CI 170

 

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Le carnet et les instants

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belgique belgie p.p p.b liege x 9/3306 figures de l oralité bruxelles vue par les écrivains guy goffette hubert nyssen ville dossier lettres belges de langue franÇaise bimestriel ne paraît pas en juillet-août n° 170 du 1er février au 31 mars 2012 un gaumais à paris hommage p 302031 bureau de dépôt liège x ed resp laurent moosen 44 bd léopold ii 1080 bruxelles janvier 2012

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sommaire n° 170 en couverture tête d un guerrier 1505 léonard de vinci des raisons d espérer par laurent moosen figures de l oralité bruxelles vue par les écrivains les 20 ans des Éditions luce wilquin il entre dans la pléiade sigismund krzyzanowski léo perutz xavier deutsch guy goffette hubert nyssen fondateur d actes sud tom lanoye la 15e édition du bon usage leïla houari romans de gare bruxelles wallonie Éditorial 01 04 12 18 24 28 33 38 42 44 47 49 51 magazine dossier ville anniversaire cioran petit exercice d admiration mon Éditeur et moi un gaumais À paris hommage Écrivains de flandre ÉvÉnement rencontre nouvelle collection agenda rencontres et spectacles littÉraires expositions thÉÂtre nouveautÉs et rÉÉditions critiques 54 60 63 64 70 94

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des raisons d espérer alors que cet édito est à peine le deuxième que je rédige il semble que je sois déjà abonné aux départs et aux hommages qu ils appellent en effet après le départ de mon prédécesseur jean-luc outers c est au tour de michel lambert de faire aujourd hui valoir ses droits à la retraite jeune rédacteur en chef du carnet et les instants puisqu il n aura finalement occupé ce poste que depuis 2007 ­ un véritable sprint pour cet habitué des courses de fond ­ michel aura néanmoins pu marquer ce court « passage en revue » de son empreinte lecteur aussi méticuleux que passionné il a indéniablement contribué à l ouverture de ce formidable outil et de la littérature francophone belge en général vers de nouveaux horizons les faisant dialoguer avec d autres arts ou traditions et les revisitant selon d inédites approches malgré son départ c est ce sillon que nous tenterons d approfondir en renforçant notamment nos liens avec un monde scolaire où s aguerrissent les lecteurs de demain nous souhaitons à michel lambert que cette nouvelle vie qu il consacrera très certainement en partie à nous ravir de ses propres créations lui soit pleine de joies et de satisfactions lui qui fut à la fois lauréat du prix triennal de la fédération wallonie-bruxelles mais aussi du prix rossel ce dernier prix vient justement d être attribué à si tu passes la rivière un premier roman édité par luce wilquin éditrice qui fête cette année les vingt ans de son enseigne son auteure geneviève damas aura donc réussi à séduire un jury exigeant et cette consécration permet d éclairer également le travail qu elle réalise depuis de nombreuses années au service de nos lettres passeuse infatigable des mots des autres au travers de ses portées-portraits qu elle décline auprès de tous les publics avertis ou non que peut-on souhaiter pour cette année 2012 qui s est achevée par de sombres augures déclinant à l infini les échos d un mot la « crise » dont la familiarité nous incommode chaque jour davantage hölderlin disait dans un poème longuement commenté par le philosophe allemand martin heidegger que « là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » À l instar d autres secteurs frappés de plein fouet par la morosité économique et financière celui du livre devra sans aucun doute miser sur ses propres forces pour franchir les obstacles quelles sont-elles d abord et avant tout sans doute la créativité de ceux et celles qui lui donnent son âme les écrivains rien n est pire que l hébétude face au malheur et l art peut par la forme qu il parvient à donner aux sentiments parfois diffus et contradictoires nous permettre de dépasser nos écueils fussentils collectifs ou intimes la récente parution du roman claustria par le français régis jauffret fiction inspirée par l impensable claustration pendant vingt-quatre ans d une fille par son père abuseur en autriche en témoigne avec force cet impensable peut donc être nommé les fractures du réel révélées comment ne pas être également frappé par cette enluminure de tomas tranströmer récent prix nobel de littérature qui en un bref poème circonscrit une angoisse universellement partagée « il arrive au milieu de la vie que la mort vienne prendre nos mesures cette visite s oublie et la vie continue mais le costume se coud à notre insu » isolée cette foisonnante création serait réduite à un cercle d intimes peut-être passionnés mais rapidement disparus c est bien là un des nombreux paradoxes de la littérature d être à la fois la plus solitaire des occupations et de ne devoir son existence publique et sa survie qu à une chaîne infinie d êtres qui de l éditeur au lecteur font de cet assemblage toujours singulier de mots la parure de nos consolations permettezmoi donc en guise de conclusion de vous souhaiter en cette année nouvelle de participer à cet élan qui nous portera je l espère vers ces lignes qui nous apaisent et nous font croire que les lendemains ne doivent pas toujours chanter mais peuvent aussi silencieusement au détour d un livre déposer en nous des raisons d espérer laurent moosen éditorial

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figures de l oralité bruxelles vue par les écrivains les 20 ans des Éditions luce wilquin il entre dans la pléiade sigismund krzyzanowski léo perutz xavier deutsch guy goffette hubert nyssen fondateur d actes sud tom lanoye la 15e édition du bon usage leïla houari romans de gare dossier ville anniversaire cioran petit exercice d admiration mon Éditeur et moi un gaumais À paris hommage Écrivains de flandre ÉvÉnement rencontre nouvelle collection

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maga zine magazine gargantua par gustave doré

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figures de l oralité daniel laroche la pulsion orale paradoxalement il ne sera guère question dans cet article de littérature orale ni même de pratiques déclamatoires telles que la lecture publique de textes poétiques ou théâtraux l oralité en effet ne se réduit nullement au parler comme en témoignent des activités telles que la respiration le cri le suçotement l ingurgitation la morsure le sourire le baiser l oralité est une dimension physiologique et psychologique fondamentale du sujet humain et la littérature qui est la science et le laboratoire de l humain ne pouvait que donner à cette dimension une place éminente la reconnaissance précise de cette place néanmoins reste plus malaisée qu on ne pourrait le croire dans un article intitulé « la sexualité infantile » repris dans trois essais sur la théorie de la sexualité 1905-1924 freud montre l importance du suçotement chez le jeune enfant et le caractère auto-érotique de cette activité « si cette sensibilité persiste l enfant sera plus tard un amateur de baisers recherchera les baisers pervers et devenu homme il sera prédisposé à être buveur et fumeur mais s il y a refoulement il éprouvera le dégoût des aliments et sera sujet à des vomissements hystériques » gallimard 1962 p 75 sont ainsi posés les fondements d un concept psychanalytique important celui de « pulsion orale » dans un autre article « pulsions et destins des pulsions » dans métapsychologie 1915 freud explique que les pulsions peuvent connaître quatre types d évolution dont le refoulement et la sublimation c est dire que à partir d une source corporelle apparemment simple la pulsion orale se diversifie rapidement en de multiples variantes en 1964 jacques lacan revient à cette question dans les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse le séminaire livre xi seuil 1973 où il montre que la bouche se satisfait non de la nourriture mais du plaisir de la bouche et que l objet de la pulsion étant interchangeable n a donc aucune importance p 153 après avoir précisé que les zones érogènes se caractérisent par leur structure de bord bouche lèvres dents etc il introduit une notion qui n existe pas chez freud celle

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magazine 07 dossier page de d till eulenspiegel gravures sur bois 1515 de la « pulsion invocante » p 164 ce dont il est ici question est l activité des cordes vocales et des autres organes phonatoires voûte palatale glotte langue lèvres où prennent naissance le gazouillis la lallation le cri le sanglot plus tard la parole en somme lacan divise en deux la freudienne « pulsion orale » séparant la « pulsion buccale » de la « pulsion invocante » de son côté françoise dolto redéfinit le « stade oral » comme « la phase d organisation libidinale qui s étend de la naissance au sevrage » psychanalyse et pédiatrie seuil 1971 p 31 ajoutant dans une note éclairante « on pourrait dire aussi stade buccal à condition de retenir qu il s agit de tout le carrefour aéro-digestif préhension labiale dentaire gustation déglutition émission de sons aspiration et expiration de l air » et elle poursuit « absorber l objet participer de lui entraîne le plaisir d avoir qui se confond pour le nourrisson avec le plaisir d être c est le stade oral dans sa première forme passive les premiers mots sont déjà une conquête qui demande un effort mais parallèlement à ce progrès la dentition est apparue avec sa souffrance qui demande à être soulagée par des mordillements c est alors que l enfant entre plus avant dans une période orale active » p 32 un tableau complet du champ pulsionnel oral demanderait à lui seul un livre entier les quelques éléments qui précèdent toutefois sont assez éclairants pour nous permettre d entamer l exploration comment la littéra ture s y prend-elle pour intégrer les pulsions orales pour les représenter pour les sublimer ou pour les masquer quelles sont les variantes pulsionnelles les plus exploitées par les différents genres littéraires voici quelques-unes des questions qui soutiendront et guideront nos coups de sonde successifs mais au préalable signalons l excellent n° 23 de la revue textyles intitulé les mots de la faim les écrivains et la nourriture nous nous y référerons à plusieurs reprises polysÉmie de la nourriture penchons-nous pour commencer sur l ulenspiegel 1867 de charles de coster qui n a pas été sans raison qualifié d « oeuvre inaugurale » de la littérature française de belgique le repas et la gourmandise y tiennent en effet une place insistante sinon obsédante en leurs continuelles pérégrinations et malgré le danger résultant de la duplicité de certains aubergistes thyl et lamme se préoccupent constamment du boire et du manger « la table fut bientôt garnie et ulenspiegel prit son plaisir à voir le pauvre lamme qui plus affamé que jamais se ruait sur l omelette les choesels le chapon le jambon les carbonades et versait par litres en son gosier la dobbel-knol la dobbel-kuyt et le vin de louvain apprêté à la façon de bourgogne quand il ne sut plus manger il souffla d aise comme une baleine et regarda autour de lui sur la table pour voir s il n y avait plus rien à se mettre sous la dent » livre troisième 40 espace nord p 235

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la boulimie de lamme n est pas vice elle joue si du moins l on en croit l intéressé un rôle compensatoire par rapport à une frustration précise la disparition de sa chère épouse calleken on retrouve ici un scénario psychologique bien connu celui de la nourritureconsolation en contraste la gloutonnerie du prévôt d ypres livre troisième 6 p 92-93 apparaît clairement comme une jouissance égoïste et hypocrite car il mange en solitaire vole les pauvres et fait profession de grande piété plus insolite est le motif de la nourriture-châtiment À la fin de la légende lamme retrouve enfin le moine qui avait détourné sa tendre calleken de la voie conjugale pour se venger il le fait encager et gaver jusqu à ce que l apoplexie s ensuive cinquième livre 7 p 388 ordinairement du côté du désirable le repas se trouve ici inversé en contrainte mortifère une dualité récurrente traverse la légende l opposition maigres-obèses le couple thyllamme en est une bonne illustration sous le signe de la complémentarité et de la complicité déjà présentes chez don quichotte et sancho pança mais ce n est pas toujours le cas dans la maison des prostituées les filles « rondes brunes grasses éhontées » décrètent que c est jour d amour et de gratuité tandis que les autres « au visage étroit aux épaules décharnées » chicanent « le prix de leur viande maigre » livre troisième 28 p 168-169 conformément à un stéréotype répandu sur les images corporelles se greffent des valeurs morales opposées la générosité pour les 08 rondelettes l avarice pour les maigrichonnes un épisode ultérieur cependant offre une nouvelle variante la rencontre avec l ascétique forgeron wasteele animé par le sens du devoir celui-ci reproche à lamme son hédonisme irresponsable le laissant sans voix id 29 p 181-182 aucun manichéisme donc dans cette légende décidément plurielle les romans un mâle l hallali etc regorgent d évocations de la nourriture étudiées par philippe roy dans son article « l alimentation chez camille lemonnier » textyles n° 23 il en ressort que de ce point de vue l imaginaire chez lemonnier est bien moins polyvalent que celui mis en oeuvre par de coster d autre part à la fin de son article « une petite histoire du motif du repas au xixe siècle » id geneviève sicotte évoque le mépris de la nourriture chez les grands personnages de rodenbach la tendance à la désincarnation valorisée par maeterlinck « jusqu à l anorexie et à l effacement du corps » tandis qu arnaud huftier aborde les motifs du repas et de l auberge dans les livres de jean ray nous ne reviendrons pas ici à ces auteurs pas davantage qu à norge dans la poésie duquel le thème de la dévoration universelle occupe pourtant une place prépondérante comme on le constate dans les râpes 1949 famines 1950 ou le gros gibier 1953 le souffle et la voix en son incessant aller-retour la respiration est l une des fonctions orales essentielles unani mement qualifiée de « vitale » généralement discrète elle peut s accélérer se faire irrégulière rauque bruyante prendre la forme inquiétante du râle qui signale la maladie ou l agonie dominique rolin exploite cette potentialité à plusieurs reprises en commençant par le titre qu elle donne à un roman de 1952 le souffle le vieillissement d auguste y est scandé par une succession de dyspnées d origine cardiaque essoufflement suffocation respiration saccadée sifflante « du temps où auguste yquelon était plein de santé c était le père qui portait le souffle et les enfants n avaient qu à se laisser vivre enveloppés dans son haleine puissante » seuil 1952 p 85 ainsi mourir n est rien d autre que « perdre le souffle » id p 161 on retrouve une donnée comparable dans le lit 1960 où eva accompagne jour après jour l agonie de son mari atteint d une maladie incurable le déclin se manifeste sur un mode majoritairement oral par des vomissements denoël 1969 p 122 et surtout par des ronflements lancinants motif qui dans le récit tient à la fois du rythme de la menace et du suspens « le ronflement est devenu espace aube jour et nuit travail et repos » p 151 « le souffle est faible hors de la bouche entrouverte entre chaque aspiration l écart se fait plus grand » p 161 la dernière étape de l agonie de martin est constituée par une ultime figure orale l alternance sanglots-silences progressivement espacée jusqu à prendre fin rolin revient une fois encore à cette thématique dans l enragé 1978 pieter brueghel

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magazine 09 dossier page de d affiche de real reel au théâtre laboratoire vicinal mise en scène jean-pol ferbus et frédéric flamand moribond la voix faiblissante perçoit sur ses paupières et ses joues le souffle rafraîchissant de sa jeune femme avant que lui échappent des cris « bestiaux » puis un rire qui sera sa dernière manifestation vitale « pieter pieter pieter fait une voix qui recule à mesure s éloigne s amincit ne formant plus au seuil de la mort qu un très fin sentier » espace nord p 207 alors que toute la vie du peintre s est déroulée sous la prééminence de l oeil et de la « pulsion scopique » jacques lacan c est sous le signe de l oralité qu elle se clôt faisant retour à l une des strates les plus anciennes de son histoire du souffle à l enragé en passant par le lit rolin symbolise dans le flux respiratoire et ses accidents le flux de la vie elle-même non seulement au sens individuel mais comme l énergie que chaque individu reçoit de ses géniteurs pour la transmettre à ceux qui l environnent autant qu à ceux qui lui succèdent l émission vocale est inséparable de la respiration puisqu elle exige le passage du flux d air dans les organes phonatoires or dès ses origines antiques la littérature a donné à la « pulsion invocante » une place immense rien moins qu un genre tout entier à savoir le théâtre il ne saurait être question d aborder dans le cadre de cet article le rôle de la voix dans l écriture et la représentation dramaturgiques il faudrait pour cela prendre en compte des éléments aussi complexes que l habileté du dialoguiste la direction d acteurs par le metteur en scène l art et le talent des comédiens c est dire en tout cas que l exercice de la voix sur la scène est soumis à un entrelacs de contraintes serrées conçu pour subjuguer le spectateur toute spontanéité en est exclue d office ­ si ce n est dans ces joutes d improvisation qui se sont répandues ces dernières années avec le succès qu on sait rappelons seulement cette opposition qui a connu son heure de gloire entre « théâtre du texte » et « théâtre du corps » le second donnant à la voix une liberté dont le premier est exempt un exemple la démarche du théâtre laboratoire vicinal fondé en 1969 par frédéric baal lequel sous l influence de grotowski intègre dans son travail différentes techniques de respiration et d improvisation « l anecdote et les personnages sont bannis au profit d une vision organique m quaghebeur où l élan vocal du cri au bredouillement jette au milieu du public un acteur armé de son seul instinct celui qui s ouvre avec ses émotions à ce registre de communication doit y percevoir une protestation directe et immédiate contre un mode de vie niant le pulsionnel » paul aron la mémoire en jeu 1995 p 252 autrement dit la voix du comédien cesse d être chez baal la servante docile d un texte préexistant à la représentation pour affirmer son autonomie son actualité et exhiber sa nature foncièrement corporelle jeûne et anorexie délibéré ou non le refus de s alimenter doit être compris non comme la négation de la pulsion orale mais comme l une de ses varian tes ou comme dit freud l un de ses « destins » ce destin toutefois connaît lui-même au moins deux directions d une part la perte pathologique de l appétit anorexie mentale d autre part la privation sciemment suicidaire le héros d un homme si simple andré baillon 1925 relève manifestement de la première catégorie refusant les mets appétissants que lui propose en vain son épouse il réfléchit sur les causes de son état « ne pas manger c est un symptôme le malade ignore pourquoi il jeûne les explications qu il donne il les invente après coup euh les miennes existaient d avance » passé présent p 172 il énumère alors diverses raisons certaines futiles d autres plus convaincantes « ne mangeant

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10 pas on m y forçait claire michette s occupaient de moi j avais besoin d être aimé on m aimait davantage » p 173 on se souvient que la jeune héroïne de marthe et l enragé jean de boschère 1927 est défigurée par un bec-de-lièvre et que cette disgrâce incurable la condamne à la solitude ce qui plonge son frère pierre dans une souffrance rageuse il en acquiert la certitude « marthe une âme fière et adorable devait être aimée sans amour elle mourrait » Éd granit 1977 p 137 désespérée la jeune femme va choisir en effet de se laisser mourir et son procédé secret n est autre que le jeûne assise dans son fauteuil près de la fenêtre elle émiette les aliments qu on lui a apportés sur un plateau et les jette au-dehors où ils disparaissent dans le poulailler parents et médecins impuissants ne comprennent pas la cause de cette inanition qui s aggrave de jour en jour jusqu à l issue finale macaire le copte françois weyergans 1981 évoque une autre variante de la privation apparemment sous la maîtrise de la volonté individuelle le jeûne monacal dans l esprit de l ascétisme érémitique il s agit de réduire à sa plus simple expression tout ce qui relève du corps et des biens matériels en vue de faciliter l élévation spirituelle telle est l obstination de macaire amaigri et desséché comme une momie « non seulement mourir au monde mais que le monde soit mort pour lui » p 169 or malgré la solitude physique un tel projet relève bien d une règle collective dont les origines remontent aux pères de l Église le but en somme est de louvoyer sur la fine crête entre la faim et la satiété de manière que la seconde ne soit jamais acquise et que la première reste dominante mais de peu sans que les jours de l anachorète soient mis en danger bien d autres oeuvres mettent en scène un personnage d anorexique c est le cas de feu un remarquable roman de régine vandamme paru en 2010 signalons que dans son article « de la maigritude et autres histoires sans faim » textyles n° 23 isabelle meuret avance le concept audacieux d « écriture anorexique » chez dominique rolin claire lejeune et jacqueline harpman « réduction absurde vers une taille zéro de l écriture qui se voudrait transparente fine membrane papier vélin où graver le désir » p 79 elle présente ensuite trois auteurs qui ont « écrit l anorexie avec l extrême justesse et la délicate précision d une expérience vécue de près voire intérieure » françois emmanuel la leçon de chant 1996 amélie nothomb robert des noms propres 2002 marc quaghebeur À la morte 1990 la fille de la famille tournons-nous maintenant vers trois récits dont les données de base sont semblables ou du moins d une grande proximité la relation d une fille à sa mère et/ou à son père relation fortement marquée par le complexe pulsionnel oral de régine vandamme le roman ma mère à boire 2001 met en scène une jeune femme qui veille ­ avec quelque exaspération ­ au bien-être de sa mère devenue incapable de se comporter de manière raisonnable une mère jadis bonne cuisinière mais qui dérive dans la tabagie l alcoolisme un cancer du poumon l ablation partielle de celui-ci l essoufflement la rechute dans la tabagie la bouche maternelle devient ainsi dans l imaginaire du récit un point de référence permanent qu il s agisse de logorrhée de mal aux dents de gourmandise de respiration bruyante d intubation au service des soins intensifs de dyslexie de voix muée d appétit faible une chaîne d incidents qui contraint la fille à devenir pour un temps « mère de sa mère » le deuxième récit est celui de corinne hoex le grand menu olivier/seuil 2001 histoire d une gamine efflanquée qui suce trop son pouce que l on doit encourager à manger chaque jour selon le régime sourcilleux fixé

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magazine 11 dossier pages de g françois weyergans à taipei dr page de d corinne hoex © georges seguin par la mère les scènes de cuisine et de repas se répètent avec « le problème des paroles » p 39 qui hante la fillette car manger empêche de parler les deux parents quant à eux sont doués d un bel appétit au restaurant ils choisissent le « grand menu » ils stockent des provisions en cas de guerre le père amoureux de sa femme est comparé à « un petit garçon gourmand » p 94 il ne cesse de chercher la fillette de l espionner de la filmer nue comme pour ingurgiter son image on n en finirait pas de recenser les motifs buccaux disséminés dans le récit de la voix féminine du père au rouge à lèvres de la mère en passant par l enfant qui s efforce de « ne respirer qu à petites lampées » p 121 avale un verre d eau pour oublier le cri né d un mauvais rêve tout en gardant un ton mesuré hoex dépeint de façon saisissante la voracité parentale tant alimentaire qu érotique dont la fillette est à la fois le témoin et l objet impuissant ­ et même la victime potentielle comme l indique l apostrophe « pauvre oiseau pour le chat » p 95 mais l histoire la plus inquiétante et la plus dramatique est sans conteste l enfant entre deux murs de franz hellens in contes et nouvelles rééd 1977 coll « passé présent » il relate la brève existence d une fillette obèse et taciturne enfant unique coincée entre deux parents eux-mêmes énormes lesquels se réjouissent bruyamment de ce rejeton si bien à leur image la nature totalement désespérante de sa destinée tient au fait qu ils se comportent de manière identique jusqu à la caricature aucune issue aucune autonomie ne sont possibles à l héroïne sinon le refuge sporadique dans la lecture ou la musique quand le médecin diagnostique chez elle une maladie cardiaque et préconise un régime père et mère refoulent aveuglément cet avis et s appliquent à la gaver de plus belle de sorte que à la fois chérie et étouffée à l excès elle meurt à l âge de douze ans la nourriture dans cette nouvelle est le moyen par lequel des parents abusifs et inconscients forcent leur enfant à leur ressembler ­ au moins physiquement ­ et ce faisant la mènent involontairement à la mort un jeune homme trop gros pour notre propos un jeune homme trop gros eugène savitzkaya 1978 est assurément l oeuvre la plus riche et la plus diversifiée qu on puisse imaginer ce qui en fait une quasi-encyclopédie de la pulsion orale au fil d un album de photos commentées par le narrateur se dessine la biographie imaginaire du chanteur américain elvis presley mort à 42 ans après avoir sombré dans la boulimie et l abus de médicaments l insistance sur les différentes vicissitudes de l oralité s y fait quasiment obsédante que ce soit au point de vue corporel comportemental ou relationnel offrant un tableau qui confine à l écoeurement d emblée le texte indique un trait physique insolite « sa lèvre légèrement tordue tremble un peu » p 10 ceci revient à plusieurs reprises « une moue légère déforme ses lèvres mais sa lèvre reste tordue déformant la bouche » p 16 « sa bouche se tordant s ouvrant et se fermant avec les spasmes d un coeur » p 43 « tout sortira de cette bouche entrouverte et tordue ce sera le plus bel orifice à l origine des pires violences personne

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12 ne possédera une bouche aussi belle » p 46 le modelé labial inhabituel semble donné comme le signe visible d une vocation entièrement ­ excessivement ­ tournée vers l oralité À la fois belle et tordue esthétiquement imparfaite mais d un fort pouvoir séducteur la bouche du chanteur fait l objet d une focalisation quasi fétichiste quoique marquée d une grande ambivalence car en elle se mêlent étroitement attirance et répulsion l évocation des récitals publics exploite abondamment le même motif mais en le reliant aux thèmes de la voix et de la respiration « on ne verra de lui que sa bouche s ouvrir et se fermer » p 45 il chante « la bouche entrouverte comme une fleur happant l air et le rejetant comme un animal aquatique » p 48 « il ne sera présent que par sa bouche » p 47 etc sa voix passe du murmure au hurlement du gémissement au cri tantôt rauque et tantôt rugissante quelquefois elle laisse place au crachat elle agit sur le public comme une houle incoercible le poussant à toutes sortes d excès « chaque fois une immense tempête se déchaînera » p 58 « le théâtre tremblera et sera incendié le jour même » p 59 le pouvoir de cette voix est sans conteste de nature magique comme dans les contes de fées elle est capable de subjuguer une foule immense et de déclencher des évènements extraordinaires parallèlement le héros se laisse aller à une gourmandise de caractère enfantin il est attiré par les friandises sucrées particulièrement la guimauve les boissons lactées et fruitées « il

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magazine 13 dossier page de g elvis presley © ollie atkins possédera une petite fabrique qui produira juste ce qu il faut de guimauves nougats chocolats et pralines » p 98 « il fabriquera lui-même certaines friandises » p 130 comme l a noté laurent demoulin textyles n° 23 il s agit d un comportement régressif où l alimentaire se substitue au sexuel de plus cette gourmandise dérive progressivement vers la boulimie « il engloutira des quantités énormes de nourritures diverses lorsqu il rentrera à la maison au soir il dévorera encore bananes et sucreries » p 118 de ce régime excessif et monomaniaque l obésité est la conséquence inéluctable que le roman ressasse à l envi précisant que la mère du chanteur elle-même n avait pas cessé « de grossir au fil des années » p 17 l oralité est bien représentée par l image récurrente et dévorante du requin dont le héros utilise les ailerons et la peau blanche pour se costumer « pur et sensuel » p 68 l appétit alimentaire d autre part est métaphoriquement relayé par une nouvelle figure orale celle de l avidité à l égard des objets limousines panoplies vestimentaires poupées ours en peluche voitures miniatures figurines de plomb etc beaucoup de ces pièces sont des jouets d enfant mais surtout le chanteur est pris d une collectionnite croissante qui s empare des choses et des animaux les plus imprévisibles pierres bijoux perles fourrures lapins poissons souris cactus coffrets de crayons aquarelles dominos insectes bicyclettes ce désir de posséder paraît insatiable et pourtant la thésaurisation ne lui apporte pas la satisfaction escomptée montrant que l inflation de l avoir ne saurait compenser le manque-à-être conclusion respiration cri succion et suçotement léchage déglutition et ingestion régurgitation gustation et olfaction toux morsure sourire crachat parole baiser fellation rire chant l activité orale est l une des plus primitives ­ elle commence dès la naissance ­ et des plus diversifiées du champ physiologique pulsionnel et relationnel de l être humain sa prédominance est perceptible dans de nombreux métiers où elle est socialement sublimée cuisinier restaurateur oenologue bonimenteur prédicateur avocat journaliste radio ou télé professeur conférencier chanteur comédien cracheur de feu omniprésente elle peut donner lieu à toutes sortes d excès de déviances ou de régressions infantiles Étroitement liée au fonctionnement physiologique et aux sensations endogènes perçues par le sujet elle joue un rôle essentiel dans l élaboration de l image inconsciente du corps comme l a bien montré françoise dolto l activité orale ne pouvait donc que constituer pour la littérature ou du moins pour certains écrivains un terrain d investigation et de questionnement privilégié deux grandes voies à cet égard ont été empruntées dans le spectacle théâtral et la déclamation publique l oralité est physiquement mise en oeuvre sous la forme de l activité phonatoire dans le roman et la poésie elle fait l objet de diverses représentations relatives à l un ou l autre de ses aspects non sans engendrer de multiples développements métaphoriques tels que le thème de l avidité non alimentaire ou celui du sadisme primitivement lié à la poussée de la dentition ­ et non au stade anal comme on l a beaucoup répété plus fondamentalement il faut rappeler que selon plusieurs spécialistes la transmission orale de récits de proverbes et d autres contenus est à l origine même de la littérature écrite comme en témoigneraient l iliade et l odyssée les chansons de geste les romans arthuriens et plus encore les traditions africaines récitations des griots légendes devinettes etc dans cette perspective l oralité n est nullement un mode ou un thème littéraire parmi d autres elle est à la fois la préhistoire de la littérature et le fond permanent sur lequel l écriture à chaque fois doit se détacher et retracer sa propre voie.

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voyage au centre desacrément mystérieux bruxelles cet îlot yvan dusausoit depuis l indépendance de la belgique sa capitale surprend les écrivains chef-lieu de province pour certains ville refuge pour d autres terre d asile asile d aliénés préface aux charmes du pays cité fantôme mosaïque de quartiers cocktail d idiomes et d accents bruxelles suscite les réactions les plus diverses auprès des auteurs qui la narrent la perplexité le dispute au dégoût au saisissement au respect à l ironie ou à l émerveillement tout y passe le lieu semble insaisissable aussi difficile à portraiturer qu un modèle remuant et entraperçu À lire le foisonnement de textes qu elle a inspirés on se sent en présence d une ville véritablement étrange un choix s imposait parlons d abord des premiers à prendre la plume pour tenter la gageure ce furent les visiteurs étrangers et pour cause quand le coup d État de napoléon iii survint en 1851 près de huit cents intellectuels et écrivains français victor hugo en tête trouvèrent refuge en belgique et principalement à bruxelles le pays avait vingt ans et ne possédait pas encore sa propre littérature c était sans doute l âge requis pour profiter de ces répétiteurs inattendus et entamer une formation sous leur férule longtemps les anthologies littéraires portèrent d ailleurs le titre de modèles français camille lemonnier qui avant de devenir le « maréchal des lettres belges » connut cette période l évoquera d une mémoire fidèle dans la vie belge « ce fut en belgique comme une petite france qui se mit à remuer les esprits les proscrits furent des éveilleurs À pleines mains ils semèrent l âme de chez eux1 » et de citer en particulier l orateur bancel qu il allait écouter à l université libre de bruxelles pour forger son propre style quant à l écriture celles des oeuvres des grands auteurs français il se souviendra avec délice d avoir pu les découvrir en édition pirate ­ déjà ­ dans sa ville où la contrefaçon employa un temps près de trois mille typographes si cela permit aux étudiants belges impécunieux de connaître la littérature c était moins du goût des auteurs balzac pour ne citer que lui appréciait modérément que ses livres vendus 7,5 francs à paris fussent disponibles ici pour 75 centimes copie conforme cette pratique de notoriété publique inspira d ailleurs à victor hugo un petit portrait en miroir de la ville « au demeurant bruxelles est bien la ville de la contrefaçon il y a des gamins comme à paris le fronton grec de sa chambre des États ressemble au fronton grec de notre chambre des députés le ruban amarante de léopold est une contrefaçon de la légion d honneur les deux tours carrées de sainte-gudule belles par ailleurs ont un faux air de notre-dame enfin par un curieux hasard la petite rivière qui passe à bruxelles ne s appelle pas tout à fait la seine mais la senne2 » parti de paris précipitamment où il craignait le pire après le coup d État il débarque à bruxelles avec presque pour seul bagage son passeport au nom de lanvin imprimeur.

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magazine 15 ville page de g maison de victor hugo grand-place de bruxelles © emdee page de d victor hugo par son fils charles vers 1850 charles baudelaire vers1855 par nadar eugène fromentin dr un ami bienveillant lui avait prêté le sien si les autorités belges tentent de canaliser un tant soit peu ce débarquement soudain et compromettant elles font bon accueil aux réfugiés et spécialement à l écrivain célèbre qui logera bientôt à la grand-place il fait à ce point l objet de soins jaloux et de protection au cas où le nouveau régime attenterait à sa liberté que le bourgmestre se sent tenu de le rassurer en ces termes « au moindre péril criez nous sommes en face à l hôtel de ville » s il peut écrire à sa guise son pamphlet napoléon-le-petit il lui est cependant glissé qu il serait préférable si possible de le publier ailleurs ne souhaitant pas embarrasser son juvénile pays d accueil ni placer les autres proscrits en danger il acquiescera l endroit lui convient d ailleurs pour écrire et très vite la ville le séduit il s attendrit comme rarement « je me sens ici aimé de tout le monde le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins je crois que je gouverne un peu la ville vrai tous ces belges sont charmants ils disent qu ils détestent les français au fond ils les vénèrent moi je les aime fort ces bons belges3 » dès lors précédant beaucoup d autres de ses compatriotes pour se situer il ira chercher des références dans la peinture flamande comme si les rues recelaient des tableaux vivants issus de cette école « le mardi gras est ici très folâtre et assez farce de ma fenêtre sur la grande place je voyais le centre des mascarades ma vitre était une stalle les flamands ont l air endormi toute l année le mardi gras la gaîté les prend et les rend fous ils sont alors très drôles ils se mettent à cinq dans la même blouse avec des chapeaux énormes et dansent comme cela ils se barbouillent ils s enfarinent ils se noir cissent ils se rougissent ils se jaunissent ils sont à crever de rire j avais hier ma grande place remplie de téniers et de callots et puis des trompes assourdissantes toute la nuit de ma croisée je lisais cette affiche société des crocodiles dernier grand bal 4 » au pays du rêve une quinzaine d années plus tôt gérard de nerval avait déjà été mandaté par le ministère de l intérieur français afin d enquêter sur la pratique de la contrefaçon on ignore à quel point le poète prit cette tâche à coeur ni où aboutirent pareilles recherches mais il s avère que son séjour lui aura procuré le motif de splendides envolées lyriques « imaginez au centre du pays le plus plat de la terre une ville qui n est que montagnes montagne de la cour montagne du parc montagne

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