emond emond ne s est jamais revendiqué du réalisme magique pourtant on peut sûrement y rattacher certains de ses textes la pièce le royal se déroule dans un espace indécis où surgissent des personnages morts d autres étant dans un état d entre-deux c est le cas également de la pièce il y a des anges qui dansent sur le lac où les époques se confondent et où dès lors morts et vivants se côtoient sans oublier l importance extrême du rêve et de l hésitation quant au niveau de réalité qui traverse tout le théâtre d emond l on songe encore au roman la visite du plénipotentiaire culturel à la basilique des collines le personnage est lancé dans une quête esthétique qui prend aussi un aspect moral et même métaphysique et la fin du roman montre le plénipotentiaire dans une ascension vers une surréalité de l ordre de l essence représentant un accomplissement absolu même s il n y a pas de raccourci chez hanotte à propos du temps le paradoxe de la distance qui rapproche ou cette affirmation d un personnage de willems « il faut cultiver les contradictions en soi croire et ne pas croire à la fois Être et ne pas être »3 autre caractéristique encore la plupart des textes réalistes magiques proposent des fins ouvertes la réalité entrevue par le personnage et esquissée par l écrivain n est souvent pas dicible elle n est évocable que de biais et de façon imparfaite il faut donc à la fois l évoquer et laisser la voie ouverte à plus d une interprétation laisser une ou de court-circuit temporels le temps est perturbé comme mis en suspens d autre part le rêve est fondamental pour le personnage il devient progressivement sa manière de vivre son rapport au monde la mort est également très présente le roman joue de la référence à la divine comédie et comporte une traversée des enfers qui se concrétise par la rencontre du père mort il faut cependant éviter le contresens en qualifiant le livre de réaliste magique le roman comporte une dimension parodique et burlesque et donc implique une distanciation ironique le processus et les caractéristiques du réalisme magique sont néanmoins bien présents et toute la démarche d emond consiste à alterner le sérieux et le drôle indissociables certains textes de jean muno ou d adamek ressortissent également du genre en quoi le réalisme magique d aujourd hui se distingue-t-il des expressions antérieures peut-être dans le fait que les écrivains contemporains opèrent un travail sur les genres procèdent par détournement d un genre a priori éloigné pour y insuffler du réalisme magique c est déjà le cas chez guy vaes à propos d octobre long dimanche julio cortázar remarque que « la matière extra-romanesque abolit en quelque sorte le roman en tant que roman »4 chez emond introduire le réalisme magique dans un roman burlesque ­ ou l inverse ­ complexifie le jeu sur les niveaux de réalité À quel niveau se situe-

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14 t-on quel crédit accorder aux propos du personnage à la fois si réels et si irréels ce sont deux autres genres que xavier hanotte investit pour les gauchir en leur insufflant une dimension réaliste magique le roman policier et le roman historique le début de son premier roman voir ci-dessus est un bel exemple de déplacement du code policier par le fait de l inquiétante étrangeté naissant des rapprochements au-delà du temps et de l espace derrière la colline qui s appuie sur l assisse rigoureuse d une documentation historique sans failles introduit pourtant des rapprochements dépassant le réel et des feux fragiles dans la nuit qui vient décrivant un lieu et une époque imaginaires propose une temporalité pouvant être doublement comprise la grande diversité des pratiques décrites ici confirme que le syntagme doit décidément être mis au pluriel et qu il faut donc parler des réalismes magiques parmi lesquels l apport belge est spécialement intéressant 1 le monde de paul willems p 53 2 un arrière-pays p 90 3 tout est réel ici p 46 4 cité dans andré sempoux guy vaes l effroi et l extase 2006 p 19 À lire ­ paul willems 1912-1997 tout est réel ici 1941 la cathédrale de brume 1983 il pleut dans ma maison 1962 un arrière-pays 1989 ­ guy vaes 1927 octobre long dimanche 1956 l envers 1983 l usurpateur 1994 le regard romanesque 1988 ­ paul emond 1944 la visite du plénipotentiaire culturel à la basilique des collines 2005 il y a des anges qui dansent sur le lac 2009 le royal 1998 ­ xavier hanotte 1960 manière noire 1995 de secrètes injustices 1998 derrière la colline 2000 le couteau de jenufa 2008 des feux fragiles dans la nuit qui vient 2010 ­ hubert lampo 1920-2006 la venue de joachim stiller 1960 traduit du néerlandais par xavier hanotte retour en atlantide 1953 traduit du néerlandais par xavier hanotte ­ johan daisne 1912-1978 un soir un train 1950 le train de la lenteur traduit du néerlandais par maddy buysse l homme au crâne rasé 1948 traduit du néerlandais par maddy buysse ­ jean weisgerber dir le réalisme magique l âge d homme 1987 ­ le monde de paul willems labor archives du futur 1992 ­ du fantastique réel au réalisme magique textyles n° 21 le cri 2002 ­ andré sempoux guy vaes l effroi et l extase luce wilquin 2006 ­ joseph duhamel xavier hanotte les doubles luce wilquin 2010

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jacqueline harpman aujourd hui jeannine paque « par où commencer » écrivait en toute simplicité roland barthes au seuil d une critique de texte avec jacqueline harpman figure connue familière tant de fois rencontrée commentée à travers conférences comptes rendus et même une monographie il me fallait éviter les clichés trouver une autre démarche rien de mieux pourtant que l entrevue l échange quand tant de questions se bousculent et qu on brasse une fois encore la matière de ses livres tant d émotions aussi car chacun d eux reprenant un discours connu ne laisse pas d étonner et soulève une interrogation nouvelle n hellyn/aml jacqueline harpman quelle que soit sa modestie est à la tête d une oeuvre majuscule compacte complète peut-être bien qu elle n ait pas dit son dernier mot des livres que se partagent des lecteurs de tout sexe de tous âges et de toutes préoccupations comme en témoignent la fréquentation suivie de ses textes dans les librairies les bibliothèques les écoles et le nombre des études ­ mémoires thèses colloques ­ universitaires qui leur sont consacrées alors qu un colloque international vient de lui être totalement dévolu ­ autour de jacqueline harpman ­ organisé par susan bainbrigge à l université d édimbourg en décembre 2010 il nous a semblé opportun d en parler avec elle a posteriori et de revoir certains aspects de son oeuvre d un oeil rafraîchi vivement intéressée par cette manifestation et par les questions qui ont fait l objet de nouveaux travaux harpman a tenté pour répondre à mes demandes de changer de rôle pour considérer différents points de vue critiques nouvellement énoncés à cette occasion elle ne pouvait manquer d être fort intéressée par les travaux monographiques portant sur l un ou l autre de ses romans et par les études très pointillistes et aussi pointues sur son écriture dont elle n a pu prendre connaissance qu à travers mes évocations1 nul doute que l hypothèse d une l écriture de l écriture qui l envisage ainsi comme une quête de soi et de sens en rapport étroit avec la pratique de la psychanalyse et de la psychothérapie qui s appuie sur le langage dans sa recherche et son exploration de la personne n ait éveillé sa curiosité de même les communications touchant à l identité féminine si présente dans la plupart de ses oeuvres et la recherche de clés psychanalytiques dans les géographies secrètes de plusieurs romans du préoedipien dans le rêve d un amour absolu jusqu à une lecture lacanienne d orlanda et la problématique de la fonction phallique enfin le point de vue de la traductrice des oeuvres de harpman en anglais ros schwartz et ses indications précieuses sur ce travail particulier mais aussi sur la traduction littéraire en général apportent un éclairage différent de celui des critiques francophones tout autre encore le témoignage de stéphane lambert plus intime et émouvant qui revisitait sa relation d éditeur avec jacqueline harpman dont une petite dizaine d ouvrages ont paru ou reparu.

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