Les esclaves du nucléaire au Japon

 

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EL MUNDO Dimanche 8 juin 2003, numéro 399

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un suplemento de el mundo dimanche 8 juin 2003 numéro 399 enquête le secret des centrales atomiques les esclaves du nucléaire au japon les entreprises japonaises recrutent des sdf pour nettoyer les centrales atomiques nombre d entre eux meurent de cancer cronica a parlé avec les protagonistes de ce scandale incroyable david jimenez envoyé spécial à tokyo traduction les amis de la terre des landes il y a toujours des emplois sur l unité n°1 de la centrale de fukushima pour ceux qui n ont rien à perdre matsushita était en train de dormir dans un parc de tokyo entre les quatre cartons qui lui servent de logement lorsque deux hommes s approchèrent pour lui faire une proposition il ne fallait aucune compétence particulière il serait payé deux fois plus que dans son dernier emploi comme manoeuvre et serait de retour dans les 48 heures deux jours après cet ancien cadre ruiné et dix autres sans-abri furent transportés à la centrale située à 200 kilomètres au nord de la capitale où ils furent enregistrés comme « nettoyeurs » « nettoyeurs de quoi » demanda l un d entre eux alors que le contremaître leur distribuait des vêtements spéciaux et les emmenait dans un immense cylindre de métal la température variait de 30° à 50° et l humidité obligeait les ouvriers à sortir toutes les trois minutes pour respirer l un après l autre les ouvriers enlevèrent les masques à gaz qui leur protégeaient le visage matsushita 53 ans se rappelle « le verre des masques était plein de buée et nous ne pouvions plus rien voir il fallait terminer le travail à temps sinon ils ne nous paieraient pas un compagnon s est approché et m a dit nous sommes dans un réacteur nucléaire » les appareils de mesure de la radioactivité dépassaient tellement toutes les limites qu ils pensèrent qu ils devaient être détraqués trois ans après cette visite à la centrale de fukushima un panneau jaunâtre écrit en japonais incite les sdf du parc de shinjuku à tokyo à ne pas aller dans les centrales nucléaires on peut y lire « n accepte pas le travail il te tuera » mais pour beaucoup d entre eux le panneau est apparu trop tard le recrutement de sans-abri mendiants petits délinquants émigrants et autres pauvres pour effectuer les travaux les plus risqués dans les centrales atomiques japonaises a été une pratique habituelle pendant plus de trois décennies et l est encore aujourd hui d après les recherches de yukioo fujita docteur en physique de la prestigieuse université de keio entre 700 et 1000 sans-abri sont morts et des milliers ont été atteints d un cancer durant cette période secret total l esclavage du nucléaire constitue l un des secrets les mieux gardés du japon très peu de gens connaissent cette pratique dans laquelle sont impliquées certaines des entreprises les plus importantes du pays ainsi que la mafia redoutée des yakusa qui se charge de rechercher,

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sélectionner et engager les sdf pour les compagnies électriques « les mafias servent d intermédiaires les entreprises payent 30 000 yens 215 par jour de travail mais l ouvrier ne reçoit que 20 000 142 les yakusa empochent la différence » explique kenji higuchi un journaliste qui enquête et rassemble des documents photographiques depuis trente ans sur le drame des sans-abri au japon higuchi et le professeur fujita parcourent chaque semaine les lieux fréquentés par les sdf pour les prévenir des risques qu ils courent et les pousser à porter leur cas devant la justice higuchi avec son appareil photo ­ il est l auteur des photos de ce reportage ­ et fujita par son étude des effets de la radioactivité ont défié le gouvernement japonais les multinationales de l énergie et les réseaux de recrutement pour tenter d arrêter un abus apparu très discrètement dans les années 1970 et qui a continué jusqu à rendre les centrales complètement dépendantes de l embauche de ces indigents pour venir à bout de certaines opérations « le japon est le pays de la modernité et du soleil levant mais le monde doit savoir que c est aussi un enfer pour ces personnes » dit higuchi le japon a été le théâtre de l une des transformations sociales les plus spectaculaires du xxe siècle passant d un état de ruine après la seconde guerre mondiale à celui d une société aujourd hui parmi les plus avancées technologiquement un changement qui a nécessité de tels besoins en électricité qu il a fait du pays l une des nations les plus dépendantes au monde en énergie plus de 70 000 personnes travaillent en continu dans les 17 centrales nucléaires et les 52 réacteurs répartis dans tout le pays bien que l industrie nucléaire prenne soin de ses employés pour les postes les plus techniques plus de 80 des personnels sont des employés sans formation sous contrat à durée limitée issus des couches les moins favorisées de la population les sdf sont utilisés pour les tâches les plus risquées allant du nettoyage des réacteurs à la décontamination lorsque des fuites se produisent et aux travaux de réparation quand aucun ingénieur n ose jamais s approcher nubuyuki shimahashi fut employé pour certaines de ces tâches pendant environ huit ans avant de mourir en 1994 ce jeune homme issu d une famille pauvre d osaka avait terminé ses études au lycée c est dans la rue qu on lui offrit un poste dans la centrale de hamaoka shizuoka la seconde du pays par sa taille « pendant des années j ai été aveugle je ne savais pas où mon fils travaillait maintenant je sais que sa mort fut un assassinat » se lamente sa mère michico les shimahashi furent les premiers à intenter un grand procès devant les tribunaux puis à obtenir une décision qui a fait porter à la centrale la responsabilité du cancer du sang et des os qui rongea nubuyuki le cloua au lit durant deux années et finit par l emporter dans des souffrances insupportables il avait 29 ans la découverte des premiers cas d abus de l industrie nucléaire n a pas stoppé pour autant le recrutement des pauvres régulièrement des hommes dont on ne sait pour qui ils travaillent parcourent les parcs de tokyo de yokohama et d autres villes avec des offres d emploi attirant les sdf en leur cachant les risques qu ils courent les centrales japonaises ont besoin

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d au moins 5 000 ouvriers temporaires par an et le professeur fujita pense qu au moins la moitié de ceux-ci est constituée de sdf il fut un temps où les sans-abri étaient une rareté dans les rues japonaises aujourd hui il est difficile de ne pas en trouver les centrales nucléaires comptent sur cette main-d oeuvre en surnombre le japon continue de subir un déclin économique qui a envoyé des milliers de salariés à la rue et a bousculé son miracle économique modèle ce même miracle qui avait hissé le pays parmi les trois plus riches par habitant de la planète beaucoup de chômeurs ne supportent pas l humiliation de ne pouvoir nourrir leur famille et font partie de ces quelque 30 000 personnes qui se suicident chaque année au japon d autres deviennent sdf traînent dans les parcs et perdent tout contact avec un environnement social qui les rejette les gitans du nucléaire les sans-abri qui acceptent de travailler dans les centrales deviennent des genpatsu gypsies des gitans du nucléaire comme on les appelle fréquemment le qualificatif évoque la vie de nomade qui les mène de centrale en centrale à la recherche de travail jusqu à ce qu ils tombent malades et dans les cas les plus graves meurent abandonnés « l embauche de pauvres n est possible qu avec la connivence du gouvernement » se plaint kenji higuchi lauréat de plusieurs prix pour les droits de l homme les autorités japonaises ont fixé à 50 msv millisievert la quantité de radioactivité qu une personne peut recevoir en un an bien plus que les 100 msv sur cinq ans que retiennent la majorité des pays en théorie les entreprises qui gèrent les centrales nucléaires embauchent les sdf jusqu à ce qu ils aient reçu la dose maximale de radiation et les renvoient ensuite « pour leur bien et leur santé » en réalité ces manoeuvres peuvent être à nouveau embauchés quelques jours ou quelques mois après sous de faux noms ce qui explique que nombre d entre eux ont pu être exposés durant parfois une décennie à des doses de radioactivité des centaines de fois plus élevées que les doses permises nagao mitsuaki garde encore une photo de lui qui fut prise sur son poste de travail on peut le voir portant un vêtement de protection qu il ne mettait pas toujours quelques minutes avant de commencer une opération de décontamination à l usine de tahastuse où il travailla pendant cinq ans avant de tomber malade aujourd hui âgé de 78 ans et après avoir passé les cinq dernières années à essayer de vaincre un cancer des os la maladie la plus commune chez les genpatsu gypsies nagao a décidé de poursuivre en justice les entreprises qui géraient la centrale ainsi que le gouvernement le plus curieux c est qu il n était pas un de ces sdf mais l homme qui les dirigeait en tant que contremaître « ils venaient en pensant que derrière un travail proposé par de grandes entreprises il ne pouvait rien arriver de mauvais mais ces compagnies utilisent leur prestige pour tromper les gens les recruter pour des travaux très dangereux où ils se sont empoisonnés » se plaint amèrement nagao dont la moitié du corps est paralysée après son exposition à des doses de radiations supérieures à celles autorisées pendant plus de trente ans kenji higuchi a interviewé des dizaines de victimes des centrales nucléaires documentant leur maladie et voyant beaucoup de victimes agoniser prostrées dans leur lit c est peut-être pour cela pour avoir vu de près les souffrances des défavorisés que le

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photographe devenu enquêteur n a aucun problème à nommer les multinationales qui engageaient les sdf indirectement assis à son bureau à la maison il prend une feuille de papier et commence à noter « panasonic hitachi toshiba » hiroshima et nagasaki les compagnies embauchent les sdf par l intermédiaire d autres entreprises dans un système qui les décharge de la responsabilité de procéder à un suivi de la santé des ouvriers cela sans aucune protestation ou presque contre ces abus le comble est bien sûr que cela se passe au japon le pays qui connaît le mieux au monde les conséquences de la mauvaise utilisation de l énergie nucléaire le 6 août 1945 les États-unis lançaient sur hiroshima une bombe atomique puis trois jours plus tard une seconde sur nagasaki [qui firent entre 150 000 et 250 000 morts au total en se basant sur les effets de ces déflagrations atomiques et en estimant la radioactivité reçue par les sdf durant leur travail une étude a révélé que sur 10 000 ouvriers de la rue employés dans les centrales nucléaires le nombre de ceux qui ont « 100 » de risques de mourir d un cancer peut atteindre 17 le nombre de ceux pour qui « la probabilité est très élevée » de subir le même sort est lui beaucoup plus important et quant à ceux qui développeront un cancer sans en mourir leur nombre se compte par centaines si l on considère que depuis les années 1970 plus de 300 000 ouvriers intérimaires ont été recrutés dans les centrales japonaises higashi et le professeur fujita ne cessent de poser les mêmes questions « combien de victimes sont décédées depuis lors combien ont agonisé sans protester jusqu à quand sera-t-il permis que l énergie que consomme la riche société japonaise dépende du sacrifice des pauvres » le gouvernement et les entreprises se défendent en affirmant que personne n a été obligé de travailler dans les centrales nucléaires et que tout employé peut partir quand il le souhaite il ne fait aucun doute que les sdf sont volontaires pour occuper ces postes mais on sait aussi qu une journée de travail pour nettoyer des réacteurs ou décontaminer une zone où s est produite une fuite est deux fois mieux payée qu une journée dans le bâtiment ­ où de toute façon il n y a presque jamais de place pour eux la majorité de ces gens rêvent de réintégrer la société grâce à un nouvel emploi et de retourner si possible vers leur famille une fois employés dans la centrale ils ne tardent pas à se rendre compte que leur destin est en fait d être rejetés à la rue après quelques temps le témoignage de différentes victimes confirme que normalement les ouvriers pénètrent dans les zones à risques avec des appareils de mesure de la radioactivité mais généralement ceux-ci sont manipulés par les contremaîtres a d autres moments il n est pas rare que ce soient les sdf eux-mêmes qui craignant d être remplacés par d autres si l on apprend qu ils ont reçu une dose excessive de radiations cachent leur situation « si l irradiation est élevée personne n ouvre la bouche de peur de ne plus pouvoir travailler » reconnaît saito un des sdf du parc ueno à tokyo qui admet avoir fait « divers travaux dans des centrales nucléaires ».

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le manque de préparation au travail dans des centrales nucléaires entraîne régulièrement des accidents qui auraient pu être évités si les employés avaient reçu les instructions appropriées « mais ça ne préoccupe personne si on les choisit c est parce que personne ne va poser de questions à leur sujet si un jour ils n apparaissent pas au travail » dit higuchi lorsqu un travailleur intérimaire tombe malade les médecins du service médical de la centrale nucléaire ou des hôpitaux voisins cachent la quantité de radioactivité reçue par le patient et le renvoie à la tâche avec un certificat « d aptitude » les plus désespérés de ces sans-abri vont même jusqu à travailler le jour dans une centrale et la nuit dans une autre ces deux dernières années grâce presque toujours à fujita et higuchi quelques malades ont commencé à exiger des explications mais protester n est pas possible pour tous kunio murai et ryusuke umeda par exemple deux esclaves du nucléaire ont dû retirer leurs plaintes en justice après qu un groupe de yakusa qui gère les entreprises d embauche les avait menacés de mort transfusions quotidiennes hisashi ouchi était l un des trois ouvriers qui se trouvaient dans l usine de traitement du combustible de la centrale nucléaire de tokaimura lorsque s y est produite une grave fuite radioactive en 1999 il reçut une dose de radiation 17 000 fois supérieure à la dose permise il mourut après 83 jours d hôpital malgré des transfusions sanguines quotidiennes et plusieurs greffes de peau le ministère du travail organisa alors une inspection massive de toutes les centrales nucléaires du pays mais leurs responsables en furent avertis vingt-quatre heures avant ce qui permit à beaucoup de dissimuler les irrégularités cependant seules deux des dix-sept centrales du pays passèrent les contrôles avec succès dans les autres centrales ce furent jusqu à vingt-cinq infractions qui furent constatées manque de formation des ouvriers absence de contrôle de l exposition aux radiations non-respect du minimum de contrôles médicaux mais malgré tout le recrutement de sdf a continué la centrale nucléaire de fukushima où furent amenés matsushita et une dizaine de sdf a été accusée plusieurs fois d embaucher systématiquement des ouvriers dans la rue yukioo fujita le scientifique de l université de keio affirme qu en 1999 ses responsables recrutèrent un millier de personnes pour remplacer l enveloppe d un des réacteurs trois ans après sa propre expérience à fukushima matsushita admet avoir accepté « deux ou trois jobs de plus » en contrepartie il a perdu la seule chose qui lui restait la santé il y a quelques mois il a commencé à perdre des cheveux puis les nausées ont commencé un peu plus tard une maladie dégénérative lui a été diagnostiquée « ils m ont dit qu il fallait que je m attende à une mort lente »

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