éMOTions, par le Collectif Des Encres d'Elles

 

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Description

Le Collectif Des Encres d'Elles est basé dans la commune bruxelloise de Schaerbeek, et a son pied-à-terre à la Maison des Femmes. Il a été créé à l'initiative de l'asbl Entr'âges. Cette première compilation s'attache au thème des émotions.

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Droits d’utilisation: éMOTions du Collectif d’écrits Des Encres d’Elles est réalisé par l’asbl Entr’âges et est produit par ScriptaLinea aisbl. Les textes et illustrations sont mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons 2.0 Attribution – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification [ texte complet sur: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ ] ScriptaLinea, 2018. www.scriptalinea.org N° d'entreprise BE 0503.900.845 RPM Bruxelles Édit. resp.: Isabelle De Vriendt Siège social: Avenue de Monte-Carlo 56 - B- 1190 Bruxelles (Belgique) Si vous voulez rejoindre un Collectif d'écrits, contactez-nous via www.collectifsdecrits.org - page 2 - Entr’âges et ScriptaLinea Quelques mots sur Entr’âges et sur ScriptaLinea La compilation de textes éMOTions a été réalisée par le Collectif Des Encres d’Elles, à l’initiative de l’asbl Entr’âges et en partenariat avec la Maison des Femmes (Schaerbeek, Région de Bruxelles-Capitale) et l’aisbl ScriptaLinea. Entr’âges a pour mission de favoriser les liens entre les personnes de générations différentes dans une dynamique de solidarité et de réciprocité. L’association s’adresse à toute personne, avec une attention particulière aux personnes fragilisées socialement et aux porteurs de projets et ce, en vue de soutenir leur pouvoir d’agir.   À travers sa mission, l’association répond à plusieurs enjeux tels que l’égalité et la justice sociale, la mobilisation et la participation citoyenne, l’inclusion sociale, le décloisonnement des générations, la destigmatisation et la non-discrimination fondée sur l’âge.   En vue de réaliser sa mission, l’association informe, forme et sensibilise aux questions autour de l’âge afin de changer les perceptions que nous en avons. Elle anime des projets de terrain et organise des rencontres et des échanges avec des publics de première ligne afin de promouvoir le lien entre des personnes d’âges différents. Elle offre un accompagnement et un soutien méthodologiques aux professionnel·le·s et porteurs de projets.    L’association organise également des campagnes et des événements de promotion d’activités intergénérationnelles et est engagée dans un travail de représentation et de plaidoyer auprès des institutions et des instances politiques.   - page 3 -

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Enfin, elle développe la production de publications et d’outils et gère un centre de documentation en gérolontologie sociale et en intergénération, unique en Belgique francophone. ScriptaLinea se veut un réseau, un soutien et un porte-voix pour toutes les initiatives collectives d’écriture à but socio-artistique, en Belgique et dans le monde. Ces initiatives peuvent se décliner dans différentes expressions linguistiques: français (Collectifs d’écrits), portugais (Coletivos de escrita), espagnol (Colectivos de escritos), néerlandais (Schrijverscollectieven), anglais (Writing Collectives)... Chaque Collectif d’écrits rassemble un groupe d’écrivant·e·s (reconnu·e·s ou non) désireux·ses de réfléchir ensemble sur le monde qui les entoure. Ce groupe choisit un thème de société que chacun·e éclaire d’un texte littéraire, pour aboutir à une publication collective, outil de sensibilisation et d’interpellation citoyenne et même politique (au sens large du terme) sur la question traitée par le Collectif d’écrits. Une fois l’objectif atteint, le Collectif d’écrits peut accueillir de nouveaux et nouvelles participant·e·s et démarrer un nouveau projet d’écriture. Les Collectifs d’écrits sont nomades et se réunissent dans des espaces (semi-)publics: centre culturel, association, bibliothèque... Il s’agit en effet, pour le Collectif d’écrits et ses lecteurs·trices, d’élargir les horizons et, globalement, de renforcer le tissu socioculturel d’une région, d’une commune ou d’un quartier, dans une logique non marchande. Les Collectifs d’écrits se veulent accessibles à ceux et à celles qui souhaitent stimuler et développer leur plume au travers d’un projet collectif et citoyen, dans un esprit de volontariat et d’entraide. Chaque écrivant·e y est reconnu·e comme expert·e, à partir de son - page 4 - écriture et de sa lecture, et s’inscrit dans une relation d’égal·e à égal·e avec les autres membres du Collectif d’écrits, ouvert·e aux expertises multiples et diverses. Chaque année, les Collectifs d’écrits d’une même région ou d’un pays se rencontrent pour découvrir leurs spécificités et reconnaître dans les autres parcours d’écriture une approche similaire. Cette démarche, développée au niveau local, vise donc à renforcer les liens entre individus, associations à but social et organismes culturels et artistiques, dans une perspective citoyenne qui favorise le vivreensemble et la création littéraire. Cayetana Carrión Chargée de projet à Entr’âges asbl Isabelle De Vriendt Coordinatrice de ScriptaLinea aisbl - page 5 -

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Présentation de notre collectif La mémoire la plus forte est plus faible que l’encre la plus pâle. Proverbe chinois Il était une fois une forêt d’amour, de rires, de pleurs, d’émerveillements, de force, de colère et de peurs. Dans la forêt coulaient neuf ruisseaux : les Encres d’Elles. Les neuf sources étaient des cœurs de femmes. Des cœurs de femmes aussi différentes en âges, vies, univers que les arbres de la forêt. Ces neuf femmes se sont trouvées unies dans l’écriture avec des encres puisées à la source de leurs cœurs. Elles sont venues habiter un espace qu’elles ont brodé de sagesse, arrangé d’une pointe de sérieux, teinté de rires et de rêveries...parfois de mélancolie aussi. Brindille par brindille, elles l’ont tissé, au fil de leurs échanges, des couleurs de l’attendu et de l’imprévu, de mots, de chants, de soupirs ou de simples onomatopées. Et entre les lignes, dans la fraîcheur de l’étonnement et la découverte de l’autre... ...un lien s’est créé. La puissance et la douceur du féminin se sont révélées. Nous sommes neuf femmes qui avons voulu faire plumes neuves, puisant aux sources plurielles de l’inspiration et dans les méandres du questionnement, immortalisant chacune un moment à travers une histoire, un poème, un hommage, une réflexion. Avec patience, respect et bienveillance, nous avons construit ensemble les fondements de notre collectif, dans l’écoute et la solidarité, avec pour seule limite le ciel infini. - page 6 - Neuf grandes dames Des plumes différentes Des encres de toutes les couleurs Chacune d’entre elles Ancre en elle un trésor Des ancres d’or Qui nous transportent Pour voguer en pleine mer Cayetana Carrión, Anne-Marie Dufrasne, Kadija El yahiaoui, Chadia Faiz, Marie-Neige Glanard, Fatiha Idrissi, Philomène Mouchart, Dominique Rothschild-Lacueva et Marie Van Cleynenbreugel Membres 2017-2018 du Collectif Des Encres d’Elles - page 7 -

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- page 8 - Table des matières Pour s’y retrouver p11 Éditorial p12 1 L’abécédaire sensible, Marie-Neige Glanard p16 2 Écrire, Chadia Faiz p18 3 La mémoire des lieux, Chadia Faiz p23 4 Suffire ne suffit plus, Khadija El yahiaoui p25 5 Les origines, Marie Van Cleynenbreugel p26 6 Mondes ordinaires, Cayetana Carrión p35 7 Un défilé d’émotions, Khadija El yahiaoui p37 8 Rêverie amoureuse, Marie Van Cleynenbreugel p38 9 Le sac, Fatiha Idrissi p50 10 Les larmes de Bruxelles, Chadia Faiz p53 11 Le temps qui passe, Khadija El yahiaoui p54 12 Le dormeur éphémère, Marie-Neige Glanard p58 13 Je déjeune avec ma fille, Anne-Marie Dufrasne p61 14 Une voix qui m’émeut, Dominique Rothschild-Lacueva p62 15 L’enfant : Femme en devenir, Dominique Rothschild-Lacueva p66 16 Femme âgée drapée de sagesse, Dominique Rothschild-Lacueva p69 17 Le Rendez-vous, Fatiha Idrissi p71 18 Mes coquelicots, Marie Van Cleynenbreugel p73 19 Une fleur façonnée, Khadija El yahiaoui p75 20 Je me sens sœur, Marie Van Cleynenbreugel p76 21 Elle, elle, ailes, Philomène Mouchart p80 Les auteures p84 Les lieux traversés p89 Remerciements - page 9 -

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- page 10 - Éditorial En choisissant le thème de la force des émotions de commun accord, on ouvrait la porte à l’expression d’une myriade de sentiments. Regards, sourires, attentes. Joies, tristesse, peur ou mélancolie. Nos violons se sont accordés sur les notes graves et aiguës des émotions. Notre portée s’est enrichie de sentiments que chacune a exprimés dans des tonalités diverses. L’émotion métamorphose la personne qui la vit et la chante. Elle émerge à l’intérieur de soi à l’improviste : harmonieuse, atonale ou désaccordée, à l’occasion d’un événement ou d’une situation. Espiègle et impromptue, elle trouble les attitudes figées en créant une note de joie ou un bémol de mélancolie. L’émotion exprime notre humanité et imprime sur le corps ses formes. Elle apparaît sur le visage en y composant toutes les gammes des affects. Elle met des tremblements dans la voix au moment de la prise de parole, fait rougir de timidité, coupe le souffle de ravissement devant la beauté d’un paysage, donne des sueurs froides face à l’angoisse, fait monter la rage devant l’injustice ou une actualité violente, déclenche l’éclat de rire ou la crise de sanglots face au bonheur ou au malheur. L’émotion éveille la sensibilité et ouvre à l’amour. L’émotivité est souvent le stigmate des blessures inconscientes du passé. L’accueillir permet de la canaliser, d’en saisir le message. Ainsi, la raison apparaît comme l’ancre du navire à jeter à l’eau pour ne pas chavirer. Le Collectif Des Encres d’Elles - page 11 -

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MARIE-NEIGE GLANARD L’abécédaire sensible Je l’avais oublié, ce petit dictionnaire, relégué à l’arrière-plan en quelque sorte. Pourtant, si je me souviens bien, je l’avais déniché comme une perle rare chez un bouquiniste de la rue du Midi, un jour de flânerie. Son format d’abord, tenant dans l’espace de mes mains, puis son contenu, ensuite, m’avaient séduite dès les premières pages parcourues. Ce n’est pas un dictionnaire comme les autres. Son objet, de «A» à «Z», s’applique à décrire les émotions à travers des extraits significatifs d’auteurs. Il nous invite à un abécédaire sensible, entre définitions et balade littéraire. S’émouvoir : on se meut hors de soi vers un je ne sais quoi ! Mais avant d’improviser quoi que ce soit, je jette un coup d’œil sur ledit «Dictionnaire des émotions» de Charlotte Ruffault. Le feuilletant au hasard, je m’arrête à la page 109 sur la lettre «E» comme «Exalté». Je lis la première ligne du texte proposé: «Nous formions un petit groupe, uni par le même goût de l’écriture, de la poésie…». Cela trouve un écho en moi. La cueillette est bonne. Je poursuis l’exploration. Je m’arrête, maintenant, à la page 193. Lettre « O » comme « Oppressé ». Vais-je m’y risquer ? Oui, pas d’échappatoire, je plonge la tête la première : « Que fontils  ? Il va faire nuit. Ils auraient dû téléphoner…  ». Le ton est donné, la nuit tombante, l’inquiétude monte pour qui est dans une attente fébrile. - page 12 - Dès sa découverte chez le bouquiniste, ce mini-dictionnaire me parut inédit et précieux. Un spécimen encore absent de ma bibliothèque. Je décidai d’en faire l’acquisition. Arrivée chez moi, je ne le rangeai pas sur mon étagère, au rayon altier des dictionnaires classiques, mais lui réservai une place sur le coffre en bois de mon salon, à proximité. Bien en vue. À partir de ce jour, il me devint familier. Je le consultai au fil de mes états d’âme. J’en fis le relais de mes émotions, mon livre de bord pour la traversée du quotidien. Lorsqu’un doute sur la nature de mes émotions m’émoustillait, je cherchais dans mon dictionnaire. Je m’adressai en quelque sorte à lui à voix basse, comme à un confident avisé. Il me répondait avec ses descriptions et ses échantillons. Cela m’apportait un éclairage non négligeable. Ce n’était que le préambule d’une recherche que je devais affiner, au fur et à mesure, par mes propres sentiments et expériences. M’inspirant de ce petit guide initiatique, j’imaginais mon registre de « Brèves émotionnelles » dont je pourrais allonger la liste au gré de mes désirs ! En voici les premières écloses… I comme Impatiente J’étais émue à l’idée de revoir cette amie d’enfance. Je ne tenais plus en place. Me revenaient en mémoire nos péripéties passées, nos fous rires, nos confidences. Nous nous étions perdues de vue depuis plus d’une trentaine d’années au moins. Elle, résidant à Toulouse tout près de la Garonne, si bien chantée par Nougaro, et, moi, à Ostende avec la Mer du Nord, chérie d’Ensor. - page 13 -

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Entre-temps, de l’eau avait coulé sous les ponts. Impossible de prévoir à l’avance ce que ce retour aux sources, provoquerait en nous de remous ou de tourbillons. Nous avions repris contact par internet, ce pont d’interaction sans frontières à portée de clavier, qui abolit les distances. C’était ma meilleure amie à l’âge de 12 ans. Sur mon agenda, là, surlignée au fluo, la date de son arrivée : demain. J’étais à la fois ravie et vaguement angoissée de me retrouver face à ce pan de temps qui allait se présenter à ma vue d’un seul coup, sans transition, de l’adolescence à l’âge mûr ! N comme Nostalgique Elle a accompagné mon enfance d’une présence attentionnée et d’un soin généreux, ma grand-mère. Elle prodiguait à sa famille une affection infinie et un soutien inébranlable. Pourtant, elle n’avait pas de carte de visite et ne reçut pas les honneurs de la société pour sa douce entreprise au quotidien. Elle alignait ses actes au jour le jour, dans la discrétion et la réussite. À son contact, nous vibrions à l’unisson. Tout le don de sa personne est resté dans le cercle restreint de sa maisonnée. Quelle ne fut pas ma colère, le jour où je constatai que, dans un livre où figurait une photo d’elle aux côtés de son époux, son nom propre ne fut même pas cité. Dans la légende de la photo, on lisait «  l’épouse de Monsieur  », sans la nommer en toutes lettres. Afin de lui rendre toute sa présence, j’envoyai à l’éditeur une demande de rectificatif avec son nom complet. C’est elle qui portait l’émancipation des autres, leur donnant l’assise nécessaire pour développer leurs ailes. Et les autres prenaient leur envol oubliant parfois l’énergie vitale reçue en cadeau et à transmettre à leur tour. Le jour où elle est partie, au coucher du soleil de sa vie, mon cœur s’est revêtu de noir. Elle laissa une - page 14 - grande empreinte de bonheur dans ma mémoire mais un grand vide au présent. Sans elle, désormais, plus rien ne fut pareil. La magie disparut et les éléments retrouvaient leur aspérité brute. Il fallut combler la brèche et apprendre à vivre sans sa chaleureuse prévenance. C’était cela aussi, grandir. R comme Refroidie Ce jour-là, elle marchait enjouée et d’un pas léger vers son arrêt de bus pour rentrer chez elle. Le temps était radieux. Elle longea le boulevard et tourna au coin, en passant par les deux cafés de la place. Là, à la terrasse du premier café, elle vit que Thomas, une vague connaissance à elle, était attablé devant un plat de spaghetti. Spontanément, elle s’arrêta pour lui dire « bonjour et bon appétit ». Lui, droit comme un i, maugréa quelques mots, comme arrachés au forceps. Pour encourager la conversation elle ajouta que « c’était agréable de manger ainsi à la terrasse par ce temps, non ? ». Il lui répondit « avec ces bus qui passent devant, pas vraiment ... ». Foncièrement, il n’avait pas tort. On respirait le dioxyde de carbone à pleins poumons, avec ces deux bus en enfilade juste devant, au feu rouge. Mais dans le quartier, c’était monnaie courante, on ne se trouvait pas dans un lieu de villégiature.   «  Certes  » dit-elle. Lui, imperturbable poursuivit l’attaque de son plat de spaghetti avec une dextérité qui la laissa perplexe  : pas à l’italienne, mais plutôt à la hussarde, en les coupant en quatre avec son couteau et sa fourchette, Sacrilège ! On était loin de la dolce vita, plutôt à fond dans la vie stressée. Visiblement, Flore et lui n’étaient pas dans le même état d’esprit. Elle n’insista pas et poursuivit son chemin. Un nuage avait assombri son beau fixe, un instant. - page 15 -

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Écrire Écrire pour rire Écrire pour pleurer Écrire pour se libérer Écrire pour guérir La plume noire Embrasse la page blanche Pour se confier Ou pour rêver Remuer les souvenirs Ou la mémoire nourrir La fatigue de la journée S’évapore à notre union Où les idées entrent en compétition Recoller les morceaux Ou créer du nouveau ? CHADIA FAIZ J’écoute attentivement La voix qui insiste énormément Le sommeil s’évade Laissant place Au visiteur inconnu Toujours le bienvenu Je ne peux décrire le sentiment De privilège si fort si intense Me projetant dans un monde Peu importe, abstrait ou réel. Je me laisse bercer par cette soumission Loin des yeux, loin de dominations Je ne peux sacrifier la joie de l’instant Pour rien dans cette création - page 16 - - page 17 -

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CHADIA FAIZ La mémoire des lieux Je reviens sur les lieux après des années. Cette fois je n’étais pas seule, mes proches étaient là pour partager avec moi l’instant tant attendu. En franchissant le seuil, j’étais secouée par un parfum assez étrange. Son souffle, sa présence  étaient là pour m’inviter à l’accompagner ! Je sentais cet accueil chaleureux, invisible aux convives, me conduire à l’amphi. Je le suivais sans réfléchir, tel un des enfants du flûtiste de Hamelin. Je me suis installée au même rang, au même siège, comme si le temps s’était arrêté là depuis mon dernier cours il y a des années. Cette action inconsciente m’a rappelée un cours de communication où la prof nous a appris que le choix de la place, du siège, de l’endroit où s’asseoir en entrant dans une salle n’est jamais un hasard, effectivement, ce n’est que le reflet de notre personnalité qui se manifeste inconsciemment à ce moment-là ! Je me suis laissé bercer par ces émotions intenses, mon cœur battait très fort et un voyage commençait : Des années de sacrifice, de souffrance, de stress mélangés avec des ingrédients de joie, de peur et d’espoir défilaient devant mes yeux, me sortant de l’instant présent. Je voyais la Directrice de l’École articuler sans voix comme si j’étais devant un interprète de la langue des signes. J’étais la présente absente malgré les 91 personnes dans la salle. - page 18 - L’emprise de l’endroit qui avait beaucoup de choses à me révéler était plus forte que ma résistance. Des flash-back faisaient irruption dans les plus petits détails. C‘était la même sensation que l’effet d’un parfum de jeunesse qu’on a abandonné au fil des années et qu’il suffisait de le sentir par hasard dans un magasin après toutes ces longues années pour que les lointains souvenirs réapparaissent brusquement ! Les moments de solidarité entre étudiants, la concurrence loyale et déloyale parfois, le sacrifice et l’égoïsme, la gentillesse et la méchanceté, l’honnêteté et l’hypocrisie, la franchise et la malice … Ce tableau coloré de paradoxes m’a lancée dans une longue réflexion ! Qu’est-ce qui reste de cette traversée académique aussi rude ? Un bout de papier où figure notre nom en grosses lettres. Et qu’en est-il de la manière dont nous y sommes parvenus ? Qui se souvient encore des moments de partage, de soutien, de réconfort, de solidarité dans les groupes qui paraissaient soudés ? Était-ce une illusion, un mirage d’un assoiffé perdu dans le désert ? Les relations «  humaines  » qui nous liaient, étaient-elles aussi limitées dans le temps comme les offres d’emploi de nos jours ? Les examens et les épreuves qu’on a tous passés, et réussis, étaient-ils des examens de compétences, ou des épreuves de vie qui ont mis chacun de nous face à son propre miroir ? - page 19 -

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Avant de trouver les réponses à toutes ces questions, la machine à remonter le temps m’a fait revenir sur terre au moment où la Directrice a prononcé mon nom. Les larmes aux yeux, je regardais ma collègue à droite, mes proches à gauche applaudir avec toute la salle. Je ne savais pas si j’étais triste ou contente ou les deux à la fois. Ce voyage éclair inattendu m’a rendue à l’évidence que la relation de l’homme avec le lieu, chose que les anciens poètes arabes 1 maîtrisaient par excellence, existait bel et bien depuis la nuit des temps. L’endroit occupait la première place dans leurs poèmes avant même la chère bien-aimée qui, avec l’endroit ne faisaient qu’un ! Le poète revenait toujours sur les ruines où son âme sœur existait, pour voir défiler les souvenirs, se confier, verser des larmes avant d’entrer dans le vif du sujet qui est cette femme qui l’a quitté, après une histoire d’amour flamboyante, peu importe les causes ou les circonstances. Avant cette expérience extraordinaire, je me demandais comment l’homme pouvait avoir une relation émotionnelle avec des ruines sans âme ? Maintenant, je réalise à quel point l’endroit peut garder des souvenirs dans les moindres détails, prêts à être partagés et qui n’attendent que la bonne personne, le bon moment pour déclencher un voyage sensationnel. 1 Il s’agit des poètes arabes de la période préislamique - page 20 - - page 21 -

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- page 22 - KHADIJA EL YAHIAOUI Suffire ne suffit plus Vouloir ce que pouvoir ne veut plus combler Marcher vers la convoitise qui nous hantise Mais trouvera-t-on la sérénité et l’apaisement Qui nous a longtemps été value Puis partir vers un avenir incertain Le temps d’une nuance étoilée Juste se dissiper dans la brume du matin Puis revenir à la réalité Celles qui nous font oublier tant de choses Celles dont nous sommes esclaves Tant de choses à faire tant de choses à découvrir Mais la vie nous éparpille de ses bonheurs Mais aussi de ses malheurs Un sourire, un regard, une lueur de tristesse Toutes ces émotions sont présentes et pourtant… - page 23 -

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- page 24 - MARIE VAN CLEYNENBREUGEL Les origines D’aussi loin qu’il m’en souvienne, quand j’étais une petite fille au début des années 1950, je ne voyais à Bruxelles que des «  blancs  », à part «  Zwarte Piet  » (Père fouettard) lors de ma visite terrorisante mais tant désirée à Saint Nicolas. Un jour, mon instinct maternel très développé envers mes poupées atteignit un pic jamais éprouvé face à un petit poupon noir découvert chez des inconnus. Quelques jours plus tard, je vécus l’un des plus beaux moments de mon enfance. Mon papa, un vaste monsieur, emplissait généreusement de son corps l’immense fauteuil de cuir du salon. Je le revois encore... Il tenait dans son bras replié sur son ventre de globe terrestre ce tout petit poupon noir qui me tendait les bras. Dans ma famille nombreuse de poupées, il devint sur-lechamp mon préféré, l’enfant chéri entre tous. J’aime à me dire que mon amour né très tôt dans ma vie pour ce petit être surgi de l’univers africain avait une signification : l’attirance pour le monde de nos origines, inconnu, différent. - page 25 -

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CAYETANA CARRIÓN Mondes ordinaires Ce dimanche-là, je me promenais tranquillement dans la rue, seule et sans but précis. J’appréciais ces sorties spontanées, improvisées... en réalité motivées par le désir d’imaginer une autre vie, la saisir quelques secondes avant de retourner à ma rugueuse réalité. C’était l’heure bleue, un moment privilégié de quiétude, un instant intermédiaire qui marque le point d’ambiguïté entre le jour et la nuit. C’est le moment où surgissent ces choses qui se cachent le jour et se révèlent les dangers et les peurs qui se réfugient sous l’épaisseur de la nuit. Ce soir-là, les arbres pleuraient des feuilles mortes. Les lumières des appartements s’allumaient comme des étoiles dans le firmament. Pour moi, une lumière qui s’allume est comme un œil qui s’ouvre, un regard qui m’appelle et me tend la main. Je levais les yeux et m’égarais dans ces petits bouts d’univers dans lesquels je cherchais une sorte de réconfort à une existence écorchée par ces inadéquations microscopiques qui nous fissurent. D’autres possibles s’esquissaient le temps d’un abattement de cils. Ce dimanche donc, je marchais tranquillement dans la rue. Transportée au fond de mes univers, je ne m’étais pas rendue compte qu’une petite dame se tenait appuyée contre un réverbère faiblement allumé. Elle pleurait. Lorsque je pris conscience de sa présence, je l’avais déjà dépassée de quelques mètres. Le son de son pleur, comme - page 26 - une souffrance interminable criant sa douleur, m’arracha à mes chimères. Je m’arrêtai. Je fis marche arrière, dans le sens du vent… le noir rongeait la cérulescence du ciel comme un monstre étrange qui se bat pour reconquérir, encore et encore, son temps et son espace. J’ouvris les yeux. Elle pleurait continuellement, accrochée au poteau du réverbère, sans vraiment me voir. Sous la faible lumière du lampadaire, ses cheveux grisonnants avaient l’éclat argenté des vieilles personnes. Mais sa tête tournée vers le sol m’empêchait de voir son visage. Je m’approchai d’elle et tentais de la consoler, de chercher à savoir ce qui n’allait pas, de lui dire quelque chose de rassurant, mais les mots s’envolaient inconsistants, au gré du vent, alors que ses larmes infinies la noyaient dans une sorte de cécité. Cécité, pensais-je en mon for intérieur. Ces cités étranges envahies par les feuilles automnales, larmes rouges d’arbres qui se brisent sous les pas de passants indifférents. Regards aveugles au sang qui coule. Lueurs rubicondes qui dévoilent des cœurs meurtris. Elle avait probablement une petite soixantaine d’années. Sa petite taille, ses cheveux clairs et parsemés, et la façon dont elle se tenait lui donnaient l’allure d’une enfant effrayée. Elle tenait un journal d’une main qui laissait deviner de grandes lettres noires. Comme un gros titre sensationnaliste... Elle le lit La Dernière Heure, j’en suis sûre, pensais-je avec un certain mépris. La dernière heure de l’heure bleue… - page 27 -

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Et avec le dos de l’autre, elle essuyait ses larmes qui ne cessaient de couler comme un torrent. Je tentais de les ramasser en lui demandant inquiète, madame, madame, qu’est-ce qui ne va pas ? Elle leva enfin les yeux vers moi. Verre, verre. Ses yeux étaient comme du verre. Translucides, d’un bleu lavande si intense qu’ils me renvoyèrent aux portes d’un monde dans lequel je n’étais pas certaine de vouloir entrer. J’eus un moment d’hésitation. Je sentais ce mélange de peur et de pudeur s’immiscer dans les interstices de mon cœur, m’enjoignant à renoncer à tout geste de charité. La charité... Sous sa parure bienveillante, je sentais que ce mot dissimulait l’insolence et le mépris pour la vérité, le refus d’avouer l’injustice. Le noir de la nuit tomba brusquement, comme une lourde vérité. Les lampadaires s’allumèrent révélant l’ombre monstrueuse des passants. Cela me surprit car jusque-là j’avais eu l’impression que la rue était plutôt vide. Les silhouettes déformées s’enroulaient autour de celle de la petite dame dont les gémissements s’intensifiaient de manière inquiétante. Alors, sa voix sanglotante retentit telle une immense cloche qui vibra dans mon cœur. Je n’ai plus de parents, je n’ai plus personne, je suis toute seule et je n’ai plus rien... plus rien... Plus rien résonna comme un vide insurmontable. Je fermai les yeux et me bouchai les oreilles. Soudain je sentis que toute la solitude du monde s’échouait à mes pieds. Je connaissais ses ondulations scélérates. Ses formes humides s’infiltraient dans mon corps. Une énorme flaque s’était formée autour de nous - page 28 - et s’étendait dans toute la rue comme les branches d’une étoile. Je ne savais plus quoi faire. Je sentais l’inconfort émotionnel me gagner. J’avais la sensation de porter seule un fardeau, comme une responsabilité dont je ne pouvais plus me défaire et que je n’avais jamais souhaité. J’aurais sans doute préféré me planquer derrière mon mépris pour La Dernière Heure. Je me retournais à gauche puis à droite, cherchant à accrocher mon regard à un autre, salvateur, familier, proche de moi... mais il glissait sur la morne indifférence des passants pressés, lisse comme leurs ombres épouvantables. Alors que je regardais le sol, hallucinée par les silhouettes difformes qui peuplaient le sol comme d’étranges monstres marins, un tentacule se déroula et se posa sur moi par surprise. Effrayée, je sursautai puis levai le regard. C’était la main d’un homme qui s’était posée sur mon épaule, comme s’il voulait m’interpeller. Je crus un bref instant qu’il allait me demander l’heure. Sans dire un mot, il sortit de sa poche un billet de 5 euros. Il le brandit devant les yeux de la petite dame, tout en me fixant de son regard obséquieux. La petite dame s’arrêta d’un coup de pleurer, comme les enfants lorsqu’ils reçoivent une friandise. L’homme ricanait légèrement et observait sa petite proie convoiter le billet. Je pense que c’est ça qu’elle veut, chuchota-t-il à mon oreille de sa voix mielleuse, légèrement dédaigneuse. J’observais la petite dame regarder avec avidité le billet que l’homme tenait entre ses doigts. Un éclair rapace s’échappa de ses yeux clairs bouffis par les pleurs. Je ne savais pas quoi penser. La sincérité des larmes de la petite dame, sa solitude, l’abandon dans lequel elle disait se trouver - page 29 -

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