Regards, du Collectif de la ligne 10

 

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Description

Recueil de textes de 8 auteur-e-s sur le thème des regards sur soi, sur l'autre, sur le monde

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Collectif de la ligne 10 CCoolllleeccttiiff ddee llaa lliiggnnee 1100 - page 1 - RReeccuueeiillddeetteexxtteess ddee88aauutteeuurr--ee--ss PPaassccaallDDeeBBoocckk IIssaabbeellleeDDeeVVrriieennddtt PPaauullDDuuppuuiiss DDoommiinniiqquueeIIssttaazz ZZiisskkaaLLaarroouuggee IIzzaaLLoorriiss DDoommiinniiqquueeMMiicchhiieellss SSyyllvviieeVVaannMMoolllee

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Droits d’utilisation: Regards du Collectif de la ligne 10 est produit par ScriptaLinea aisbl et mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons [ texte complet sur: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ ] ScriptaLinea, 2017. www.scriptalinea.org N° d’entreprise BE 0503.900.845 RPM Bruxelles Editrice responsable: Isabelle De Vriendt Siège social: Avenue de Monte-Carlo 56 B-1190 Bruxelles (Belgique) Si vous voulez rejoindre un Collectif d’écrits, contactez-nous via notre site: www.collectifsdecrits.org - page 2 - Collectif de la ligne 10 SCRIPTALINEA Quelques mots sur ScriptaLinea La compilation de textes Regards a été réalisée dans le cadre de l’aisbl ScriptaLinea. ScriptaLinea se veut un réseau, un soutien et un porte-voix pour toutes les initiatives collectives d’écriture à but socio-artistique, en Belgique et dans le monde. Ces initiatives peuvent se décliner dans différentes expressions linguistiques: français (Collectifs d’écrits), portugais (Coletivos de escrita), espagnol (Colectivos de escritos), néerlandais (Schrijverscollectieven), anglais (Writing Collectives) ... Chaque Collectif d’écrits rassemble un groupe d’écrivant-e-s (reconnu-e-s ou non) désireux de réfléchir ensemble sur le monde qui les entoure. Ce groupe choisit un thème de société que chacun-e éclaire d’un texte littéraire, pour aboutir à une publication collective, outil de sensibilisation et d’interpellation citoyenne et même politique (au sens large du terme) sur la question traitée par le Collectif d’écrits. Une fois l’objectif atteint, le Collectif d’écrits peut accueillir de nouveaux et nouvelles participant-e-s et démarrer un nouveau projet d’écriture. Les Collectifs d’écrits sont nomades et se réunissent dans des espaces (semi-) publics: centre culturel, association, bibliothèque... Il s’agit en effet, pour le Collectif d’écrits et ses lecteurs, d’élargir les horizons et, globalement, de renforcer le tissu socioculturel d’une région ou d’un quartier, dans une logique non marchande. - page 3 -

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Les Collectifs d’écrits se veulent accessibles à ceux et à celles qui veulent stimuler et développer leur plume au travers d’un projet collectif et citoyen, dans un esprit de volontariat et d’entraide. Chaque écrivant-e y est reconnu-e comme expert-e, à partir de son écriture et de sa lecture, et s’inscrit dans une relation d’égal-e à égal-e avec les autres membres du Collectif d’écrits, ouvert-e aux expertises multiples et diverses. Chaque année, les Collectifs d’écrits d’une même région ou d’un pays se rencontrent pour découvrir leurs spécificités et reconnaître dans les autres parcours d’écriture une approche similaire. Cette démarche, développée au niveau local, vise donc à renforcer les liens entre individus, associations à but social et organismes culturels et artistiques, dans une perspective citoyenne qui favorise le vivre-ensemble et la création littéraire. Isabelle De Vriendt Coordinatrice de l’AISBL ScriptaLinea - page 4 - Collectif de la ligne 10 COLLECTIF DE LA LIGNE 10 Quelques mots sur le Collectif de la ligne 10 Brasseurs d’imaginaires, agitateurs d’idées, les membres du Collectif de la ligne 10 promènent leur plume et tracent les écritures autour de ce qui habite un réel partagé. Après un voyage en poésie urbaine, aux confins des frontières, en plein exil de soi, dans un monde en déséquilibre, ils se saisissent d’une multitude de regards et vous invitent à explorer leurs univers. Pascal De Bock, Isabelle De Vriendt, Paul Dupuis, Dominique Istaz, Ziska Larouge, Iza Loris, Dominique Michiels, Sylvie Van Molle. Membres 2016-2017 du Collectif de la ligne 10 - page 5 -

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- page 6 - Collectif de la ligne 10 TABLE DES MATIÈRES Pour s’y retrouver Éditorial Les bois de Fukushima, Dominique Istaz Regarde-moi !, Ziska Larouge Dieu, merci, Dominique Michiels Les mains dans la boîte, Dominique Istaz Oliviers, Isabelle De Vriendt Le sourire du chat, Paul Dupuis Perdu, Sylvie Van Molle Tourner la page, Dominique Istaz Châtaignes, Isabelle De Vriendt Le mur, Iza Loris Les auteur-e-s Les lieux traversés Remerciements page 08 page 11 page 15 page 25 page 33 page 37 page 43 page 51 page 59 page 63 page 73 page 79 page 83 page 91 - page 7 -

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Collectif de la ligne 10 ÉDITORIAL Tu ouvres le livre et tu regardes. Avant de lire, tu poses les yeux. Là. Juste... ça. Regard furtif, prélude à tous ceux qui t’animeront. Les yeux, ceux de ton livre te feront voir les couleurs. Toutes celles de son iris. Regard d’or émerveillé, celui de l’enfant qui résonne à jamais dans le coeur de l’adulte; qui scrute les corps, se répand sur la peau et s’abandonne à son présent. Sombre iris, couleur pupille. Obscurité qui coud le vaniteux dans ses propres filets. Regard miroir, regard tyran. Couleur pastel qui réconforte et qui réchauffe. Regard de coin du feu. Iris crépitant. Qui veille et qui comprend. C’est l’accueil d’un sourire. L’orgueil du sans-orgueil. Il te prend où tu es. Il te dit « tout est bien ». Et tu peux exister sans rien changer. Connu et reconnu. Ocre du Sphinx. Spectateur lointain et impassible. Son feu te glace. Son regard te fait voir le spectre de la tombe. Le calme et le repos. - page 8 - Sous le soleil vert-bleu des projecteurs, te voici ligne de fuite. Toi l’artiste, tu fais face. On te transporte et tu transpires. Ton vol est encombré. Ton chant est adulé. Tu es le roi. Cheveux gris d’un visage caché. Yeux absents, détournés. L’émotion sans relation. Jour de pluie. Rouge Rouge Rouge. Au premier instant tu l’as reconnue. Elle est ton amour depuis la nuit des temps. C’est l’Alliance éternelle. Et personne n’y peut rien. Regard du feu qui ne meurt pas. Comète qui s’éloigne et qui revient sans cesse. Et te voilà, lecteur, à regarder le livre. À le livrer à toi. À voir en lui ta vie qui s’épaissit de ses pages tournées. Pour te livrer à lui. Que son Iris croise le tien. Et se transfigurent vos couleurs. Pascal De Bock, pour le Collectif de la ligne 10 - page 9 -

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- page 10 - Collectif de la ligne 10 DOMINIQUE ISTAZ Je n’irai plus jamais dans les bois de Fukushima Regarde le monde ! Il est pitoyable, il est laid. Il est. Il est ce que nous en faisons, et ce que nous en faisons me fait peur. Devrons-nous toujours supporter le poids de l’im-monde, de l’insoutenable, de l’inqualifiable ? Le monde est beau, nous disent les adeptes de la zénitude. Il faut l’aimer, il faut arrêter de regarder la misère dans la rue et la détresse des passants, pressés de passer. Il faut arrêter de regarder la guerre, la famine, les tempêtes et les ouragans à la télévision, arrêter de penser, arrêter de vouloir, arrêter… A-RRÊTER ! Il paraît qu’alors on va mieux. Les yeux tournés vers l’intérieur. Mais aveugle. Aveugle parmi les aveugles. Par choix. Je ferme les yeux… et je cours dans les bois de Fukushima puis je me baigne au grand air dans ses rotenburos, détendue par l’eau chaude et comblée devant le paysage sauvage. Je ferme les yeux… et je me promène dans la fraîcheur des voûtes du souk Al Saboun, dans la ville d’Alep, à la recherche du fameux cube de savon, puis je traverse le désert au soleil couchant, en route vers Palmyre. Je ferme les yeux… et je suis assise sur un banc près de Semira, qui me raconte sa vie au Nigeria et le bonheur d’être acceptée ici, parmi nous. Je ferme les yeux… et je danse, je tourne, je virevolte dans les bras de l’un puis de l’autre. Je ferme les yeux, légère, légère, et je… et je… - page 11 -

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Et je les ouvre ! On ne peut vivre dans le déni. Je n’irai plus jamais dans les bois de Fukushima ! Je fais le choix des larmes. Je refuse d’avancer dans le noir. JE REFUSE L’EXTINCTION DES YEUX ET JE REVENDIQUE, HAUT ET CLAIR, LE PARTAGE DE LEURS EAUX. Je choisis de regarder et d’offrir ce regard à qui veut bien le recevoir, d’offrir la lucarne qui donne accès à mon grenier secret et laisse entrer un peu de la lumière des autres. Je te regarde, toi le sans-papier, toi le sans-abri, toi le travailleur qui – comme moi – perds ta vie à la gagner, toi la petite vieille qu’on maltraite dans le silence du home, toi le voisin isolé. Toi, toi et toi, et toi aussi. Je te regarde et je te vois. Peut-être pour la première fois. Oh je ne vais pas te sauver, je n’ai pas l’âme charitable. Je te reconnais. Je te souris. J’accepte le lien. Ouvrons grands nos yeux, ensemble. Affrontons ce qui nous fait peur, ensemble. À y regarder de plus près, nous verrons loin ! - page 12 -

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- page 14 - Collectif de la ligne 10 ZISKA LAROUGE Regarde-moi ! Pour le regard que vous porterez sur cette pièce et sur les artistes qui la défendent, en mémoire à ceux qui ne sont plus et vivent désormais à travers vos yeux, nous vous invitons, chers spectateurs, à éteindre vos GSM. Un plateau divisé en trois : la loge de l’artiste d’un côté, la chambre de l’étudiant de l’autre (cloison transparente), en arrière-scène, un spectacle de cirque en cours. Dans sa loge, un homme d’une quarantaine d’années en combinaison d’athlète, assis dos au public, qui le voit de face dans un miroir éclairé de part et d’autre par une rangée d’ampoules blanches. Des costumes de scène pailletés sur une tringle, à sa droite. Une multitude de pots sur la coiffeuse : flacons ou boîtes de blanc, cold-cream, pots de rouge, poudre de riz, pompons, pinceaux, pattes de lièvre, crayons… Un cadre avec la photo d’une femme souriante, posé en évidence, un téléphone portable. Dans sa chambre (une caravane), un jeune homme à la mise (trop) classique (pantalon à plis et polo pastel, cheveux coiffés avec une raie), assis dos au public devant une table encombrée de livres et syllabus, éclairée par une lampe de bureau. Un cadre avec la photo d’une femme souriante (la même que dans la loge) en évidence sur une étagère à portée de main. Un trapèze en arrière-scène. Une horloge (projection lumineuse) indique 22h10. - page 15 -

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Scène 1 Applaudissements. Annonce enthousiaste (au loin) Le spectacle continue ! Voici Pathos, le clown ! L’artiste, la tête entre les mains, redresse lentement le buste. Il tend une main vers le cadre et la laisse retomber, se démaquille en soupirant. Subitement, il balaie les flacons d’un revers de la main, certains se brisent sur le sol. L’artiste s’affaisse dans ses bras croisés sur la tablette de la coiffeuse. En parallèle, au même instant dans sa chambre, l’étudiant, la tête entre les mains, se redresse lentement. Il saisit le cadre, caresse la photo du doigt. Il se lève brusquement, le cadre à la main. Il fait les cent pas. Soudain, il se dirige vers son bureau et d’un revers de sa main libre, il fait tomber tous ses syllabus. L’artiste (se levant) L’étudiant (ensemble, face public) Émilia ! Maman ! L’artiste et l’étudiant s’asseyent par terre. - page 16 - Bip de début de message. Femme (voix off) Gino ! Le métro a explosé. Il y a de la fumée. Du verre et des débris partout. (elle toussote – gémit) Il y a une lumière qui clignote. (elle émet sur le ton de la constatation) L’homme en face de moi est mort. Homme (voix off) Madame, ne bougez pas ! Femme (voix off) Je ne bouge pas. Homme (voix off) Une barre vous transperce ! Femme (voix off) Gino, tu entends ? Je suis transpercée… comme Frida. (elle essaie de rire, tristement) Je t’aimais comme elle aimait Diego. (un temps) Comme lui, tu regardais ailleurs. (elle souffle) Quel con ! - page 17 -

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Homme (voix off) Madame, les secours arrivent. Restez tranquille ! On va essayer de vous dégager. Femme (voix off) (énervée – à l’homme) Foutez-moi la paix ! Je parle à mon mari. (elle tousse – à l’homme) Fermez plutôt les yeux de ce monsieur. Je ne supporte pas qu’un mort me regarde. Bruits de tôles, craquements, cris étouffés. Applaudissements. Scène 2 La nuit. Spectacle terminé, lumières extérieures éteintes. Silence. Dans la loge, l’artiste est effondré au milieu des débris de flacons. Il boit au goulot d’une bouteille de whisky, le cadre avec la photo de sa femme est posé à côté de lui. Dans sa chambre (à nouveau rangée), le jeune homme, assis à son bureau, referme son livre. Il se lève. S’étire. Il lève les yeux vers l’horloge lumineuse qui indique 0h20. Il hésite, regarde le cadre sur l’étagère et soupire. Il hésite encore, puis sort un téléphone portable de sa poche et pousse sur une touche. Sonneries de GSM. À la quatrième, l’artiste réagit et rampe vers son téléphone. - page 18 - L’étudiant Papa ? (l’artiste ne répond pas) Papa ? Ça va ? (un temps, voix hésitante) Tu rentres quand ? L’artiste (ivre, moqueur, méprisant) Mon fils chéri a sorti le nez de ses bouquins ? Il a bien potassé sa thèse ? (plus bas, voix pâteuse) Qu’est-ce que ça peut te foutre si je rentre, Antonin ? L’étudiant (inquiet) Papa, s’il te plait. Viens te coucher. (plus bas, avec douceur) Fais-le pour maman. Ça fait un an, maintenant. L’artiste (se lève, pousse un hurlement rageur et jette son téléphone, qui se fracasse sur le sol) L’artiste L’étudiant (pose son téléphone) (ensemble, s’asseyent, face public) Émilia ! Maman ! - page 19 -

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Bip de début de message. Femme (voix off) (voix faible) Antonin, mon ange. Je… Je suis dans le métro qui a explosé. Je suis blessée. C’est… Grave. Homme (voix off) Madame, vous ne devez pas parler ! Femme (voix off) (péniblement) Foutez-moi la paix. (un temps) Je meurs. Homme (voix off) Madame… Deuxième femme (voix off) (fataliste) Laisse-la ! - page 20 - Femme (voix off) (doucement) Antonin, mon ange. Je t’aime. (elle pleure) Poursuis tes rêves, Antonin. Tans pis pour ton père et sa lignée de trapézistes ! Il… Il finira par te regarder pour ce que tu es. Homme (voix off) Madame ? Madame ?? Brouhaha – cris – sirènes lointaines. Bip de fin de message. L’artiste L’étudiant (pose son téléphone) (Ensemble, relèvent la tête, se mettent lentement debout pour se faire face [cloison transparente]. Ils prennent le public à témoin, ton gémissant) Émilia ! Maman ! Je n’y arriverai pas ! Je n’y arriverai pas ! (se cachent le visage avec leurs mains) - page 21 -

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Scène 3 Trapèze en avant-scène éclairé par un spot (lumière crue, aveuglante). L’horloge indique 3h35. Antonin, en tenue de scène scintillante, se balance la tête en bas, retenu au trapèze par les genoux. Il tient un cadre dans sa main droite. Le spot s’éteint brusquement. Noir total. Bruit mat. Long silence. L’artiste (hurle) Antonin ! Une lumière (intime) se rallume et éclaire la scène. L’horloge a disparu. Le trapèze se balance au-dessus de Gino, agenouillé à côté de son fils, dont le corps désarticulé git sur le sol. Gino se redresse, visage dévasté. Il remarque le cadre à côté d’Antonin, s’en empare. (un temps) L’artiste (horrifié, muet, face public) Le cadre apparaît en grand sur le fond de scène. On y distingue la photo d’Antonin, souriant. En travers, on peut lire (marqueur rouge) : Regarde-moi ! La lumière revient dans la salle. - page 22 - Collectif de la ligne 10 - page 23 -

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- page 24 - Collectif de la ligne 10 DOMINIQUE MICHIELS Dieu, merci Voilà, Apollon est blond, bleu, doré. Jeune et mûr Voici, Vénus est fine, souple et fondue de lui. Vieillie, mûre et allègre Sa très longue crinière faite de paille jaune pâle séchée, mouvementée Comique comme ils ne s’accordent pas Drôle comme ça ne prend pas La question - la beauté - son impact, son charisme L’évasion tous les jours, 1, 2, 3 espoirs. Ça ensoleille. Une chanson exhumée, elle dit : Pars Elle dira : Reviens-moi ; entre-temps : Faut aller et Vivre Il est au centre, le frôle, s’en évade. Elle en périphérie, oscille entre doutes et certitudes. On doit leur donner nos coordonnées gps. Il arrive avec son iPhone sur le lieu de la chute. Il les a. C’est l’été, l’errance organisée, bouger Des feintes, on se dissimule Des blagues, on s’arrose Des jeux, on rit fort La peau rouge, nos poils blondissent Rentrer dans l’eau, le son des tongues. ~~~ - page 25 -

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«Que lui dirais-tu?» Regarde, je flotte. Je flotte à la surface ... C’est pas un petit miracle ça !? Tranquille ... On n’est pas bien, là !? Ça s’appelle la planche, les bras écartés, mes mains jouent les palmes. Je ne dois presque rien faire, cool. Mon visage dans l’air hume le ciel azuré. Pas vraiment sauvée des eaux, juste ... Pouf, la paix. Ouf ! Et cela va durer, durer. Flotter, le nez en l’air, le soleil, la mer. J’suis intime avec le soleil, la mer m’accueille. C’est l’ouate océanique, la justesse thermique, l’énergie statique. Je médite sur une mélodie remuée de doux clapotis. Plus de sanglots, plus de cris à l’intérieur, plus de lames tranchantes. Une solitude en jaune très clair. Faut dire que question jouer, c’est pas gagné, que question s’avancer, on repassera. Il a proposé : «Et après ? Y a-t-il un après ? Tu ne vas pas te mettre en mouvement?» Après, je suis restée taiseuse jusqu’à la fin de la séance, un trou blanc dans ma tête décérébrée. Il a insisté : «Tu ne vas pas te mettre en mouvement?» Plus tard .... Je n’ai pas pensé plus. Après, je suis sortie. J’ai retrouvé l’automne, le trafic de fin de journée, le canal gris sombre. - page 26 - Trois semaines plus tard, j’ai enfin fait une rencontre ... enfin, une demi-rencontre : Arnaud. Depuis le temps que je me tape des soirées devant mon écran ... Il se présentait comme bon cuisinier, un gros penchant pour la cuisine thaï, ne négligeant pas une visite d’expo, un théâtre et enfin quelqu’un qui n’avait pas des goûts de chiottes en musique ... Il sait planter un clou. C’est un intello. Il exprime ce qu’il ressent et est clean dans la com. C’est un beau sportif. Au rendez-vous, il fanfaronnait parce qu’il venait d’obtenir son brevet de navigation et qu’un jour, il aurait un catamaran et qu’il partirait au loin dans les Antilles rejoindre son vieux pote, Fabien. Je marche d’un pas moins assuré que d’habitude quand on va ensemble au vernissage, au café, à la première mais quand même, j’observe. Monsieur s’évade dans le regard d’autres femmes, dans sa relation passée. Parfois, il en fixe d’autres et ne peut s’empêcher de me bassiner avec une certaine Amélie. Il voudrait qu’on se rencontre. Je crois que je vais avancer masquée, je ne dirai rien. Rien d’la figure de proue débarquée, d’la plongée à pic, d’la naufragée au bâillon, d’la sirène au bouillon, de toucher le fond, d’avoir l’air d’une eau dormante. Vu des bas-fonds, la planche ça tient d’la planque. Rien de ma remontée des eaux comme une explosion printanière amortie. Il y en a là une qui se repaît à raz. Par beau temps au couchant, mille éclats à la surface brillent. Et que la vie fasse le reste pour enfin m’abandonner en elle. ~~~ - page 27 -

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Tu vois, je t’suis resté fidèle. Toi qui t’es enfui malgré nous, malgré ton idéal. Tu m’verrais là. Maintenant ! Sapé comme un prince avec ses accessoires de marques. Allongé sur le double lit de la chambre d’hôtel. Défait de ma veste et de mon smartphone. J’ai même pas eu le temps de penser à toi. Une journée pleine à craquer, tendue comme un agenda booké de 8 à 19h, avec appréhension, ubiquité au bout des ondes, franchise des débats, retournement de majorité. J’ai fait le job, je pense. Des applaudissements après ma présentation. J’crois que c’est caisse. Ça s’poursuit demain. Pendant le closing drink, les digues lâchent, debriefs informels, racontars, retours, ressentis, projets de vacances, bières et musique. Je suis comme le point central. Tous, toutes, femmes, hommes, m’approchent et se confient, blaguent, futilent, remplissent de paroles. Elle dit que mon sourire est lumineux. Je suis de la race des grands gracieux. Toutes, elles tombent touchées, perturbées. A chaque fois, sincèrement étonné, timide et gonflé. L’étreinte de l’aventure se pointe. Parce qu’un mec, ça a une bite dans la tête, parce qu’ado, anéanti, parce qu’être heureux, c’est plus difficile que malheureux (mais ça, je ne l’ai réalisé que plus tard). Elle dit : «Tiens, sais-tu que tes mains presque dansent quand tu nous parles. C’est comme si tu voulais être encore plus clair, dessiner les lignes directrices de ton exposé, le cheminement et les tensions de ta pensée.» - page 28 - La Ravir. Oh ma mère, je dois être solaire. Toi, tu ne l’étais pas vraiment. Ton souci filtrait ta tendresse, éteignait ta puissance, grillait tes élans. Il écrasait parfois les nôtres et a allumé mon humanité. Tu fumais ta clope après le repas. Nos regards tantôt te suivaient. Sans obtenir de réponse. Et puis Juliette piquait un morceau de la tarte dans mon assiette et je criais tout rouge, la fourchette dressée. Fidèle à Laeti, pas tout à fait au sens conventionnel de la formule. Oui, toujours amoureux d’elle, sur le long cours, dans notre vie commune. Parce qu’elle comme moi, on veut encore toujours se réjouir ensemble, parce qu’elle et moi, on convoque encore la fantaisie et on convole en escapades. Me savoir sur le fil. De l’or et du plomb brouillent ma vue. J’avance tel un équilibriste dont l’iris bleu de clarté charrie les élans, les préférences, dont les yeux bleus de glace se figent en paroi lisse idéale. Choierais-je du côté des trajectoires élues et fécondes ou me ramasserais-je dans la fange des louvoiements et des revirements ? Après-demain, je pense à toi, promis, comme d’hab. A chaque génération sa parcelle sacrificielle. Et j’entends encore le souffle de ton dernier jour. ~~~ - page 29 -

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