Catalogue Open Museum Alain Passard

 

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Catalogue Open Museum Alain Passard par Valentine Meyer

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OPEN MUSEUM #4 ALAIN PASSARD Í

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3 OPEN MUSEUM #4 ALAIN PASSARD

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4 On ne cuisine bien qu’en se sentant chez soi. On ne reçoit bien qu’à la maison. La récolte du jour est reçue chez moi à l’Arpège. Les fruits et les légumes sont chaque jour différents. Ils se sont nourris d’un morceau de terre, chéri par mes jardiniers. Ils se sont imprégnés du temps qui passe et du temps qu’il fait. Chaque matin, j’ai rendez-vous avec une récolte qui a sa propre histoire. C’est une rencontre avec l’oeuvre de la nature. Je contemple les formes charnelles des fruits et légumes, j’écoute les résonances de leurs masses et de leurs volumes, je caresse la sensualité de leurs textures, j’hume leurs parfums. En cuisine, je célèbre avec mon équipe ce ravissement en toute humilité, pour partager cette réjouissance pour les clients du restaurant. J’invite à une fête des sens, improvisée chaque jour à partir du jardin. Le métier de cuisinier est semblable à celui du musicien, du peintre ou de l’écrivain. Comme les silences de Miles Davis, comme la touche parcimonieuse de Cézanne, le cuisinier recherche l’épure au profit de l’œuvre de la nature. Il apprend chaque jour à simplifier son geste pour ne pas altérer les saveurs, afin de proposer aux clients de goûter à l’essence des choses. Cette quête de la simplicité s’apparente à une démarche artistique. Les fruits et les légumes chaque jour étonnent et défient l’expérience. Le cuisinier ne tire profit de son métier que s’il dialogue avec la nature pour écouter ce qu’elle offre de singulier. Sa sensibilité doit pouvoir comprendre et saisir ce qui rend chaque jour unique. Développer les cinq sens se cultive à chaque instant, devant chaque chose, même et surtout devant ce qui semble le plus éloigné de la cuisine. Les beaux-arts sont pour cela une source infinie d’inspirations et de sensations. Elle apprend à percevoir une saveur, un goût dans ce qui peut en produire et développe les cinq sens au-delà de ce qui les touche directement. Comme un artiste, le cuisinier n’apprend que s’il doute. Son inspiration se mesure au vivant et donc chaque fois remise en cause. Les légumes et les fruits de terre et de mer exigent d’être écoutés et compris pour confier leurs secrets. A chaque service, avec mon équipe, nous tentons d’exprimer en une note- la bonne, on l’espère- le message de la nature. Le lendemain tout recommence à zéro. Si le cuisinier est un artiste, c’est parce qu’il n’est que le serviteur de la nature, qu’il doit traduire en musique intelligible de couleurs, de formes, de reliefs et de mouvements. C’est là sa raison d’être, de sculpter l’innéfable, les parfums, les saveurs et d’écrire la poésie du goût, en restant enfantin, gourmand, joueur et ébahi par la vie, chaque jour davantage.

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5 Aussi pour avoir la chance de partager ces impressions dans le cadre de cet Open Museum, je tiens à remercier Bruno Girveau pour son invitation dans un des plus beaux musées d’Europe. Que le travail de la commissaire d’exposition Valentine Meyer soit aussi pleinement reconnu et récompensé par la reconnaissance des artistes invités et du public. Elle a su traduire avec justesse et poésie le métier de cuisinier, l’Open Museum est un beau mais redoutable défi et je lui dois d’avoir trouvé la bonne formule en pimentant la symbolique des cinq sens de l’art ancien avec des pièces modernes et contemporaines, métamorphosant ainsi chaque galerie de peintures, de sculptures et d’objet d’art en un aperçu de mon inspiration de cuisinier.

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7 Atrium du palais des Beaux Arts. Certes le défi était de taille, à la mesure des somptueuses collections du palais: à côté des Brueghel, Goya, Chardin, Rodin, pour n’en citer que quelques uns, comment dialoguer et traduire l’inspiration d’Alain Passard? Comment ajouter de la vie dans un musée qui pour des raisons de conservation, n’accepte pas le vivant? La demande formulée était d’intervenir dans les 22 000 m2 de galeries du musée, et non dans un espace spécifique dédié, en regard des chefs d’oeuvre à l’accrochage dense, et de leur apporter un nouvel éclairage. Pour avoir la chance de goûter à plusieurs reprises la cuisine du chef reconnue par ses pairs comme étant une des plus créatives au monde, ce qui me semble la caractériser en plus de l’excellence des produits, qui arrivent directement chaque jour des jardins ou de la marée à l’assiette, c’est la surprise qui nous est reservée à chaque fois. Des accords qui pourraient paraitre incongrus sur le papier, comme par exemple un lit d’oseille-menthe recouvert d’une écrasée de pommes de terre gratinée au sarrasin, sont à la fois surprenants et évidents en bouche, à la fois naturels et explosifs, vrais et poètiques, et au comble de la sophistication du geste qui cherche l’épure pour aller à l’essentiel. L’étonnement est le commencement timide de la jouissance, écrivait Barthes. Nous sommes partis de là pour choisir des oeuvres d’art moderne et contemporain, privilégiant les sculptures et les installations lumineuses, mouvantes et sonores. Pour accompagner les oeuvres d’Alain Passard, nous avons identifiés plusieurs thèmes pour traduire le vivant et son inspiration : l’inventivité de l’enfance, les jardins et les saisons, la marée, le feu, la gourmandise et la tension régnant en cuisine. Comme le chef n’aime pas écrire les recettes et improvise en fonction des arrivages quotidiens, nous avons voulu ne pas figer les choses et éviter d’être illustratif. Chacun est ainsi libre d’intrepréter et de jouer sa partition en déambulant dans le musée, comme avec une partition de jazz. Nous avons essayé de trouver le rythme juste en prêtant une fine attention aux oeuvres des collections permanentes, quitte à chahuter les habitudes du musée, non sans fraicheur espère-t-on. A l’entrée du palais, en guise de mise en bouche, les grandes aiguillettes de homard en bronze d’Alain Passard, reprenant cette découpe qu’il a inventée, sont suspendues comme des harengs sur un fil, à 4,5 mètres du sol. Puis dans l’atrium, coeur du musée, 50 marmites enragées de Pilar Albarracin produisent de la vapeur et sifflent l’Internationale.

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8 Derrière, le quadiptyque de John Armleder est une allégorie des 4 saisons, mais aussi du débordement de goumandise ; les dégoulinures multicolores évoquent les fines ravioles potagères explosant en bouche. Le plaisir est aussi le thème de la vidéo « Eaux d’Artifice » de Keneth Anger, tournée dans les jardins de la Villa d’Este de Tivoli et présentée dans la salle des peintures italiennes. L’installation de Rudy Decelière « Âmes sensibles », rosaces de feuilles de magnolia suspendues, rappelle la poèsie et la fragilité de la nature, et la fine attention qu’il faut lui porter : si on tend l’oreille, on percevra le son d’une source d’eau. Cette pièce fait écho à celle de Gaëlle Chotard, suspension sculptée de fil de fer qui projette une ombre mouvante dont le dessin rappelle un figuier dont on a suspendu les branches pour éviter qu’elles ne ploient sous le poids de leurs fruits. Toujours sur le thème de la nature, le « Still Man » de Gilles Barbier, envahi de végétation est posé par terre au milieu de la salle de peinture française de paysages du XIXème siècle. « Soleil couchant » de Pierre Ardouvin est érigé au milieu de la galerie des Impressionistes. Jean Bernard Métais continue « L’Ombre » de Rodin par une ellipse de verre contenant un nectar ambré et lumineux des réserves de son vignoble, un clos de Jasnières 1898, date de la sculpture, et ponctue la galerie de ses sculptures en verre avec grâce et épure. L’épure est aussi au centre de l’installation participative « Alphabet Silencieux » de Julie Génelin et Françoise Riganti, où le rond d’assiette est offert au visiteur pour y imprimer en creux son menu préféré. Dans la salle de la « Descente de Croix » de Rubens, font écho le néon rouge de Claude Lévêque « Je saigne » à l’écriture fragile et le tondo « Paramor » de Jean Luc Verna. Pour dialoguer avec « La pêche miraculeuse » de Gaspard de Crayer, deux peintures aux crustacés de Bernard Buffet et Jean Hélion font face à l’installation frappante « Bruit de Bottes » de Delphine Reist, avec ses bottes qui frappent le sol toute seules, qui elle aussi peut être lue à plusieurs niveaux, dont celui d’une chorégraphie collective qui manifeste une résistance. A côté dans la salle de l’ « Après-dinée » de Courbet, les spectaculaires crabes en bronze patiné du « Combat de dormeurs » d’Alain Passard semblent s’être échappés. De même qu’avec son autre sculpture « La danse des chefs », évoquant l’univers des comics, on ne sait s’il s’agit d’une lutte ou d’une chorégraphie savamment orchestrée. Pour prolonger le regard d’enfant et apporter un zeste d’humour, dans la galerie des céramiques nous n’avons pu résister à l’envie de projeter la « Danse des saucières » avec Louis de Funès, extrait du « Grand Restaurant » à côté des services aux lignes pures de l’ Art Déco dessiné par Puiforcat.

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9 Le grand couturier Franck Sorbier réinterprête la tenue de cuisinier sous le regard de la Duchesse de Lambesc costumée en Athéna, peinte au XVIIIème s. par Jean-Marc Nattier. Et toujours dans une veine dada, « Les Vieilles » de Goya regardent « Tondre un œuf », vanité contemporaine de Spoerri et Filliou. Le « Mumbai Dabbawala », nom donné au livreur de plateau-repas à Bombay, de l’artiste Valay Shende, interroge aussi notre rapport au temps dans une société où tout s’accélère. Les masques de Romuald Hazoumé placés dans une vitrine avec des pièces datant de l’Antiquité Egyptienne, créent un lien entre rituels et recyclage. Le benjamin de la sélection, Pierre Aghaikian, prend le contrepied du « Festin » de Donatello avec une peinture sombre peinte dans l’énergie du geste. Dans la salle des peintures modernes, « Le Petit Pâtissier » de Soutine, emprunté pour l’occasion, fait face à la sculpture d’Arman à qui le chef avait confié sa presse à canard quand il a décidé d’arrêter de préparer le canard au sang, « parce que cela lui faisait mal aux yeux ». Pour finir : Jean Bernard Magescas, grand ami du chef, ponctue de ses vidéos la salle des collages gourmands réalisés par Alain Passard, chez qui le goût de les faire, remonte à son plus jeune âge. En plus de l’ensemble des équipes du musée, je tiens à remercier très chaleureusement Alain Passard de m’avoir choisie comme commissaire d’exposition et de la confiance totale qu’il m’a accordée, ainsi que chacun des artistes invités. Car tout, exposition ou musée, commence par eux. La force et la poésie des œuvres présentées ont fait de ce pari audacieux, un dialogue réussi entre art ancien et contemporain, plébiscité par le public. Au moment où j’écris ces lignes, c’est à dire un mois après le vernissage, plus de 30 000 personnes, sont venues visiter cet Open Museum, la moitié n’était jamais venue au Palais des Beaux Arts de Lille.

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11 Palais des Beaux Arts de Lille.

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13 LES ŒUVRES

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Alain Passard Les deux tirages en Bronze du Homard sont une introduction monumentale à l’Open Museum. La découpe du crustacé en aiguillettes a été inventée par Alain Passard, qui voit dans la mue de l’animal l’incarnation de deux principes qui lui sont chers : l’importance du cycle des saisons et la capacité à se renouveler.

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