Journal des 40 ans des Grignoux • Edition spéciale

 

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24 pages consacrées à l'histoire de l'asbl les Grignoux, centre cutlturel d'économie sociale, gestionnaire des cinémas le Parc, Churchill et Sauvenière à Liège, le Caméo à Namur...

Popular Pages


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cinéma et culture au cœur de la ville PB-PP B-00932 BELGIE(N) - BELGIQUE   ÉDITION SPÉCIALE www.grignoux.be Bureau de dépôt : 4000 Liège X N° d’agrégation : P916483 Imprimé en 47 000 exemplaires Centre culturel les Grignoux - asbl rue Sœurs de Hasque 9 - 4000 Liège « LES GRIGNOUX » ASBL 9 RUE SŒURS DE HASQUE · 4000 LIÈGE \ CONTRIBUTION JAQUELINE CARTON · MARIE-THÉRÈSE CASMAN · MICHEL CONDÉ · ALICIA DEL PUPPO · ODETTE DESSART · ANNE FINCK · VINCIANE FONCK NINA GAZON · DANY HABRAN · PIERRE HELDENBERGH · JEAN-MARIE HERMAND · CHRISTINE LEGROS · CATHERINE LEMAIRE · LO MAGHUIN · ADELINE MARGUERON · ALDO PAGLIARELLO · JEAN-PIERRE PÉCASSE ROBERT PEETERS · LÉOPOLD RENARD · RITA SCHIFANO · CAMILLE SCHMITZ · MARIE SCHMITZ · BENOIT THIMISTER · JACQUES VAN RUSSELT · STÉPHANE WINTGENS \ RÉDACTION HUGUES DORZÉE GRAPHISME SÉBASTIEN GILLARD · YVES SCHAMP \ ILLUSTRATIONS & PHOTOGRAPHIES VOIR EN PAGE 16 \ EDITEUR RESPONSABLE PIERRE HELDENBERGH, 5 AU PÉRI, 4000 LIÈGE Avec le soutien particulier de la Wallonie • la Fédération Wallonie-Bruxelles la Province de Liège et son Service Culture • la Ville de Liège • la Loterie nationale

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2 L’histoire des 40 ans des Grignoux Mission impossible, pensions-nous secrètement. Mais c’était sans compter sur la sagacité débonnaire, la disponibilité attentive, la plume fluide et lumineuse de Hugues Dorzée. Bien entendu il a pu se nourrir des analyses et de la mémoire aiguisée des « pères » fondateurs ; d’ailleurs certains d’entre eux avaient eu le soin de conserver affiches, tracts, photos et autres documents d’archives. Mais les Grignoux ont toujours eu en horreur le petit cirque de l’autocélébration. La priorité a toujours été ancrée dans le présent de l’action, le combat avec ses stratégies et rapports de force, l’investissement dans des outils au service de la militance et de collectivité. De l’imprimerie à la salle de cinéma, du centre de documentation aux dossiers pédagogiques initiés par Écran large sur tableau noir, les outils ont changé. Sans doute la philosophie liée à l’émancipation et à l’éducation permanente est-elle restée fondamentalement la même. Mais on doit reconnaître que le journaliste et tous ceux qui ont œuvré à la mise en page de ce numéro spécial ont tissé une sidérante toile d’araignée qui n’a pas hésité à relier le pas de danse de Giulietta Masina à la lutte du comité de « libre affichage ». Le miracle de ce projet, c’est d’avoir fondu dans une entité colorée et attractive combats et témoignages extrêmement diversifiés. Hugues Dorzée n’a pas pu s’empêcher d’avoir un regard amoureux et euphorique sur le cheminement des Grignoux. Il a cerné les jalons, les victoires, les missions accomplies. En demandant aux doutes et éventuelles grosses fatigues de faire un pas de côté, cet exercice de mémoire collective va certainement allumer de nouveaux combats citoyens. La grande Histoire va-t-elle retenir ces 40 ans des Grignoux ? Nous ne sommes pas devins. Mais nous sommes heureux d’avoir pris le temps de laisser une trace et d’avoir donné la parole à des événements et des individus qui ont rarement leur place dans les registres officiels. LES GRIGNOUX Des « grigneus » devenus grands 40 ans de contre-culture Hugues Dorzée Les Grignoux ont 40 ans. Leur histoire est celle d’un mouvement à la fois alternatif, indépendant et pluraliste, mais aussi celle de quelques pionniers, pas forcément spécialistes du cinéma d’art et d’essai au départ, qui vont fédérer des associations, lutter contre la culture dominante, développer des pratiques autogestionnaires, effectuer un travail d’éducation populaire au long cours et puis se lancer, têtes baissées et cœurs vaillants, dans l’exploitation de salles, l’édition d’un journal, l’animation dans les écoles, la distribution de films, etc. De la rue Billy à Grivegnée au centre communautaire du Cadran, de la rue Hocheporte au cinéma le Parc à Droixhe, du Churchill au Caméo Namur en passant par le Sauvenière, c’est une longue et grande histoire d’amour, de militance, de rencontres, de combats perdus et gagnés, de chance et de hasards, d’émotions partagées et de poésie du 7e art. Les Grignoux, c’est aussi et surtout une fascinante aventure collective née autour de Mai 68. Un projet inédit qui, en 40 années d’existence, a connu des hauts et des bas, porté par une équipe de permanents à la fois engagés, obstinés et visionnaires, radicaux et pragmatiques, rassembleurs et créatifs, qui ont su créer un centre culturel de quartier, faire revivre un ciné-club implanté dans une cité de banlieue, avant de grandir et de grandir encore pour devenir l’entreprise d’économie sociale que l’on connaît actuellement avec ses 13 salles en activité (8 à Liège, 5 à Namur), près de 175 travailleurs et plus de 500 000 spectateurs fidèles qui chaque année se pressent dans leurs salles obscures. Une histoire sans fin qui continue à s’écrire, au jour le jour, sur les écrans d’une association qui n’a, espérons-le, pas encore dit son dernier mot. 1971 • Un Nouvel An à la rue Billy La fraternité de la rue Billy De retour à Liège, le mouvement se structure et s’étend avec la poursuite et la multiplication de l’expérience du GOL, le Groupe d’Organisation de Loisirs. Mais leurs activités socioculturelles dépassent, de loin, le cadre estival. « Il y avait une envie, déjà, de construire des alternatives concrètes, tout au long de l’année et au sein d’un large réseau », poursuit Camille Schmitz. Des passerelles se créent entre travailleurs de Cockerill, des charbonnages et de la FN, membres des foyers, militants pacifistes, étudiants… « avec l’envie de décloisonner les combats. »   Leur point de chute, c’est le n° 2 de la rue Billy, situé à côté de l’église des oblats, à Grivegnée. On y organise des permanences sociales, des rencontres ouvrières, des espaces de débat. Avec une approche internationaliste et solidaire des peuples du Sud. « Il y avait également d’autres lieux de rassemblements sur la place Saint-Barthélemy, où se réunissait le monde infirmier et enseignant, Quai Churchill autour d’un public plutôt marginal, voire sortant de la drogue, et place Saint-Denis où se réunissait une communauté de jeunes », ajoute Camille. Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 Sur le sable, les pavés Mai 68 n’est pas loin. On ne scande pas encore « Cours, À Coxyde, ces jeunes engagés, décident de ne pas camarade, le vieux monde est derrière toi ! » mais un rester les bras croisés. « Ici, nous allons faire autre petit vent de contestation souffle déjà en cet été de chose que nous emmerder ! », lit-on sur leurs pancartes 1964. apposées aux abords d’une grande tente qui servira La Grève du siècle est encore dans toutes les têtes : de « QG » à l’énorme et très créatif déploiement d’un cinq semaines de blocages GOL (Groupe d’Organisation contre la Loi unique instaurée C ours, camarade, le vieux monde des Loisirs). par un gouvernement socialchrétien et visant à réduire les est derrière toi !  Une autre année, à La Panne, « ils vont distribuer 500 tracts services publics, réformer les retraites, augmenter la sur la digue pour dire “non à l’asphyxie“, dénoncer fiscalité directe, accroître le contrôle des chômeurs... la hausse des prix du logement et les conditions de La Belgique vit au rythme des politiques d’austérité travail des saisonniers », explique Camille. (déjà !) et des conflits linguistiques. John Fitzgerald Kennedy a été assassiné quelques mois plus tôt. Le Rejoints par d’autres jeunes, ils seront près de 1 500 Congo est indépendant depuis peu. Plusieurs coups à se mobiliser ainsi d’année en année au littoral. « Il d’Etat ont éclaté en Amérique latine. L’apartheid fait y avait une belle énergie et une volonté de se mettre rage et Mandela est condamné à perpétuité. Et l’esprit ensemble dans une démarche d’action réellement col- des Grignoux va naître, les pieds dans le sable, quelque lective », se rappelle Robert Peeters, un autre pionnier part entre La Panne et Coxyde, autour de milieux chré- des Grignoux qui, plus tard, participera, avec Camille tiens et progressistes. Schmitz notamment, à la fondation de plusieurs asso- « Nous étions partis durant l’été 1964 avec qua- ciations en Cité Ardente (le Beau-Mur, Attac Liège, le torze  jeunes Liégeois âgés de 18 à 25 ans pour réaliser collectif Argent fou…) un camp-mission à la Côte, un concept lancé en France et porté notamment par André Hut, qui fondera plus tard l’association Culture-Tourisme-Loisirs (CTL) », se souvient Camille Schmitz, ancien père oblat — prêtre en monde ouvrier, cheville ouvrière des futurs Grignoux et personnalité marquante de la vie associative en Cité ardente. 1965 • Le GOL veut dénoncer l’asphyxie 1969 • Le CTL à la mer, au repos Le CTL, l’âme des Grignoux Dès 1966, l’asbl Culture-Tourisme-Loisirs se bâtit. Un mouvement social, culturel et plura- 1978 • Locaux des Grignoux liste qui s’étendra de Liège à Mouscron et de Bruxelles à Verviers.   C’est au cœur du CTL que réside l’âme des Grignoux. Avec une pratique autogestionnaire, une volonté de lutter contre « la culture dominante », un travail transversal en matière d’éducation permanente, une approche militante et alternative, etc. Arrive alors Mai 68. En Cité ardente, l’ULg et les milieux étudiants bouillonnent, eux aussi. Occupations des amphis, grèves et actions de terrain se multiplient jusqu’en 1969-70. Avec une série d’acteurs de premier plan (Thierry Grisar, Freddy Esther, Paul Gruselin, Ludo Wirix…) qui seront, tôt ou tard, plus ou moins proches des Grignoux. De nouvelles synergies vont ensuite se créer avec les milieux ouvriers.  « Avec Jean-Claude Riga (réalisateur et producteur NDLR), nous avions notamment créé un groupuscule totalement informel et on se baladait avec le film documentaire Coup pour coup réalisé par Marin Karmitz, un militant maoïste, raconte JeanMarie Hermand, économiste de formation (ULg) et futur administrateur des Grignoux. Ce film en 16 mm raconte la révolte de travailleuses du textile. Nous allions le montrer aux ouvriers dans les usines de la région.» « Les philo et lettres étaient en ébullition, se souvient de son côté Jean-Pierre Pécasse, alors étudiant en philologie romane à l’ULg et futur membre du collège des Grignoux. Il y avait des interruptions et des occupations de cours, des assistants qui donnaient des cours en parallèle, des séminaires sur des philosophes… » « On partait de ce que les gens vivaient, de revendications collectives et on se mettait ensemble », ajoute Robert Peeters. « Les étudiants, rassemblés pour cela à la rue Billy, avaient notamment décidé de soutenir l’occupation que préparaient les travailleurs de l’usine Cuivre et Zinc toute proche qui était menacée de fermeture », enchaîne Camille Schmitz. Avec, aux quatre coins de Liège, des actions et des mobilisations pour soutenir les paysans sans terre en Amérique latine, les groupements pacifistes, les travailleurs du bassin frappés de plein fouet par les restructurations, etc. 1978 • CTL - Régions orientations - Hody - Répartition des rôles - Camille Schmitz

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Journal des Grignoux | Édition spéciale 1973 • Pagaille au Palais des Congrès 1975 • Liège en péril - Manifestion pour le pluralisme Le Cadran : pluralisme de la1c9o7m4 m• DuénbaauttaéuduseCinadran et autogestion La rue Billy déménagera en 1970, mais la dyna- Willy Peers, le médecin gynécologue arrêté mique collective, elle, se poursuivra sous une en 1973 sur dénonciation anonyme pour avoir autre forme. Avec l’ouverture du centre com- procédé à des avortements. Aux côtés des munautaire du Cadran, au 10 rue de l’Académie. femmes-machines de la FN qui scandaient « à Et, à deux pas de là, le CTL Liège qui installe ses travail égal, salaire égal ! ». Pour développer des quartiers au n°1 de la rue Agimont, tenu par maisons médicales et offrir des soins de santé Jacqueline Jeunehomme, qui sera la première accessibles pour tous. travailleuse engagée Des premiers essais par les Grignoux. Aussi O n travaillait de façon collective nucléaires à la créa- parmi les pionniers qui ont marqué les débuts : et transversale  tion d’une autoroute qui devait déboucher Freddy Esther. place Saint-Lambert, de la défense du patri- « D’un côté, on était dans l’esprit des commu- moine liégeois à la réforme du service militaire nautés de base, de la gauche chrétienne, de porté par un groupe d’étudiants actifs — parmi l’autre c’était davantage pluraliste avec des lesquels Éric Toussaint, futur porte-parole du communistes, des écologistes, des syndica- réseau international du Comité pour l’Annu- listes de la FGTB et de la CSC, des membres lation de la Dette du Tiers-Monde, et France du Mouvement pour l’Autogestion Socialiste Arets, enseignante, déléguée syndicale CGSP- (MAS)… » raconte Robert Peeters. Enseignement et active dans le Collectif de « Après notre Mai 69 et les différentes occu- Résistance aux Centres Pour Étrangers, le CTL pations, on a trouvé au Cadran un lieu à la fois est de toutes les mobilisations. vivant et pluraliste, confirme Marie-Thérèse « Au CTL et puis plus tard aux Grignoux, nous Casman, alors étudiante en sociologie à l’ULg, étions proches des mouvements de gauche et qui y deviendra plus tard professeure et coor- d’extrême gauche évidemment, mais en même dinatrice du Panel démographie familiale. Le temps on cultivait une certaine méfiance à leur samedi soir, on se retrouvait à 25, 30. Il y avait égard, précise Robert Peeters. Nous avions des fêtes, des eucharisties basées sur une série peur d’être récupérés par des groupes plus ins- de réflexions, des débats avec des marxistes- titutionnels ou installés. On ne voulait pas que léninistes, des chrétiens progressistes, des nos actions soient détournées de leur objectif écolos comme Raymond Yans… ». initial. On tenait à cette pluralité, au respect Au fil du temps, le CTL se développe et se struc- des engagements de chacun. C’était fragile, ture. Avec quatre pôles et quatre chantiers dis- précaire, source de tensions, mais cette indé- tincts : l’animation de quartiers, la défense de pendance était aussi une force ». la cause féminine, l’enseignement (un pôle qui Les camarades de tous bords doivent alors débouchera, quelques années plus tard, sur la composer avec des courants de pensée dif- création d’une équipe chargée des dossiers férents, les amitiés personnelles, les amours pédagogiques) et l’imprimerie/diffusion. naissantes ou finissantes. « Tout n’était pas « Le CTL, c’est à la fois le groupe de base et le rose tout le temps, mais ça vivait ! », admettent moteur des Grignoux », insiste Jean-Marie Her- les fondateurs. mand qui entrera dans le projet un peu plus Jusqu’en 1973, quand le CTL lance une table tard, en 1978. « On travaillait de façon collective ronde sur la « politique culturelle à Liège ». Une et transversale, résume Camille Schmitz. On quinzaine d’associations y prennent part. partait du terrain, de revendications concrètes À l’automne de la même année, la Ville qui émanaient de “groupes d’action“ comme on accueille le Sommet de la Francophonie. Un les appelait à l’époque. Ils étaient actifs dans événement institutionnel et trop mondain au le domaine de la santé, du travail social, de goût de ces associations. l’enseignement, du monde ouvrier… On avan- Du côté du Cadran, en réseau avec le CTL, çait de manière décloisonnée. L’étudiant se on se mobilise à tout-va. « Cette année-là, sentait concerné par la situation du mineur de la Ville a sorti le grand jeu pour accueillir les la Bacnure et inversement.  Il y avait par ailleurs chefs d’État et les multinationales et mon- une volonté commune de construire de réelles trer combien tout était beau et vivant en Cité alternatives politiques, de construire un autre ardente. On a distribué une plaquette à 5 000 monde, le tout dans un esprit pluraliste. » exemplaires, organisé du théâtre-action pour Avec, derrière le CTL, une série de grands com- dénoncer ce grand spectacle », se souviennent bats sociaux et politiques. Contre le procès de les anciens du CTL. 3 L’effervescence de la rue Hocheporte Début 1975, le mouvement décide de louer autogestionnaire plus ou moins bien maîtrisé. une grande maison au n° 18 de la rue Hoche- Et plus de 120 associations différentes pas- porte. Le lieu est spacieux et dispose surtout seront par là. de plusieurs pièces pour accueillir les diffé- « C’était un lieu de brassage culturel, de rents groupes. « Elle avait du cachet, mais débats, de réflexion politique dans la foulée de on y a travaillé dur, se souvient Robert Pee- Mai 68, précise Jacques Van Russelt. C’était ters. On a bétonné la cave, rénové toutes aussi l’époque de la grande crise pétrolière, les briques. Dans la cour, on a isolé le toit, des délocalisations, de la psychiatrie ouverte, construit un bar et un lieu d’accueil. On avait des dictatures en Amérique latine… On était installé l’imprimerie au 1er étage avec des en plein dans la réflexion autour de la lutte grosses machines très lourdes, c’était un peu contre le racisme et la discrimination, l’exclu- fou quand j’y pense ». sion, la chasse aux chômeurs, la politique des Très vite, ce lieu va devenir « une sorte de administrations parfois très rigides comme creuset où vont se côtoyer des tas de groupes l’ONEM, tous les phénomènes de marginali- autonomes, raconte Jacques Van Russelt, sation et de stigmatisation des personnes. Il y travailleur social à l’époque, dessinateur avait forcément beaucoup de débats animés. satirique et futur directeur du Centre Alfa Chaque groupe était autonome et se réunis- spécialisé dans la santé mentale. Moi, j’étais sait régulièrement pour mener des actions, un peu un électron et lancer des pétitions », libre. Je dessinais pour mon plaisir et participais aux animations de L es Grignoux, c’était un lieu de passage, un tremplin ajoute-t-il. « Nous étions aussi assez impliqués dans la différents groupes. Il y vie du quartier, poursuit avait un grand foisonnement, un brassage de Marie-Thérèse Casman. Il y avait le Théâtre jeunes entre 25 et 40 ans qui amenaient une Al Botroûle, un café espagnol, une associa- réflexion intéressante sur la mondialisation, tion grecque… Et puis la maison accueillait les délocalisations, la santé… » aussi des gens de passage qui ont vécu un « Il y avait le groupe de base et les groupes moment dans l’appartement installé à l’étage. invités, ajoute Marie-Thérèse Casman. Chacun Les Grignoux, c’était un lieu de passage, un pouvait organiser des activités à sa guise, tremplin. » c’était très convivial. On discutait collective- Pour les mouvements alternatifs, la rue ment pour savoir si on allait accepter telle Hocheporte, c’est the place to be. Un lieu ou telle association. Le mercredi midi, on se où souffle un petit vent de contestation. Un relayait et on organisait des repas, il y avait contre-pouvoir qui deviendra aussi espace de une petite cafète dans la maison. Et puis il y contre-culture. « On n’était pas forcément très avait des concerts de Philippe Anciaux, Chris- bien vu par le pouvoir en place. On était un peu tiane Stefanski… La maison vivait bien. » des empêcheurs de danser en rond. Ce qui « Il y avait une très bonne ambiance », se sou- gênait forcément un peu. En même temps, on vient Anne Finck, ex-enseignante entrée aux fédérait des énergies qui étaient auparavant Grignoux « via un groupe de réflexion autour éclatées. C’était vraiment un lieu-carrefour », de la pédagogie Freinet, mais aussi le groupe insiste Marie-Thérèse Casman. musical Expression qui travaillait notam- ment avec les chômeurs de Seraing et les travailleurs de la fonderie Mangé ». C’est dans la cave des Grignoux que ceux-ci ont fait entendre une première fois leurs chan- sons de lutte, devenues ensuite un disque apprécié. Engagée en octobre 1979, Anne gérera par la suite l’équipe des bénévoles et l’envoi du journal. « Tout le monde travaillait dans le même sens. Chacun mettait la main à la pâte pour nettoyer les locaux, préparer à manger, gérer la maison… » ajoute Anne. « La maison vivait du matin jusque tard le soir ! », sou- rit Robert Peeters. Le tout dans un esprit 1975 • Travaux Camille rue Hocheporte Schmitz

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4 Chuck, le crayon à vif Aux Grignoux, on a toujours aimé le dessin de presse. Satirique, juste ce qu’il faut. Parmi les dessinateurs (de talent) qui gravitaient autour du Cadran puis de la rue Hocheporte, il y avait Jacques Van Russelt, mais aussi Pierre De Meyts, alias Chuck. Après Mai 68, cet étudiant en médecine était de tous les coups. « C’était un peu le Pierre Kroll de l’époque », s’amuse Pierre Heldenbergh, administrateur des Grignoux. « Il illustrait notamment le journal des étudiants L’œil écoute, ajoute Camille Schmitz. C’était un dessinateur de talent. Il se mêlait dans n’importe quelle assemblée et dessinait à tour de bras. Au fur et à mesure de l’avancement des discussions, il réalisait des croquis qui circulaient immédiatement autour de la table. Ce qui animait… ou perturbait pas mal les débats » sourit Camille. « Il avait un style vif et rapide, confirme Jacques Van Russelt. Il dessinait à la volée et à l’instinct en fonction de ce qu’il voyait ou entendait. Il pouvait produire, en une réunion, 8 à 10 dessins qu’il faisait circuler ensuite. » Chuck a par ailleurs dessiné les travailleurs en lutte chez RCA, au Grand Bazar et dans d’autres usines en résistance. « Ses dessins ont servi de supports dans les manifestations, rappelle Camille. Il avait un sens politique percutant. » Après quoi, Chuck-le-crayon-incisif a poursuivi sa route et ses études. Avant de devenir médecin spécialiste. « Il a notamment travaillé à l’UCL avec Pierre de Duve, aux USA, et puis comme directeur d’un laboratoire pharmaceutique à Copenhague. Je me souviens qu’il a encore réalisé des dessins depuis les États-Unis », ajoute Camille Schmitz. Avant qu’un certain Pierre Kroll, autre caricaturiste de talent, ne vienne bien plus tard le remplacer pour animer l’Inédit. 1977 • Occupation d’usine - Fonderie Mangé Des innovateurs, des fonceurs « Nous étions perçus comme des innovateurs, des fonceurs, des gens qui voulaient donner la parole aux travailleurs, aux gens de terrain, ajoute Anne Finck. C’était un endroit où pouvaient naître énormément de choses. Tous les groupes qui se remettaient en cause, qui souhaitaient faire progresser la société, étaient forcément attirés par ce qui se passait là-bas. » Avec cinq permanents au départ et plusieurs dizaines de bénévoles, la maison de la rue Hocheporte vit pleinement. « Toute la maison était investie, de la cave au grenier » sourit Camille Schmitz. « À l’origine, enchaîne Robert Peeters, nous étions dans la lutte pour améliorer les conditions de vie et les conditions de travail. La culture, ça n’était pas notre priorité. Aller au cinéma, projeter des films, ce n’était pas vraiment un objectif en soi. » Ce travail de « lutte » passera notamment par un soutien aux ouvriers qui occupent leurs usines. « Il y avait des actions au Grand Bazar, chez RCA, aux capsuleries de Chaudfontaine…, se rappelle MarieThérèse Casman. Il y avait notamment des objecteurs de conscience engagés au CTL qui étaient très actifs. On faisait venir des chanteurs, on organisait des animations. Et puis, il y avait un travail d’éducation populaire, les militants discutaient avec les caissières du Grand Bazar pour les conscientiser au niveau politique. » (lire ci-contre) Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 Du Grand Bazar aux jeans Salik « On débarquait dans les usines et on organisait une occupation des lieux. De son côté, le CTL s’est fortement investi dans le Grand Bazar. Nous, on s’est plutôt tourné vers l’usine Salik, à Quaregnon, qui fabriquait des jeans. On suivait de près l’occupation de l’usine par les ouvriers et on les soutenait en vendant, à Liège, leurs jeans en signe de solidarité » explique Jean-Marie Hermand. Pendant toutes ces années rue Hocheporte, les Grignoux vont prendre une part active dans plusieurs mouvements de grève, notamment celui organisé par les éducateurs sociaux. Ils vont également animer plusieurs occupations d’usines à la capsulerie de Chaudfontaine (en 1975) et à la fonderie Mangé (1976). Ils organiseront aussi rue Hocheporte des rencontres avec les ouvriers en grève. Et, avec le CTL-Diffusion, les syndicats et d’autres associations culturelles vont soutenir les travailleurs de Memorex (1976), du Grand Bazar (1977), des jeans Salik (1978) et de RCA (1980). Multipliant sur cette voie tracts, animation des manifestations, théâtre-action, dessins et chansons, montages audiovisuels (avec des dias, le cinéma ce sera pour plus tard…) Ainsi le montage « Grand Bazar » a circulé, accompagnant les syndicalistes en déplacement dans toutes les grandes surfaces présentes alors sur la région. Un atelier du CTL qui a produit à l’époque 12 montages sur 1977 • Le Grand Bazar - Cortège les thèmes de lutte : urbanisme, femmes, éducation, On fabriquait un fanzine, Le Pyromane. L’unif nous sor- santé, etc. tait de partout. On n’avait pas d’attache politique, mais on contestait la pédagogie, l’esprit étriqué de l’institu- De 1974 à 1978, c’est une association de fait qui coor- tion. On est allé voir l’imprimerie des Grignoux et on a donnera l’ensemble des activités de la rue Hocheporte. commencé à donner un coup de main à Camille Schmitz Parmi les groupes impliqués dans la maison, on retrouve pour assembler des brochures. Il nous a accueillis de notamment le comité Chili, le Service d’éducation par manière naturelle et spontanée. Et pourtant, avec ce l’animation et la coopération (SEAC), le Mouvement pour fanzine, on était loin du théâtre-action, des occupations l’autogestion socialiste (MAS), l’Association Belgique- d’usines ou de l’éducation à la santé. Pour moi, ça a été Chine (ABC), la bibliothèque des immigrés grecs, le Front une très belle rencontre. Je découvrais une maison de d’Action Santé, le Comité B/ Amérique Latine, Habiter vie, une approche socio-culturelle et politique nouvelle. » Liège, le groupe de théâtre Pour un autre printemps. Parmi les autres associations, il y a aussi Habiter Liège, « En 1975, j’étais prof à Saint-Barthélemy, qui accueillait avec son slogan « Habitants, vous êtes concernés par le uniquement des garçons, raconte Jean-Pierre Pécasse, devenir de votre ville », initié par Marie Caprasse, qui avait futur membre du collège de direction des Grignoux. rassemblé une fameuse équipe, ensuite porté par Léo- Nous avions alors mis sur pied, avec Vincent Herla, pold Renard, l’une des figures marquantes de nombreux ex-collègue et ancien objecteur de conscience du CTL, combats urbanistiques à Liège (les fouilles archéolo- un groupe théâtral baptisé Pour un autre printemps, giques sous la place Saint-Lambert, la construction du constitué d’étudiants du collège et d’étudiantes de nouveau Palais de Justice…) et soutenu par une série l’école voisine de Sainte-Croix. Notre premier spectacle de chercheurs et d’enseignants de l’ULg (Marcel Otte, s’appelait On n’est pas sérieux quand on a 17 ans... Il Bernadette Merenne…). parlait des relations jeunes/parents, des inégalités « Ils organisaient des visites dans la ville, se souvient sociales, de la pilule contraceptive, des sujets touchy. Robert Peeters. L’idée était d’amener les gens à réflé- On l’a joué au Bateau chir à l’aménagement ivre, rue Hocheporte, aux Chiroux… Deux ans après, on a produit une N otre premier spectacle s’appelait On n’est pas sérieux quand on a 17 ans… urbain, au bien-être collectif. » Des visites collectives autre création collec- in situ (charbonnages, tive qui s’appelait Cris et soupirs d’une école à dormir cités ouvrières, prison…), pour permettre aux habitants debout, qui a été montré une trentaine de fois dans des de se réapproprier leur Cité : « On apportait de l’informa- écoles, des centres culturels, et même dans une réunion tion concrète, vivante, accessible à M. et Mme Tout-le- pédagogique d’enseignants et de directeurs d’école. monde, rappelle Léopold Renard, électromécanicien de À l’époque, la pièce a suscité de fameux débats ! Mais formation, arrivé rue Hocheporte via Camille Schmitz, l’école a-t-elle vraiment changé ? » et qui présida Habiter Liège pendant plusieurs années. Petit à petit, Jean-Pierre va s’impliquer dans le mouve- « Comme je n’avais pas de formation universitaire ni de ment et partager à son tour les locaux : « Déjà à l’époque, spécialisation en aménagement du territoire ou urba- j’étais très intéressé par la pédagogie active. J’allais nisme, les collègues de l’ULg m’ont proposé de devenir aux réunions et je donnais un coup de main au CTL président. Ainsi, disait-il, tu seras légitime. Ma foi, ça Enseignement, ainsi qu’au centre de documentation où n’était pas bête comme idée. » j’ai dépouillé pendant des années La Cité, Notre Temps… Grâce à la vie qui régnait alors rue Hocheporte, Habiter Et puis, les Grignoux m’ont proposé de les rejoindre. Il y Liège va pouvoir rayonner, toucher un public large et avait le CTL, un groupe de médecins engagés, d’assis- mener plusieurs combats, notamment pour défendre les tants sociaux... C’était une époque très riche. On n’avait fouilles archéologiques place Saint-Lambert : « La force pas réellement de bureaux. La permanence était au du projet, c’était d’avoir réuni des groupes d’horizons rez-de-chaussée. Il y avait un salon/cuisine, une petite très divers qui n’étaient pas animés par l’argent ou le cour et puis deux, trois petites salles ouvertes à tous. » pouvoir mais qui poursuivaient un but commun : changer Dany Habran arrivera peu de temps après : « En 1976, le monde. Chacun à sa manière, évidemment », ajoute j’étais en romanes, raconte cet autre pilier des Grignoux. Léopold Renard. 1977 • Le Grand Bazar - Affichage en vitrine

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Journal des Grignoux | Édition spéciale 1978 • Visite «Habiter Liège» Le CTL Animation Concert dans la cour des Grignoux prend son envol Petit à petit, l’association Culture-Tourisme-Loisirs va se fissurer avant un divorce (plus ou moins) à l’amiable permettant de réaliser la mise en place, attendue pour fin 78, du passage des Grignoux en asbl propre. Parmi les pionniers, on retrouvera à ce moment Camille Schmitz, Robert Peeters, Jacqueline Jeunehomme, Marie-Thérèse Casman, Arlette Letixhon, Vincent Herla avec Alphonse Martin, Jean-Pierre Nossent, bientôt rejoints par les premiers travailleurs : Jean-Marie Hermand, Odette Dessart, Anne Finck, Jean-Pierre Pécasse, Dany Habran. Le choix du nom « les Grignoux » ? C’était à la fois un clin d’œil à l’histoire de Liège et un pied de nez au centre culturel Les Chiroux, (bien) installé de l’autre côté de la ville (lire ci-contre). « Il y avait une envie commune de créer un centre culturel alternatif, ouvert à différents mouvements progressistes. Pour y parvenir, il y a eu des négociations avec plusieurs groupes, explique Marie-Thérèse Casman qui, après avoir été engagée les quelques premières années à mi-temps au CTL, va rejoindre Canal Emploi. Après ça, la cohabitation n’était plus possible avec tout le monde. Il y a notamment eu un gros conflit avec le Mouvement pour l’Autogestion Socialiste. C’était idéologique, mais aussi et surtout interpersonnel. » « On ne voulait pas se laisser enfermer dans une étiquette rouge, extrême rouge, verte… » souligne Robert Peeters. Avec, à la clé, des débats enflammés, des claquages de portes, des déménagements remarqués et même un pamphlet qui fera date intitulé Mais qui a peur de l’autogestion aux Grignoux ? À travers tout cela, en 1977-78, le CTL pôle animation prend son envol pour faire naître, quelques mois plus tard, l’asbl les Grignoux, projet clair pour tous et statuts votés en assemblée générale toute neuve avant le 31 décembre 1978. « Après avoir fait, pour réaliser tous ces documents, le tour de toutes les anciennes et nouvelles associations concernées — en compagnie notamment de Chuck (Pierre De Meyts), représentant du CTL Liège dans ses quatre chantiers — j’avais clôturé mon contrat de travail au CTL concernant les Grignoux. Et je pouvais partir : nos successeurs étaient là… » se réjouit Camille Schmitz. 5 Premières projections… à la cave Les Grignoux voient donc officiellement le jour boulot au niveau de la gestion, je me suis investie le 18 décembre 1978 quand l’équipe de la rue pleinement dans cette fonction. » Hocheporte décide de se constituer en asbl (lire Jean-Pierre Pécasse acquiesce : « En arrivant le ci-contre). Son objet social ? Effectuer un travail 1er octobre 1979 aux Grignoux, je n’avais aucune d’éducation permanente, proposer une alternative ambition de carrière. Ma première motivation, à la culture dominante, développer des pratiques c’était d’évoluer dans un milieu ouvert, prenant, autogestionnaires. Tout en continuant à être « une militant. On ne pouvait pas se projeter dans l’ave- association d’associations », rappelle Jean-Marie nir car il n’y avait pas de grandes rentrées finan- Hermand, engagé à l’époque pour assurer la coor- cières. On a d’ailleurs enchaîné pendant quelques dination générale des différents groupes, en tant temps les emplois temporaires et précaires, le que cadre spécial temporaire « CST ». Ce statut bénévolat, les dérogations de pointage… ». était l’une des mesures du premier plan de résorp- L’autogestion ? Ce fut, là aussi, un apprentissage tion du chômage, dit « plan Spitaels », du nom du progressif. « Qu’est-ce qu’on fait ? Quel message ministre de l’emploi de l’époque. Un plan qui per- veut-on faire passer ? Qui s’implique et com- mit la création de nombreux emplois — au départ ment ? On a vécu des réunions homériques et temporaires — dans les différents secteurs de ce interminables », sourit Jean-Pierre. Un passion- que l’on appelle aujourd’hui le « non-marchand » : nant mode d’organisation qui, 30 ans plus tard, aide aux personnes, culture, environnement, continue d’ailleurs à susciter des débats au sein écoles de devoirs… Les « grincheux » vont devoir se de l’asbl. structurer, trouver des moyens financiers, enga- L’activité cinéma ? Elle débutera en douceur, et de ger progressivement du personnel. façon totalement informelle. « Chaque groupe disposait d’un emploi qui était à « Dans la cave de la maison, on avait projeté un 100 % financé via ces fameux statuts CST, mais il film sur les usines de retraitement de la Hague, s’agissait de contrats à durée déterminée, ajoute un autre sur le vieillissement et les maisons de Jean-Marie. Il y avait beaucoup de turn over et retraite qui s’appelait Vivre mais pas survivre, un surtout ces engagements successifs ont eu un autre sur l’action culturelle… Je me souviens qu’on impact sur l’organisation et la vie de la maison. allait chercher les grosses bobines à Bruxelles Désormais, il y avait une séparation assez mar- chez Cinélibre. Après la projection, il y avait des quée entre les militants, bénévoles, et les per- débats », raconte Marie-Thérèse Casman. « Je manents, rémuné- me souviens aussi rés pour faire de la militance ». Les Grignoux sont O n a senti qu’il y avait une série de leviers d’un débat très riche autour de l’homo- que l’on pouvait actionner pour changer sexualité, ajoute alors reconnus le monde à notre petit niveau Léopold Renard. Des comme « initiative gens étaient venus émergente » par la Communauté française. Pour témoigner. C’était un moment fort. » assurer son financement, l’asbl va multiplier les Pour organiser un début de « ciné-club », l’équipe initiatives : « Il y avait le loyer que versaient les emprunte un projecteur 16 mm à RTC et va cher- différents groupes pour occuper les locaux. On cher des films à Libération Films, une firme de faisait également payer la location des salles de distribution de Leuven encore active aujourd’hui. réunion. Je me souviens que chaque participant Parmi les premiers films projetés, on trouve (déjà) mettait 15 francs belges dans une enveloppe deux documentaires des frères Dardenne, Lorsque (0,35 €). Et puis, il y avait les recettes du bar et le bateau de Léon M. descendit la Meuse et Le d’autres activités. Parfois, certains oubliaient de chant du rossignol. payer… On travaillait beaucoup pour faire rentrer « Léon Masy, ancien travailleur et syndicaliste finalement peu d’argent dans les caisses » se marquant à Cockerill dès 1960, était notre ami souvient Jean-Marie. depuis les « rencontres ouvrières » de notre ori- « C’était un peu précaire », confirme Jean-Pierre gine à la rue Billy, en 1966. Depuis, il a participé à Pécasse. « Entre permanents et militants, il fal- toutes nos aventures, Grignoux y compris. Bonne lait par ailleurs trouver un mode d’organisation, nouvelle donc quand, à l’époque de notre préhis- enchaîne Robert Peeters. Qui décide ? Comment toire, dans la cave des Grignoux, nous avons pu se prennent les décisions ? Que faire en cas de recevoir Luc et Jean-Pierre Dardenne pour nous conflits ? Et puis, engager des gens, on n’avait présenter Le bateau de Léon…  en vidéo, passant jamais fait ça, c’était normalement une activité simultanément devant les spectateurs… sur deux patronale. Alors on voyait les candidats à plu- écrans TV ! (Était-ce donc une avant-première, sieurs et on décidait ensemble. » déjà ?) » explique Camille Schmitz. Toutefois, une dynamique va rapidement naître Entre les Frères et les Grignoux, ce sera le début au sein de l’équipe : « On a senti qu’il y avait une d’une longue et belle histoire… « Plus tard, on a série de leviers que l’on pouvait actionner pour programmé Falsch. Jusqu’à La promesse que changer le monde à notre petit niveau, résume nous sommes allés voir à la Quinzaine des réa- Odette Dessart, militante de la première heure lisateurs de Cannes. Depuis lors, nos liens n’ont qui fera ensuite partie des chevilles ouvrières de fait que de se renforcer. Ce sont d’immenses l’asbl.  Pendant des années, on a fait plus qu’un cinéastes avec qui nous avons une belle compli- temps plein. Moi, j’ai été engagée comme anima- cité », se réjouit Dany Habran. trice pour travailler avec les différents groupes Dans la cave de la rue Hocheporte, les projections puis, comme d’autres, j’ai fait un peu de tout : tenir sont souvent suivies de débats très animés. « On la caisse du cinéma une fois par semaine, la pré- a vécu là des soirées mémorables ! », s’amuse sentation des films, l’intendance, servir au café… aujourd’hui Jean-Marie Hermand. Bien plus tard, quand il y a eu suffisamment de Des « grincheux » contre l’ordre établi Au début du 17e siècle, la Principauté de Liège était traversée par de fortes tensions entre le parti populaire des Grignoux — un néologisme wallon formé à partir de grigneus, qui signifie « grincheux », et deviendra Grignous, puis Grignoux — et le parti aristocratique des Chiroux, qui provient de tchirou et renvoie à une bergeronnette grise ou à une hirondelle des fenêtres, mais aussi à l’habit noir et aux bas-de-chausses blancs que portaient ses membres. Les Grignoux, c’est le parti du petit peuple de Liège. Ce sont des partisans des libertés populaires, des amis de la France révolutionnaire. Les Chiroux, eux, représentent le parti de l’ordre établi. Favorisés par la noblesse, la bourgeoisie riche et les chanoines, ils seront les alliés du trône et de l’autel – à l’époque, Ferdinand de Bavière était Prince-Évêque de Liège. Trois siècles plus tard, en 1975, quand plusieurs associations alternatives se retrouvent rue Hocheporte pour créer un centre culturel alternatif, elles se cherchent un nom. Et l’appellation les Grignoux vient assez naturellement. En référence, évidemment, au contexte historique et politique évoqué plus haut, mais aussi pour marquer leur différence (et d’une certaine manière leur opposition) à un centre culturel (« Maison de la Culture » à l’époque) nouvellement implanté à l’autre bout de la ville et baptisé Les Chiroux. « Il y avait une volonté claire de se démarquer et de s’afficher comme réellement alternatif » se souvient Marie-Thérèse Casman. « Nous étions un peu la canaille de l’époque, qu’il fallait tenir en respect, des grognards en quelque sorte, sourit Camille Schmitz. La culture dominante et officielle nous regardait d’un mauvais œil. » 1978 • Animation dans la cave des Grignoux

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6 Un projet culturel politisant Les Grignoux ont vécu 3 ans sous forme d’association de fait. Et l’asbl a été officiellement créée le 18 décembre 1978. Dans les statuts publiés au Moniteur, il est précisé qu’elle a pour objet « l’organisation d’une réplique à la diffusion de la culture dominante, et ceci à un niveau de militants ». Par réplique, il faut entendre « un projet d’orientation socialiste autogestionnaire » (…) « un projet culturel politisant, développant une dynamique anticapitaliste » (…) « un enracinement dans des pratiques et des luttes bien réelles avec une volonté de globalisation et de décloisonnement » (…). On y parle aussi « d’autonomie des groupes rassemblés » et de « pratiques coopératives ». Les Grignoux sont considérés comme un «  foyer de culture », un « lieu central de coordination et de rencontres » dans lequel on développera « des services d’animation, de diffusion, de documentation et d’information, de formation ». Dans le groupe des fondateurs de l’asbl en 1978, on retrouve des représentants des différents groupes qui évoluaient alors rue Hocheporte : Marie-Thérèse Casman, Marguerite Dédal, Jules Deltour, Pierre De Meyts, Martine Désamory, Athenassios Dimitrakopoulos, Jean-Louis Ernotte, Vincent Herla, Clotilde Litt, Alphonse Martin, Luc Pitz, Isabelle Ponet, Guillaume Putz, Alain Rogister, Eric Toussaint, Annie Wildemeersch et Marie-Thérèse Wolfs. ASBL Les associations sans but lucratif (asbl) constituent une composante majeure de l’économie sociale et du secteur associatif en particulier, aux côtés des associations de fait et des fondations d’utilité publique. Bien que la réalité associative ne soit pas nouvelle et témoigne de la tendance innée des hommes à se rassembler autour de projets communs, il faut attendre la fin du 19e et le début du 20e siècle pour que des cadres juridiques structurent véritablement le monde associatif, reconnaissant par là la liberté d’association. En Belgique, l’association sans but lucratif est régie dans le Code civil par la loi du 27 juin 1921, modifiée par la loi du 2 mai 2002. Selon la loi, I’ASBL est un groupement privé doté de la personnalité juridique qui ne cherche pas à procurer à ses membres un gain matériel. La vocation des ASBL ne réside donc ni dans le profit, ni dans l’enrichissement de ses membres. Toutefois, la législation permet à des ASBL de se livrer à des activités commerciales pour autant que les bénéfices réalisés soient directement réinvestis dans l’activité. La non-lucrativité n’exclut donc pas la constitution d’excédents. Enfin, on notera que comme les sociétés de droit privé, les ASBL sont tenues de se doter d’une assemblée générale et d’un conseil d’administration. Le secteur associatif occupe une place importante en Belgique. Le nombre d’ASBL actives s’élève en effet à plus de 70 000, dont plus de 15 000 emploient du personnel salarié rémunéré sur fonds propres pour un total de 272 000 emplois équivalents temps plein. Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 Un comité de « libre affichage » 1981 • Comité de libre affichage - Action collage Durant la première période des Grignoux, le cinéma reste un moyen Pécasse, on a alors décidé d’interpeller les autorités et de lancer une comme un autre pour mener un travail de « contre-culture » et d’éduca- campagne d’affichage anarchique. » tion permanente. « On se donnait rendez-vous à 22 heures, on préparait notre colle et « Il y avait notamment le centre de documentation du CTL, tourné vers pendant une partie de la nuit on organisait des collages sauvages sur l’actualité économique, politique et sociale. Google n’existait pas à les affiches officielles. Le lendemain matin, on repassait place Saint- l’époque. On allait chercher des articles dans les journaux, on les classait Lambert pour contempler notre œuvre ! Il y avait une belle énergie autour dans des fardes. On pouvait avoir des documents de La Ligue révolu- des Grignoux », se souvient Anne Finck. tionnaire des travailleurs, des articles de journaux d’opinion comme Dans le cadre de ces mêmes festivités, le roi Baudouin est reçu au Le Peuple, La Wallonie, La Cité… Un prof qui voulait un dossier sur la Palais provincial. « Un groupe de militants des Grignoux, avec parmi sidérurgie, il passait. Mon boulot, c’était de eux une série d’éducateurs, ont décidé de l’animer. Et puis, à un moment, on a commencé aussi à montrer des films de Canal Emploi, de Jean-Claude Riga… » rappelle ... la nuit on organisait des collages sauvages sur les affiches officielles mener une action symbolique et non violente dans la salle car le Gouverneur avait interdi la présence d’enfants « difficiles » sur Dany Habran. En parallèle, il y avait aussi le parcours royal. La police est intervenue. l’imprimerie installée à l’étage de la rue Hocheporte (lire ci-contre). Finalement, il a été négocié qu’une délégation puisseremettre une lettre « On essayait de mettre sur pied des événements en mettant en relation de revendications au Roi. Les autorités provinciales liégeoises étaient des gens différents. Une des premières actions menées avec l’équipe de très mal prises. Et pendant longtemps, ils nous l’ont fait sentir au niveau base, c’était par exemple le Comité libre affichage, raconte Jean-Pierre des subsides », raconte Jean-Pierre Pécasse. Pécasse. Comme aujourd’hui, la pub était omniprésente à Liège avec des panneaux partout. Par contre, pour les associations, il y avait un manque flagrant de place pour communiquer. Les Grignoux ont alors décidé d’interpeller les autorités pour exiger des espaces d’affichage pour pro- mouvoir les activités culturelles. On a mené des actions coups de poing, à la limite de la légalité. On arrivait à 20 ou 30 place Saint-Lambert, et on placardait les panneaux publicitaires. On voulait aussi forcer la Ville à ne plus poursuivre l’éditeur responsable. Il y a même eu un procès. On a suivi ça de près au tribunal avec quelques débats énergiques. » En 1980, la Ville de Liège et la Province organisent une série de festivités pour célébrer le Millénaire de la Principauté. « Les associations se sont senties assez vite ignorées par ce projet un peu protocolaire et ont décidé de se réunir sous le slogan Cré vin dju qué millénaire, rappelle Jean-Pierre 1981 • Affiches 1981 • T-shirt 1981 • Action collage 1981

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Journal des Grignoux | Édition spéciale Un premier sold out à Droixhe En 1979, l’équipe des Grignoux compte cinq permanents qui vont se former progressivement à l’économie du cinéma : la négociation avec les distributeurs, les formats de films, la projection, la diffusion… « On savait alors peu de choses, explique Jean-Marie Hermand, mais nous avions une envie forte de faire venir du cinéma d’art et d’essai à Liège. » « Leur force, c’est de s’être spécialisés chacun dans leur domaine. Ils étaient à la fois unis et complémentaires », résume aujourd’hui Léopold Renard. Néanmoins, au niveau financier, c’est galère : « Il y avait moins de réunions dans la maison, moins de militants actifs, le loyer était fort cher ». L’envie de cinéma, elle, est bien là. Les projections dans la cave de la rue Hocheporte ont prouvé que le cinéma est un média extraordinaire qui permet de montrer d’autres réalités, d’autres points de vue et d’amorcer de réels débats. Pour élargir (déjà) leur public, les Grignoux décident alors de quitter la cave pour se lancer dans une aventure inédite : organiser dans un « vrai cinéma » une semaine de projections suivies de débats, portée par les différentes associations membres qui en élaboreront la programmation et se feront ainsi connaître d’un plus large public. Ce « vrai cinéma », ce sera le Parc, à Droixhe. Construit en 1960 par l’entrepreneur Moury en même temps que l’ensemble de la cité, ce cinéma avait connu plusieurs exploitants. « À l’époque, le gérant s’appelait Hubert Sacré. Ses affaires ne marchaient pas bien du tout. On a négocié une location pour organiser notre semaine. C’était un sacré personnage. Je me souviens qu’il fallait par exemple surveiller le chauffage. Il l’allumait en début de film et le coupait 10 mn après le lancement ! », se souvient Jean-Marie Hermand. « À l’origine, le Parc était un cinéma de quartier assez vivant, explique Jean-Pierre Pécasse. On y faisait venir des films en prolongation, qui étaient déjà sortis au centreville. À un moment, la programmation était assurée par un instituteur qui s’appelait M. Foulien. Il proposait des films d’auteurs en version originale. Je me souviens y être allé notamment voir des Fellini. » « La mayonnaise prend » : le public se déplace en masse rue Carpay, au pied des tours de Bressoux, pour découvrir Pain et chocolat de Franco Brusati suivi d’un débat sur les questions touchant à l’immigration. Mais aussi Le filet américain, du réalisateur belge Robbe de Hert, qui aborde différents problèmes sociaux et politiques en Belgique, L’une chante, l’autre pas, d’Agnès Varda suivi d’une discussion sur le féminisme, Comment Yukong déplaça les montagnes de Joris Ivens, qui raconte la Chine de Mao. Ou encore Une femme sous influence de Cassavetes, Dora quand sonne l’heure, de L.A. Sanz, Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 d’Alain Tanner, etc. « On a senti que quelque chose était possible, que l’énergie du public était là, se félicite aujourd’hui Odette Dessart. Et ça nous a clairement poussés à aller de l’avant ». Tout au long de cette semaine de cinéma non commercial, le public est enthousiaste. La clé du succès ? Un gros travail en réseau réalisé en amont, déjà. Une « marque de fabrique » que les Grignoux cultiveront tout au long de leur histoire... « Nous avions misé sur l’aspect associatif et participatif en impliquant un maximum de partenaires : des groupes d’enseignants, des collectifs d’immigrés, des assistants sociaux… Ce qui se solda par un succès assez étonnant », se félicite Jean-Pierre Pécasse. « Après ça, on a eu envie de remettre le couvert », sourit Jean-Marie Hermand. En se tournant, cette fois, vers le cinéma Opéra, en plein centre-ville, propriété alors de Rose Claeys, du groupe Kinepolis. Les Grignoux y loueront l’une ou l’autre salle pour quelques projections-débats coorganisées avec le PAC. « Là encore nous avons demandé aux différents groupes de la rue Hocheporte, mais aussi à des groupes extérieurs comme le Mouvement International des Résistants à la Guerre ou encore le Collectif pour Femmes Battues de nous proposer une sélection de films. On a notamment projeté une Palme d’or en 16 mm avec deux bobines et un entracte, car on n’avait pas de grand dérouleur. La salle de l’Opéra de 600 places était pleine à craquer. À ce moment, nous avons mesuré l’impact et la force d’attraction du cinéma ». 7 Des imprimeurs avant l’heure L’histoire des Grignoux est intimement liée à la pellicule, évidemment, mais bien avant ça au papier. Au temps du CTL, l’équipe avait investi dans l’achat d’une petite imprimerie. « On assurait la production d’affiches, de panneaux, de tracts, mais aussi de petites brochures, de petits journaux et de chansonniers à des prix les plus bas possibles en offrant des réalisations de bonne qualité », explique Robert Peeters, l’un des responsables de cette imprimerie. Autant d’outils de propagande qui serviront dans les occupations d’usines, lors d’affichages sauvages, pour annoncer des événements (débats, soirées…), etc. « C’était notre manière de soutenir les différents mouvements, ajoute Robert. On faisait aussi de la sérigraphie. Avec le recul, on se dit que rien n’a finalement changé. Nos productions de l’époque n’ont pas vraiment vieilli. » « Notamment une belle série, réalisée autour d’Arlette Letixhon, de vingt dessins de Chuck en format 70 x 100. Tout cela, et tant d’autres petits cartoons de 1968 à 1980, mériterait bien une nouvelle exposition, 50 ans après mai 68 ! », ajoute Camille Schmitz. « C’était un outil formidable. Cette imprimerie éditait de tout, elle n’était pas au service d’une seule élite d’extrême gauche. Elle n’était pas sectaire et voulait vraiment toucher un large public. Elle a même imprimé des commandes en provenance de l’Université », se souvient Dany Habran. L’équipe va investir progressivement dans du matériel professionnel. « On a d’abord eu une stencileuse à l’alcool, puis la Gestetner, puis une petite offset, avant de terminer avec une machine deux couleurs, raconte Robert. Petit à petit, on a développé une activité commerciale. Nous avions des commandes qui venaient de partout. Alors, on a décidé de créer l’asbl CTL Diffusion imprimerie ». Laquelle deviendra, plus tard, l’imprimerie l’Encrier et installera ses quartiers rue des Bayards. « On a loué un hall et installé une imprimerie de plus grande ampleur avec un statut de coopérative à finalité sociale. Mais on restait dans l’autogestion. Les travailleurs décidaient de l’organisation du travail, retournaient au chômage quand le carnet de commandes était vide ». L’Encrier où seront imprimés les premiers programmes du cinéma le Parc. 1978 • Local d’imprimerie La création d’un vrai ciné-club Entre-temps, l’idée de créer un véritable ciné-club, on n’en savait guère plus, explique aujourd’hui Dany avec une structure permanente et dans une vraie Habran. Sur le coup, on faisait à 100 % confiance à salle de cinéma, fait largement son chemin. Cinélibre. Ce soir-là, il y a eu plus de 400 personnes. « On avait déposé deux projets, l’un à l’Opéra et l’autre Un premier sold out qui va nous conforter dans l’idée au Parc, pour être sûrs qu’un aboutisse, précise Jean- que c’était possible. » Marie Hermand. Mme Claeys n’a pas répondu à notre À l’époque, d’autres porteurs de projet lorgnaient du demande. Le Parc a dit oui et on s’est lancé en sep- côté du Parc pour y créer un ciné-club. tembre 1982. » « Gabriel Moury était quelqu’un d’intelligent et il jugeait Si l’administratrice générale du groupe Kinepolis avait les projets sur pièces, se souvient Jean-Marie Her- dit oui, la vie des Grignoux aurait sûrement pris une mand. Nous sommes allés le voir avec un dossier autre tournure : « Nous n’aurions sans doute pas pu très complet et notre petite expérience de quelques aller au-delà de ce petit projections. Il a regardé nos projet de ciné-club tous les O n avait déposé deux projets, chiffres. Il a compris que 15 jours. Et qui sait ce qu’il serait advenu ensuite… » l’un à l’Opéra et l’autre au Parc notre objectif était de faire venir à Liège de nouveaux Au Parc, le ciné-club a par ailleurs failli capoter : films, non exploités dans le circuit traditionnel. Et il « Quelque temps avant l’ouverture, Hubert Sacré, nous a fait confiance. » l’exploitant de la salle, est tombé en faillite et la salle Les Grignoux vont alors signer un contrat de location a été fermée, rendant impossibles la projection et une pour un an. « Il était stipulé dans ce contrat que le activité Grignoux prévue de longue date. On a négocié propriétaire recevrait 10 % de la recette au-delà de avec le curateur qui a finalement accepté qu’elle ait 300 000 francs de rentrées. Pour nous, c’était un lieu. Après ça, on a signé un contrat de location pour objectif totalement inimaginable. » Et pourtant, l’asbl un an avec Moury, le propriétaire. » dépassera cet objectif. « On enrageait et à vrai dire « On avait imaginé une affiche-programme valable on n’avait pas trop envie de payer ! Finalement, on a deux mois, se souvient Jean-Pierre Pécasse. On vou- négocié pour mettre cette somme sur un compte et lait un objet soigné, original, et on est allé voir Jean- pouvoir la réinvestir dans les infrastructures.» Claude Salemi que je connaissais bien. Il a réalisé En parallèle, l’équipe développe ses premiers outils les 50 premières affiches, de 1982 à 1988. Au début, à destination des écoles. « Nous avons conçu les c’était des petites affichettes, puis elles sont deve- premiers dossiers pédagogiques qui accompagnaient nues de plus en plus grandes, jusqu’à l’arrivée du des films comme Birdy ou Greystoke la légende de journal l’Inédit. On tapait les textes au kilomètre, il Tarzan, se souvient Dany Habran qui avait été enga- découpait, collait, bricolait, dessinait. Et l’impression gé en 1979 pour gérer le centre de documentation se faisait à L’Encrier. » des Grignoux. Mais nous étions encore très loin de la Le 17 septembre 1982, les Grignoux lancent donc démarche initiée plus tard par Michel Condé, qui s’est officiellement Les Vendredis inédits du cinéma : 40 formé en méthodologie et a conçu tout un projet d’en- films hors des sentiers battus, en séance unique, qui semble avec des outils spécifiques, des animations, seront projetés entre septembre 1982 et juin 1983. une pédagogie active. À l’époque, on rassemblait des « De quoi combler les vœux de bien des cinéphiles », documents et les profs devaient se débrouiller. » lit-on dans la presse de l’époque qui annonce une série « d’œuvres de très haute qualité ». Le film d’ouverture, c’est Neige, de Juliet Berto. L’af- fiche est dessinée par Jean-Claude Salemi. « On savait que ce film avait eu la Caméra d’or à Cannes, mais 1980 • Un des premiers projectionnistes au travail au cinéma le Parc 1984 • Salle du Parc (anciens fauteuils) 1981

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8 Déménagement rue Sœurs de Hasque Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 Le modèle Utopia Livraison des Indédits du cinéma Le vendredi soir, de belles émotions envahissent la salle du Parc. « À l’origine, les sièges n’étaient pas très confortables, mais la qualité de vision était déjà excellente », sourit JeanPierre Pécasse. Et les Grignoux vont enchaîner des soirées mémorables autour de L’homme de fer de Wajda en soutien au Comité Solidarité à Solidarność, du Grand paysage d’Alexis Droeven d’Andrien, d’Elephant Man de Lynch, etc. « Au début, on avait surtout envie de fédérer des associations autour du cinéma, on n’imaginait pas forcément créer un lieu permanent. Et puis l’énergie était là et le projet s’est développé » se réjouit a posteriori Jean-Marie Hermand. En 1982, les Grignoux comptent moins de dix travailleurs. Chacun touche un peu à tout et l’asbl va quitter la rue Hocheporte. « Les frais de location de la maison devenaient trop élevés », rappellent les anciens. Ils s’installent alors au centre-ville, rue Sœurs de Hasque. « C’était une plus grande maison, située en plein centre, qui nous permettait de continuer à accueillir différentes associations », explique Jean-Marie. « Après un mois, on a tout repeint. On a connu des soupers entre bénévoles mémorables là-bas. On cuisait la tambouille sur un gros réchaud en bas. On préparait l’envoi de notre petit journal ensemble. Toute l’équipe était mobilisée », se souvient Anne Finck. « On recopiait les adresses, on collait les étiquettes à la main, on allait les porter à la poste » s’amuse Rita Schifano, engagée au départ comme secrétaire de l’asbl. « Pour la programmation, on faisait ça aussi manuellement. Avec des petites fiches assemblées une à une à la colle Pritt ! C’était très gai, mais tellement artisanal comparé à aujourd’hui », ajoute Christine Legros. C’est aussi le tout début du travail scolaire. « Nous étions une toute petite équipe. On travaillait sur Pain et chocolat, Hiver 60… On lançait les premières animations dans le primaire », raconte Jacqueline Carton, qui est entrée aux Grignoux pour s’occuper des matinées scolaires alors qu’elle était… enceinte. « Un joli geste pour un employeur… ». En 1983, devant le succès des Vendredis inédits, le propriétaire du Parc propose aux Grignoux de prolonger leur activité. Durant cette période, l’asbl va offrir la possibilité aux différentes associations de louer à bas prix la salle de Droixhe et d’y projeter des films en 16 et en 35 mm. Elle accueillera ainsi un festival sur la non-violence organisé par le Mouvement International des Résistants à la Guerre (MIR), un événement autour du Japon, du cinéma « d’ailleurs », de la comédie italienne, etc. 1984 • Ugo Tognazzi et l’équipe des Grignoux « Une invitation au rêve » En mars de la même année, les Grignoux lancent durant les vacances de Carnaval la première Semaine du dessin animé et du cinéma d’animation. Le public découvre, enchanté, des courts métrages venus des quatre coins d’Europe, le cinéma de Ralph Bakshi, de Miyazaki et d’autres maîtres inconnus jusqu’ici. Toutefois, le système de séances bimensuelles marque ses limites. Le public est là, en demande. Mais surtout, la formule convient à moitié aux distributeurs qui la trouvent trop peu rentable. « Dans l’immédiat, écrit l’équipe dans son journal d’octobre 1984, il faudra multiplier les séances afin d’offrir au public des propositions d’horaires plus variés. Afin de réduire la concurrence de la télévision et de la vidéo, notre cinéma devra retrouver sa vocation première de spectacle à part entière : de temps à autre, des attractions avant et après le film, des soirées consacrées à un acteur, un thème ou un genre, des films muets avec accompagnement musical… S’il veut survivre, l’écran du Parc ne devra jamais se reposer sur une répétition aveugle des mêmes projets. L’écran du Parc doit rester un continuel feu d’artifice, une invitation au rêve, à la créativité. » Ouvrir davantage, oui, mais quand, comment, avec quels moyens ? L’équipe s’interroge. Et pour survivre, les Grignoux doivent franchir un pas supplémentaire. « À l’époque, à l’exception de Cinélibre, les distributeurs refusaient de nous louer des films. L’exclusivité était toujours accordée à Kinepolis. Nous n’avions pas de chiffres de fréquentation à montrer et à faire valoir. Aujourd’hui, évidemment, ça a bien changé. Au début, on n’était pas pris au sérieux, il a fallu faire nos preuves. Même des distributeurs comme Progrès ou Cinélibre, quand ils avaient un film plus commercial, ils voulaient le valoriser dans un circuit de même nature. Un film tous les 15 jours, c’était insuffisant pour eux. Alors, on nous donnait des films en deuxième vision et au forfait, un Fellini par exemple. Ça nous coûtait parfois 1 500 francs belges. Nous, on remplissait la salle trois soirs, ce qui nous permettait de dégager des marges. Mais jusqu’en 2000, il a fallu vraiment se battre pour accéder aux films », rappelle Dany Habran. Et puis, les soirs de projection, il faut assurer. « Des bénévoles sont alors venus nous aider. Des spectateurs enthousiastes et motivés », se félicite Jean-Pierre Pécasse. « On avait une vraie dynamique d’équipe », confirme Odette Dessart. Progressivement, le Parc va donc ouvrir ses portes plus largement. « Après le vendredi, il y a eu le samedi, puis le mercredi, puis le dimanche… Le dernier jour pour lequel nous avons finalement décidé d’ouvrir, c’est le lundi. À l’époque, c’était un mauvais soir avec la concurrence du grand film diffusé à la RTBF dans le cadre de l’Écran témoin. Cela étant, quand on regarde les chiffres de fréquentation, les bons et les mauvais jours n’ont pas fondamentalement changé », ajoute JeanMarie Hermand. « L’invitation au rêve » évoquée dans l’édito d’automne, c’est notamment un festival du film arabe organisé en novembre 1984 et, un peu plus tard, un cycle du cinéma italien avec la présence remarquée de l’acteur Ugo Tognazzi et du réalisateur Mario Monicelli. Dans un vieux café de la place du Marché, les deux convives raconteront avec verve et délice les à-côtés du tournage de La cage aux folles… Le publipostage du journal, rue Sœurs de Hasque Entrée rénovée du Parc Entre temps, Jean-Pierre Pécasse, passionné de théâtre, se rend au Festival d’Avignon et découvre sur sa route Utopia, un réseau français de cinémas indépendants fondé par AnneMarie Faucon et Michel Malacarnet, et aujourd’hui implanté à Avignon, Bordeaux, Montpellier, Saint-Ouen-l’Aumône, Pontoise, Toulouse et Tournefeuille. « J’ai rencontré les responsables, dont Patrick Guivarch et le grand Michel Malacarnet, et je leur ai parlé de notre expérience à Liège. Là, je me suis dit qu’il y avait une forme d’exploitation cinématographique tout à fait originale. Ils avaient une salle à Avignon, à Saint-Rémy-de-Provence, à Bédouin près du Mont Ventoux. Avec des films de qualité, une gazette, une formule d’abonnement non nominatif de 10 séances, des projections sans publicité, une grille de programmes pour cinq semaines… C’est dans les salles Utopia, explique Jean-Pierre, que j’ai rencontré Charb, futur rédacteur en chef de Charlie Hebdo et victime de l’attentat terroriste de janvier 2015. Il nous avait offert le droit de publier dans notre journal ses dessins sur le cinéma, que nous avons republiés récemment. Les liens avec Utopia ont orienté toute notre manière de travailler. » Le projet porté par l’association Indépendants Solidaires et Fédérés (un groupement de cinémas d’art et d’essai indépendants des grands groupes et des politiques municipales) marquera toute l’histoire des Grignoux. « Je suis revenu à Liège avec cette magnifique expérience alternative sous le bras. Et plus tard, nous sommes retournés plusieurs fois dans le sud avec Dany. Nous dormions sous tente. Pendant dix jours, on enchaînait les films de Fassbinder, Wenders… C’est vraiment là-bas que nous avons fait notre écolage. » À Liège, la petite équipe avance à tâtons, mais elle apprend vite. Pour négocier avec les distributeurs, décrocher des films en vue, anticiper les « petites perles », fidéliser le public, poursuivre le travail de contre-culture autour du cinéma…   « L’étincelle, elle, est aussi venue de Cinélibre/Cinéart, explique Jean-Pierre. Ils avaient notamment décroché le film Yol, la permission du cinéaste kurde Yılmaz Güney, qui a obtenu la Palme d’or en 1982 et qu’on a pu montrer à Liège. Personne n’était réellement cinéphile parmi nous. Alors on a beaucoup écouté, échangé. Ils étaient didactiques, pédagogues. Ils nous ont aussi amenés vers les grands classiques comme Casablanca. » Dany confirme : « Jusque-là, la plupart d’entre nous allait voir des films commerciaux. On ne connaissait rien ou presque au métier, nous nous sommes tous formés sur le tas. Et Utopia a été notre modèle, clairement. » Durant cette année des Vendredis inédits, les Grignoux vont mettre en avant des films de qualité, en version originale sous-titrée, mais dont la rentabilité n’était pas forcément assurée dans les circuits traditionnels. Une programmation réalisée à… l’intuition. « Tous les 15 jours, lors de la projection, on allait évidemment voir le film ensemble. Après quoi, on se retrouvait au café Randaxhe en Outremeuse avec d’autres spectateurs mais aussi des cinéphiles. On réfléchissait à des propositions de films. C’était des réunions mémorables », se rappelle Anne Finck. « Au tout début, on programmait de façon collective, mais ça n’a pas duré longtemps car c’était long et fastidieux, poursuit Dany. Pour construire l’affiche, on recueillait l’information à gauche à droite et on allait directement chez les distributeurs qui avaient tous un bureau rue Royale à Bruxelles. On rencontrait le vendeur. Il nous parlait du film. Il y avait une série d’affiches classées à l’ancienne. C’est là aussi qu’on se procurait les bandes de lancement et les films en 35 mm. À l’étage, on allait chercher les photos de presse. » « On est aussi allé plusieurs fois à Paris pour voir des films avec Eliane Dubois de chez Cinélibre/Cinéart. On se donnait rendez-vous à la frontière franco-belge et on partait avec elle en voiture pour limiter nos frais d’essence. Au retour, au milieu de la nuit, elle nous redéposait sur le parking d’en face et on traversait l’autoroute à pied », s’amuse aujourd’hui Michel Condé.

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Journal des Grignoux | Édition spéciale 9 1985 • Giulietta Masina et Sélim Sasson au cinéma le Parc De la Strada à la fausse Année des méduses Petit à petit, l’équipe s’agrandit. « À cette époque, C’est aussi le début des soirées du cinéma fantas- lorsqu’on était chômeur, on pointait encore tous les tique. Avec, comme invité surprise, un fakir, mangeur jours. J’ai obtenu une dérogation de pointage pour de verre, insensible à la douleur des aiguilles, des travailler bénévolement aux Grignoux. D’emblée, sabres et autres objets tranchants. le projet m’a plu, j’ai véritablement été happée par Le Parc accueille aussi le deuxième festival du rire l’esprit qui régnait là-bas. Et progressivement, j’ai avec douze films comiques à l’affiche, une soirée senti que j’appartenais à une équipe et qu’on était en burlesque à la mode d’antan, un grand classique de train de construire quelque chose sans l’avoir réelle- Harold Lloyd avec accompagnement musical. ment à l’esprit », raconte Christine Legros, ex-ensei- Semaine après semaine, la programmation s’étoffe, gnante entrée comme bénévole au sein de l’asbl. « À éclectique et riche en découvertes. l’époque, on était tous extrêmement polyvalents. On Ici, ce sont trois soirées Monty Python, là-bas le travaillait à la caisse, à l’accueil, chacun son tour. Ça grand succès de Coline Serreau Trois hommes et un a duré plusieurs années comme ça. » couffin ou encore Clockwise de Christopher Morahan. « Après avoir travaillé dans une reliure artisanale, je Le 26 octobre, il y a La Strada de Fellini à l’af- suis tombée sur une annonce parue dans le journal. fiche. Avec, en guest star, l’immense actrice Giulietta On recherchait une secrétaire aux Grignoux. J’ai Masina, accompagnée de Sélim Sasson. postulé et j’ai été engagée. C’était une très belle « Quand ils sont entrés dans la salle, ce fut l’ovation. rencontre qui allait durer des années », sourit Rita Il y avait évidemment énormément de spectateurs Schifano. italiens, mais pas seulement, se rappelle Jacque- Au fil du temps, l’équipe chargée de la program- line Carton. La télévision est présente. Et après le mation trace, pas à pas, son chemin. En cherchant film, l’équipe joue les prolongations. « À l’époque, on (et en trouvant) progressivement une ligne et une était encore une petite équipe et on allait manger identité « Grignoux ». au restaurant avec les invités. Je me vois encore « On se tourne alors vers Les nuits de la pleine lune assise à côté de Giulietta Masina, une femme un peu de Rohmer, on découvre Luchini dans La discrète, sèche mais charmante. Elle avait un beau manteau on attend le dernier Fellini, Wenders ou Kurosawa, de fourrure. Les parents de Jean-Marie (Hermand) raconte Dany Habran. étaient aussi là et sa Après, il y avait des films qui arrivaient de C ’était une rencontre très forte... maman portait, elle aussi, un manteau nulle part, imprévi- Tout comme celle de Jeanne Moreau de fourrure. Après sibles. Bagdad café, le repas, on a failli par exemple. Il y a eu une sorte de magie autour de échanger les deux manteaux ! Je me souviens d’un ce film, personne ne pouvait imaginer un tel succès. énorme fou rire. » La musique s’entendait partout, c’était un must. Plus « C’était une rencontre très forte, se remémore Chris- tard, il y a eu évidemment C’est arrivé près de chez tine Legros. Tout comme celle de Jeanne Moreau, vous. Jean-Pierre (Pécasse) l’avait repéré au sein plus tard et dans un autre registre ou encore le fabu- de la Commission du film pour une aide à la finition. leux concert du compositeur Michael Nyman. » Cinélibre l’avait acheté. On l’a eu en exclusivité et ce fut l’événement que l’on connaît aujourd’hui. » Et puis, il y a les petites histoires dans la grande histoire, comme cette projection du… 1er avril 1985. Tambour battant, les Grignoux annoncent une pro- jection unique et « en version longue » de L’année des méduses avec le couple mythique Bernard Giraudeau et Valérie Kaprisky. Plus de 200 specta- teurs répondent présents à Droixhe, impatients de découvrir les dessous… marins de ce film un tantinet sulfureux. Sur place, c’est l’immense déception : pas de seins généreux à l’horizon… Juste un maquereau suspendu qui attendait le public crédule dans le hall d’entrée ! Les uns s’en iront fâchés, tandis que les autres se rabattront gratuitement sur un bon vieux Buster Kea- ton programmé à la place. Ils recevront, en prime, une place gratuite pour une prochaine séance de cinéma. Le lendemain, on rira encore de ce crous- tillant poisson d’avril sur les ondes de Liège Matin… En 1986, c’est l’année des grandes transformations : le Parc fait peau neuve du 16 au 28 juin. D’importants travaux de réaménagement sont réalisés : 600 000 francs pour changer les sièges, améliorer la sonori- sation, changer les projecteurs… Les dossiers pédagogiques se professionnalisent En matière de dossiers pédagogiques, les Grignoux vont également évoluer et se professionnaliser avec l’arrivée de Michel Condé : « Lorsque j’étais en romanes à l’ULg, on planchait avec un petit groupe d’étudiants sur les pédagogies alternatives. Je connaissais les Grignoux de loin. Et après des intérims dans l’enseignement et un boulot sous statut CST (cadre spécial temporaire) ainsi que des périodes de chômage, j’ai été engagé pour m’occuper spécifiquement des dossiers pédagogiques, puis des matinées scolaires », explique Michel. Avec, pour objectif, de créer des outils spécifiques et innovants à destination des enseignants. « Au départ, il s’agissait de photocopies de textes venus d’ailleurs, rappelle Michel. On restait dans l’esprit de Mai 68 et cette idée selon laquelle la propriété, c’est du vol. Piller des articles à gauche à droite, ça ne posait pas trop de problèmes. Alors, on a commencé à réfléchir à la forme et aux contenus. En construisant des pistes de réflexion, dans un esprit de pédagogie active. L’idée de départ étant qu’on n’est pas là pour délivrer la bonne parole sur tel ou tel film, mais pour pousser les élèves au dialogue, à la réflexion, à développer un regard critique. On leur propose des grilles de lecture, et à eux de s’en emparer. »   « Au début, on collectait les documents relatifs au thème abordé dans le film et on remettait un peu en perspective, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’on fait aujourd’hui. Je me souviens notamment du film Birdy d’Alan Parker », explique Vinciane Fonck, ex-bénévole au Parc qui fut engagée fin des années 80. Parmi les premiers dossiers, il y a aussi Platoon, d’Oliver Stone. « Quand ils ont parlé de ce film, ils marchaient un peu sur des œufs, s’amuse aujourd’hui Michel Condé. Imaginez : un film réalisé par un Américain qui traduisait le point de vue US sur la guerre du Vietnam, ça collait assez peu avec l’image de gauche ou d’extrême gauche ! Au fond, moi, ça ne me dérangeait pas d’être confronté à des points de vue différents. J’ai donc proposé deux documents : l’un du Tribunal Russel et l’autre du général Westmoreland qui s’est rendu célèbre comme commandant des opérations militaires américaines. On avait ainsi deux points de vue opposés et on ne disait pas qui avait raison ou tort. L’objectif de base, c’était de montrer les différences et de susciter les questionnements. » 1992 • L’équipe de C’est arrivé près de chez vous au cinéma le Parc 1995 • Matinée scolaire - Churchill

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10 Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 1988 • Les Grignoux reçoivent le «Prix Coq» de la Communauté française Pas de rentabilité immédiate Petit à petit, les Gri- gnoux s’installent dans le petit « PCL » (paysage culturel lié- geois) en développant un projet qui a désor- mais pignon sur rue. Le 6 novembre 1987, Télé-Liège leur consacre une émis- sion d’une demi- heure. L’asbl est citée comme « le lieu de rendez-vous des ama- teurs liégeois du grand écran ». Face caméra Dany Habran évoque les grandes spécifi- cités de cette belle aventure cinématographique qui, insiste-t-il, 1986 • Le Parc a fait peau neuve. Deux nouveaux projecteurs... « ne vise pas la renta- bilité immédiate ». Le journaliste y titille par ailleurs Jean-Marie Hermand Parmi les engagés de cette année-là, il y a Aldo sur les moyens budgétaires. À l’époque, les Grignoux, Pagliarello, ex-ajusteur et mécanicien d’usine, spec- c’est 15 millions de francs belges par an, mais qui tateur de la première heure du Parc : «  Je m’étais sont, insiste-t-il, « la conjugaison de la force de travail abonné aux Vendredis inédits et j’étais devenu un des gens qui se sont investis dans les différentes fidèle. Je me souviens de mon premier film, Padre associations composant les Padrone des frères Tavia- Grignoux, des contrats CST et TCT, la reconnaissance L e lieu de rendez-vous des amateurs ni, et aussi de la semaine du cinéma italien… Un de la Communauté fran- liégeois du grand écran jour, j’ai vu passer une çaise qui nous octroie un annonce : les Grignoux emploi, les rentrées du cinéma et l’autofinancement recherchaient un(e) projectionniste. Je n’y connais- de certaines activités. » sais rien en cinéma, je n’avais jamais vu un projec- Un modèle économique mixte s’appuyant d’un côté teur de ma vie, je n’avais pas de formation d’élec- sur une part importante de fonds propres et, de tricien. Mais j’étais un passionné de cinéma, j’avais l’autre, sur des subventions publiques, qui perdurera roulé ma bosse en Inde pendant un an, j’avais envie tout au long de l’histoire de l’asbl. de ce boulot. Le type de gestion, le projet, les person- Aujourd’hui, 60 % des rentrées financières pro- nalités qui tournaient autour, tout ça me ressemblait viennent de recettes propres (entrées cinéma, acti- assez fort. J’ai passé l’entretien, j’ai un peu bluffé, ça vités horeca, distribution…) et 40 % du financement s’est finalement bien passé ! » rigole Aldo. public (emploi, contrat-programme…) Aujourd’hui responsable technique, il a donc com- « On a toujours tenu à rester à la fois dans une logique mencé comme projectionniste : « À l’époque on devait non marchande, dans la droite ligne d’une économie gérer deux projecteurs en cabine avec des petites sociale et solidaire, mais aussi de disposer d’une bobines qui faisaient parfois 20, voire 10 minutes. Il certaine indépendance financière en apportant, dans fallait être tout le temps attentif. Il n’était pas ques- chaque projet, une part substantielle de notre finan- tion de quitter son projecteur. Et puis, il y avait ce cement sur fonds propres » commente Jean-Marie. petit bruit permanent : tactactactac… C’était très En 1988, le Parc enregistre plus de 140 000 entrées, excitant. Dès qu’apparaissait un petit signe distinctif, les Grignoux comptent 15 travailleurs et, au Festival tu devais changer de bobine. » de Bruxelles, ils reçoivent le Coq d’Or qui récompense un exploitant de salle de qualité. La première d’une longue liste de récompenses… 1992 • Pose de la première pierre du cinéma Churchill par le ministre-président de la Communauté française Valmy Féaux Un Blokker sous le Forum Fin des années 80, le petit monde des de la culture, lance : ça se fera au cinémas commerciaux est en pleine Forum ! Finalement, ça ne s’est jamais ébullition à Liège. fait là-bas. Mais les autorités, qui ont D’un côté, il y a le groupe Defawes qui signé un bail emphytéotique avec les exploite le Palace et le Concorde, mais propriétaires, vont se lancer dans une aussi le Churchill grande rénovation » (500 places) instal- O n a monté un dossier rappelle Jean-Marie lé au sous-sol de la salle de spectacle du Forum, propriété de la famille et lancé une campagne pour ne pas que le Churchill Hermand. Durant les travaux, l’entrepreneur soit transformé en marché découpe une partie Masereel. De l’autre côté, il y a le groupe de la casserole de la dalle du Forum qui s’effondre sur le Claeys (Kinepolis) qui gère l’Opéra depuis cinéma situé en dessous. À l’époque, il 1979. « Rose Claeys a racheté l’ensemble n’est plus question de réhabiliter l’ex- des exploitations et s’est arrangée pour salle de cinéma, les autorités ayant déci- fermer deux salles, le Forum et le Chur- dé de passer un contrat avec la société… chill, en affirmant qu’elles n’étaient Blokker pour transformer le sous-sol en pas aux normes de sécurité. En réalité, magasin d’articles ménagers. Le Chur- c’était une entente entre les Defawes chill est donc appelé à disparaître. et les Claeys » analyse-t-on aujourd’hui « De notre côté, on cherchait une salle au aux Grignoux. centre-ville, rappelle Dany Habran. Pour Quel avenir pour le Forum, ce splendide les films des distributeurs, la salle du patrimoine Art déco (1922) de la rue Pont Parc n’était pas assez rentable. Il fallait d’Avroy ? Quid de son cinéma, le Chur- que l’on puisse élargir notre offre. » Les chill, rebaptisé ainsi en 1945 en réfé- Grignoux décident de monter au front. rence à l’ancien Premier ministre britan- « On a monté un dossier et lancé une nique, et autrefois appelé La Légia ? Les campagne pour ne pas que le Churchill projets et autres tractations, publiques et soit transformé en marché de la casse- privées, vont bon train. role », raconte Jean-Marie. Un combat qui « Sandra Kim ayant gagné l’Eurovision va durer plusieurs années avec le soutien (en 1986), le concours devait donc s’or- des citoyens et une pétition de 20.000 ganiser l’année suivante en Belgique. Et signatures — manuscrites à l’époque Philippe Monfils (PRL/MR), alors ministre — à la clé… 1992 • ValmyeFt éJaousxé,DLaaruarsette Onkelinx 1992 • Les travaux du Churchill La façade du Churchill 1986 • Les sièges du Parc sont remplacés Le projet de Fernand Flausch

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Journal des Grignoux | Édition spéciale L’Inédit devient un journal Pour communiquer avec son public de plus en plus fidèle, les Grignoux décident de passer de l’affiche-programme à un vrai journal papier. Le premier Inédit est tiré à 35 000 exemplaires. Un journal qui vise à mettre en avant des critiques de films, à relayer les activités et les animations, à soutenir les dossiers pédagogiques. « Il est parti comme des petits pains » se réjouit l’équipe de l’époque. Un outil de fidélisation, tout comme la carte de membre, d’ailleurs : « Cette idée nous est venue d’Utopia, rappelle JeanPierre Pécasse. Avec cette carte, on a pu se constituer un fichier de spectateurs fidèles, un réseau, et envoyer des programmes, des affiches, le journal, et créer progressivement une communauté Grignoux. » À ce moment, Le Soir salue le succès à la fois commercial et culturel de l’asbl en rappelant les chiffres de fréquentation du Parc qui sont passés de 2 835 entrées en 1982 à… 145 953 en 1988. Le quotidien évoque par ailleurs un projet « enthousiasmant » et salue les différents prix engrangés en peu de temps : le Coq d’Or de la meilleure salle de cinéma de la Communauté française, le Prix Rencontre pour son action culturelle à Liège et le prix du meilleur ouvrage pédagogique. 1989, l’année « collège » « On est resté longtemps dans un esprit autogestionnaire avec l’idée selon laquelle tout le monde pourrait faire un peu de tout (la caisse, les animations, la programmation…), raconte Michel Condé. Au fil du temps, il y a eu progressivement des engagements spécifiques avec un partage des tâches. Toutefois, les gens ont été engagés à des époques différentes sous différents statuts. À un moment, ça n’était plus tenable. Il y avait des inégalités au niveau salarial qui étaient mal vécues, mais aussi au niveau de l’investissement dans le travail et dans la prise de responsabilité. Un jour, on a décidé de réfléchir en profondeur à la question en définissant qui fait quoi, qui est responsable de quoi, qui est payé comment, etc. » « L’équipe s’investissait énormément, mais se dispersait aussi beaucoup, il était urgent de réfléchir à nos modes de fonctionnement. Il y avait forcément des tensions, des divergences, une fatigue légitime », enchaîne Jean-Marie Hermand. En 1989, les « grigneus » de la première heure vont passer les « accords de Grivegnée », comme on les appelle en interne : une mise au vert prolongée qui aboutira à la création d’un « collège de direction » composé de cinq membres (Michel Condé, Odette Dessart, Dany Habran, Jean-Marie Hermand et Jean-Pierre Pécasse). Les fonctions et les responsabilités de chacun seront redéfinies : la programmation, la gestion administrative, l’édition du journal, les relations extérieures… « Au début, le collège se réunissait de manière informelle chez l’un ou l’autre, explique Jean-Pierre. Après quoi on a décidé de formaliser les choses avec des réunions régulières chaque lundi. » Plus tard, cet organe informel s’ouvrira à des travailleurs supplémentaires : Nina Gazon en 2005 puis, en 2011, Pierre Heldenbergh, Catherine Lemaire, Benoit Thimister et, en 2014, Aldo Pagliarello. « On a travaillé pendant des années avec des bénévoles, des contrats de toutes sortes, ça n’était plus possible, confirme Odette Dessart. À un moment, il était urgent de tout mettre à plat. » « De 1978 à 1986, on a fonctionné de façon totalement anarchique, hors cadre, sans contrôle de personne ou presque. Il y avait peu de réunions du conseil d’administration, on travaillait collectivement, à la confiance, sans trop se préoccuper des aspects juridiques et statutaires », constate avec recul Jean-Marie Hermand. Les statuts de l’asbl sont donc revus et actualisés. Une assemblée générale de tous les travailleurs est convoquée. La structure Grignoux est (re)mise sur les rails. Façade rénovée du Churchill Feu vert pour le Churchill Côté programmation, la question de la censure est au centre d’une large rétrospective intitulée Film-totem, film tabou. On y parle censure et politique, cinéma et évolution des mœurs, etc. À l’affiche de cet événement qui durera plusieurs mois, on retrouve notamment La commissaire d’Askoldov, Vase de noces de Thierry Zéno et  L’âge d’or de Buñuel. L’équipe a déniché des copies rares, voire introuvables, auprès de différentes cinémathèques en Belgique et à l’étranger. Du côté du Churchill, le dossier bouge, et pas un peu : à son décès, la propriétaire du Forum a légué le bâtiment à la Région wallonne, qui va ensuite le louer via un bail emphytéotique à la Communauté française. Un nouveau ministre est passé par là (Philippe Moureaux, PS) et les autorités renoncent au contrat avec la société Blokker. « Notre pétition et le soutien du public ont clairement porté leurs fruits », se félicite-t-on rue Sœurs de Hasque. Les Grignoux déposent un projet complet afin de rendre au Churchill son lustre d’antan et d’implanter, en plus de Droixhe, une salle d’art et essai au centre-ville. 2006 11

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12 Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 200a9u•PLaurccDpaorudreLnonoekeintgEfroicr Cantona Eric 2010d•eCLoinècgeertdSantasrlWe acrasdàreladucaBtIhFéF 199p8ou•rNLaatavciehraêvRééegndieesr aanugPeasrc à 1990 • Liège pour Le amant et son ecPxuepitseoinrsiiGteirroe,nelandfaeewmpaemyinetuertesson 200 2008 • aBuouPlai Lrcanpnoeurr et Fabrice Eldorado Adde 2003An•yToWmayBtahremWainndauBPloawrcs pour 2015 • HK & dans llaescoSuarltdimu bSaanukvseneinèrceoncert 1975 • C réation des Grignoux rue Hocheporte 1978 • L es Grignoux deviennent une asbl • 5 travailleurs 1982 • Les Grignoux déménagent rue Sœurs de Hasque • Neige de Juliet Berto 1983 • L es Grignoux reprennent la gestion du cinéma le Parc • Y ol, la permission de Yilmaz Güney 1984 • M eurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway 1985 • S tranger Than Paradise de Jim Jarmusch 1986 • Rénovation de la salle du cinéma le Parc • 10 travailleurs • B razil de Terry Gilliam 1987 • Les dossiers pédagogiques se professionnalisent • M auvais sang de Leos Carax 1988 • 1er Coq d’Or de la Communauté française • 15 travailleurs • Pétition pour la sauvegarde du cinéma Churchill • L’affiche des Grignoux devient journal • Au revoir les enfants de Louis Malle 1989 • Prise d’otage de Tilff qui se finit à Droixhe • L’empire des sens de Nagisa Oshima 1990 • Ouverture du café le Parc • A mélioration du son au cinéma le Parc • L e temps des gitans d’Emir Kusturica 1991 • T ravaux du cinéma Churchill • T oto le héros de Jaco Van Dormael 1992 • C’est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde 1993 • Ouverture de 2 salles au cinéma Churchill • Création du programme Écran large sur tableau noir • Lancement du journal l’Inédit • 4 0 travailleurs • Versailles Rive-Gauche de Bruno Podalydès 1994 • 2e Cop d’Or de la Communauté française • R énovation de l’entrée du cinéma le Parc • W allace et Gromit : un mauvais pantalon de Nick Park 1995 • O uverture de la 3e salle du cinéma Churchill • Création du Parc Distribution • Underground d’Emir Kusturica 1996 • 5 0 travailleurs • L a promesse des frères Dardenne 1999 • B labla au cinéma le Parc • C laude Chabrol au cinéma Churchill • R osetta des frères Dardenne 1997 • W estern de Manuel Poirier 1998 • L a vie rêvée des anges d’Erick Zonca 2000 • Pétition et manifestation contre un multiplexe au Longdoz • 1 ère Caravane des quartiers à Droixhe • L e goût des autres d’Agnès Jaoui

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Journal des Grignoux | Édition spéciale 2008 • Tsilla Chelton au Churchill pour La boîte de Pandore 13 édrale F 1996 • Jaco Van Dormael et Pascal Duquenne au Parc pour Le huitième jour 2014 • AbderrahpmouarnTeimSbisuskatkuo au Sauvenière 07 • OlivpioeurrGCoouwrmboeyt au Parc p2o0ur0J8e•sCuliasuhdeeueret uNxaqthuaenmMaillmerèareusSoaituvvievnainètree 2002 en •cFornacneçrot iasuBPéararcnger 2015 • Le au SDaruDveennisièMreupkowuergLe’h, TohmiemrreyqMuiicrhéeplaerteCleosleftetemBmraeesckman 1999 • Benoit Poelvoorde et Benoît Mariage au Parc pour Les convoyeurs attendent 2001 • Lancement du projet du cinéma Sauvenière • C hicken Run de Peter Lord 2016 • Rudy Léonet et Hugues Dayez au Caméo pour un COD Live 2011 • Le Bluub au cœur de Liège 2003 • Rénovation du cinéma et du café le Parc ainsi que du cinéma Churchill • La ville de Liège achète le terrain pour le projet « Sauvenière » • Elephant de Gus Van Sant 2005 • Prix de l’économie sociale • 60 travailleurs • Quand la mer monte de Gilles Porte et Yolande Moreau 2004 • Yolande Moreau au Parc pour Quand la mer monte 2007 • L ’Inédit  devient Grignoux.be • N ouvelle ligne graphique • Nue propriété de Joachim Lafosse 2009 • P remières séances en plein air dans la cour du Sauvenière • L ooking for Eric de Ken Loach 2011 • P assage au numérique dans toutes les salles des Grignoux • R undskop de Michaël Roskam 2013 • P rix des Générations futures – prix du public • La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche 2015 • Lancement de l’appel à obligations pour le financement du Caméo • Tous les chats sont gris de Savina Dellicour 2002 • Prix Europa Cinemas, meilleures salles art et essai d’Europe • Mulholland Drive de David Lynch 2004 • N ouveaux sièges et nouvel écran au cinéma le Parc • Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry 2006 • D ébut des travaux du Sauvenière • C oncert surprise de Manu Chao à Droixhe • L a raison du plus faible de Lucas Belvaux 2008 • I nauguration du cinéma Sauvenière • 1 20 travailleurs • E ldorado de Bouli Lanners 2010 • Parade, concert et montgolfière « Star Wars » à Liège • Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois 2012 • L a Ville de Namur concède la gestion du Caméo aux Grignoux • T ous au Larzac de Christian Rouaud 2014 • O uveture du « Caméo nomade » à Namur, au Quai 22 • L es Grignoux reçoivent le « Mérite wallon » • L es Grignoux reçoivent leur second « Prix de l’économie sociale » • S uzanne de Katell Quillévéré 2016 • I nauguration du Caméo 5 salles au cœur de Namur • É cran large sur tableau noir se développe à Bruxelles • Ouverture du Caféo, brasserie du cinéma Caméo • 165 travailleurs • Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent Cette ligne du temps, non exhaustive, comprend notamment des films qui ont « marqué » l’histoire des Grignoux non pas seulement par leur qualité mais aussi par les moments qu’ils ont suscités dans nos salles… Il ne s’agit donc aucunement d’un « classement » !

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14 Delaire, Romuald et Juliette et La raison du plus faible Journal des Grignoux | Édition spéciale xxx 2016 Le 16 septembre 1989, Philippe Delaire, un gangster français qualifié « d’ennemi public n°1 » dans son pays, prend en otage, à Tilff, le gérant d’une agence bancaire du Crédit communal et sa famille. De négociations en demandes de rançon, l’affaire, qui tient toute la Belgique en haleine, va durer six jours : le 22 septembre en soirée, le preneur d’otages et deux complices prennent la fuite vers les Pays-Bas et emportent avec eux 30 millions de francs belges. Les forces de l’ordre quadrillent évidemment la région. Et pour éviter les barrages, le trio se réfugie à Droixhe, avant de s’engouffrer au 8e étage d’une tour située au n°2 de l’Avenue de Lille, à deux pas du cinéma le Parc. L’escadron spécial d’intervention est sur place. Une violente fusillade éclate dans l’escalier. Delaire se suicide. Ses deux complices montent sur le toit. Et, avant d’être arrêtés, ils déversent les 30 millions de francs en bas de la tour. Une pluie de billets de 5 000 francs belges s’abat sur Droixhe. Neuf millions de francs se « volatiliseront » dans la nature et, malgré l’avertissement des autorités (« les billets sont numérotés, donc inutilisables »), seront « réinjectés dans l’économie réelle » dès le lendemain… Durant toute l’opération, qui va durer plusieurs heures, les spectateurs du Parc sont enfermés dans le cinéma. Pour les distraire et les occuper, on leur passera Romuald et Juliette, de Coline Serreau, alors à l’affiche. Des années plus tard, le réalisateur Lucas Belvaux, à qui Dany Habran racontera cet épisode rocambolesque, décide de s’en inspirer pour réaliser son film. La raison du plus faible sortira en 2006 et connaîtra un large succès d’estime. Greenaway à Liège ! En janvier 1990, le réalisateur anglais ses mondanités, Peter Greenaway, le Peter Greenaway vient à Liège. Une plus original des réalisateurs anglais, projection exceptionnelle de son der- a préféré se rendre à Liège où de nier film est organisée au Parc. En sublimes francs-tireurs du meilleur parallèle, une série de ses œuvres cinéma, l’équipe du Parc, ont organi- sont exposées au Cirque Divers, en sé, avec le Cirque Divers, une exposi- Roture. Odette Dessart se souvient, tion des dessins (peintures, collages, émue : « Il photos sur nous a fait cette dédicace M erci de m’avoir permis de voir mon film dans les conditions que fond de scénario, etc.) du magni- j’ai imaginées lorsque je l’ai fait metteur fique : en scène “ Merci de m’avoir permis de voir mon de Meurtres dans un jardin anglais, Le film dans les conditions que j’ai ima- ventre d’un architecte et du Cuisinier, ginées lorsque je l’ai fait ”. Sa venue le voleur, sa femme et son amant... au Parc, c’était un grand moment, Peintre de formation devenu le Cha- très impressionnant ». pelier fou de la logique mathéma- À propos de cet événement, Luc tique du 7e art, violemment contes- Honorez écrit dans Le Soir : « Pendant tataire, Greenaway est artiste jusqu’à que le Festival de Bruxelles poursuit la moelle. » L’ouverture du café le Parc Cette année-là, le Café du Parc ouvre ses portes. « Avant ça, il y avait déjà un café, précise Dany Habran. Le gérant ouvrait dès le matin, à 7 heures. Il avait ses habitués, mais il était souvent fermé le soir. Et quand on arrivait pour organiser une projection, c’était un vrai supplice pour lui d’ouvrir. » « À l’époque, quand le film se terminait, les gens jouaient les prolongations dans le hall, on devait les mettre dehors et fermer ensuite le grand volet d’acier, se rappelle Jean-Marie Hermand. C’était vraiment frustrant. On a donc proposé au gérant du café de reprendre son activité. » Les Grignoux vont débourser 1 million de FB pour reprendre le pas de porte. Pendant 6 mois, le temps des travaux, le café sera fermé. C’est l’architecte Joëlle Servais qui a réalisé les premières transformations. Pour se lancer dans cette nouvelle expérience Horeca, les Grignoux reçoivent un petit coup de main du Pot au lait, le café voisin de la rue Sœurs de Hasque. « On avait fait une photocopie du bar, car on aimait bien les grands bars, sourit Dany, mais le Café a mis un certain temps avant de décoller. » Pour inaugurer le lieu, une avant-première du film Metropolitan de Whit Stillman est organisée à Droixhe. L’équipe des Grignoux est évidemment réunie au grand complet, mais aucun spectateur ne passera boire un verre ! « Nous étions tous dans le café à attendre et on a vu sortir les gens à côté de nous. C’était l’horreur ! » Il faudra attendre deux ou trois ans pour que le lieu vive définitivement avec l’organisation d’expositions, de concerts et d’animations. « Cette idée de créer un lieu où les gens peuvent se rencontrer après le film, c’était assez riche et visionnaire, se félicite Aldo Pagliarello. Au fil du temps, les gens ont pris l’habitude de venir avant le film, de prolonger la discussion après, c’est super. »  Vingt-sept ans plus tard, le Café du Parc reste un lieu convivial, plein de charme et chargé d’histoire. « On l’a imaginé comme un espace complémentaire au cinéma, qui en même temps vit de lui-même », ajoute Jean-Marie Hermand. Le Grand Plouf Côté programmation, l’équipe continue à explorer, encore dossiers qui avaient tendance à traîner », sourit Jean- et encore. Entre grands classiques, films d’auteurs, pre- Marie Hermand. miers longs métrages et succès totalement inattendus. Il est également prévu de rénover la façade du Churchill La preuve avec la sortie du et de la mettre en valeur grâce à Grand Bleu de Luc Besson, avec Jean-Marc Barr et Jean Reno. « Présenté à Cannes, il est O n s’est mis dans la peau d’un dauphin pour essayer une (superbe) œuvre lumineuse réalisée par l’artiste liégeois Fernand Flausch. alors descendu en flèche par de comprendre le phénomène Le Churchill renaît le 1er février la critique qui parle du Grand 1993. Deux salles sont d’abord Plouf, sourit Dany Habran. Le public, lui, aime le film. À ouvertes au public : la Rouge et la Bleue. Pour l’inaugura- Liège, Gaumont refuse de nous le donner. Il est à l’affiche tion, on projette Arizona Dream d’Emir Kusturica. du Kinepolis où il ne restera qu’une ou deux semaines. Ce soir-là, on se bouscule rue du Mouton Blanc pour venir Personne n’y croyait. On l’a revu et on s’est mis dans admirer cette rénovation remarquable. Tout le gratin la peau d’un dauphin pour essayer de comprendre le politico-culturel est au rendez-vous. Les anciens spec- phénomène. On l’a ensuite repris au Parc. C’était archi- tateurs du Churchill n’en croient pas leurs yeux. Quant complet. Les gens vivaient ce film comme une véritable aux plus jeunes, ils se plongent avec délectation dans messe new-age. » ce nouveau petit cocon dédié, en plein centre-ville, au En 1991, le projet du Churchill prend doucement forme : cinéma indépendant. c’est le bureau d’architecture Triangle qui est choisi pour Dans l’après-midi, pourtant, on a frôlé l’incident diplo- transformer le « vieux cinoche » en trois salles de cinéma matique : à la séance de 15 heures, les projectionnistes modernes et confortables. Les travaux dureront trois ans. découvrent, non sans stress, que la copie d’Arizona Les maîtres de l’ouvrage sont l’asbl les Grignoux (qui y Dream est une version… doublée en français. La honte investira 15 millions de francs belges, sur emprunt) et suprême ! Branle-bas de combat. Coups de fils dare- la Communauté française (propriétaire des lieux, qui dare à Bruxelles, Leuven et Anvers. La solidarité des apportera 10 millions). salles d’art et d’essai fonctionne en plein : à 19 h 30, Le 11 janvier 1992, le ministre-président Valmy Féaux quelques minutes avant la projection principale, les (PS) pose la première pierre du chantier. « On l’a littéra- bonnes bobines arrivent... lement harcelé pendant des mois pour faire bouger les 1993 • Inauguration du Churchill 1993 • Inauguration du Churchill - Jean-Pierre Dardenne

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Journal des Grignoux | Édition spéciale 1995 • Inauguration de salle 3 du Churchill 15 Un écran large sur un tableau noir Désormais, l’asbl doit gérer trois salles, ce qui l’oblige à s’ouvrir davantage du point de vue cinématographique. « Quand le Churchill a ouvert ses portes, il a fallu élargir l’offre, explique Dany Habran. On s’est davantage ouvert au cinéma français en program- mant des films comme Elisa, de Jean Becker, avec Vanessa Paradis et Gérard Depardieu. En tant que cinéphile, je n’étais pas forcément fier de ces choix, mais on a vu qu’il y avait aussi un public pour tous ces films qui étaient quelque peu malmenés au Kinepolis.» Fin février 1992, le Churchill accueille à son tour des mati- nées scolaires qui devien- dront, en 1993, le projet Écran large sur tableau noir que l’on connaît aujourd’hui. Avec un logo, une philosophie et un concept qui vont rayon- ner dans toute la Belgique francophone. d’adolescents et qui présentent une richesse au « Au départ, c’était un peu artisanal, on touchait niveau soit de leur mise en scène soit des thèmes quelques enseignants, rappelle Michel Condé. Et qu’ils abordent. » puis le projet a grandi progressivement, on a trou- Cette année-là, le Parc est consacrée « salle Pavil- vé des partenaires comme l’Arenberg Galeries à lon » du réseau Europa Cinemas. Un pas de plus vers Bruxelles, le Forum à Namur, la Maison de la culture la professionnalisation et le travail en réseau au de Tournai. On a proposé une animation complète : niveau européen. des séances scolaires, Par ailleurs, la famille un dossier pédagogique remis aux enseignants et éventuellement une animation en classe par O n a trouvé des partenaires comme l’Arenberg Galeries à Bruxelles, le Forum à Namur, Grignoux grandit petit à petit. En 1993, elle compte 40 travailleurs. Plus question de « bri- la suite. Et le réseau s’est la Maison de la culture de Tournai coler » au niveau des mis progressivement en ressources humaines. place, avec Liège comme moteur. » « Avec la perspective de l’ouverture du Churchill, on Un réseau désormais implanté dans 15 villes, qui s’est dit que ça allait considérablement changer la touche des centaines d’écoles et des milliers d’élèves donne et on a commencé à réfléchir à la structure, dans toute la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec un ses aspects légaux et organisationnels, explique programme annuel, des films de qualité accessibles Odette Dessart. Avec l’instauration de barèmes Gri- du maternel au supérieur et à un prix modique, mais gnoux, ce qui n’existait pas avant, la remise en route aussi des animations, des dossiers pédagogiques de de l’asbl en tant que structure juridique, un travail plus en plus élaborés avec des analyses, des pistes de mise à niveau des salaires, des engagements de réflexions, etc.  « Au fil du temps, on a essayé de spécifiques concernant le cinéma, des horaires réaliser un travail pédagogique et de vulgarisation en construits. Jusque-là, on avait un papier affiché au profondeur, ajoute Michel, en créant des outils que mur et chacun s’inscrivait début du mois. Ce n’était l’enseignant peut utiliser très rapidement après la plus possible. » projection, sans devoir suivre une formation ou lire En 1994, nouveau cocorico : les Grignoux reçoivent un ouvrage de 500 pages. On a découpé les dossiers pour la deuxième fois le Coq d’Or de la meilleure en 4 ou 5 animations afin qu’il puisse choisir celle qui exploitation cinématographique. Le Parc et le Chur- correspond le mieux à son programme, à ses envies chill passent du son « optique » au son « digital ». et à celles de ses élèves. » L’entrée, la façade et le hall du Parc sont par ailleurs Le choix des films proposés ? « On privilégie des rénovés. films accessibles à un large public d’enfants et Nouvelle salle et nouveau cap : la distribution En janvier 1995, les Grignoux fran- échelle, un travail de mise en valeur chissent un pas supplémentaire en d’artistes de talent (photographes, plas- créant Le Parc Distribution. L’objectif ? ticiens…) – lire ci-contre. Distribuer, en Belgique, des films d’ani- Par ailleurs, l’ensemble architectural mation et des fictions destinés au jeune imaginé rue du Mouton Blanc par le public, mais aussi des documentaires bureau Triangle reçoit le Prix spécial du de qualité et des œuvres hors normes jury de l’urbanisme de la Ville de Liège. concernant le format ou le thème abor- « Avec l’ouverture de cette salle verte, dé. « Certains de ces films manquaient on a augmenté notre seuil de rentabi- à l’affiche, d’autres n’arrivaient pas lité. C’était le chaînon manquant pour jusqu’à nous car ils n’étaient pas dis- faire vraiment décoller le projet. Désor- tribués en Belgique. Avec notre réseau mais, on peut élargir l’offre, assurer d’exploitation, on pouvait facilement leur une rotation des films et augmenter permettre de leur durée de vivre leur vie. vie en salle », C’était aussi C ’était le chaînon manquant pour e x p l i q u e l’occasion de s’associer faire vraiment décoller le projet Jean-Marie Hermand. Les avec d’autres structures comme Anima Grignoux ont finalement été bien inspi- ou Cinéart », explique-t-on en interne. rés de ne pas transformer cet espace Dans la foulée, le Churchill s’agrandit  en café comme il en avait été (vague- avec l’ouverture de la salle verte (60 ment) question initialement : « On était places), un lieu de projection intime et trop près du Carré, la sortie n’était pas cosy, mais aussi la création d’un nouvel aisée. On aurait clairement commis une espace d’exposition initialement consa- erreur ». cré à la bande dessinée. Avec la galerie Un redécollage bienvenu car durant les Périscope (devenue Satellite), la gale- premiers mois de l’ouverture du Chur- rie du Parc et la galerie Wégimont, les chill, ça n’était pas forcément facile du Grignoux vont ainsi développer, à petite point de vue financier. À un moment donné, il est même question, pour des raisons d’économies, de licencier un tra- vailleur. « On a voté en AG et on a décidé de réduire nos salaires pour éviter ce licen- ciement. Au bout du compte, ça n’a pas été nécessaire. Mais c’était un beau moment de solida- rité partagée. » 1992 • Un bénévole au travail 1995 • Matinée scolaire au Churchill 1993 • Réouverture du Churchill

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