Fragments. Fouilles archéologiques mémorielle pour amnésique ordinaire, du Collectif La Belle Escampette

 

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Description

Compilation de textes par le Collectif d'écrits basé dans le Lot (France), sur le thème de la mémoire.

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Collectif La Belle Escampette Recueil de textes de 4 auteur-e-s Aldo Gari Carolina Jean-Luc M. Viviane Marthe page 1

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Droits d’utilisation: Fragments du Collectif La Belle Escampette est produit par ScriptaLinea aisbl et mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons 2.0 : Attribution – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification [ texte complet sur: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ ] ScriptaLinea, 2016. www.scriptalinea.org N° d’entreprise BE 0503.900.845 RPM Bruxelles Editrice responsable: Isabelle De Vriendt Siège social: Avenue de Monte-Carlo 56 - B-1190 Bruxelles (Belgique) www.scriptalinea.org page 2 Envie de rejoindre un Collectif d’écrits? Contactez-nous via notre site: www.collectifsdecrits.org La Belle Escampette Quelques mots sur ScriptaLinea ScriptaLinea La compilation de textes FRAGMENTS - Fouilles archéologiques mémorielles pour amnésique ordinaire a été réalisée dans le cadre de l’aisbl ScriptaLinea. ScriptaLinea se veut un réseau, un soutien et un porte-voix pour toutes les initiatives collectives d’écriture à but socio-artistique, en Belgique et dans le monde. Ces initiatives peuvent se décliner dans différentes expressions linguistiques: français (Collectifs d’écrits), portugais (Coletivos de escrita), espagnol (Colectivos de escritos), néerlandais (Schrijverscollectieven), anglais (Writing Collectives)... Chaque Collectif d’écrits rassemble un groupe d’écrivant-e-s (reconnue-s ou non) désireux de réfléchir ensemble sur le monde qui les entoure. Ce groupe choisit un thème de société que chacun-e éclaire d’un texte littéraire, pour aboutir à une publication collective, outil de sensibilisation et d’interpellation citoyenne et même politique (au sens large du terme) sur la question traitée par le Collectif d’écrits. Une fois l’objectif atteint, le Collectif d’écrits peut accueillir de nouveaux et nouvelles participant-e-s et démarrer un nouveau projet d’écriture. Les Collectifs d’écrits sont nomades et se réunissent dans des espaces (semi-) publics: centre culturel, association, bibliothèque... Il s’agit en effet, pour le Collectif d’écrits et ses lecteurs, d’élargir les horizons et, globalement, de renforcer le tissu socioculturel d’une région ou d’un quartier, dans une logique non marchande. Les Collectifs d’écrits se veulent accessibles à ceux et à celles qui veulent stimuler et développer leur plume au travers d’un projet collectif et citoyen, dans un esprit de volontariat et d’entraide. Chaque écrivant-e y est reconnu-e comme expert-e, à partir de son écriture et page 3

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de sa lecture, et s’inscrit dans une relation d’égal-e à égal-e avec les autres membres du Collectif d’écrits, ouvert-e aux expertises multiples et diverses. Chaque année, les Collectifs d’écrits d’une même région ou d’un pays se rencontrent pour découvrir leurs spécificités et reconnaître dans les autres parcours d’écriture une approche similaire. Cette démarche, développée au niveau local, vise donc à renforcer les liens entre individus, associations à but social et organismes culturels et artistiques, dans une perspective citoyenne qui favorise le vivreensemble et la création littéraire. Isabelle De Vriendt Présidente de l’AISBL ScriptaLinea page 4 La Belle Escampette Quelques mots sur le Collectif La Belle Escampette Le Collectif La Belle Escampette est né à Figeac, petite ville du sudouest de la France. Cette année, il s’est agrandi et a repris son cours. Il s’est réuni dans différents lieux parfois éloignés les uns des autres. D’étape en étape, entre chien et loup, parcourant la campagne, traversant la forêt pour se retrouver, ses écrivant-e-s ont tissé des liens entre écriture et mémoire. Le petit pot de beurre, doux ou salé, et sa galette, avec ou sans gluten, apportés par chacun-e, ont nourri Mémé Moire pour qu’elle leur restitue ses souvenirs jusqu’à point d’heure. Tout fut dit dans le plus grand secret, chuchoté à l’oreille puis divulgué sur papier pour finalement, devenir une collecte de textes que la lecture révélera. Et le loup, nous direz-vous ? Personne ne l’a vu, tout juste a-t-on cru apercevoir deux points lumineux dans la nuit noire, le pinceau des phares éclairant insuffisamment la route du retour. Peut-être l’illusion d’un souvenir d’enfance. Ainsi se déroula ce deuxième parcours. Aldo Gari, Carolina, Jean-Luc M. et Viviane Marthe Membres 2016 du Collectif La Belle Escampette page 5

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page 6 © Collectifs d’écrits La Belle Escampette Table des matièr es Pour s’y retrouver Éditorial Longue traversée Le catalogue Manufrance Trilogiptyque Souviens-toi Matriochkas Entre ici et maintenant Aldo Gari Jean-Luc M. Carolina Jean-Luc M. Viviane Marthe Aldo Gari Les auteur-e-s Les lieux traversés Remerciements p 09 p 11 p 15 p 27 p 33 p 37 p 41 p 43 p 47 p 51 page 7

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page 8 © Collectifs d’écrits La Belle Escampette Éditorial «La mémoire, c’est du souvenir en conserve.» Les Pensées, Pierre Dac. Chansonnier et humoriste français. Le Collectif La Belle Escampette a bien voulu ouvrir cette boîte en espérant qu’elle ne fût pas une boîte de Pandore. Cette boîte a pour nom Mémoire, faculté humaine extraordinaire qui nous permet de nous transporter dans le passé proche ou lointain et de nous projeter dans l’avenir. Vidons-la pour voir ce qu’on peut y trouver. Attention de ne pas laisser s’échapper des souvenirs, ils pourraient disparaître. La mémoire n’est pas infaillible. N’oublions pas le fond de la boîte où sont cachés ceux que l’on aurait bien voulu oublier et qui nous gâchent la vie. Retrouvons aussi les souvenirs d’une histoire intime et collective. On reverra avec nostalgie les souvenirs d’enfance, interprétés et souvent magnifiés. On fera quelques flash-back sur des événements récents ou anciens. On y verra des liens de transmission qui ont organisé notre vie. On y trouvera des émotions, des odeurs, des personnages, des objets, des visions, à chacun sa madeleine de Proust. Mémoire transmise, mémoire absente, mémoire sans fin, mémoire d’outre-tombe, mémoire de femme, mémoires multiples, différentes. Toutes ces couleurs de la mémoire sont reprises au fil de nos textes, tissés de souvenirs. Les voici qui émergent. Bonne lecture. Le Collectif La Belle Escampette page 9

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page 10 La Belle Escampette Longue traversée Aldo Gari Comme une bouteille jetée à la mer, des souvenirs se balancent dans l’océan de ma mémoire. Sur un des feuillets rongés par l’humidité, à moins que ce ne soit par le remords, apparaissent quelques mots encore lisibles: Mardi 3 décembre 1935: Premier jour à bord de «La Belle Escampette», steamer de la Compagnie Générale des Transports Maritimes à vapeur-Fraissinet, direction l’océan Indien, les colonies… Je m’en souviens… j’avais plongé avec avidité sur la feuille au beau milieu de sa blancheur. Je l’avais rapidement éclaboussée de mots qui sortaient de mon imagination. Tout aussi rapidement, je m’étais laissé noyer par cette imagination débordante. Je ne maîtrisais plus ces flots d’idées mélangés à des souvenirs de lectures, d’images diverses et variées. Fiévreusement, j’avais recherché dans ma mémoire des fils pour tisser une trame. Tout s’était emmêlé. Impossible de tenir un cap! J’étais perdu. Je me suis perdu. ...retrouvé Atéo à La Ciotat à la sortie de l’Eden - je venais de voir «Princesse Tam Tam» avec Joséphine Baker. Quatre ans déjà - séparés à Gênes, lui - Marseille - moi - Barcelone. Schirru arrêté, condamné pour «atteinte à la vie du Duce, atteinte à la grandeur de l’Italie, atteinte à l’humanité le Duce appartient à l’humanité» fusillé au Fort Braschi. ...dans sa Citroën B2 vers Saragosse - il y a juste deux ans – Aubagne - préparation de la grève générale, Phalange, combats meurtriers, massacres de Casas Viejas... Fascistes en Italie, croix gammée en Allemagne, les bourgeoisies européennes envoyaient leurs chiens mordre les prolétaires en attendant les prochaines guerres… page 11

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Et puis la tempête est passée. Le vent est tombé ne soufflant plus assez fort pour gonfler les voiles. Mon embarcation a dérivé ainsi pendant de nombreuses semaines sur l’océan du quotidien et son lot d’obligeantes obligations. Plusieurs fois, elle est venue se briser sur des récifs de mots, accompagnée par la plainte de la feuille de papier nerveusement froissée ou rageusement déchirée. Mes compagnons d’aventure, du moins ceux qui arrivent à bon port, semblaient, pour un certain, surfer sur la vague dans un déferlement de textes, tandis que les autres, parfois ballottées, étaient portées par les alizés. C’étaient déjà de vieux loups de mer à leur manière. Je garderai longtemps en mémoire combien moi, j’ai ramé! page 12 page 13

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page 14 La Belle Escampette Le catalogue MANUFRANCE I Découverte. Jean-Luc M. Assis sur le canapé, dans la pénombre du salon, je me pose cette question existentielle: «Que faire un dimanche après-midi d’été, écrasé de chaleur?». Je trouve bien sûr quelques réponses. «Se tremper dans la piscine, bouquiner au frais dans la maison, faire des recherches sur Le Bon Coin, regarder un film...» Je monte à l’étage. Sylvie est assise au bureau, le visage collé à l’écran de l’ordinateur. «Il y a un vide-grenier à Creysse! On pourrait aller y faire un tour.», dit-elle sans se retourner. Le vide-grenier, c’est un peu «retour vers le passé». Je ne suis pas un grand fouineur et franchement, les objets sortis du passé, ce n’est pas ma passion. De plus, avec la chaleur oppressante qui règne dehors, j’aurai plutôt choisi l’option: lecture au frais dans la maison. Cependant, dans un couple, il faut parfois faire quelques concessions. Dès la porte franchie, façade plein soleil, la chaleur torride nous terrasse. Je n’ai déjà plus qu’une envie, retourner au frais dans la maison. La clim dans la voiture nous permet de retrouver une température acceptable. Arrivés au village, on se gare plein soleil, bien sûr. La réalité de la fournaise nous rattrape. On file sous le premier arbre chercher un semblant de fraîcheur. page 15

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Il fait vraiment trop chaud, mais pour un vide-grenier, Sylvie est capable de braver la canicule. La plupart des chineurs occupent la terrasse de l’unique café. Ils sont assis, à l’ombre des grands parasols publicitaires, leur chapeau sur les genoux, assommés par la chaleur, attendant qu’un nuage salvateur cache pour un moment le soleil. Sylvie adore fouiner dans le bric-à-brac étalé sur des tables ou à même le sol. Parfois, après une fouille minutieuse digne d’un inspecteur de police chevronné, elle découvre une vieille relique rouillée et cassée. Elle la brandit devant mes yeux comme si elle avait découvert une merveille. Voyant mon air catastrophé, elle la repose, me promettant que la prochaine fois, elle viendra seule ou avec une copine. Elle cherche des fouets, ces sortes de moulinettes qui servent à monter les blancs en neige. Elle en a déjà une belle collection qui ramasse la poussière, accrochée aux poutres du plafond de la cuisine. Comme elle est capable de faire plusieurs fois le tour des exposants, même par cette température, nous nous sommes séparés, après le premier tour. Pour nous retrouver, nous avons tous les deux un objet moderne: le portable. La transpiration coule sur mon visage et dans mon dos. D’habitude, je vais m’asseoir dans la voiture pour lire ou écouter la radio. Sous cette chaleur accablante, je cherche plutôt un petit coin d’ombre, tranquille. Je reviens vers la grande place. En faisant le tour, je vois un lieu occupé par un amoncellement de livres de toutes sortes. Parmi tout ce qui est exposé, c’est encore les stands de livres qui m’attirent le plus. page 16 Un homme d’un certain âge somnole sur un fauteuil pliant pendant que les visiteurs nonchalants regardent les bouquins en vrac sur l’herbe. Il y a absolument de tout. Mon regard est attiré par la couverture de Tintin en Amérique, ma première bande dessinée offerte par ma grand-mère quand elle m’accueillait pendant les vacances. À l’époque, je l’avais tellement lue et relue que je la connaissais presque par cœur. Je m’accroupis pour la prendre avec une pointe de nostalgie, et surprise! caché dessous, un vieux catalogue. Je n’arrive pas sur le moment à me rappeler où j’ai déjà vu un catalogue semblable. Il est très épais avec une couverture marron, imitation cuir. MANUFRANCE est écrit en haut, en lettres capitales, et en bas de page une devise: bien faire et faire savoir. Je pose la bande dessinée sur l’herbe et j’ouvre le gros livre tout en continuant à chercher pourquoi ce mot «MANUFRANCE» a attiré mon attention. Sur la première page, je vois 1956, l’année de ma naissance. Intrigué, je commence à le feuilleter. En arrivant à la rubrique cycles, des souvenirs très anciens remontent de ma mémoire. II Souvenirs de vacances. Je devais avoir une dizaine d’années à l’époque. Pendant les vacances scolaires, mes parents travaillant tous les deux, je passais une semaine chez ma grand-mère paternelle, dans un ancien quartier de Tulle qu’on appelait La Mécanique. Cela ne m’enchantait pas toujours d’y aller car je me retrouvais tout seul. Même si elle faisait ce qu’elle pouvait pour me distraire, mes copains me manquaient. Mais pas question d’essayer d’y échapper en négociant, mon père était intransigeant. Ma grand-mère habitait au dernier étage d’un immeuble vieillot qui page 17

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allait bientôt être déclaré insalubre et être démoli. Mon grand-père que je n’ai jamais connu avait été fusillé pendant le guerre. Mes parents disaient qu’elle était veuve de guerre. C’était une petite bonne femme avec un caractère bien trempé qui avait participé aux manifs ouvrières. Je me souviens de ses cheveux blancs qui viraient au violet quand elle revenait de chez le coiffeur. Elle parlait souvent de ses douleurs aux pieds et fréquentait assidûment le pédicure chez qui elle allait à pieds, bien sûr. Je m’ennuyais, tout seul, dans son petit appartement dont je n’ai qu’un vague souvenir. On y entrait par une petite cuisine rustique. On passait ensuite dans une salle à manger un peu austère d’où on pouvait accéder à deux chambres. Je dormais dans la plus petite, seulement éclairée par un peu de lumière qui traversait une petite lucarne. Contre le mur, en face du lit, une échelle de bois permettait de monter au grenier dont on apercevait la trappe. Tous les matins, on faisait les courses dans le quartier populaire du Trech. On croisait de nombreuses personnes qu’elle connaissait, elle s’arrêtait souvent pour discuter. Elle était tellement fière de montrer son petit-fils. Si on avait le temps, on allait voir ma tante. Elles buvaient le café. On ne revenait que vers midi. Les jours de beau temps, j’allais voir l’Oncle Antoine dans son atelier de menuiserie. Je le trouvais penché sur son établi au fond de la pièce sombre. Seule, une ampoule nue donnait un semblant de clarté. L’Oncle Antoine, je le revois, il était grand, maigre, un peu hautain avec un visage allongé qui lui donnait un air sévère. D’ailleurs, il n’était pas toujours de bonne humeur et il m’impressionnait. Tout le contraire de sa femme Marie-Louise, ronde et souriante. Ils habitaient au rezde-chaussée de l’immeuble. «Tiens, tu es là! Tu veux les boules, bien sûr?», disait-il sur un ton sec, page 18 levant à peine la tête. Je restais pétrifié au milieu de l’atelier, impossible de répondre quoi que ce soit. «Tu as perdu ta langue? Tu sais où elles sont, prend les toutes, si tu veux.» et il revenait à son activité. Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je prenais le panier de boules et je l’emportais dans la cour. Je jouais à la pétanque en début d’après-midi. Vers seize heures, la fraîcheur et l’humidité commençaient à tomber sur la cour qui ne voyait jamais le soleil. Mais pour jouer, il faut être deux. Alors, je m’inventais un adversaire. Il avait les boules jaunes en laiton et moi les grises en fer. Je n’acceptais pas de changer, c’était quand-même moi qui commandais! Les parties étaient acharnées, parfois c’est moi qui gagnais, parfois c’était lui. Quand ma grand-mère m’appelait pour le goûter, je rangeais les boules dans l’atelier et l’inconnu dans un coin de mon cerveau. J’allais aussi à la pêche dans la Solane, le ruisseau qui coulait devant l’immeuble. On y accédait par un petit portail au fond de la cour. J’utilisais une vieille bouteille en plastique pour attraper les goujons. Je pouvais ainsi les garder pour les observer un peu avant de les relâcher. Avant de rentrer, j’allais piquer quelques divines groseilles maquereaux dans le jardin des voisins. Une fois par semaine, ma grand-mère allait boire le thé chez des amies avec qui elle avait travaillé à l’usine de confitures Valade. Je n’oubliais pas de prendre un livre car l’après-midi se révélait en général très long. Je restais assis, discrètement dans mon coin, accompagnant le Pauvre Blaise dans ses mésaventures avec Jules. Elles me trouvaient très sage. page 19

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Les jours passaient lentement. III Escapade au grenier. Ce matin-là, ma grand-mère était partie tôt faire les courses. Je devais la suivre, mais je fis semblant de dormir. N’osant pas me réveiller, exceptionnellement, elle me laissa. Elle était toujours inquiète, j’étais en permanence sous surveillance. «Enfin la maison pour moi tout seul!» Depuis longtemps, j’avais envie d’aller visiter le grenier malgré son interdiction. Pour m’en dissuader, elle m’avait dit que je pourrais passer à travers le vieux plancher et que de toute façon, l’Oncle Antoine l’avait vidé. Qu’à cela ne tienne, l’échelle que je voyais tous les soirs avant de m’endormir m’attirait de plus en plus. Dès que j’entendis la porte de l’immeuble se refermer avec un grincement bruyant, je transgressai l’interdit et, les jambes un peu flageolantes, j’escaladai l’échelle en bois, poussai la petite trappe et me glissai dans un passage étroit qui donnait sur une grande pièce presque vide. J’essayai d’allumer à tâtons mais l’ampoule était grillée. Au milieu, une vieille malle en osier jouait la star, éclairée seulement par la lumière qui tombait en cascade d’un vasistas. Quelques bouts de tissus s’en échappaient. Je m’avançai avec précautions, observant avec attention le plancher vermoulu par endroit. J’y arrivai enfin après quelques détours inévitables. Je soulevai avec difficulté le couvercle un peu lourd pour moi. La malle était remplie de vieux habits: robes, jupes, tabliers... qui avaient miraculeusement échappés à la destruction. Tout cela sentait le page 20 renfermé. Pour ne pas me salir, j’enfilai un vieux tablier de mamie à carreaux roses et rouges qui me recouvrait presque les pieds. Contre le mur, dans la pénombre, j’aperçus une grande couverture mitée et poussiéreuse qui recouvrait quelque chose. Curieux et impatient, je la soulevai un peu trop vite, la poussière se dispersa et me fit éternuer plusieurs fois. Quand je rouvris les yeux, je vis une bicyclette rouge de la marque Hirondelle. Les pneus étaient dégonflés, les gentes rouillées, les araignées avaient tissées des nouveaux rayons. Le cadre avait l’air en bon état. C’était une bicyclette d’homme avec la barre qui allait de la selle au guidon. Elle avait même des vitesses. J’essayai de l’enfourcher mais elle était vraiment trop grande pour moi. Je continuai mon exploration. Au fond du grenier, un peu de guingois, trônait une immense armoire à glace. Elle était imposante et recouverte, elle aussi, d’une couche de poussière. Elle ressemblait à un vieux garde qui se serait endormi et qu’on aurait enfermé et oublié là. Mon reflet dans la glace me fit sourire, j’avais vraiment une drôle de dégaine. Elle semblait attendre là, depuis longtemps. Elle devait contenir des trésors cachés dans ses tiroirs fermés. J’imaginais de vieux bijoux, des papiers révélant des secrets et pourquoi pas le plan menant à un trésor oublié. Poussé par ma curiosité sans limite, j’essayai d’ouvrir le plus grand des tiroirs mais il me résista. J’eus beau forcer, insister, m’acharner, m’énerver, impossible de le faire bouger. Je passais à un autre, plus petit qui céda assez facilement. Je le tirai lentement et je découvris, caché à l’intérieur un gros livre qui occupait tout l’espace. Je le sortis délicatement, il y avait marqué en lettres capitales sur la couverture abîmée le mot MANUFRANCE que je ne connaissais pas. Pourtant, le début du mot ne m’était pas étranger page 21

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puisque c’était le nom de l’usine où avait travaillé l’oncle Antoine. Il ressemblait aux catalogues de la REDOUTE que nous recevions à la maison. Je l’ouvris et je remarquai que quelques pages avaient été arrachées. Assis sur le rebord de la malle, je commençai à le feuilleter. On y trouvait toutes sortes d’armes de chasse: un fusil Simplex qui ressemblait à celui de mon père et la fameuse carabine 22 Long Rifle dont j’avais entendu parler par les copains. Ils en rêvaient pour chasser les oiseaux. Mais les armes ne m’intéressaient pas. Je continuai, toujours aussi captivé. Ce livre était un vrai supermarché en papier. Cela manquait un peu de couleur mais il datait de 1940. Il y avait des collections d’habits pour homme et pour femme, la mode a vraiment changé. Des objets alignés avec la description à côté, toutes sortes d’outils avec leur notice d’utilisation. Je retrouvai la collection des vélos Hirondelle. C’était à cet endroit que quelques pages manquaient. Dommage, le vélo rouge n’y était plus. Une question me vint alors à l’esprit: «Qui avait arraché ces pages?». Alors, le petit garçon que j’étais imagina un autre garçon rêvant devant les images d’un de ces vélos magnifiques mais hélas inaccessibles. Il savait très bien qu’il ne l’aurait jamais car il coûtait beaucoup trop cher. Ses parents ne seraient jamais assez riches pour le lui payer. Il en avait tellement envie qu’il avait arraché en vitesse les pages du catalogue qui traînait sur la table de la cuisine. Le soir, caché au fond de son lit, il les avait regardées avant de s’endormir. Dans son rêve, il s’était vu, enfourchant sa bicyclette rutilante devant ses copains ébahis. Tous avaient voulu faire un tour pour l’essayer mais il n’avait pas eu le droit de la prêter. Seule sa copine avait pu le suivre. Ils étaient partis sur les chemins, elle avec sa belle robe rouge, assise en amazone sur le cadre, lui avec son short kaki et son marcel blanc, pédalant à perdre haleine, le vent soulevant leurs cheveux, un vrai page 22 goût de liberté. Ce garçon, je pensais, c’était peut-être mon grand-père. Mais alors, le vélo sous la couverture, c’était peut-être le sien. Il avait peut-être réussi à se le faire offrir ou à se le payer lui-même. À moins que ce soit celui de l’oncle Antoine. Il faudrait que je demande à ma grand-mère. Impossible pour le moment sans parler de ma visite au grenier. J’arrivai bientôt à la fin. Il y avait quelques pages sans images avec des textes courts qui ressemblaient un peu à des devinettes. J’en lisais quelques-uns en essayant de comprendre ce qu’ils signifiaient mais ce n’était pas une forme d’écriture qu’on avait vue à l’école. Comme conseillait notre maître du CM2, j’essayais de raisonner pour trouver la signification mais malgré mes efforts, je ne comprenais toujours pas. Je n’entendais rien à ce charabia. Que voulaient dire ces lettres majuscules et ces mots pas finis? IV Retour. Entendant le bruit caractéristique de la porte qui grinçait et les pas de ma grand-mère montant lentement l’escalier, je refermai vite le vieux catalogue. Je le posai dans son tiroir me promettant bien de revenir pour élucider ce mystère. Je traversai le grenier, descendis l’échelle à toute vitesse et m’assis rouge et essoufflé à la grande table de la salle à manger. Lorsqu’elle entra, je faisais semblant d’être plongé dans Tintin en Amérique qu’elle m’avait offert au début des vacances. Au moment où je voyais disparaître Tintin dans le lac Michigan, pieds et poings liés, j’entendis un grand éclat de rire. Je levai aussitôt la tête, surpris. Elle ne m’avait page 23

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pas habitué à ce genre de réaction. Je compris son fou-rire quand je vis mon reflet dans la grande glace de la chambre, par la porte ouverte. Je fus bien obligé de lui avouer mon escapade dans le grenier interdit. Elle continuait de sourire en essayant d’avoir l’air en colère. L’échelle fut retirée et rangée dans l’atelier de l’oncle Antoine. Le catalogue MANUFRANCE conserva son secret. La sonnerie du portable me fait sursauter. Le temps de le sortir de ma poche et de faire glisser le doigt du vert au rouge, Sylvie est déjà derrière moi. «C’est pas vrai, même ici, tu as réussi à t’assoupir!» «Pas du tout, je feuillette ce vieux catalogue MANUFRANCE.» J’arrive aux dernières pages où je retrouve les fameuses devinettes, celles que je n’avais pas pu comprendre, à l’époque, dans le grenier. JF, jolie, cher. H, 30 env, gentil, cultivé, bonne sit. pour rel dur. Je me mets à sourire sous le regard incrédule de Sylvie. page 24 page 25

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page 26 La Belle Escampette Trilogiptyque Carolina Lettre 1 Déposée à l’aire, un lundi à 6h du matin Pour toi, Samantha Je t’ai vue. Tu croyais sans doute que je ne le saurais pas, mais je t’ai vue. Et maintenant, je le sais. Bien sûr, je peux faire comme si de rien n’était. Garder les yeux fermés pour enfouir les images dans le déni. Je pourrai continuer mon chemin, les mains sur le visage, me cachant la face et la réalité. Avancer droit devant moi, ne laissant remonter à la surface que des sensations éphémères, retenues par une envie de rester placide. Oui, ce serait envisageable. Mais pourquoi? Dis-moi, pourquoi? Je t’ai vue, alors je sais. Je t’ai vue dans cette robe. Tu ne peux pas t’empêcher de la porter, de croire qu’elle exerce un droit de protection. Tu penses peut-être qu’elle a fixé sur ta peau les frissons de bonheur, les picotements qu’ont certainement entraînés les mots prononcés lors de la fête, la vague qui t’a alors emportée après la cérémonie. Oui, je t’ai vue traverser la place de la Liberté, dans cette robe de mariée et te pavaner. Tu ne la quitteras donc jamais? As-tu besoin de rejouer la scène? As-tu peur que le mariage ne soit pas reconnu par les autorités? Tu avais tes mains posées sur ton ventre rond. La soie laissait glisser tes doigts. La chaleur alourdissait ta démarche. Les cousines t’entouraient, la voiture t’attendait. Lui au volant. Tu étais Le Messie. Elles t’ont suivie, l’une après l’autre, puis se sont assises à tes côtés. Puis je t’ai perdue de vue. page 27

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Pourtant, je ne peux pas oublier. Je suis obligée de le croire et d’y penser. Tu as pris la même route que celle des autres filles de ton clan. Tu as accepté et tu t’éloignes de ton adolescence comme de tes premières déclarations d’indépendance. Tu as renié tes coups de gueule, tes choix de vie si précieusement revendiqués. Cette lettre est pour toi. C’est ton cadeau de mariage. Puisque toi, tu sais lire, prends-le. Fais-en bon usage. Puisses-tu un jour quitter cette robe, définitivement. Lettre 2 Déposée dans le pot de fleurs, dimanche, dernier jour de décembre Pour toi, Augustia Ces dernières années, je te cherche souvent. Tu pourrais être près de moi, à me sourire. Ton absence me semble maintenant pesante. Pourtant, je pourrais m’y faire. Cela fait si longtemps que tu as disparue, à jamais. Impossible de refaire ces gestes, même si je les invente à présent. Lisser tes longs cheveux, après les avoir dénoués. Le chignon était délicatement libéré une fois retirées les longues épingles torsadées. Tu souriais, discrètement. Je ne pouvais le voir, tu étais dos à moi lors de ces pauses. Mais je le sentais, dans tout mon être. Ton sourire te parcourait pour m’atteindre. J’étais enfant et toi, la grand-mère. Combien de fois nous était-il arrivé de partager ces moments? Il n’y a plus qu’une scène qui hante mes yeux. Comme si tout se rejoue identiquement, à chaque fois que ton nom m’apparaît. Tu te trouves dans une immortelle attitude, acceptant que je sois ta douce berceuse. Peut-être le seul moment où dans ta vie, la caresse te fût accordée. De mon côté, je sentais ton abandon. Je profitais pleinement de cet amour consenti. Passage furtif et souterrain d’un lien qui traversait les années qui nous séparaient. Je ne viens jamais sur ta tombe. Je ne m’accorde pas de temps pour page 28 ça. Je n’accorde aucune place ni au passé ni au souvenir. Je n’y vais plus depuis que ma vie se déroule sur un nouveau chemin. Aujourd’hui, pourtant, je te laisse ce courrier, un don d’outre-tombe. Tu es devenue une écrivaine. C’est ce que je veux m’imaginer. Tu écris le temps qui s’écoule, sa fluidité, en fixant la distance qui sépare ceux qui sont de ceux qui ne sont plus. J’ai décidé que tu m’avais laissé un legs. Ta lointaine vie a marqué la mienne... Je lis aujourd’hui ce que tu as laissé dans la lignée généalogique. Tu m’y as inscrite alors même que pour toi, écrire était un fruit défendu. On t’avait maintenue dans l’ignorance des illettrés. Comment as-tu alors coloré ta descendance ? Un fil tissé par tes soins me rattrape, je le sens. Tous ces mots, notés ici, nous regardent. C’est un reflet qui réunit nos deux visages. Nous voici maintenant reliées. Lettre 3 Déposée dans ta boîte aux lettres, ce soir Pour toi, Nina Comme je pense à toi, ma Nina. Il fait nuit noire, le silence s’est installé bien confortablement dans la maison. Alors, en moi, il y a toute la place que tu veux. Vas-y, soulève la plaque, sors du soupirail, ne te gêne pas. Pousse encore plus fort et entre. Je t’attends. Ne reste pas cachée derrière les chimères qui me harcèlent. Prends place auprès de moi, dans mon imaginaire intarissable. Nous pourrions passer beaucoup de temps à sommeiller et continuer ainsi ne sert à rien. Laissons nos retrouvailles s’ébrouer, nos yeux se découvrir après tant d’années d’attente. Acceptes-tu d’apparaître à découvert? Voilà, tu es là. Regarde tout ce qui s’est construit grâce à ton absence. Un instrument occupe mes doigts et chatouille mon diaphragme régulièrement. Ses vibrations propulsent un rythme cardiaque que page 29

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