La veilleuse - Compilation de textes sur l'attente, par le Collectif des Allumés de la Plume

 

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Description

Recueil de textes (récits, nouvelles, poèmes) sur le thème de l'attente et des attentes

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Ivan de Villeneuve, Isabelle De Vriendt, Élisabeth Évrard, Pauline Foschia, Tamara Frunza, Cindy Emmanuelle Jadot, Sofia Tahar, Naïs Uhl et Geno Wefa

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COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME La veilleuse R E C U E I L D E T E X T E S D E 39 A U T E U R - E - S Ivan de Villeneuve, Isabelle De Vriendt, Élisabeth Évrard, Pauline Foschia, Tamara Frunza, Cindy Emmanuelle Jadot, Sofia Tahar, Naïs Uhl et Geno Wefa

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Droits d’utilisation La veilleuse du Collectif des Allumés de la Plume est produit par ScriptaLinea aisbl et mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons (texte complet sur www.creativecommons.org/licenses/ by-nc-nd/2.0/fr) ScriptaLinea, 2016. N° d’entreprise BE 0503.900.845 RPM Bruxelles Éditrice responsable Isabelle De Vriendt Siège social Avenue de Monte-Carlo 56 1190 Bruxelles (Belgique) www.scriptalinea.org Si vous voulez rejoindre un Collectif d’écrits, contactez-nous via www.collectifsdecrits.org CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME SCRIPTALINEA Quelques mots sur ScriptaLinea La compilation de textes La veilleuse a été réalisée dans le cadre de l’aisbl ScriptaLinea. ScriptaLinea se veut un réseau, un soutien et un porte-voix pour toutes les initiatives collectives d’écriture à but socio-artistique, en Belgique et dans le monde. Ces initiatives peuvent se décliner dans différentes expressions linguistiques : français (Collectifs d’écrits), portugais (Coletivos de escrita), espagnol (Colectivos de escritos), néerlandais (Schrijverscollectieven), anglais (Writing Collectives)… Chaque Collectif d’écrits rassemble un groupe d’écrivant-e-s (reconnu-e-s ou non) désireux de réfléchir ensemble sur le monde qui les entoure. Ce groupe choisit un thème de société que chacun-e éclaire d’un texte littéraire, pour aboutir à une publication collective, outil de sensibilisation et d’interpellation citoyenne et même politique (au sens large du terme) sur la question traitée par le Collectif d’écrits. Une fois l’objectif atteint, le Collectif d’écrits peut accueillir de nouveaux et nouvelles participant-e-s et démarrer un nouveau projet d’écriture. Les Collectifs d’écrits sont nomades et se réunissent dans des espaces (semi-)publics : centre culturel, association, bibliothèque… Il s’agit en effet, pour le Collectif d’écrits et ses lecteurs, d’élargir les horizons et, globalement, de renforcer le tissu socioculturel d’une région ou d’un quartier, dans une logique non marchande. Les Collectifs d’écrits se veulent accessibles à ceux et à celles qui veulent stimuler et développer leur plume au travers d’un projet collectif et citoyen, – PAGE 5 –

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dans un esprit de volontariat et d’entraide. Chaque écrivant-e y est reconnu-e comme expert-e, à partir de son écriture et de sa lecture, et s’inscrit dans une relation d’égal-e à égal-e avec les autres membres du Collectif d’écrits, ouvert-e aux expertises multiples et diverses. Chaque année, les Collectifs d’écrits d’une même région ou d’un pays se rencontrent pour découvrir leurs spécificités et reconnaître dans les autres parcours d’écriture une approche similaire. Cette démarche, développée au niveau local, vise donc à renforcer les liens entre individus, associations à but social et organismes culturels et artistiques, dans une perspective citoyenne qui favorise le vivre-ensemble et la création littéraire. En 2016, le Collectif des Allumés de la Plume a ainsi établi des liens inédits avec une école et une résidence pour personnes âgées, dans le but d’étendre sa réflexion sur le thème de l’attente, de la partager et de l’approfondir avec des publics que tout semble opposer. Ce projet a abouti à de nouveaux textes et à des rencontres inattendues. Isabelle De Vriendt Présidente de l’AISBL ScriptaLinea – PAGE 6 –

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CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME PRÉSENTATION Quelques mots sur le Collectif des Allumés de la Plume Le Collectif des Allumés de la Plume (CAP) est né à Bruxelles un soir de neige en 2012 et a publié à ce jour quatre recueils de textes : Courts-circuits (2012), La ville s’en-visage (2013), Mondes souterrains (2014) et Par chemins (2015), à lire sur le site www.collectifsdecrits.org. Cette cinquième édition du CAP rassemble neuf écrivant-e-s, des âges en escalade, des horizons à foison, des nomades dans la ville. Cette année, ils ont joué de leur plume avec le temps, ils ont chatouillé le quotidien de leurs rêves et de leurs amertumes. La veilleuse a fait l’objet d’une lecture publique le 15 octobre 2016 au Théâtre Les Tanneurs (Bruxelles-Ville) dans le cadre de la Fureur de Lire, le 20 octobre 2016 sur Radio Air Libre et a rejoint les autres compilations du CAP sur la toile. Ivan de Villeneuve, Isabelle De Vriendt, Élisabeth Évrard, Pauline Foschia, Tamara Frunza, Cindy Emmanuelle Jadot, Sofia Tahar, Naïs Uhl et Geno Wefa Membres 2016 du Collectif des Allumés de la Plume. – PAGE 8 – CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME SOMMAIRE Pour s'y retrouver 11 Éditorial 13 Rue de l’espoir, Élisabeth Évrard 17 Précieux matins, Naïs Uhl 21 Sirocco, Isabelle De Vriendt 27 Le bilboquet, Ivan de Villeneuve 35 Les souvenirs d’un rêve, Tamara Frunza 37 Le Flux, Tamara Frunza 41 12 minutes, Pauline Foschia 45 Une nuit à la belle étoile, Geno Wefa 49 Une discussion face à la bataille des arbres, Sofia Tahar 57 Ailleurs que sur tes pas, Cindy Emmanuelle Jadot 61 Les auteur-e-s 65 Les lieux traversés 72 Remerciements – PAGE 9 –

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– PAGE 10 – CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME ÉDITORIAL Une attente, des attentes… Le Collectif des Allumés de la Plume a créé ce recueil pour vous conter des histoires d’ailleurs et d’ici. Rencontrez leur imaginaire et vivez l’attente comme vous ne l’avez jamais vécue ! Passez de l’ennui à la passion, du rêve à l’espérance ! Attendez-vous à être retourné-e-s. Et ajoutez votre étincelle… ou votre grain de sel ! Bonne lecture ! Le Collectif des Allumés de la Plume – PAGE 11 –

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CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME ÉLISABETH ÉVRARD Rue de l’espoir Me restait qu’une fin de bière un peu plate. Même pas une cigarette pour la finir. Le jour se levait, j’étais la première à ouvrir les yeux sur une ville triste et froide. Mes compatriotes de galères dormaient à poings fermés, faut dire que la veille n’avait pas été calme. Un type de la rue d’en face était venu se joindre à nous, quelques bouteilles d’alcool fort avec lui. La soirée avait bien commencé puis après, les esprits s’étaient échauffés. Bagarres et tout le tralala. J’aime pas la violence, trop vue. J’connais par cœur son commencement, ses cris, ses coups. J’arrive plus trop à savoir depuis combien de temps je suis ici. 6 mois, 1 an ? Le temps avance différemment. J’aperçois les gens pressés du matin, la tête pas trop réveillée. Ils me font rire. Ils me rappellent le temps où je bossais dans une petite boutique près du centre-ville. Un temps qui fait partie d’une autre vie. Henri se lève pour se dégourdir les jambes, je lui demande une clope. Un fond de tabac poussiéreux… ça fera l’affaire. Je finis ma bière en regardant les copains qui se réveillent un à un. Une belle bande de joyeux lurons. Heureusement qu’ils sont là. Avant j’étais seule… Ce n’était pas facile tous les jours. Mais on venait souvent me voir, me ravitailler en clope et en bière, discuter 5 minutes. Certains avaient du mal à m’affronter de regard. Ça se sent ça ces choses-là, faut pas croire qu’on ne s’en rend pas compte. On reste des humains après tout. La journée avait bien débuté maintenant. Je restais là fidèle à mon poste, car ce coin du centre-ville était un bon spot. Beaucoup de passage matin, midi et fin de journée. Les autres avaient pour la plupart bougé aux quatre coins de Bruxelles. On travaille en quelque sorte. Monnaie, nourriture, de quoi subsister jusqu’au lendemain. Vivre au jour le jour, carpe diem. Une envie – PAGE 13 –

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dont beaucoup parlent, mais que peu connaissent réellement. C’était pas que négatif. La liberté en quelque sorte, enfin une certaine liberté avec ses réalités pas si roses et ses jours de disette. On m’a proposé un jour une place en foyer, j’ai essayé, mais je n’ai pas accroché. Je retenterai le coup plus tard, j’peux pas passer le reste de mes jours sur ce bout de trottoir. Trop dur. Mais pour l’instant avec les copains, on se soutient. Jamais personne ne crève la dalle. Une solidarité à toute épreuve. Je n’aime pas le fait d’être exposée toute la journée. Ma crainte la plus forte est de la croiser. Je sais qu’elle n’est plus vraiment sur Bruxelles, mais tout de même, ce serait un choc. J’espère qu’elle vit bien, qu’elle est heureuse. Les circonstances de la vie… Sandra avait claqué la porte un jour suite à une dispute, me promettant que je ne la reverrais plus. Je n’arrive même plus à savoir exactement pourquoi. Un de ses choix de vie, son compagnon ? En tout cas ç’a été chose faite. Déménagement dans une autre ville, plus d’appels ni de lettres. Je pense que c’est ça qui m’a fait sombrer petit à petit. Ça et aussi l’autre con qui me tapait sur la gueule. L’alcool s’y est mêlé et puis c’est le drame classique, tout bascule et ce que tu pensais inimaginable se passe. Peut-être le destin, même si j’y crois pas trop à celui-là. Certes ma vie n’a pas toujours été rose, mais je pensais m’en être sortie. Débarrassée de cette enfance dont on m’a sortie trop vite. Une jeunesse à m’occuper de mes parents et de mes jeunes sœurs. Une adulte à 10 ans et une clodo à 40, quel gâchis. Enfin bref, le jour va bientôt tomber, l’hiver approche, les journées sont de moins en moins longues et mes nuits de plus en plus froides. Je me blottis près de Henry, mais j’fais attention pour pas qu’il croie qu’il pourra me faire des câlins. Pas toujours facile d’être dans ce monde d’hommes. On m’file une canette de bière et on se raconte nos journées, les anecdotes. Certains dorment déjà, l’alcool aidant. Je me couche dans mon sac de couchage avec l’espoir de m’en sortir un de ces quatre. Même si j’suis bien entourée, j’peux pas vieillir dans la rue tout de même. Prendre soin de moi, j’attends cela depuis si longtemps maintenant. – PAGE 14 –

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CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME NAÏS UHL Précieux matins Dans quelques instants, son réveil allait sonner, Luc le savait. Il se tenait droit derrière la vitre embuée, avec le visage ébahi d’un enfant qui attend le lancement d’un film au cinéma. À ce moment-là, plus rien d’autre ne comptait pour lui, pas même le miaulement plaintif du matou qui patientait penaud devant sa gamelle vide. Luc jeta un coup d’œil à sa montre et se mit à faire le décompte des secondes à voix basse « … trois, deux, un … » : la couverture du lit remua derrière la fenêtre d’en face, une jambe s’en échappa, puis une deuxième. Elle se tenait là, assise sur le bord du matelas, se frottant les yeux d’une main et s’étirant de l’autre. Chaque jour Luc la trouvait un peu plus belle. Il saisit un tabouret et se laissa tomber dessus, comme pour reprendre son souffle. La jeune femme, au contraire, se leva d’une traite et se dirigea vers la pièce d’à côté. Leurs deux gestes semblaient parfaitement coordonnés, et Luc s’en réjouit « Quelque chose nous lie » pensa-t-il. C’était pourtant un homme rationnel mais depuis quelques temps, il s’était surpris à interpréter des signes qu’il réfutait être le fruit du hasard. Le matou profita du moment d’inattention de son maître pour lui sauter sur les genoux ; Luc le contempla avec tendresse et lui caressa le dos d’une main molle. Lorsqu’il releva la tête, elle avait disparu, et il maudit l’animal qui lui avait fait perdre quelques instants de son spectacle matinal. Au bout d’une dizaines de minutes, elle refit irruption dans la pièce. Elle laissa tomber son peignoir à ses pieds. Luc rougit, il aurait aimé pouvoir détacher son regard des fesses blanches et galbées que lui offrait ce délicieux moment mais il en était parfaitement incapable. La jeune femme enfila rapidement une robe, comme si elle s’était sentie observée. Luc regarda sa montre et eut un léger sursaut : dix heures moins le quart, elle allait être en retard ! C’était étrange car cela ne lui arrivait jamais. « Peut-être a-t-elle – PAGE 17 –

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mal dormi » songea-t-il. Il pressa ses paumes sur la vitre comme pour tenter de la prévenir : d’habitude à cette heure-là, elle était déjà dans l’ascenseur. Puis il se redressa et se fit la réflexion que tout compte fait, ce n’était pas plus mal, cela lui offrait au contraire quelques minutes de contemplation supplémentaires. De l’autre côté de la fenêtre la jeune femme s’affairait, sans doute avait-elle constaté son retard. Elle arpentait son appartement l’air affairé. « Elle est dans la cuisine » chuchota Luc qui avait deviné qu’elle cherchait sa veste. Une fois qu’elle fut partie, Luc s’empara de son tabouret et le remit à sa place habituelle, à côté de la table à manger. Il ouvrit une bière nonchalamment en prenant soin d’aspirer le nuage de mousse qui s’échappait de la cannette « Quoi ? Ça ne fait pas de moi un alcoolo ! » marmonna-t-il au matou qui le regardait avec des yeux ronds. Luc s’installa à la table, muni d’un gros classeur qui contenait des centaines de bons de réduction en tout genre et s’attela à sa tâche quotidienne. « Celui-là est périmé » dit-il en chiffonnant l’une des pages colorées qu’il catapulta à l’autre bout de la pièce, essayant de viser la corbeille sans succès. La boule de papier rejoignit alors les dizaines d’autres qui jonchaient déjà le sol. Luc haussa les épaules, le matou quant à lui s’était précipité pour admirer la nouvelle pièce de sa collection. « Ah ça c’est intéressant par contre ! » grommela Luc en découpant soigneusement un autre bon « Trois kilos de pommes pour le prix d’un ». Luc adorait les pommes depuis toujours et cette bonne nouvelle serait sûrement la meilleure de sa journée. Il scruta la photo publicitaire l’air satisfait et ne put s’empêcher de songer au fessier de sa voisine, sans doute les deux plus jolies pommes qu’il lui avait été donné de voir. L’ampoule au-dessus de sa tête se mit à clignoter et le sortit de ses rêveries. Il allait être midi, le facteur ne tarderait pas à passer et Luc aurait probablement de nouveaux bons à ajouter dans son classeur. – PAGE 18 –

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CAP – COLLECTIF DES ALLUMÉS DE LA PLUME ISABELLE DE VRIENDT Sirocco Il fait danser les nuages siffler les plaines Sous les vêtements glisse transforme le monde Ce matin, Lana avait opté pour le chapeau en lin, aux bords ciselés de bleu. Le chapeau lui protègerait les yeux du soleil et de la poussière. Il appuierait à lui seul sa décision auprès d’Ahmed. La veille, Ahmed avait écarquillé les yeux, en même temps que sa bouche s’ouvrait sans émettre le moindre son. Lana lui avait annoncé son projet d’aller à pied jusqu’à la ville. Trois heures de marche. Jamais une blanche – ici, on la considérait comme telle – ne s’y était risquée, jamais personne n’avait même envisagé qu’un blanc, et a fortiori une blanche, prenne la route à pied. C’est pour les blancs qu’on avait organisé les voitures avec chauffeur. Pour les autres, il y avait le taxi-brousse. Et pour tous, la navette, qui assurait la liaison entre l’aéroport et la ville. Lana était à l’hôtel depuis 10 jours déjà. Une fois arrivée dans ce lieu planté au milieu de nulle part, elle n’avait plus quitté sa chambre. Hôtel L’Espérance ; isolé de tout. De ce bloc enfoncé dans la terre n’émanait d’espérance que le nom. L’air enveloppait les pensionnaires d’une torpeur langoureuse et triste. Ahmed et Fatima offraient un service digne d’un monastère. Pourtant, pas d’autre règle ou d’ordre ici que celui de considérer – PAGE 21 –

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le client souverain. Mais la plupart aspiraient à une retraite austère et silencieuse. Encore encombrée des voix du Nord, Lana s’était installée un soir d’octobre. Elle n’avait emporté ni ondes ni gadgets et s’était contentée d’un coup de fil de bonne arrivée au pays. Au pays. Comme si c’était le sien. Sa mère y était née. Lana y venait comme pour la ramener à la vie. Fouler la terre de ses ancêtres. Elle eut à laisser les voix se calmer, s’éloigner, s’éteindre. Elle eut à fixer l’horizon, à écouter la nuit. Elle eut à dormir, beaucoup, à oser voir les songes, à entendre les âmes. Elle eut à lire aussi le roman abandonné sur la tablette d’un train, saisi par ce jeune garçon qui le lui avait offert, d’un regard grave et interrogateur à la fois. Bonne lecture !, disait le mot glissé à l’intérieur. Le roman ouvrait en elle un espace qu’elle ne s’était jamais offert, un temps d’oubli, un univers en paix où ne plus exister, le droit de se remplir de mots d’ailleurs, nés d’une autre vie. Quand elle eut fini, elle comprit qu’elle pouvait aller à la ville. À pied. Rencontrer les gens. Fouiller ses origines. Ahmed avait tenté de la convaincre de prendre une voiture, de lui réserver un taxi collectif, en compromis face à son refus. Elle n’en avait pas voulu. Les taxis entassaient les chairs, écrasaient les étoffes, suffoquaient de sueur, cloisonnaient les étendues désertiques pour les clouer sur les parois poussiéreuses et capitonnées de leur carrosserie. Même une voiture avec chauffeur n’aurait pas fait l’affaire. Lana avait besoin d’air. Portes, fenêtres, vitres et pare-brises, autant de cadres qui séparaient Lana du monde. Elle avait besoin de se relier à la terre, elle avait besoin de respirer le beau. Avec ce voyage, elle avait décidé d’en prendre le temps. Ahmed lui avait rappelé les trois heures de marche et lui avait tendu une bouteille d’eau, le regard lourd. Elle avait voulu effacer son inquiétude d’un large sourire. Il lui avait répondu par un silence. Elle était partie. Les étoffes ocres flottaient autour de sa longue robe raidie d’un lin froissé. – PAGE 22 – Le sac alourdi d’eau, Lana avançait sur la route rectiligne. Elle goûtait au chuchotement des sandales. Elles échangeaient avec le sable des complicités de passage dont la terre s’égayait. Comme une invitation à la vie oubliée, ignorée. Secret précieux et doux. Elle marchait depuis une heure, déjà, quand elle entendit le silence inquiet d’une vie qui frémit. L’angoisse du jour s’immisça sous les jupes, les sandales se turent. Elle perçut au loin un sifflement sourd qui s’imposait au désert. Elle se retourna et distingua sur la gauche, au niveau de l’horizon, une ligne sombre qui épaississait. Sirocco. Le vent galopait, soulevait les sables, obscurcissait le ciel, s’employait à tout ensevelir. Sifflements qui lui grifferaient bientôt le visage et le corps. Vite, il fallait s’abriter. Trouver un relief – cabane, rocher, dune – et s’y blottir. Du sable l’aveugla bientôt. Elle s’accroupit, au bord de la route. Dans un geste désespéré et vain, Lana s’agrippa aux larges bords du chapeau. Les étoffes dansaient avec vigueur autour d’elle. Elles semblaient se gausser du vent ou s’éclater avec lui. Elles échappaient au drame, lui préféraient la comédie. Lana sentait monter la colère. Elle saisit son chapeau, le coinça sous le genou et s’employa à déchirer, l’une après l’autre, les étoffes dépouillées de leur superbe. Couvrir nez – bouche – oreilles. Elle déchira le tulle, le lin, couvrit le nez, la bouche, les oreilles. S’empara du chapeau qu’elle fixa d’un lambeau d’étoffe noué sous le menton. Se recroquevilla enfin sur elle-même, rabattant les bords du chapeau sur les oreilles. Ferma les yeux, à s’en faire mal, sur le vide de soi, à présent que les violons s’étaient tus. Lana était là, au bord de la route, un petit bout de rien qui voulait encore exister, un peu, sous un chapeau trop large et troué de vide. La nuit se leva, d’un coup. Attendre. Serrer les yeux – la bouche – les poings. Attendre. Serrer yeux – bouche – poings. Attendre. Rien d’autre. Attendre. Lana scanda ces mots comme une prière. Elle était prête. À tout. À – PAGE 23 –

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disparaître. L’attente effaçait les peurs. Achevait d’éveiller les sens. Le vent avait rapidement recouvert le corps de sable. Elle ne sentait plus les griffes. Elle faisait maintenant partie de la terre qui avait vu naître ses ancêtres. Cette terre qui l’épousait enfin, après une longue séparation. L’attente la creusait dans ce désert ancestral. Le sable était parvenu à pénétrer dans ses oreilles. Elle n’entendait plus qu’elle, son corps intérieur qui se révélait à elle. Comme le désert dont elle faisait partie désormais. Pétrifiée du dehors, Lana s’abandonnait à elle et sentait le mouvement de ses organes, les battements de son coeur, la circulation de son sang, l’air qui se glissait dans ses poumons, la langue soulevée de salive et qui la repoussait au fond de la gorge, de façon à ne laisser au sable aucune occasion de s’immiscer. Jusqu’alors, Lana était parvenue à se préserver des grains dans la bouche. Il lui fallait continuer la résistance. Elle s’endormit. Ou perdit connaissance. Sortit d’elle, de cet igloo de sable qui lentement l’étouffait. Attente du corps, fuite de l’esprit vers des zones plus clémentes. Mort ou libération, tout était possible. Peut-être la mort comme une libération ? Impuissance de tout. Tout. Face à cette impuissance, quand même, le pouvoir de s’échapper, de ne pas vivre la torture du corps, la torture de l’âme. Se réfugier dans l’inconscience. Ou dans le rêve. Elle ne saurait jamais le temps de cette absence. Savoir du corps qui la dépasserait. Jamais elle n’aurait envie de calculer ce temps de l’attente. Parenthèse qui la projetterait dans une nouvelle vie. Une nouvelle vie. Amenée par la pluie. Le sirocco a laissé place à de violents orages. La pluie se lève et inonde la plaine. Des trombes d’eau, comme on n’en a jamais vu. De mémoire d’homme. Une eau qui la sauve. Qui la réveille et qui la sauve. Qui fait glisser les grains de sable et lisse bientôt le désert en un vaste miroir piqueté de pluie. Une eau qui met à nu les reliefs, les rocs, les racines. Et ce corps, là, replié comme une – PAGE 24 – prière à la terre. Un corps encore en vie, en attente de vie, encore habité d’une chaude espérance, une Lana transformée, qui a pu découvrir le plein de son corps, reconnaître son appartenance à la terre. Un corps qui s’anime. Lana s’éveille, s’étonne. Ses courbes frissonnent à la pluie. La gorge asséchée brûle. Lana parvient à se déplier, à faire émerger du sable la tête. Elle ouvre grand la bouche au ciel. Elle respire. Éclate d’un rire d’outre-tombe qui résonne dans la nuit. Des croûtes de sable et de sel l’empêchent d’ouvrir les yeux. Elle renonce, pour un temps. Pensait avoir gardé les yeux secs. Veut prolonger la grâce de redécouvrir son corps. Ne plus jamais oublier la terre. Ne plus se séparer de soi. Jamais. – PAGE 25 –

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CAP – COLLECTIF DES IVAN ALLUMÉS DE LA PLUME DE VILLENEUVE Le bilboquet Guy, un homme de 65 ans qui vieillit. Il a acquis de la maturité et une sagesse certaine. Guy prend volontiers son bilboquet quand il se rend à l’église des Franciscains. C’est un grand joueur. Il est devenu très habile et réussit tous ses coups… même un coup impossible : il met la boule dans ses mains et parvient à mettre la poignée dedans ! Il jubile quand il réussit ! Mais jamais, au grand jamais, il n’arrive en retard à la répétition du chœur qu’il dirige. Ses choristes le reconnaissent comme un très bon musicien… un chef d’orchestre hors pair. Les franciscains lui ont confié les clés de l’église. Une marque de confiance en cet homme ouvert et généreux. Il aime arriver en avance. Immédiatement, il allume quelques lumières et goûte longuement le plaisir de devenir propriétaire de l’espace. Il voit déjà le chœur, là devant lui, et entend les cantates de Bach résonner. Guy marche doucement dans l’allée pour voir s’il n’a rien oublié. Cécile, sa femme et sa complice depuis 40 ans, s’arrange pour arriver toujours avec lui. Ils aiment goûter le silence de l’église ensemble. Ils se taisent côte à côte puis vaquent à leurs activités de préparation jusqu’à l’arrivée du premier choriste. Philippe arrive pressé d’être à l’heure et leur déverse les multiples occupations de sa semaine trop remplie. Jenny, la dame anglaise, rentre en criant « Hello everybody » : elle est à tout le monde sans être à personne, elle qui travaille à la communauté européenne ! Elle parle français avec un petit accent anglais charmant. – PAGE 27 –

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Quand tout le monde est là, Guy se met aux vocalises… l’église s’unit de musique. Les visages se relaxent, chacun se laisse transformer par la musique de Bach. Guy a attendu la pause pour leur faire une surprise : ils chanteront la Passion de Bach en concert au Temple Protestant à l’occasion de Pâques ! Une joie discrète mais présente traduit la fébrilité et la complicité du groupe devant cet événement. Ils continuent de plus belle le chœur. La musique se tisse autour des voix cristallines de Philippe et de Jenny, les deux solistes d’un soir. Quand les voix s’arrêtent, ils sont tellement bien ensemble, qu’ils n’ont pas du tout envie de se quitter, d’interrompre ce climat chaud et chaleureux. Guy lance à la cantonade : « Qui vient boire un verre à la Grand Place ? » Tous, ils le suivent comme des géants… Il y a beaucoup de monde dans les restaurants et ils ne trouvent pas de place pour un grand groupe comme le leur. Enfin, ils trouvent refuge au Meilleur des Mondes, une crêperie cachée dans une petite ruelle. La table est petite mais bien sympathique. Commence alors la valse des commandes de bières de toutes les couleurs, les chanteurs ont soif… le service n’est pas assez rapide, ils se mettent à marteler la table en rythme. Le barman, Édouard, est content. Ça fait longtemps que sa petite salle n’a plus résonné d’une telle ambiance. Provocateur, il décide de servir d’abord Ivan, le seul à avoir demandé du vin. Il lui apporte en prime une crêpe au choco en lui souhaitant un bon anniversaire. La joie d’Ivan explose sur son visage et dans tout son corps. Il mange avec tellement de délectation que la contagion est rapide, ils commandent tous la fameuse crêpe au choco. À la fin de cette soirée, qu’ils ne sont pas prêts d’oublier, Guy ramène Ivan chez lui. Le lendemain, Benoît vient chercher Ivan pour répondre à sa curiosité : « Qu’y a-t-il derrière cette façade pleine de fenêtres et d’ouvertures, salie par le temps et la pollution ? » Il aime cette façade ancienne qu’il observe chaque jour depuis sa chambre. Ils traversent le parc et sonnent à la porte principale. Une femme d’âge moyen, les cheveux en épis, la voix tantôt chaleureuse, tantôt nasillarde, mi-fée, mi-sorcière, les accueille par un « Je vous attendais, Benoît et Ivan ! » Elle les introduit dans une salle très simple, ornée de tableaux de Venise et pourvue d’un éclairage chaleureux. Ils passent ensuite dans un – PAGE 28 – vestibule rempli d’armoires contenant mille costumes d’époque où elle leur propose : « Faites votre choix ! » Ivan choisit un chapeau et un manteau de prince, cousus de fil d’or. Benoit opte pour un queue de pie distingué et un chapeau à plumes. Ils ont fière allure. De salle en salle, le parquet, comme un chemin reluisant, les guide dans l’ombre croissante. La lumière est de plus en plus basse. Au fond des pièces en enfilades, ils aperçoivent une chambre où la lumière est allumée. Ivan demande à leur accompagnatrice : « Comment vous appelez-vous ? » « Viviane » lui répond-elle. « Qu’y a-t-il dans cette chambre éclairée là-bas au fond ? » « Une surprise… C’est là que je vous amène. » Arrivés sur le seuil, Ivan et Benoît sont subjugués : une salle immense, très éclairée par des lustres formés de centaines de bougies. Ivan reçoit une énergie spéciale. Il se lève de son fauteuil et se met à marcher d’un pas léger, presque dansant, seul dans la grande salle. Viviane et Benoît le regardent la larme à l’œil et le cœur rempli d’émotion, ils assistent à cette transfiguration silencieuse. Les limites imposées aux jambes d’Ivan pendant tant d’années se sont envolées comme par miracle ! Le jour suivant, lorsqu’Ivan arrive en marchant à la répétition du chœur, Guy, Cécile, Philippe, Jenny et tous les autres sont émerveillés d’apercevoir la grâce de son déplacement. Mais leur surprise ne fait que commencer ! Dès les premières notes des vocalises, sa voix se révèle puissante, chaude et claire au point que, sur un signe de Guy, tous s’arrêtent de chanter pour goûter la plénitude du moment. À l’unanimité, ils lui demandent de devenir soliste pour le concert. Ivan hésite mais leurs encouragements finissent par le convaincre. Le week-end suivant, Ivan décide d’aller flâner à Louvain-La-Neuve. Il y retrouve tous les magasins où il aimait faire des courses en amoureux avec Marthe-Angèle. Le marché sur la petite place est resté pareil à lui-même : – PAGE 29 –

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