ECCE Novembre 2016

 

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Description

ECCE le E-zine cosmopolite et atypique à parution musicale!

Popular Pages


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U IVANO CODINA STEIN THOMAS CLEARLAKE SORANE BEGARO PIERRE WEBER MAURICE LEBLANC NJOUVEINMB2R0E125016

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Eh bien nous voici en ce splendide (sisisi) mois de Novembre 2016 pour que vous puissiez dégustez ce Usomptueux et nouveau numero de ECCE, votre E­zine cosmopolite et atypique à parution musicale! Qui eut pensé que après notre numéro premier nous serions aujourd'hui encore là? L'eussiez­vous vu, l'eussiez vous cru, l'eusses­tu cru? Bon, j'arrête là! D'autant que ce jeux de mot en plus de déplorable est assez vieux. STEIN TOM ROBBERTS Entre les illustrations bouleversifiantes de Ivano Codina sont judicieusement situés (vous verrez) une nouvelle de Sorane Begaro, l'étoile montante de la sf prospective qui fait froid dans le dos, mais avec la qualité s'il vous plaît. Maurice Leblanc est un grand ancêtre de la culture populaire francophone, aussi c'est avec plaisir que nous lui ouvrons nos colonnes virtuelles, même s'il fait dans le policier. La qualité paye toujours, et nous le prouvons en le publiant derechef. Thomas Clearlake fait partie également de ces nouveaux­venus dans la sf francophone, et c'est avec un grand plaisir que nous publions une de ses nouvelles dans ECCE. Alors, comme je vous l'avais promis ce nouveau numéro de ECCE est­il oui ou non d'une magnificence byzantine? Ne prenez pas la peine de me répondre, je connais par avance votre réponse, aussi enthousiaste qu'affirmative. Car je vous connais bien, chenapans autant que canailloux!

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Pour ce mois de Novembre l'invité graphique principal est Ivano Codina, un talentueux dessinateur transalpin qui possède un sacré coup de Upinceau, vous allez le voir très vite. Dans l'entrevue que nous lui avons consacré vous en apprendrez davantage sur Ivano Codina! Comme si cela ne suffisait pas Stein nous abreuve de sa rubrique metal comme notre rock­star à nous en a l'habitude, et Pierre Weber dans Les Dits de Pierre Weber nous instruit posément de son domaine de prédilection et de son dada, je veux parler du comic et de la bd. Que des pointures chez nous je vous dit! PIERRE WEBER L.V. CERVERA MERINO Et fripounets. Bon, plus sérieusement, je voudrais profiter de ces colonnes d'albâtre où je me trouve pour dire à tous z'et à toutes que si vous désirez vous joindre à notre petite coopérative d'écrivains indépendants de l'Imaginaire (Ziô Books) ou bien si vous voulez collaborer simplement avec notre E­zine, ECCE, nous sommes tout prêts à vous accueillir pour peu que le talent et la bonne humeur (les deux sont indispensables) soient au rendez­vous. Ziô Books est un peu comme une auberge espagnole, chacun peut collaborer d'une façon ou d'une autre selon ses moyens et ses capacités. Si c'est un génie de l'écriture (ou une déesse de la prose) ils pourront toutefois se passer des deux. L'approbation des Grands Anciens de Ziô est évidemment nécessaire, mais cela n'a rien de rhédibitoire si, comme je l'ai déjà indiqué, le talent se conjugue avec la bonne humeur. Vous pouvez nous joindre sur la page Facebook de Ziô Books, ou bien sur http://ziô­ books.com/. Qu'ajouter de plus à tout ceci? Si ce n'est: BONNE LECTURE!

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U THOMAS CLEARLAKE UNE SOMBRE LUEUR D'ESPOIR Elle sauta dans son glisseur qui lévitait sur l’aéroquai. Une vieille carcasse qui ressemblait à une épave. Personne, pas même le plus désespéré des rôdeurs, ne s’y serait intéressé. Elle ne prenait plus la peine de verrouiller les portières. La pluie était tombée cette nuit­là. Encore une pluie acide de niveau quatre. Lorsque les nuages déversaient ce flot corrosif, mieux valait être à l’abri. La vieille odeur de moisi qui flottait à l’intérieur du véhicule avait quelque chose de sécurisant. Elle alluma la radio et laissa la grosse caisse glisser vers les bas­fonds pour prendre de la vitesse. La voix sulfureuse de Janis Joplin fredonnait son « Me and Bobby McGuee », ce qui ajoutait encore à la morosité de cette matinée brumeuse. — Merde ! On n’y voit rien ! Elle frotta le pare­brise avec un vieux t­shirt qui traînait. «— … Alors Rudy, cette journée s’annonce comment ? — Hé bien mon cher Jack, on peut dire sans surprise que c’est une journée plutôt grise sur la majeure partie du pays… » Elle coupa la radio. — Désespérant… murmura­t­elle… pas un seul jour de soleil en trois mois. Son regard se perdait dans les lumières colorées des rampes publicitaires qui jalonnaient les skyways. Le jour peinait à se lever. Elle survola les dernières tours des quartiers inférieurs et arriva au contrôle du mur d’enceinte. Là, comme d’habitude depuis bientôt deux ans, un robot­léviteur anonyme scanna son véhicule. Elle continua sur une cinquantaine de kilomètres et décrocha de la route aérienne pour descendre vers la zone industrielle ouest. — Encore combien de temps à trimer dans ce cauchemar ?… Se demanda­t­elle. Stella s’était battue pour obtenir ce poste. Cet emploi était ce qu’elle avait de plus cher. C’était son billet pour la liberté… au­delà des murs. Depuis son plus jeune âge elle nourrissait le rêve de partir, de quitter à jamais la mégapole. Le système était devenu tel que l’individu en était devenu l’esclave aveugle, inconscient. Rares étaient ceux, parmi les classes inférieures, qui parvenaient à préserver leur libre arbitre et à comprendre objectivement ce dans quoi l’espèce humaine évoluait à présent. La quasi­totalité de la planète était devenue une gigantesque cité chaotique. Les constructions d’acier s’étaient répandues sur les terres comme une infection dans la chair, dévastant ce qu’il restait de vie naturelle dans l’écosystème. Soixante pour cent de la surface des océans avaient 5

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U aussi été recouverts par la structure urbaine monstrueuse. Pourtant, derrière les derniers remparts qui entouraient Earthpole, la cité terrienne principale, certains disaient que des clandestins avaient fondé des colonies, au loin… dans les Rocheuses. Ils disaient que des forêts s’y étendaient encore à perte de vue… ils disaient que là­bas, dans les communautés, on vivait heureux… on cultivait la terre… on mangeait à sa faim… L’information du monde libre était souterraine, clandestine. Cependant personne n’était revenu de « l’extérieur » pour dire si ces colonies existaient vraiment. Elle arriva devant le mur immense du site industriel de MechCorp. La glissière s’ouvrit en grondant sur ses rails. L’automate de garde s’approcha du véhicule. Sa voix métallique lui donna la nausée. — Bonjour… Stella Colson. Vous êtes affectée ce matin… au poste de réception… huit… veuillez suivre le traceur… Bonne journée. Elle regarda l’androïde avec un sourire qui aurait décroché le job pour une pub internationale de dentifrice. — Va te faire emboîter espèce de vieille casserole, lui dit­elle d’un ton aimable. — Merci… pareillement, lui retourna mécaniquement le robot. Elle s’engagea entre les bâtiments immenses derrière la sphère lumineuse verte qui filait devant son glisseur. Stella était assistante de gestion du remorquage. Ce matin, elle assurait l’acheminement robotisé de la marchandise du secteur huit. Sa tâche consistait à contrôler et à répartir les cargos­unités de containers qui entraient ou sortaient du site ouest. MechCorp : Le groupe le plus important dans le domaine de la recherche scientifique et de la robotique. Certaines rumeurs boursières couraient selon lesquelles il détenait la majorité des parts dans tous les autres secteurs. Le pouvoir absolu en quelque sorte. Mais ce n’était que des rumeurs. Le site ouest était une vraie forteresse. Niveau de sécurité cinq. Difficile de faire plus. Tous les humains qui y travaillaient étaient cantonnés à des postes de manœuvres et d’agents d’entretien, tenus à l’écart des chaînes de fabrication et des laboratoires qui, eux, étaient entièrement robotisés. Année 2247. La main d’œuvre organique, comme on l’appelait, était en infériorité numérique sur Terre à présent. Les automates, droïdes et autres robots de multiservices avaient supplanté l’homme sur le marché du travail. Ils ne demandaient aucun salaire, aucune nourriture élaborée, à part de l’huile et du fluide énergétique, et ils se logeaient confortablement dans pas plus de deux mètres cubes, pour la plupart. Les automates ne se plaignaient pas, ne se mettaient jamais en grève, et respectaient leur travail et la discipline, sans jamais, pas une seule seconde, déroger à leurs obligations. De plus, ils étaient quasiment increvables. Ils étaient devenus les plus fidèles serviteurs de l’homme… mais jusqu’à quel point cela pouvait aller ? Le résultat de la vague de robotisation globale qui avait déferlé à la fin du 21e siècle, avait été l’explosion du taux de chômage ; contre laquelle rien n’avait pu être fait. La Terre était devenue pour certains un vaste terrain de négociations marchandes hyper lucratives… pour les autres, la majorité de la population, les inférieurs comme on les appelait, un enfer dans lequel la survie était une épreuve quotidienne. 6

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U Le fossé entre les classes supérieures et inférieures était tel que les secteurs de la mégapole avaient été scindés en deux. L’injustice, les pandémies, la faim, la criminalité et la corruption n’avaient cessé d’augmenter du côté inférieur. Bien évidemment, de l’autre côté, les classes privilégiées profitaient de leur pouvoir dans le faste et la luxure. Stella ne faisait pas de politique. Elle se foutait bien des sempiternelles promesses électorales que déversaient en continu les candidats au pouvoir sur les chaînes de télé. Elle n’avait jamais voté… et ne voterait probablement jamais de sa vie. Elle cohabitait, dans son homeblock, avec Tom, son chat. Stella n’avait plus vécu une histoire d’amour depuis celle qu’elle avait connue avec Harvey Mattery, un camarade d’école de l’orphelinat. Un jour, il l’avait embrassé sur la joue et lui avait dit qu’il l’aimait. Elle lui avait répondu qu’elle l’aimait aussi. Ils avaient neuf ans tous les deux. Stella Colson en avait maintenant vingt­huit. Et c’était un « sacré petit bout de bonne femme » comme le disait son oncle Oswald. Elle n’avait jamais connu ses parents. D’ailleurs « oncle Oswald » n’était pas vraiment son oncle, juste un intervenant éducatif, une famille d’accueil monoparentale… « un clodo en manque de compagnie » comme elle lui avait jeté à la gueule un jour. Il faut dire qu’il avait un sérieux penchant pour la bouteille. Mais il avait fait de son mieux pour donner à Stella une éducation correcte, lui évitant de connaître la violence, la prostitution et la délinquance auxquelles toutes les filles inférieures de son âge ne pouvaient échapper dans les bas­fonds d’Earthpole. Elle n’avait jamais cherché à savoir où étaient ses parents, ne s’était jamais posé de questions sur le pourquoi de sa situation, ou sur sa condition sociale. Les « questions que l’on pouvait se poser », en tant qu’individu inférieur évoluant dans les bas­fonds, avaient quelque chose d’irréel. Les murs immenses qui s’élevaient à perte de vue vers le ciel écrasaient toute volonté de penser, tout espoir… toute liberté. Pourtant Stella était intérieurement animée par une volonté de connaissance insatiable, comme une flamme qui n’avait jamais été éteinte par l’ombre. Une lumière qui dérangeait les ténèbres. Elle n’avait pas besoin d’en savoir plus au sujet du système, ou sur les moyens, par exemple, de réussir sa vie dans Earthpole. Tout ce qu’il lui importait de découvrir était du domaine des rêves, des étoiles, du vent, des animaux sauvages, ces créatures étranges qui s’étaient éteintes depuis plus d’un siècle… Un jour elle était tombée sur un vieux livre d’images à l’orphelinat. Dedans, elle y avait découvert celles qui représentaient la Terre, du temps où l’on pouvait encore l’appeler ainsi. Ce livre n’avait jamais quitté sa table de chevet. Ce n’était peut­être qu’un simple livre d’images… mais c’était pour elle la réponse à toutes les questions qu’un enfant d’Earthpole était en droit de se poser. Oncle Oswald était mort d’une tuberculose alors qu’elle venait d’atteindre sa majorité. Elle avait hérité du loyer à payer de son homeblock, si elle décidait d’y rester. Ce qu’elle fît. Logement huit E, soixante­huitième étage, tour quatre­vingt­trois A, sept­cent­vingt­sixième rue, secteur inférieur T ouest, Earthpole. Elle avait enchainé des petits boulots les uns aux autres et avait pu se payer un vieux glisseur Turbojet. Ce qui lui permit ensuite de suivre une formation en agent d’entretien des systèmes robotisés, puis une autre en assistance de gestion du remorquage. À vingt­cinq ans à peine, Stella s’était hissée au plus haut sur l’échelle du marché du travail inférieur. Elle aurait pu continuer ainsi à vivre dans l’ombre des tours démesurées et la fumée sulfurisée des cheminées industrielles durant toute sa vie… Mais c’était là qu’elle apportait sa propre réponse à la seule question qu’elle se posait depuis sa jeune enfance… celle qui revenait 7

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U tous les soirs avant qu’elle s’endorme, lorsqu’elle ouvrait ce livre d’illustration qu’elle n’avait pas quitté depuis ses huit ans… Qu’y avait­il derrière les murs ? La nature de l’esprit humain pouvait parfois se révéler étrange, paradoxale. La majorité des inférieurs s’étaient adaptés. Un adapté, en terme technocratique supérieur, était un individu inférieur qui avait un travail régulier et qui n’avait commis aucune infraction au cours des vingt dernières années de sa vie. Concrètement, « les adaptés » étaient des individus soumis, écrasés par le système, serviles. Plus aucun rêve ne naissait en leurs esprits… plus aucune pensée. Cependant, ils étaient presque… heureux. Formatés au point de ne pouvoir concevoir autre chose que la masse grise de béton et d’acier dans laquelle ils végétaient. Stella, elle, comme une minorité d’inférieurs, avait su préserver cette force intérieure, cette énergie qu’elle avait parfois du mal à contrôler, qui la poussait à comprendre… à savoir. Le système était constitué de telle manière que les inférieurs ne pouvaient avoir accès qu’à un niveau de connaissance limité. Pour savoir, Stella devait d’abord être libre. Et pour être libre, il lui manquait encore quatre­ mille­huit­cents unités sur les douze­mille qu’elle devait rassembler. Au marché noir, c’était le prix d’un billet sans retour vers l’au­delà des murs. Poste de réception huit. Stella entra manuellement son code d’accès et passa ses superbes yeux verts devant le scan rétinien. Le souffle d’une dépressurisation sortit du sas qui s’ouvrit lentement. Elle jeta sa casquette sur la console et s’affala dans son siège. — … Bonjour Stella. — Hello Alfred. Les processeurs des assistants de remorquage étaient tous agrémentés de programmes pensants personnalisés. — Par quoi commençons­nous ce matin ? — Fais­moi chauffer un café tu veux ? Après on parle affaires. — Café en cours Stella… — Listing ? — On a quatre cargos­unités prioritaires en attente. — Ok Alfred. C’est parti. J’espère que tu t’es huilé les coudes ce matin. Dix­neuf heures. Retour au homeblock avec un détour par le « Central », le quartier des jeux et des rades, où l’on venait lorsque la routine mécanique commençait à nous hacher menu le cerveau. Le quartier des affaires aussi, où l’on trouvait, pour des sommes variables, quasiment tout ce que l’on voulait se procurer. La seule chose qui intéressait Stella était sa place dans le tube. Le mot ne se prononçait jamais. Toujours des allusions. Et en dehors du cercle hermétique des « clandestins », aucun inférieur n’en avait connaissance. Le tube était quelque chose d’éphémère, d’extrêmement vaporeux, comme un rêve que l’on fait en se rendormant, entre six et sept heures du matin, après s’être levé pour aller se soulager. Il n’existait pas. Il n’était nulle part. La foreuse pouvait se déplacer très rapidement d’un secteur à l’autre d’Earthpole, sans jamais être repérée. Peut­être que ce soir, le délai d’attente pour son voyage derrière les murs allait être diminué. Elle poussa la porte du « Jimi’s » et alla se faire servir un verre au comptoir. Personne, pas 8

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U même le plus abruti des voleurs et des poivrots qui trainaient ici ne serait venu se frotter à Stella. Oncle Oswald lui avait donné une éducation correcte, en effet. Mais pendant qu’il la pensait étudier dans les salles de classe de l’orphelinat, Stella arpentait les bas­fonds en compagnie de recrues qui, comme elle, avaient jugé que l’école ne serait d’aucune utilité pour assurer leur avenir. Au­delà de leur esprit aventurier et d’un certain plaisir à marauder dans les rues, ce qui les unissait était ce même rêve qu’ils avaient en commun. Celui de quitter un jour Earthpole pour vivre libre, dans la lumière… ou bien de rejoindre les rangs des clandestins, ce mouvement qui menait une lutte armée contre le pouvoir des Technocrates supérieurs. Tous avaient gardé dans leurs cœurs d’enfants ces images tant de fois feuilletées de ce même livre d’illustrations. Ils n’avaient rien de bandits ou de rôdeurs. Non. Ils étaient simplement épris de liberté. Stella avait des airs de jeune louve. Un visage fin, délicatement dessiné, à la peau mate, presque sombre, d’où jaillissaient de grands yeux en amandes d’un vert étincelant. Elle avait quelque chose d’une prédatrice… mais sa jeunesse et son innocence effaçait étrangement cette nature sauvage qui se tenait tapie au fond d’elle, comme prête à bondir sur sa proie. Elle n’en demeurait pas moins redoutable. Elle avait appris à se défendre avec les gars les plus durs des bas­fonds. Les enfants d’Earthpole n’étaient pas des voyous, mais ils étaient loin d’être des tendres. Bien loin. Elle bougeait à la manière d’une jeune féline. Sa silhouette élancée, discrète, se confondait avec les ombres des bas­fonds. Elle avait appris tout aussi bien à se dissimuler et à rester ainsi, à observer en silence les lieux, les situations, qu’à se montrer avenante et ouverte, sachant user de ses charmes lorsque cela lui était utile. Grandir dans les bas­fonds équivalait à y survivre. Cela n’avait rien d’un jeu. Bien des fois elle avait eu à se battre pour se sortir d’impasses dans lesquelles elle s’était fourvoyée. Pragmatique, elle ne laissait pas de place hasard, et, pour les situations qui l’exigeait, elle gardait toujours sur elle, dans son holster dorsal, un vieux Desert Eagle modèle 2080 à balles fragmentées. Stella s’était assise à une table du fond. Elle était en train d’observer de jeunes cabots fringants qui gesticulaient au comptoir et se vantaient bruyamment de leurs larcins de la journée… quand « Turtle » arriva. Ils échangèrent un sourire dans l’ombre. — Tu as pu avoir l’info ? lui demanda­t­elle. — On m’a dit cinq mille de moins si tu as le signal d’accès. — Ok, ça marche. Ça va être risqué… mais j’essaie de t’envoyer ça demain. Quatre­mille­huit cents, c’est pile ce qu’il me manque. — Tu nous fournis le renseignement et tu embarques dès la nuit prochaine si tu veux. Elle acquiesça sans le quitter du regard. Le clandestin l’observa attentivement. — Je savais qu’on pouvait compter sur toi Stella. Il se leva et quitta la table en lui tapant sur l’épaule comme il l’aurait fait avec un solide camarade. Une autre aube blafarde se leva sur Earthpole, semblable à toutes les autres. Pour Stella, c’était une journée différente. Toute autre que celles qu’elle avait vécues jusqu’ici, dans l’ombre des bas­fonds. Elle avait nettoyé à fond le homeblock de manière à ce qu’il ne reste plus une trace d’elle. Dans son sac à dos, le peu d’affaires qu’elle allait emporter avec elle, et une poche spéciale 9

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U pour Tom. Le prix de la place dans le tube restait le même, avec ou sans chat. De toute façon, elle ne l’aurait jamais abandonné ici. Elle vérifia soigneusement son inventaire et se prépara pour le travail. Aujourd’hui serait peut­être son dernier jour de boulot… le bout du tunnel. En échange de la somme manquante pour payer sa place dans le tube, elle devait fournir aux clandestins le seul moyen d’accéder aux Laboratoires de MechCorp : un signal d’accès émis automatiquement par les boîtes noires placées à l’avant des cargos­unités. Dès sa prise de service, elle demanderait une procédure de contrôle spécifique qui lui permettrait de se rendre sur les voies. Une fois près des containers mobiles, elle copierait sur son scan le signal et réintègrerait son poste. Une pluie battante martelait la vieille tôle du Turbojet. Elle arriva au contrôle du mur d’enceinte. Machinalement, elle présenta son digipass au droïde qui scanna son véhicule. Elle était déjà ailleurs… dans ces vallées verdoyantes baignées de lumière… à s’enivrer du parfum des fleurs. — Bonjour Stella. — Alfred. Listing, s’il te plaît. — Un convoi prioritaire de huit cargos­unités cryogénisées à destination des Laboratoires. Pas de café ce matin Stella ? Elle sentit sur elle l’attention du robot. Ces systèmes pensants pouvaient analyser les moindres variations de comportement des employés humains. — Heu… oui, bien sûr Alfred… comme d’habitude. Long et sans sucre. Ses mains étaient moites et ses doigts tremblaient. Elle se demanda jusqu’à quel degré de sensibilité les capteurs d’Alfred pouvaient aller. Ses paramètres de détection étaient­ils préétablis ou pouvait­il lui­même les modifier ? Elle amena le convoi à hauteur du poste de réception. Les bras gigantesques de la machine qu’elle avait en charge se positionnèrent de part et d’autre des voies. — Alfred, avant la répartition j’ai besoin que tu déverrouilles l’échelle d’accès aux Labs pour un contrôle visuel. Je vais descendre sur les voies. Avait­il perçu quelque chose d’anormal dans l’intonation de sa voix ? Le robot parut tarder à répondre. ­ Accès aux voies déverrouillé, Stella. La glissière de la trappe du poste s’ouvrit et elle descendit le long de l’échelle. Elle longea le convoi jusqu’au container de tête. Elle ouvrit le boîtier sans un bruit et entama la copie sur son scan personnel. Son attention fut soudain attirée par un bruit sourd. Elle se reconcentra sur le scan. Encore une fois, le même bruit vint la distraire. — Qu’est­ce que… ? Un autre cognement. Elle ne pouvait pas interrompre ce qu’elle était en train de faire. Un autre coup se fit entendre encore. — C’est pas possible ! On dirait que ça vient de l’intérieur ! s’exclama­t­elle tout haut. Les coups se répétaient à intervalles irréguliers. La copie se termina. Elle rangea rapidement son appareil et attendit le prochain battement pour 10

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U savoir d’où est­ce que cela venait précisément. Un autre coup ne tarda pas à se faire entendre. Elle alla se placer juste derrière la source du bruit et tapa à son tour. Une fois. Elle attendit. Un battement retentit. Elle tapa deux fois. Il y eut comme un temps d’hésitation… puis deux battements se firent entendre. — Bon sang ! Elle fit demi­tour et, oubliant de faire le contrôle qu’elle était censée faire sur les voies, remonta les vingt­cinq mètres de l’échelle à toute vitesse. — Alfred. Je demande une procédure d’ouverture d’urgence de la cargo­unité de tête ! — Cette procédure ne peut se faire qu’après validation par le contrôle central, Stella. — Alfred, il y a quelqu’un dans ce container cryogénisé ! C’est une mesure d’urgence. Ouvre la cargo­unité de tête ! — Je dois d’abord transmettre ta demande au contrôle central Stella… cela ne prendra que quelques minutes. — Putain de machine. Elle rouvrit la trappe manuellement, dévala les marches quatre à quatre et courut jusqu’à la porte latérale du container. Sa poitrine était comprimée par le stress. Pendant quelques secondes, elle évalua la situation. Forcer la serrure numérique du container allait lui coûter certainement sa place. Mais de toute façon, elle avait ce qu’il lui fallait pour quitter Earthpole à jamais dès la nuit prochaine. Elle pirata le digicode. L’immense porte s’ouvrit, laissant un nuage glacial se déverser sur les voies. Aucun employé humain n’était habilité à entrer dans une cargo­unité, quelle qu’elle soit. À plus forte raison dans une unité à destination des Laboratoires, sur lesquels le secret le plus absolu était gardé. Elle alluma sa lampe torche et pénétra dans le cube. L’épais brouillard cryogénique enveloppait les ténèbres. Malgré sa lumière, elle n’y voyait pas à un mètre devant elle. — Hé ! Où êtes­vous ? cria­t­elle. Elle avança jusqu’à un panneau de contrôle et actionna les projecteurs. Ce qu’elle vit alors la fit vaciller sur ses jambes et chuter au sol. La terreur s’empara d’elle avec une telle force qu’elle fût paralysée d’effroi. Sur toute la hauteur de la cargo­unité s’alignaient des étages de caissons cryogéniques, à l’intérieur… des corps humains, par centaines, étaient allongés, traversés de flexibles et de tubes noirâtres qui les maintenaient en activité métabolique. Leurs yeux gelés étaient restés grands ouverts, dans l’expression la plus horrible. Elle reprit le contrôle d’elle­même et se releva. — Hey ! Où êtes­vous ? cria­t­elle plus fort. Malgré sa témérité, elle sentait ses jambes qui tremblaient alors qu’elle avançait dans les allées où s’alignaient verticalement les corps congelés, dans des effluves de chair froide. Soudain un bruit. Le cliquetis d’une lampe que l’on allumait. Elle se dirigea aussitôt dans sa direction. Sur le sol recouvert de glace scintillante elle distingua un corps. Celui­ci n’était pas dans un caisson. Il s’était recroquevillé dans un recoin. Elle s’approcha. Vu sa corpulence, c’était un homme. Il allumait et éteignait frénétiquement sa lampe qui 11

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U n’émettait plus aucune lumière. Elle se rapprocha encore, jusqu’à ce que la nappe de brouillard entre elle et lui se dissipe. L’homme était emmitouflé dans une épaisse combinaison. Malgré cela, le froid avait presque eu raison de lui. Il était inconscient. Comment peut­il être encore vivant ? pensa­t­elle. — Je vais vous aider. Elle sortit une ration hypercalorique qu’elle gardait toujours sur elle pour ses entraînements sportifs et la lui tendit. Sans un mot, l’homme se mit à la mâchonner tant bien que mal. Il devait avoir la cinquantaine environ. La barbe qu’il portait était blanche, recouverte de givre. Peut­être était­il plus jeune. Difficile à estimer. — Je n’ai pas d’eau sur moi… Je vais vous aider à vous relever, il y en a au poste. — C’est… inutile… balbutia­t­il. — Vous n’allez pas tenir longtemps ici, il faut que… Il ne la laissa pas terminer : — Il est trop tard pour moi, je vous dis. — Allons, vous délirez… accrochez­vous à moi je vais vous porter. — Non… Il n’y a plus qu’une chose que vous pouvez faire. — Quoi ? L’homme était en train de perdre connaissance. Il fit un effort pour se maintenir éveillé et plus encore pour sortir un objet de sa poche. C’était un disque mémoriel. — Prenez ceci… — Qu’est­ce que ça contient ? — Là­dedans… se trouvent tous les éléments qui pourront faire obstacle à MechCorp… — Êtes­vous un clandestin ? lui demanda­t­elle à mi­voix. Il acquiesça. — Mon nom est… Stan Remmings… Connaissez­vous les clandestins ? — J’ai grandi dans les bas­fonds… lui répondit­elle avec un sourire. Il esquissa lui aussi un sourire qui se figea en un rictus de douleur. Son corps s’agita de soubresauts et il se mit à tousser fort. Du sang s’écoula de sa bouche. — Quel est… ton nom ? Parvint­il à articuler. — Stella, lui dit­elle des larmes dans les yeux… Stella Colson. — Stella… Il serra si fort sa main qu’elle en eut mal. — … La vérité doit éclater… Les Technocrates doivent être jugés… et le pouvoir renversé… Il rendit son dernier souffle. Elle n’avait pas lâché sa main. Elle sortit en courant du container. La porte colossale se referma automatiquement derrière elle. Une alarme silencieuse s’était déclenchée sur les écrans de contrôle du poste. — Stella… tu as enfreint la procédure… la cargo­unité de tête a été ouverte… Je vais te demander de ne pas quitter le poste pour un contrôle de sécurité. Le sas resta fermé quand elle entra son code pour quitter le poste. — Alfred, un homme est mort dans ce container !… C’était une mesure d’urgence que j’ai pris délibérément. Sa voix tremblait. — Déverrouille ce putain de sas… Je vais rendre moi­même mon rapport au poste central. 12

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U — Stella, je suis désolé… tu dois attendre l’arrivée de la sécurité. Les machines ne faisaient pas de sentiments. MechCorp allait l’effacer comme on éponge une tache d’eau sur une table. La vie d’un inférieur n’avait aucune valeur. Surtout si celui­ci avait enfreint les règles. Ce qu’elle venait de découvrir dans cette cargo­unité à destination des Laboratoires allait lui coûter la vie. Ce tas de ferraille qui me fait le café tous les matins est capable d’observer les droïdes­tueurs m’administrer une injection létale sans que ça le dérange le moins du monde, pensa­t­elle. Dans quelques minutes, ils allaient débarquer. La seule solution qu’il lui restait était d’envoyer un virus dans le processeur du système. Ça déverrouillerait le sas et lui laisserait assez de temps pour fuir. Elle inséra dans l’interface manuelle le raccord de son scan et envoya le plus puissant des malwares qu’elle avait en stock. Le sas finit par répondre et s’ouvrit sur le secteur huit, balayé par les lasers des détecteurs de mouvements. Elle avait approximativement quatre minutes devant elle pour franchir tous les sas jusqu’à la sortie. Elle fila à travers le vaste réseau de coursives et d’escaliers puis se glissa dans les conduits de ventilation jusqu’à arriver au­dessus de l’aire de stationnement. En bas, elle vit que les droïdes de sécurité s’étaient dissimulés autour de son Turbojet et l’attendaient armes aux poings. Elle se tint dans l’ombre et s’efforça de trouver un moyen de fuir le site. Sa respiration était courte et son cœur battait à tout rompre. Elle aussi était armée… et elle était prête à faire feu si nécessaire. À présent, c’était une question de survie. Soudain elle remarqua le témoin lumineux des élévateurs qui clignotait. L’ascenseur venait des bâtiments administratifs. Il s’ouvrit. Un Technocrate en costume gris en sortit. C’était inespéré. Elle se prépara à sauter dès qu’il arriverait en dessous d’elle. Il longea les allées de véhicules vers son véhicule sans même remarquer les droïdes­tueurs cachés aux alentours. Elle retint son souffle. Le Technocrate s’arrêta juste au­dessous d’elle, devant un énorme glisseur Bentley. Elle dégaina son arme et sauta du haut des cinq mètres pour atterrir sans bruit juste derrière l’homme en costume. — Bouge pas le Technoc’… ou je te dézingue sur le champ ! lui lança­t­elle avec détermination. L’homme se retourna, l’air terrifié. — O… Ok… tout ce que v… vous voudrez, bégaya­t­il de peur. — Laisse les clés sur la portière et grimpe côté passager. Il s’exécuta. Elle bondit dans le glisseur. Elle perçut des cliquetis derrière les rangées de véhicules. Les droïdes l’avaient repérée. Mais elle avait une longueur d’avance. Le Bentley démarra dans un vrombissement puissant. Elle fonça jusqu’à la sortie de l’aire de stationnement. Les droïdes n’avaient pas eu le temps d’ouvrir le feu. Ou peut­être que c’était parce qu’elle se trimballait ce type. Elle jeta un coup d’œil à l’homme qui tremblait de tous ses membres et se cachait le visage pour ne pas voir les piliers qui frôlaient dangereusement la coque du glisseur. — Donnez­moi votre digipass… lui ordonna­t­elle froidement. Maintenant elle avait le contrôle de la situation. Elle arriva au mur d’enceinte. Les escouades de machines avaient dressé un barrage sommaire. Elle tenait le volant d’une main et de l’autre braquait fermement son Desert Eagle sur la tempe du Technocrate… Elle poussa à fond sur l’accélérateur, redressa et passa au­dessus des robots qui firent feu. Elle effectua deux tonneaux et réussit à esquiver les décharges de 13

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U lasers qui fusaient de tous côtés. Elle actionna le digipass. La porte d’enceinte du personnel supérieur s’ouvrit juste à temps et le glisseur Bentley s’y engouffra. Elle regarda l’homme terrorisé qui marmonnait des prières. — Pitié ne me tuez pas, l’implora­t­il. — Je n’ai aucunement l’intention de vous tuer. Ce sont vos boîtes de conserve qui en ont après moi ! Après quelques kilomètres sur les skyways elle décéléra sur une aire de repos et ouvrit la portière passagère. — Descendez. L’homme au costume gris obtempéra aussitôt. Elle se joignit au trafic hyper dense des voies aériennes. — Et maintenant !? s’exclama­t­elle. Il lui fallait retrouver son calme à présent. L’agitation était la principale ennemie de l’esprit. À cet instant, MechCorp avait certainement déjà fait appel à ses tueurs hybrides les plus efficaces. D’ici quelques minutes, pas plus d’une quinzaine, ils l’attendraient à son domicile… peut­être qu’ils étaient déjà en route. Certainement. Elle pensa à Tom, son jeune chat… et à ses affaires qu’elle devait absolument récupérer chez elle. Elle n’avait pas le choix : la liasse d’unités pour sa place dans le tube était dans une poche de son sac à dos. Son avantage : le glisseur surpuissant qu’elle avait en main ; il pouvait l’amener à son home­ block en moins de six minutes, selon le calculateur de vol d’urgence. Elle enclencha le compresseur auxiliaire du monstre et appuya à fond sur l’accélérateur. Plaquée au siège, elle avait tout juste assez de force pour tenir le volant. Les flashs des rampes de signalisation s’étiraient à pleine vitesse de part et d’autre du cockpit… elle vit sur le radar plusieurs véhicules de police se lancer à sa poursuite. Plus que quatre minutes de trajet. Le sang commença à ne plus irriguer son cerveau… sa vision s’obscurcit. Elle eut le réflexe de décélérer avant de perdre connaissance… Sa tête était comprimée, comme prise dans un étau qui ne se desserrait pas, et bien qu’elle fût redescendue à une vitesse que son organisme pouvait supporter, elle volait encore extrêmement rapidement entre les premières tours des quartiers inférieurs, hors des voies urbaines. Les maux de tête dus aux G qu’elle avait encaissés la tenaillaient. Dans le rétro, des hordes de gyrophares hurlaient et se perdaient au loin. Plus que deux minutes. Elle arriva à fond sur le secteur inférieur T ouest. Immédiatement, elle inversa la poussée des réacteurs et fut plaquée vers l’avant. Le choc lui écrasa la poitrine. Elle maintint le véhicule en descente rapide en toussant et suffocant. — Bordel ! hurla­t­elle de rage. Le goût du sang sa bouche. Elle s’était entaillé la langue dans le choc. Le glisseur s’enfonça dans les volutes malsaines de la brume qui tapissait les bas­fonds. Ce secteur d’Earthpole était l’un des plus dangereux de la planète. Seul point positif : il pouvait l’être aussi pour les chasseurs de primes qui étaient à ses trousses. Stella, elle, connaissait par cœur le dédale des rues et des passages… les souterrains des anciens métros désaffectés, les couloirs sauvages où proliférait une végétation de polypes géants et de parasites putrides. Ces lieux étaient infestés de créatures mutantes dont chaque année les spécialistes recensaient de 14

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U nouvelles espèces. Elle dissimula le glisseur au fond d’un vieil entrepôt et se fraya un chemin à travers les lianes et la mousse visqueuse qui colonisaient les profondeurs d’Earthpole. Si les tueurs étaient arrivés avant elle, ce qui était improbable vu la rapidité de son trajet retour, ils lui auraient sûrement préparé un premier comité de réception au niveau zéro. Pour parer à cette éventualité, elle se faufila en silence dans les escaliers jusqu’au troisième étage de la tour. Là seulement, elle utilisa les ascenseurs. Quand elle ouvrit sa porte, Tom miaulait comme d’habitude. Il aurait miaulé autrement si des tueurs étaient cachés chez elle. Il n’aurait pas miaulé du tout, se dit­elle. Elle laissa le home­block dans le noir total et resta quelques secondes ainsi, tapie dans l’ombre, à respirer profondément. Les gyrophares de la police qui passaient et repassaient entre les tours faisaient bien assez de lumière pour qu’elle y voie. Elle reprit sa course et courut dans sa chambre, attrapa le chat au vol, le glissa dans le sac à dos et enfila celui­ci. Tom se mit à miauler bruyamment. — Tais­toi mon gros ! lui chuchota­t­elle… on va faire une petite promenade. Bien que ce chat était intelligent, lui expliquer que ses miaulements pouvaient attirer l’attention de tueurs à gages qui les transformeraient tous les deux en passoires aurait pris trop de temps. L’animal ne semblait pas apprécier le mode de transport. Elle ouvrit le frigo et plongea sa main dans la pâtée au poulet dont il raffolait. Elle balança grossièrement le tout dans la poche que le chat commençait à attaquer toutes griffes dehors. L’opération eut pour effet de stopper instantanément ses protestations tapageuses. Elle rouvrit le frigo et balança encore une bonne poignée de pâtée dans le sac pour être tranquille. Elle quitta le home­block, s’engouffra dans le couloir et courut jusqu’aux ascenseurs. Dehors, la pluie s’était remise à tomber. Les unes après les autres, elle enchainait les cages d’escaliers, les couloirs plongés dans l’ombre, avec une telle vigilance qu’elle pouvait entendre le souffle du chat qui s’était assoupi. Elle allait passer la porte du niveau vingt­cinq quand elle perçut un bruit de pas dans le corridor. Elle s’immobilisa. Ça se rapprochait de la porte. Elle se fondit dans l’obscurité de la cage d’escalier et attendit en tenant son arme braquée vers l’ouverture. Ça continuait de se rapprocher. C’était presque aussi silencieux qu’elle. La poignée de la porte s’abaissa sans un bruit et celle­ci s’ouvrit lentement. Une ombre passa devant elle, comme un flux de ténèbres glaciales qui la fit frémir… puis une autre. Deux exterminateurs hybrides. Les pires de tous. MechCorp avait implanté en leur système cérébral des extensions biomécaniques qui décuplaient leurs aptitudes au combat et leurs facultés sensorielles. Plaquée contre le mur froid, retenant son souffle, elle regarda les deux silhouettes monter vers les niveaux supérieurs. Tom choisit cet instant précis pour se réveiller et émettre un miaulement étouffé. Les deux tueurs hybrides firent volte­face et, tirant à l’aveugle, ouvrirent le feu vers le recoin obscur. Allongée au sol, elle riposta à plusieurs reprises en rampant vers l’étage du dessous. Elle plongea jusqu’en bas des marches et se retourna à temps pour les voir bondir vers elle, l’un d’eux était touché à la jambe. Le Desert Eagle n’avait pas été qualifié de char d’assaut portatif pour rien à l’époque. L’arme cracha toutes ses flammes vers les assaillants. Malgré leurs tenues de combat renforcées les deux tueurs trouvèrent ici la fin de leur carrière. Leurs corps 15

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