Une jeunesse africaine en quête de changement

 

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Description

"Y’en a marre de rester les bras croisés." Le 16 janvier 2011, Dakar est plongée dans le noir. Cette nouvelle panne d’électricité sera la goutte de trop, l’étincelle qui fera bouger Thiat et Kilifeu, deux jeunes rappeurs, et leur ami journaliste, Cheikh F

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Claire KUPPER • Michel LUNTUMBUE Pierre MARTINOT • Boureïma N. OUÉDRAOGO Ndongo SAMBA SYLLA • Morgane WIRTZ Y’EN A MARRE, LE BALAI CITOYEN, LUCHA, FILIMBI UNE JEUNESSE AFRICAINE EN QUÊTE DE CHANGEMENT

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Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et la contribution de Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité www.grip.org 467, chaussée de Louvain B-1030 Bruxelles Tél. : (32.2) 241 84 20 admi@grip.org Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, du présent ouvrage est strictement interdite. © GRIP, 2017 ISBN 978-2-87291-041-0 D/2017/11561/1

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TABLE DES MATIÈRES Avant-propos 7 Introduction – Jeunesse, urbanité et nouveaux mouvements citoyens Michel LUNTUMBUE 9 Y’en a marre : le contexte d’une éclosion Ndongo SAMBA SYLLA 17 YAM : radioscopie d’un mouvement Claire KUPPER 22 Se lever, agir 22 S’inspirer 27 Thomas Sankara – Amílcar Cabral 29 Se mobiliser – adhérer 30 Les dix commandements de l’Esprit Y’en a marre 31 S’organiser 32 Structuration 34 Contester 35 Construire 36 Vulgariser – Rapper 37 « Électo Rap » – « Faux ! Pas forcé » 39 Changer 40 Visions – Objectifs stratégiques de changement 42 « Linker » 43 Garder ses distances 44 Porte-parole de l’Afrique 45 Twitter, réseauter 46 Une société réseautée 47 Se financer 47 Balai citoyen : le contexte d’une éclosion Boureïma N. OUÉDRAOGO 49 Balai citoyen : porte-parole de la contestation au Burkina Faso Morgane WIRTZ 56 Organiser la lutte 56 Le long règne de Blaise Compaoré 57

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4 UNE JEUNESSE AFRICAINE EN QUÊTE DE CHANGEMENT La symbolique du balai 59 Rester éveillé 62 S’inspirer 65 Qui sont Smockey et Sams’K Le Jah ? 67 S’organiser 68 Comment monter un club Cibal ? 68 Se financer 71 Sensibiliser, manifester, surveiller 72 Promouvoir la conscience citoyenne 75 Vision et buts 76 Semer 77 Basic Soul : on ne peut plus 78 Coopter 79 Une société réseautée 80 Le rôle des médias traditionnels 81 S’allier, se préserver 82 Collaborer 84 Une « Internationale des fouteurs de m… » 86 RD Congo : généalogie et trajectoire des contestations collectives Michel LUNTUMBUE 89 Filimbi : sifflets d’alerte Pierre MARTINOT 97 Se lever 97 Coup de sifflet 99 Qui sont les trois co-fondateurs de Filimbi ? 102 Éveiller les consciences 104 Se mobiliser et rassembler 109 Adhérer à Filimbi 110 Le profil type du membre Filimbi 113 Contester et proposer 113 Glissement et dialogues sous tension 116 Vulgariser 120 Changer la société 121 Réseauter 123 M ob ilise r 125 Justice, liberté et non-violence : les principes du combat de LUCHA interview de Fred BAUMA 129 Bibliographie indicative 140

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LES AUTEURS Claire KUPPER, licenciée en histoire de l’art et archéologie, coordinatrice de l’axe « Conflits, sécurité et gouvernance en Afrique » au GRIP. Ses travaux concernent plus spécifiquement la gouvernance des ressources naturelles et les questions relatives à la société civile en Afrique subsaharienne. Michel LUNTUMBUE, licencié en sciences politiques et ­relations i­nter­nationales, est chargé de recherche au GRIP dans l’axe « Con­ flits, sécurité et gouvernance en Afrique ». Ses travaux portent sur l’amélioration de la sécurité humaine, la prévention des conflits et le renforcement de l’État de droit dans les pays d’Afrique centrale et occidentale. Pierre MARTINOT, licencié en communications sociales, est ­chargé de recherche au GRIP dans l’axe « Conflits, sécurité et gouvernance en Afrique ». Il est spécialisé sur les questions concernant le ­développement des sociétés civiles, de la liberté d’expression et du pluralisme médiatique en Afrique.  Dr Boureïma N. OUÉDRAOGO, sociologue, professeur à l’Université de Ouagadougou, auteur de Droit, démocratie et développement en Afrique : un parfum de jasmin souffle sur le Burkina Faso (L’Harmattan, 2014).  Dr Ndongo SAMBA SYLLA, économiste, chargé de programmes et de recherche au bureau Afrique de l’Ouest de la Fondation Rosa Luxemburg. Directeur de l’ouvrage collectif Les mouvements ­sociaux en Afrique de l’Ouest. Entre les ravages du libéralisme économique et la promesse du libéralisme politique (L’Harmattant & Fondation Rosa Luxemburg, 2014).   Morgane WIRTZ, journaliste indépendante, auteur d’un mémoire ­intitulé « Le Balai citoyen : une force de mobilisation de la jeunesse », Université libre de Bruxelles (année 2015-2016).

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AVANT-PROPOS E n juin 2015, l’équipe du GRIP rencontrait Floribert Anzuluni, le coordinateur de Filimbi, un mouvement citoyen congolais, et ses deux compatriotes Franck Otete et Yangu Kiakwama. Ils avaient débarqué en Belgique quelques semaines plus tôt, après l’intervention musclée des forces de l’ordre, lors de la première sortie publique de Filimbi à Kinshasa. Trois membres d’un autre mouvement citoyen, la LUCHA, avaient alors été interpellés, puis incarcérés pour tentative de déstabilisation de l’État. Nous échangeons de manière ouverte et informelle ; la discussion tourne autour de la création de leur mouvement et des défis qu’il rencontre. Les membres de Filimbi nous font part de leur désir de mettre par écrit l’histoire de leur mouvement naissant… Le GRIP, de son côté, songeait aussi à la rédaction d’un ouvrage traitant de l’émergence des nouveaux mouvements sociaux portés par la jeunesse africaine. Les deux attentes se rencontraient : le projet de ce livre était né. Nous décidons alors de construire ensemble un récit autour des autres mouvements qui les avaient également influencés, Y’en a marre au Sénégal, et le Balai citoyen au Burkina Faso. Dans l’optique souhaitée par les représentants de Filimbi, cet ouvrage est conçu comme un manuel où le lecteur peut puiser des éléments concrets, pour s’en inspirer, tout en ouvrant le champ à une réflexion plus vaste sur chacun des thèmes déclinés au fil des pages. Nous voulions aussi donner la parole directement aux acteurs, plutôt que de nous contenter d’une description. Cet ouvrage est donc

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8 UNE JEUNESSE AFRICAINE EN QUÊTE DE CHANGEMENT une compilation de leurs dits, pour la plupart recueillis lors de leur passage à Bruxelles. Nous nous sommes également rendus au Burkina Faso à la rencontre du Balai citoyen. Pour compléter les portraits, d’autres interviews, documentaires et ouvrages publiés entretemps sur l’émergence de ces mou­ vements sont venus nourrir notre réflexion. Si d’autres livres ont été consacrés à cette thématique, la singularité de notre démarche est de mettre en lumière la jeunesse comme acteur collectif. Depuis quelque temps, certains travaux du GRIP se penchent en effet sur les mutations sociétales en cours dans les sociétés africaines, liées notamment à la croissance phénoménale des grands centres urbains, à la montée des classes moyennes en écho aux opportunités économiques et à l’explosion du nombre de jeunes. Ces jeunes sont trop souvent perçus sous l’angle du risque ou de la menace, mais rarement comme des acteurs de transformations positives… Or, ces nouveaux mouvements animés par les jeunes ont clairement favorisé l’éclosion d’une « identité sociale et générationnelle »1 de la jeunesse, porteuse aussi de propositions innovantes dans ces trois pays. 1. Clémence Fulleda, « Y’en a marre : ‘‘Tout reste à construire’’ », GénérationDakar. com, 17 janvier 2014.

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YAM : RADIOSCOPIE D’UN MOUVEMENT ►SE LEVER, AGIR  « Le système nous oppresse, tout part à la dérive/ on naît dans la galère, on vit dans la débrouille/ chômage perpétuel, prison à répétition/ la vie est trop dure, c’est une vie de dingue/ on tente de s’en sortir, on finit par les armes/ la jeunesse est sacrifiée, l’attente est trop longue/ le pouvoir nous manipule/ tu te demandes comment t’en sortir/ lève-toi et agis ! »1 (extrait rap) Y’en a marre plonge ses racines dans le hip-hop séné­ galais. Et dans la révolte portée par Thiat et Kilifeu, deux jeunes rappeurs de Kaolack au centre du pays, en rupture avec le quotidien qu’ils subissent et l’avenir qu’on leur propose. Ils fondent le groupe hip-hop « Keur Gui » (la maison) en 1996, mais c’est leur troisième opus sorti en 20082 qui les fera connaître. Leur colère gronde et s’amplifie, ils font même un détour par la prison pour avoir critiqué le président Abdou Diouf. Ils débarquent à Dakar et en 2010, c’est la rencontre avec Cheikh Fadel Barro, originaire lui aussi de Kaolack et activiste dès son plus jeune âge comme Thiat et Kilifeu. Journaliste d’investigation, Fadel publiait régulièrement pour le quotidien La Gazette des enquêtes sur la corruption et les différents scandales financiers du président Wade. Le 16 janvier 2011, une énième coupure de courant plus longue que d’habitude prive Dakar d’électricité. Excéd­és, 1. Documentaire reportage de Boy Saloum, « La révolte des Y’en a marre », 2012. 2. « Nos connes doléances », dont la portée est politique et éducative. La notoriété de l’album s’étend au continent africain et récolte de nombreuses récompenses.

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YAM : RADIOSCOPIE D’UN MOUVEMENT 23 les rappeurs et le journaliste s’insurgent. Fadel les bouscule : « Ça ne vous dérange pas, vous ? Mais réagissez, faites quelque chose ! » C’est l’étincelle qu’il leur fallait et qui ravive leur conscience et leur volonté de faire bouger les choses. Ce jour-là germe l’idée de créer un mouvement citoyen et deux jours plus tard, Y’en a marre (YAM) est officiellement lancé lors d’une conférence de presse à la place du Souvenir africain sur la Corniche à Dakar. La capitale sénégalaise reçoit alors le F­ orum social mondial, c’est l’occasion pour YAM d’exprimer son rasle-bol face à l’injustice s­ociale, la corruption et la mal-gouvernance, n­otamment lors de manifestations estudiantines, et de se faire connaître en profitant de la presse présente en masse à ce grand rendez-vous des altermondialistes. La capitale sénégalaise reçoit alors le Forum social mondial, c’est l’occasion pour YAM d’exprimer son ras-le-bol […] « Nous, on s’est dit : on a changé Abdou Diouf par Abdoulaye Wade en 2000, mais rien n’a changé, sinon que ça va de mal en pis. ­Aujourd’hui, on ne mise plus sur un homme mais sur la population sénégalaise. On ne mise pas sur un parti politique mais on mise sur la jeunesse. »3 Très vite, le Noyau dur composé d’une dizaine de person­ nes, lance un appel pour la création de relais locaux. Le mou- vement s’amplifie et organise le 19 mars 2011 sa première manifestation publique, place de l’Indépendance à ­Dakar. Ce jour commémore l’arrivée au pouvoir du président Wade. Dix ans après son élection, les promesses de changement et les vagues d’espoir suscitées se sont é­ vanouies. Dans un contexte social déjà tendu, l’annonce du « ticket présidentiel  » adopté en conseil des ministres le 17 juin 2011 met littéralement le feu aux poudres et déclenche une salve de manifestations et d’émeutes. Pour l’opposition et 3. Les sources des différentes références citées sont reprises en fin d’ouvrage.

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BALAI CITOYEN : PORTE-PAROLE DE LA CONTESTATION AU BURKINA FASO ►ORGANISER LA LUTTE « On ne peut plus attendre » Dès 2010, Smockey, rappeur et producteur burkinabè, et Sams’K Le Jah, chanteur de reggae et ancien animateur ­radio, commencent à s’organiser pour créer un nouveau mouvement de la société civile. Pour eux, la situation ­devient réellement insupportable. Les motifs d’insatisfaction sont bien nombreux. Blaise ­Compaoré, à la tête du pays depuis vingt-trois ans, a instauré une politique d’austérité. Toute une série de prix – denrées alimentaires, produits pétroliers, logements – ne cessent de grimper alors que nombre de Burkinabè n’ont pas d’emploi. Le contraste est saisissant : d’un côté une ­population appau­vrie, de l’autre une caste de privilégiés, avec un Président qui a assis son pouvoir sur le clientélisme et la corruption. Les crimes à caractère politique restent impunis. Les dossiers Thomas Sankara et Norbert Zongo sont bloqués ­depuis des années. De nombreuses organisations de la société c­ivile – comme le Collectif pour la lutte contre l’impunité1 –, qui avaient suscité beaucoup d’espoir à leur création se sont e­ nclavées dans une sorte de « protocole de la manifestation ». Or, les jeunes ont d’autres attentes. 1. Ce groupe appelé aussi Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques (CODMPP) est né en 2001, suite aux dérives totalitaires et répressives du régime de Compaoré – dont l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, reconnu pour ses articles engagés contre la présidence. Le collectif réunit une soixantaine d’associations, de syndicats et de partis politiques d’opposition.

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BALAI CITOYEN : PORTE-PAROLE… 57 « Nous, en tant que jeunes militants de ce collectif, on s’est dit, si nos aînés n’arrivent plus à mener la barque comme nous voulons, nous ne pouvons rester inactifs, nous devons nous doter d’un cadre précis pour organiser la lutte », expli­ que le Balai ­citoyen. Smockey et Sams’K Le Jah partent donc à la recherche de personnes qui pourraient adhérer à leur mouve- LE LONG RÈGNE DE BLAISE COMPAORÉ 1987. Blaise Compaoré arrive au pouvoir à la suite d’un coup d’État. 1991. Au lendemain de la conférence de La Baule1, le président Compaoré ment. Ils se réunissent en introduit une nouvelle Constitution. Il est élu pour la première fois, pour un mandat de sept ans. catimini, notamment 1997. Un nouvel amendement de la au centre de presse Norbert ­Zongo2 et Constitution permet à Blaise Compaoré de se présenter à vie à l’élection présidentielle. mettent en place 1998. Le chef d’État burkinabè est des rencontres avec réélu. d’autres groupuscules. Leur objectif  : éveil­ ler la conscience cito­ 2000. La Constitution est une nouvelle fois modifiée. L’article 37 stipule à présent : « Le Président du Faso est élu pour cinq ans au suffrage universel yenne de la jeunesse et veiller au respect de l’alternance démocra- direct, égal et secret. Il est rééligible une fois. » 2005. Un Conseil constitutionnel statue que l’amendement de 2000 ne tique. Il devient effective­ s’appliquerait qu’à partir de la fin du mandat en cours. Un mois plus tard, Blaise Compaoré est réélu. ment évident que 2010. Nouvelle réélection de l’homme Blaise Compaoré ten- fort du Burkina. tera de remettre en cause la clause limi- 1. À cette 16e rencontre des chefs d’État d’Afrique et de France, François tative (arti­cle 37 de la Constitution – voir Mitterrand subordonne l’aide française à l’introduction du multipartisme. 2. Inauguré en 1998, ce centre encourage la rencontre entre journalistes avec l’idée de développer une presse indépendante au Burkina. Rebaptisé en 1999, il porte désormais le nom de ce journaliste d’investigation.

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