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Le Carnet et les Instants

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BELGIQUE - BELGIE P.P. - P.B. CHARLEROI X 9/3306 À LA UNE  La poésie à Liège RENCONTRE Laurent Demoulin PORTRAIT Caroline De Mulder LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Trimestriel. N° 194, du 1er avril au 30 juin 2017. Périodique - P 302031 - Bureau de dépôt Charleroi X - Éd. resp. Nadine Vanwelkenhuyzen - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - mars 2017

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sommaire n° 194 Jacques Izoard, doc. AML/photo Alice Piemme Passeurs 01 ÉDITORIAL par Nausicaa Dewez MAGAZINE La poésie à Liège 03 À LA UNE Laurent Demoulin 16 RENCONTRE Salut, Léo 21 HOMMAGE Prix Versele 22 PRIX LITTÉRAIRES Caroline De Mulder 27 PORTRAIT Fabrizio Borrini 32 RENCONTRE Mimy Kinet 36 PATRIMOINE Dîners littéraires à la Maison de la Francité 40 LA LITTÉRATURE EN LIEUX Le musée Gravelines 45 VUES D’AILLEURS 47 BRÈVES le-carnet-et-les-instants.net BIBLIOGRAPHIE le-carnet-et-les-instants.net RECENSIONS Le Carnet et les Instants est aussi sur internet : le-carnet-et-les-instants.net

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ÉDITORIAL Passeurs La Foire du livre de Bruxelles a fermé ses portes le 13 mars. Cette nouvelle édition a poursuivi l’heureuse réorientation amorcée l’année dernière pour démocratiser l’accès à la Foire elle-même, et au livre de manière générale, en proposant l’accès gratuit pour tous, en multipliant les initiatives vers les publics moins évidents (les enfants, les personnes en alphabétisation…) et en inscrivant résolument la manifestation dans la Ville. Beaucoup auront pourtant vécu ces cinq jours de fête du livre avec une boule dans la gorge. Le 25 janvier, Léo Beeckman nous a quittés. C’est une figure indissociable de la Foire et un infatigable promoteur des livres et des Lettres belges francophones sur les salons du livre du monde entier qui s’en est allé. Sans crier gare, comme on dit. Et beaucoup trop tôt, alors qu’il était depuis peu retraité de la Promotion des Lettres. À celles et ceux qui l’ont connu, il laisse le souvenir d’un homme passionné, curieux de tout et généreux – et un sentiment de tristesse immense. Le parcours de Léo et le vide que laisse son brusque départ rappelle, si besoin est, le rôle crucial de ceux que l’on nomme les médiateurs du livre, ou plus poétiquement les passeurs – ces bibliothécaires, libraires, animateurs de rencontres littéraires, enseignants et tous les autres, qui brûlent d’une passion communicative pour la littérature et contribuent à la faire connaître et aimer autour d’eux. C’est à ces passeurs du livre en Wallonie et à Bruxelles que Le Carnet et les Instants consacre la série « La littérature en lieux », animée par Michel Torrekens, dont la nouvelle livraison (la sixième de la série, déjà) nous emmène à la découverte des dîners littéraires de la Maison de la Francité. Autre belle entreprise de passeurs du livre : le prix Versele, dont il sera aussi question dans ce numéro du Carnet. Destiné à la jeunesse et choisi par elle, ce prix vit surtout grâce à l’engagement – au dévouement – de nombreux bénévoles qui, après avoir sélectionné 25  ouvrages destinés à différentes tranches d’âge, accomplissent un important travail de médiation auprès des enfants et des adolescents, pour leur faire connaître les livres et susciter le débat. Avant que ces publics n’élisent eux-mêmes le lauréat de chaque catégorie. Au final, ce sont 50 000 jeunes qui sont impliqués dans cette belle initiative, qui fait en outre preuve d’une remarquable longévité, puisqu’elle fête ses trente-huit ans en 2017. Les enfants ne sont pas les seuls lecteurs à pouvoir voter pour un prix littéraire en Belgique francophone. Plus récent, un prix attribué au suffrage universel est né à Marche-en-Famenne : le prix Horizon. Avec Armel Job en maître d’œuvre, il présente la double originalité d’être réservé aux deuxièmes romans (francophones) et de laisser le choix du lauréat aux lecteurs participants, qui se comptent par milliers, organisés en comités de lecture disséminés sur tout le territoire de la Fédération WallonieBruxelles et dans le Nord de la France. Quelques exemples parmi des centaines d’opérations qui visent à donner sens et épaisseur à la lecture et à rapprocher tous les publics du livre. Quelques exemples parmi des centaines de la vitalité et de la nécessité des passeurs du livre. Nausicaa Dewez

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Vue panoramique de Liège © Nordenfan

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LA POÉSIE À LIÈGE D’IZOARD ET JACQMIN À NOS JOURS GÉRALD PURNELLE POÈTES, ET LIÉGEOIS ? Poètes liégeois, poésie à Liège… Un sujet qui suscite immédiatement questions et mises au point. Qu’est-ce qu’être liégeois ? demandera-t-on d’abord. Faut-il être né à Liège  ? y résider  ? ou y avoir «  exercé  » son activité, y avoir publié ? s’en revendiquer ? Reste-t-on liégeois quand on quitte –  tôt, ou tard,  – la Cité ardente  ? Mais aussi : existe-t-il une spécificité de la poésie à Liège  ? un régionalisme poétique  ? une « âme » des lieux et des peuples, qu’exprimerait précisément la poésie du cru  ? Et le cas échéant, est-ce d’abord dans une (grande) ville comme Liège que vit ce genre de génie du lieu  ? Poserait-on une telle question et de la même manière pour la capitale bruxelloise ou, à l’inverse, pour une petite ville comme Tournai, où pourtant une tradition poétique existe avec une constante visibilité, fondée sur les bases historiques solides qu’est l’association, groupe et maison d’édition Unimuse. Poser la question n’est donc pas la résoudre. Et pourtant, en 1994 déjà, André Doms la soulevait, dans sa préface à l’anthologie Poésie en pays de Liège, publiée par l’Arbre à paroles1. Soit dit en passant, le simple fait que paraisse un tel volume prouve que le sujet de la territorialité de la poésie, sinon de son particularisme régional, intéresse les acteurs du champ, poètes, critiques et éditeurs. À tout le moins ce genre de démarche illustre-t-il la tentation que peuvent éprou- ver les poètes, pour exister dans le champ littéraire, de passer par des regroupements et des solidarités opportunément fondées sur leur origine ou leur implantation. Est-on poète d’un lieu  ? Certes, nombre de poètes sont attachés à leur région et la chantent (l’Ardenne, la Picardie, la Flandre autrefois…). Mais est-on collectivement les tenants d’une poésie enracinée ? Doms s’interrogeait : « Reconnaissons-nous qu’un poète est liégeois ? », « Y a-t-il une ou des écoles liégeoises  ?  », «  Y a-t-il un paysage mental, certaines géologies de l’âme qui réuniraient nos poètes  ?  » Il conclut évidemment sa réflexion en parlant de « poésie multiple  », d’introuvable «  dénominateur commun », de « mouvements contradictoires  », mais aussi de «  coïncidences, troubles et troublantes, entre regards qui s’efforcent à vivre le même temps  ». À défaut d’être poétiquement d’un même lieu, on serait d’une même époque. Chez le même éditeur, il y eut en 2000 un Bruxelles poésie, où, à nouveau, André Doms et Georges Thinès posaient l’éternelle question  : «  Que peut bien être un poète bruxellois ? Après la négritude et le belgitude, disputera-t-on d’une “bruxellitude” […] ? » Les villes fantasment la poésie autant que les poètes la ville. Bref, rien de bien original en bordure de Meuse ? Liège, une ville poétique comme il y en a tant… Voire. Et à voir de plus près. On se gardera bien de partir en quête d’une telle essence de la poésie liégeoise,

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04 une sorte d’ADN mosan, et de reproduire au mieux (ou pour le pire) des clichés ou des démarches peu objectives. On cherchera quels faits peuvent, non pas illustrer ou démontrer l’identité poétique de Liège, mais dénoter les réalités du terrain, perceptible par la pure observation  : qui écrit  ? quels poèmes, quelle poésie  ? qui édite  ? qui anime ? C’est une histoire des individualités qu’il s’agit de dessiner. Et le gain final pourrait bien être de trouver quelques manifestations de ce que l’on avait renoncé à chercher. S’agissant d’idées reçues, peut-être fautil faire un sort à la «  principautarité  » du Liégeois, cette idéologie collective qui lui postule tout à la fois un esprit frondeur, un naturel joyeux, une francophilie affirmée et une farouche indépendance d’esprit. Selon Jean-Marie Klinkenberg, cette idéologie, mythe et réalité, innerve la littérature desdits principautaires, qui «  ont tendance à adopter une posture d’indépendance, quels que soient les phénomènes d’attraction auxquels ils sont soumis2  », et leur offre une troisième façon, « moins déchirante », de vivre leur belgitude, entre la fuite en France à la Michaux et l’écartèlement entre un être wallon et une francité de plume3 ; être liégeois, une façon d’être wallon et français sans être tout à fait ni l’un ni l’autre ; une position dialectique au carré. La question est de savoir si cette essence supposée, héritée de l’ancien régime, per- siste encore aujourd’hui. Pour répondre au plan social, on pourra se reporter aux Petites mythologies liégeoises du même JeanMarie Klinkenberg et de Laurent Demoulin (Tétras Lyre, 2016). Quant au domaine littéraire et plus précisément poétique, il est vraisemblable que, depuis le premier siècle de la Belgique, ou depuis l’avant-guerre, les années 1970 ou la fin de siècle dernier, de l’eau ait coulé sous les ponts qui enjambent la Meuse. Aux poètes liégeois de dire s’ils se sentent liégeois plus que wallons, belges, francophones ou européens  ; à eux d’affirmer ou de nier cette identité collective. Mais la réputation d’indépendance et d’insularité n’est pas la seule qui colle à l’image du « centre secondaire » ou « périphérique  » qu’est la métropole mosane, pour reprendre les termes de Denis et Klinkenberg4. Somme toute, la prétention de la ville à fournir un modèle culturel, sinon à l’État, du moins à la région qui l’inclut, se reflète dans un cliché en forme de synecdoque  : Liège terre de poètes comme le serait la Belgique, vivier particulièrement fécond où la densité d’auteurs de poèmes est la plus grande au kilomètre carré. Ici aussi, des explications d’ordre historique, sociologique et sémiotique viendraient critiquer puis nuancer une telle vue invétérée. Notre propos ne sera pas de dresser un palmarès, ni de légitimer les clichés, mais de circuler à travers une histoire récente et un temps présent riches en poésie. Une dernière question  : quel Liège  ? La seule ville et sa périphérie ? ou ce fameux «  Pays de Liège  » qui peut s’étendre aux limites de la province  ? Concevons-le comme tel, avec, sur le plan poétique, des pôles secondaires, fournisseurs de poètes, tels qu’Amay, Verviers ou Spa. UNE HISTOIRE TRANQUILLE Dès les origines de la Belgique, et pour longtemps, Liège a présenté, dans le domaine des arts et des lettres, une caractéristique qui découle en droite ligne tout autant de son histoire sociale et industrielle que du fameux principautarisme que l’on a nommé plus haut  : une disposition à l’innovation et une ouverture à l’avant-gardisme faibles, voire quasi nulles5. Certes, il faut nuancer : il y eut, à l’époque du symbolisme, la revue La Wallonie d’Albert Mockel, qui, de 1886 à 1892, devint un des organes du mouvement en mêlant dans ses sommaires les jeunes tenants belges du mouvement, mais aussi les Français et d’autres poètes européens. Si rien n’émerge ensuite, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, c’est que tel est l’état général de la poésie francophone de Belgique durant cette période, une fois que le symbolisme fut devenu la norme et la référence ; Liège, à cet égard, ne diffère en rien du reste du champ  ; on y reconnaît comme maîtres les Verhaeren, Van Lerberghe, mais aussi Giraud ou Séverin. Rien n’y produit l’irrup-

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La poésie à Liège 05 À LA UNE Jacques Izoard doc. AML/photo Alice Piemme tion d’un Pansaers comme à Bruxelles, et bien sages sont les Liégeois qui, (im)mobilisés sur le front de l’Yser, y composeront des vers (Louis Boumal, Lucien Christophe, Robert Vivier, Marcel Paquot). La poésie belge est restée à distance des tentatives et des avancées (naturisme, fantaisisme, unanimisme, paroxysme, futurisme, cubisme, simultanéisme) qui, à Paris, du début du siècle jusqu’à la guerre, se sont succédé pour sortir de la « crise des valeurs symbolistes6 ». Apparemment, la question ne se posait pas chez nous ! Dès la fin de la guerre, l’apport le plus durable de ces nouvelles écoles, que l’on peut dénommer « modernisme » (dans le sillage des Apollinaire, Salmon, Jacob, Cendrars, Reverdy, Cocteau, Romains et autres) est rapidement et simultanément assimilé par toute une génération de jeunes poètes, nés aux alentours du tournant du siècle, et qui vont représenter un premier mouvement de renouvellement. À Liège, ces poètes sont Marcel Thiry, Robert Vivier, Georges Linze. Tous ont pour modèles les poètes français et belges du xixe siècle et du symbolisme ; Verhaeren reste la référence dominante. Mais la façon dont, chacun selon son mode, ils métabolisent peu ou prou les nouvelles influences françaises ne les mène nullement à adopter une démarche avant-gardiste. Tous ont, à l’instar de Marcel Thiry, «  un pied dans le xixe  siècle7  ». À cet égard, le plus moderne et le plus moderniste d’entre eux est Georges Linze, l’opiniâtre animateur

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06 du Groupe d’art moderne de Liège et de sa revue Anthologie (1921-1940)8. Sa poésie, sans relever du futurisme qu’on lui prête parfois, intègre tous les éléments du monde moderne (la machine, la vitesse, les communications) en une vision prophétique et pacifiste du monde. Significativement, le dadaïsme puis le surréalisme, qu’il soit d’obédience française ou bruxelloise, n’ont presque aucune prise sur le Liégeois des années 1920 et 19309. Seuls le moderniste Hubert Dubois (1903-1965) et son ami le peintre Auguste Mambour ont très momentanément adhéré au groupe bruxellois réuni dans l’éphémère revue Marie (Mesens, Goemans  ; 1926-1927)  ; dès les années 1930, Dubois reviendra, comme nombre de ses contemporains, à un néoclassicisme de bon aloi. Et ensuite…  ? Ensuite, après les années 1920 et jusqu’à l’autre après-guerre, le Liège poétique restera globalement (et durablement) affilié à cette tendance néoclassique, avec les acteurs déjà cités : le moderniste élégiaque Thiry, le méditatif Vivier et même le pacifiste Linze, mais aussi les plus classiques de forme et d’esprit que furent Paul Dresse, Élise Champagne, le serésien Noël Ruet ou encore Alexis Curvers, qui anime la revue La flûte enchantée de 1953 à 1962. MODERNITÉ Mais ensuite ? Quand donc s’est manifestée à Liège une réelle, substantielle et durable ouverture à la modernité, laquelle n’avait pas cessé de se développer en France, et même dans le reste de la Belgique francophone, dans l’orthodoxie ou le sillage du surréalisme, ou en marge de celui-ci, voire en réaction contre lui ? Fixons-nous un moment précis, comme pivot autour duquel nous pourrons examiner la question ; et, sans sacrifier au topos de l’homme providentiel, élisons celui qui sera appelé à incarner cette modernité liégeoise enfin gagnée. Une date, donc  : 1962, parution de Ce manteau de pauvreté, premier recueil de Jacques Izoard. À cette date, Izoard a 26 ans. Liège ne produit guère de jeunes poètes susceptibles de bouleverser le paysage poétique. Ainsi, une certaine aura a couronné la jeune Nicole Houssa, étoile filante des lettres liégeoises décédée en 1959 à l’âge de 29 ans, et dont le recueil posthume Comme un collier brisé (1960) témoignait bien d’une sage perpétuation de la poésie traditionnelle. Au tournant des années 1960, Izoard collabore à Lettres  55 et L’essai, deux revues qui, sans être aucunement d’avant-garde, veulent s’intéresser à la littérature contemporaine, belge et française, dans un spectre qui va de la NRF au nouveau roman. S’ouvrir et « être de son temps » sans rien rejeter, c’était déjà le credo de la génération des poètes nés vers 1900 et actifs dans les années 1920. Dans ses choix poétiques, le recueil d’Izoard paraît refléter le dilemme d’une génération placée à la croisée des chemins  : prolonger la poésie dans la forme qui, au cours du xxe  siècle, est devenue la norme (une modernité déjà institutionnalisée) – tout en la mâtinant d’humour –, ou adopter enfin une démarche de renouvellement, voire de révolution du langage poétique. À la suite de ce premier opus, Izoard va accélérer sa propre conquête d’une écriture et créer, durant les années 1960, une œuvre toujours plus inventive et dense, dont la radicalité croissante culminera vers 197010, et qui intègre et transmute diverses influences françaises et étrangères, anciennes (Saint-John Perse, le surréalisme) ou contemporaines, en adoptant à l’égard du langage, de sa transparence ou de son opacité, de sa référentialité aussi, une position qui tranche nettement sur l’acquis commun, qu’il soit classique ou même surréaliste, par la primauté accordée à la matérialité des choses et des mots, et à la prégnance des sensations. Un deuxième facteur va procurer à Jacques Izoard la position de figure centrale et de rassembleur qu’il va occuper, dès cette première décennie et surtout à partir du début des années 1970 : c’est en effet pour lui que paraît avoir été forgée l’expression « infatigable animateur de la vie littéraire ». Il multiplie les lieux de rencontres, de lectures et d’événements poétiques, littéraires et culturels, instaurant par là-même une culture de la promotion et de l’échange qui déterminera, dans une ville comme Liège,

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La poésie à Liège 07 À LA UNE la vitalité de tels lieux, jusqu’en ce début de xxie siècle encore. Au cours des années 1970, Izoard fédère naturellement autour de lui une grande part des individualités et des entreprises, revues et petites maisons d’édition, qui, comme lui ou dans son sillage, entament le chemin de cette modernité enfin conquise ; elles vont former ce qu’on a pu appeler la «  Galaxie Izoard11 », et qui à l’époque, se nomma un temps le « Groupe de Liège », actif et visible de 1975 et 1983 environ12. Un réseau dense mais fluctuant se déploie, connecté à la francophonie13, et dont le centre névralgique mais non hégémonique est l’Atelier de l’Agneau, ce laboratoire expérimental fondé par Robert Varlez avec Jacques Izoard en 1972. À travers livres et revue (Mensuel 25), il témoignera d’une ouverture peu commune aux écritures contemporaines alternatives ou d’avant-garde, hors-genres, aux auteurs belges et français d’une certaine altérité, et développera un travail original et subversif de l’image et du graphisme. Dans la région de Liège, la modernité n’est toutefois pas un monopole, fût-il collectif. D’autres pôles existent depuis les années 1950 et 196014 : André Blavier et sa revue Temps mêlés, dédiée à l’étude du surréalisme, à ses alentours et à sa postérité, à l’avant-garde subversive et à la « Belgique sauvage  », puis à l’œuvre de Raymond Queneau  ; à Amay, autour des Amis de Georges Linze, naît la revue Vérités en 1966, qui devient Écritures multiples en 1981, puis L’Arbre à paroles en 1983. On connaît la longévité et l’ardente activité éditoriale de la maison d’édition homonyme, longtemps conduite par Francis Tessa et Francis Chenot, et qui fleurit encore aujourd’hui. L’écriture des membres de l’équipe riche en poètes (Tessa, Chenot, André Doms, Béatrice Libert, puis Agnès Henrard, Rio di Maria et d’autres), forcément multiple, trouve néanmoins une certaine unité dans une forme de modernité qui, sans fracas ni table rase, mais avec une conscience critique des possibles de la poésie, associe l’héritage passé, les voies fondamentales du lyrisme, et l’exploration et le renouvellement de la langue poétique. Enfin il a existé à l’université de Liège un cercle interfacultaire de littérature qui, de 1956 à 1987, a publié la revue Écritures, vivier de plumes parmi lesquels on compta Christian Hubin. D’une part donc, Izoard et son groupe  ; de l’autre, d’autres centres avec lesquels son réseau entretint des relations non polémiques voire amicales. On voit donc que, par le truchement d’une génération (en gros, ceux qui sont nés dans les années 1930), la modernité s’enracine et fleurit enfin à Liège. Comme l’écrit Jean-Pierre Bertrand, «  […] les années 1970 ont été comme le précipité de cette avant-garde refoulée par l’histoire, un moment d’accomplissement en quelque sorte15 ». Plusieurs revues, souvent éphémères, ont illustré cette modernité. Citons Rhétorique (André Bosmans, 1961-1966), Carbone (Christian Hubin, 1960-1966), les Cahiers de Roture (Michel Carpeau, 1973-1974), Odradek (Jacques Izoard, 1973-1979), Donner à voir (Jean-Pierre Dobbels, 19731975), Quetzalcoatl (1973-1978). Quant aux personnalités, nommons Francis Édeline et son attention pour la poésie concrète, mais aussi Rose-Marie François, Christian Hubin, Gaspard Hons, André Romus, Jean-Pierre Otte, les spadois Henri Falaise et Marc Baronheid  ; les membres du Groupe de Liège Roland Counard, François Watlet, Jean-Marie Grosjean, Jean-Claude Legros, Joseph Orban, Alexandre et Serge Czapla et, bien sûr, Eugène Savitzkaya. Celui-ci a représenté, dès ses débuts en 1972, avec de grands textes marquants tels que L’Empire ou Mongolie plaine sale (1976, rééd. « Espace Nord »), une espèce de point extrême de cette modernité liégeoise sur son versant le plus expérimental et avant-gardiste. Le travail sur la langue, les mots du corps et du réel, la littéralité viscérale, le maximalisme de l’accumulation et le minimalisme de la syntaxe, ont constitué, avec les composantes plus lyriques mais tout aussi physiques de la poésie d’Izoard, un modèle référentiel pour ceux qui, dans ce cercle, ont pu s’en inspirer pour progressivement s’en émanciper. Songeons à cet égard au regretté Joseph Orban (1957-2014  ; Le sexe tachycarde, 1979 ; Entre le blue et le jeans, 1984), qui

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08 à l’instar de Savitzkaya, a pratiqué dès le milieu des années 1970 une prose dense, organique et radicale, dans laquelle on verra une des marques de fabrique de l’esthétique « Atelier de l’Agneau ». L’autre personnalité majeure sous laquelle est placé ce panorama de la poésie récente à Liège est évidemment François Jacqmin. Infiniment plus discret qu’Izoard, il fut dès ses débuts davantage lié à Bruxelles qu’à Liège, puisqu’avec Joseph Noiret et Marcel Havrenne, il fut un des membres fondateurs du groupe Phantomas, par ailleurs animé par cet autre Liégeois qu’était Théodore Koenig. Discrète, la position de Jacqmin le fut sur tous les plans : publications sporadiques, recueils marquants mais disséminés (Les saisons en 1979)  ; sans implication active dans la vie et l’animation littéraire, il a néanmoins nourri des liens avec des revues d’avant-garde, liégeoises ou autres, tels Mensuel  25 ou AA  Revue de Richard Tialans. Sa poésie est aux antipodes de la modernité coruscante qui a foisonné autour ou à distance d’Izoard dès les années 196016. Adressant à la réalité un discours clair et logique, entre pensée critique et critique de la pensée, la poésie de Jacqmin, dès ses débuts (de La rose de décembre, 1959 au Livre de la neige, 1990), se maintient à forte distance du lyrisme et des prétendus pouvoirs du langage et, se nourrissant d’une observation intense de la nature, peut approcher la réflexion philosophique sans

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La poésie à Liège 09 À LA UNE page de g. Eugène Savitzkaya © Pymouss page de d. François Jacqmin © DR lui abandonner un impossible pouvoir sur l’expression poétique. Son empreinte sur la conscience de multiples poètes a sans doute moins marqué de Liégeois que ne le firent celles d’Izoard ou de Savitzkaya ; affaire de sensibilité  ? Ceux qui montreront d’évidents signes d’affinité avec Jacqmin se trouveront plutôt du côté des poètes du Cormier ou du Taillis Pré, Liégeois (comme Gaspard Hons) ou non (Fernand Verhesen, Philippe Jones, Yves Namur, Michel Lambiotte et d’autres). Notons que cette reconnaissance de et à Jacqmin n’adoptera guère sa radicalité critique : pour ses admirateurs, la philosophie reste une source d’abreuvement du poème, et le langage un objet d’interrogation dialectique. Significative et originale est l’évolution de la poésie de Gaspard Hons (°1937), qui passe progressivement d’un sensualisme matérialiste et linguistique proche d’Izoard à une écriture plus philosophique, avec pour pivot le recueil Personne ne précède, écrit en 1985-1986, et de Christian Hubin (°1941), dont l’opiniâtre quête du sens s’est dégagée d’une rhétorique de l’image pour confiner à l’ascèse du cri et de l’effacement du poème. En dehors d’Hons et d’Hubin, il n’y a, et il n’y aura guère de poètes liégeois convoquant la méditation philosophique, la contemplation ou l’interrogation sur l’être pour penser l’être au monde, fût-ce à partir de l’expérience la plus immédiate. La concrétude de la réalité et de la vie se dessine, globalement (et sous réserve de naturelles exceptions), comme la composante peut-être la plus prégnante des poétiques liégeoises. Au sortir des deux ou trois décennies qui ont vu cette modernité se développer à Liège, une fois atteintes les années 1980, on peut affirmer qu’un modèle complexe s’impose comme référence aux générations liégeoises à venir, un modèle constitué des trois figures d’Izoard, de Jacqmin et de Savitzkaya. Oserait-on dire, sans jeu de mots ni référence trop forcée au passé plus ancien que nous avons retracé, que ces trois poètes sont « comme » les nouveaux « classiques » du champ poétique liégeois, les références que leurs successeurs ne pourront ignorer ? POSTMODERNITÉ La génération qui marque ensuite une nouvelle étape déterminante dans l’histoire poétique de Liège est celle des poètes qui sont nés aux alentours de 1960. Succédant à ces trois figures, ils découvrent la poésie dans leur œuvre, mais aussi ailleurs  : ils lisent Rimbaud ou les surréalistes, mais aussi les classiques, les étrangers, le xxe  siècle, les contemporains. Ni éclectiques ni œcuméniques, ils naissent à l’écriture à une époque qui vient après. Ils ont derrière eux toute une histoire. Savent-ils qu’ils appartiennent déjà à la postmodernité  ? Dans le domaine poétique, celle-ci voit l’émergence, en France, d’une génération plus âgée d’une décennie au moins, celle des « nouveaux lyriques », cette tendance qui, prônant le retour au sujet, au compte tenu du lecteur et aux fonctions traditionnelles du poème, s’oppose au textualisme et au formalisme souvent terroriste des années 1970 et 1980. Comme il est coutumier en Belgique, le phénomène n’y suscite pas de polémique comme ce fut le cas dans l’Hexagone  ; la Belgique n’est pas une terre de guerres poétiques, et Liège encore moins. Nos représentants liégeois de cette postmodernité comptent dans ce que Liliane Wouters a baptisé la Génération  58 (du nom de l’exposition universelle qui a précédé leur naissance). À plus d’un titre, Karel Logist (°1962) et Serge Delaive (°1965),

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Serge Delaive, doc. AML 10 qui commencent à publier au tournant des années 1990, constituent une relève  : remarqués et soutenus par Izoard (mais aussi par Liliane Wouters dans sa collection « Feux »), ils fondent en 1998 Le Fram, revue de littérature (et non de poésie seule) qui se signalera durant plusieurs années comme un nouveau pôle liégeois, par son activité d’édition et d’animation littéraire. Elle accueillera dans ses collections deux autres poètes de la même génération, Rossano Rosi (°1962, Liégeois installé à Bruxelles) et Laurent Demoulin (°1966), qui y publient tous deux leur premier recueil en 2001 (Approximativement et Filiation), mais aussi Rose-Marie François, Roland Counard (°1951), Michel Delville (°1969  ; Le troisième corps, 2004), Frédéric Saenen, Nicolas Ancion et Eugène Savitzkaya. La poésie de Logist et de Delaive donne la primauté à l’expression de soi, du quotidien, du regard sur la vie et sur le monde contemporain, sur le théâtre intime des affects. Mais cette pratique du lyrisme restauré, qui paraît faire retour aux vertus traditionnelles de la poésie, se nuance chez chacun d’une distance ménagée dans plus d’une direction : à l’égard des modèles passés, bien sûr, tel leur mentor Izoard, mais aussi du « premier degré » du lyrisme ou de ses ambitions. Logist conserve jusque dans ses poèmes les plus graves un sourire sans naïveté, un jeu avec le discours de son sujet semi-caché derrière la deuxième ou la troisième personne ; fiction et réalité se mêlent, nous rappelant que la poésie n’a que faire d’un devoir primaire de réalisme (Le séismographe, 1989 ; Ciseaux carrés, 1995 ; J’arrive à la mer, 2003). Delaive tord le cou à tout épanchement et taille d’un vers affûté dans la matière de la vie, entre assimilation des mythes et gestion du cri (La trilogie Lunus, 1995-2001 ; Les jours, 2006). Rosi quant à lui recycle les formes fixes du passé dans le reportage d’un quotidien dont l’apparente superficialité confronte la question du langage poétique et de la trivialité du réel (Pocket plan, 2008). De la même manière, Demoulin met tout entière l’écriture du poème au service d’une exploration des liens affectifs et familiaux, interrogeant les limites du possible poétique dans l’expression du deuil (Trop tard, 2007 ; Même mort, 2011). Sur le plan rhétorique, ces poètes privilégient la métonymie sur la métaphore, qui suscitait déjà l’ardente défiance de Jacqmin. Ils ne cultivent ni l’hermétisme, ni l’alliance féerique des mots. Loin de toute régression, leur immédiate lisibilité est une prise de position théorique et, oserait-on dire, un postulat vital. Toujours dans une vivifiante diversité, la génération de leurs cadets paraît poursuivre cette troisième voie de la poésie à Liège. Ainsi, significativement, les poèmes de Pascal Leclercq (°1975, fondateur de la revue Ces gens-là, 1998-2001 et actuel responsable de la revue Boustro) évoluent de ses premiers poèmes payant « un tribut à l’héritage surréaliste » vers une poésie tout à la fois grossie de sensualité et asséchée par l’ironie et la cruauté d’un je narquois ; la métaphore revient, mais

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Frédéric Saenen © Motslus

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12 comme minée de l’intérieur (Rue Trottechien, 2000  ; Animaux noirs, 2010). Une ironie habite aussi les poèmes de Frédéric Saenen (°1973)  : les discours sociaux, les postures autobiographiques ou les gestes stéréotypés sont passés au crible de sa plume critique (Seul tenant, 1998 ; Qui je fuis, 2003). Humour toujours dans l’art du récit drolatique pratiqué par Nicolas Ancion (°1971), un humour qui doit moins qu’on le croit au surréalisme à la belge, mais certainement à la culture du décalage qui traverse les formes les plus tendres de la Belgique sauvage (Le dortoir, 2004). Amenés par leur naissance même à réinventer la poésie sous le surplomb des trois aînés que nous avons nommés plus haut, ces poètes aujourd’hui quinquagénaires et quadragénaires n’ont pu ni voulu choisir le rejet, la table rase, la révolution, l’expérimentation libre. Ils ont repris la poésie à nouveaux frais, mais sans utopie : s’ils innovent, c’est de l’intérieur, dans une marge de manœuvre dont l’étroitesse laisse libre une réelle profondeur. Fondamentalement, on peut dire qu’ils ne sont pas dupes  : ni de leur position dans l’histoire, ni de leurs pouvoirs sur celle-ci, ni du monde où ils vivent, ni des vertus de la poésie. Une brochette de poètes conscients. GÉNÉRATION PROSE Jusqu’au bout, l’histoire de la poésie à Liège se décline selon la succession des générations et des changements qu’elles apportent. Celle que nous venons de décrire a vu émerger une nouvelle relève, devenue sa contemporaine, et qui se signale à nouveau par une réorientation profonde. Avec leur aîné Ben Arès (°1970), qui, lui aussi, fut encouragé par Izoard, plusieurs poètes nés aux alentours de 1980 ont pratiqué dès les années 2000 une poésie essentiellement écrite en prose17. Sur cette base purement formelle, on observe évidemment des écritures diverses voire opposées. De David Besschops (°1976) ou Antoine Wauters (°1981) –  animateurs, avec Ben Arès, des revues Matières à poésie puis Langue vive – à Kathleen Lor (°1983), d’Alexis Alvarez Barbosa (°1980) à Raphael Miccoli (°1983), les thématiques, notamment, sont variées – corps et sexe, rapport à l’autre, couple –, mais aussi les régimes poétiques et rhétoriques. Posée chez l’un, emportée chez l’autre, cette tendance formelle collective est néanmoins significative, sinon d’une crise, du moins de la fin d’une époque. Somme toute, la poésie liégeoise s’est longtemps écrite dans la confiance faite au vers par le poète, et la prose n’eut pour adeptes qu’Izoard, Savitzkaya et l’école de l’Atelier de l’Agneau, puis certains cadets comme Logist ou Leclercq. Et c’est précisément à la prose du Savitzkaya des années 1970 que l’on peut rapporter celle de plus d’un membre de cette génération-ci. Chez les uns, elle est charnelle, crue, physiologique même, et à la limite de l’her- métisme  ; la référence est immanente mais insaisissable  ; la prose fait couler et se heurter les mots, les images, les syntagmes. Elle redéfinit une nouvelle relation au lecteur, qui est tantôt abordé frontalement, immergé dans le texte au risque de s’y noyer, tantôt maintenu à distance par sa densité même. Le poème se fait maximaliste ; il frôle l’asphyxie par l’abondance, non par la raréfaction. Il peut tendre vers le récit poétique et aboutir au passage au roman (Ben Arès, Ne pas digérer, 2008  ; Antoine Wauters, Nos mères, 2014). Ici la posture lyrique est soit refusée, dissimulée derrière le récit ou l’emballement du discours, soit surjouée, jaculatoire, saturée. Tantôt la netteté du regard clinique sur soi ou sur les autres, tantôt la puissance de la pulsion verbale et sexuelle. Chez d’autres, un trait contemporain (comme chez Logist ou chez le dernier Izoard) se trouve dans le tu du sujet se parlant à lui-même, qui remplace le je du lyrisme plus classique. Les images sont cruelles ou absurdes, discontinues ou obsessionnelles. Le texte court ou ressasse, le langage est concret, parfois cru, toujours sans concession. Chez tous, il y a peu de place pour l’épanchement dans cette prose qui se répand tantôt du côté du phantasme, tantôt de l’humour noir18. Cette option formelle de la prose dense laisse ainsi se dessiner un prisme large mais continu d’où se dégage une nouvelle esthétique, qui certes paraît emprunter

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Antoine Wauters © Lorraine Wauters

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