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Le carnet et les instants

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BELGIQUE - BELGIE P.P. - P.B. CHARLEROI X 9/3306 DOSSIER  La littérature pour adolescents ÉVÉNEMENT Xavier Hanotte ANNIVERSAIRE Plumes du Coq LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Trimestriel. N° 192, du 1er octobre au 31 décembre 2016. Périodique - P 302031 - Bureau de dépôt Charleroi X - Éd. resp. Nadine Vanwelkenhuyzen - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - septembre 2016

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sommaire n° 192 En couverture : © rasstock /Fotolia Lectures d’automne 01 ÉDITORIAL par Nausicaa Dewez MAGAZINE La littérature pour adolescents 03 DOSSIER  Xavier Hanotte 12 ÉVÉNEMENT Marc Wasterlain 17 L’esprit des lieux 23 VUES D’AILLEURS Promenades littéraires 26 LA LITTÉRATURE EN LIEUX Plumes du Coq 30 ANNIVERSAIRE Anne Herbauts 35 PORTRAIT Charles Solo 39 PATRIMOINE Rodenbach journaliste 42 Pen Belgique 44 RENCONTRE 48 BRÈVES le-carnet-et-les-instants.net BIBLIOGRAPHIE le-carnet-et-les-instants.net RECENSIONS Le Carnet et les Instants est aussi sur internet : le-carnet-et-les-instants.net

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ÉDITORIAL Lectures d’automne L’automne est là et avec lui deux temps forts de l’année littéraire belge. Le premier, rituel immuable, est bien sûr la rentrée littéraire. Livres hebdo annonce la parution de 560 romans et recueils de nouvelles, dont 363 francophones. Des chiffres considérables, mais en baisse constante depuis plusieurs années : à pareille époque en 2010, c’était en effet 711 titres qui se disputaient les bonnes places sur les tables des libraires. Du côté des auteurs belges, les parutions foisonnent cette année encore – tant chez les éditeurs belges que français. À côté de l’habituée Amélie Nothomb (Riquet à la houppe, Albin Michel), on retrouve notamment Barbara Abel (Je sais pas, Belfond), Mathilde Alet (Petite fantôme, Luce Wilquin), Isabelle Bary (Ce qu’elle ne m’a pas dit, Luce Wilquin), Catherine Barreau (L’escalier, Weyrich), Véronique Bergen (Tomber vers le haut, La Lettre volée ; Janis Joplin : voix noire sur fond blanc, Al Dante), Laurent Demoulin (Robinson, Gallimard), Xavier Hanotte (Du vent, Belfond), Claire Huynen (À ma place, Le Cherche Midi), Michel Joiret (Chemin de fer, M.E.O.), Aurelia Jane Lee (Un endroit d’où partir t. 2, Luce Wilquin), Emmanuelle Pirotte (De profundis, Le Cherche Midi), Giuseppe Santoliquido (L’inconnu du parvis, Genèse), Daniel Soil (Petite plaisance, M.E.O.), ou encore Christine Van Acker (Ce que nous sommes, Weyrich). Au-delà de la variété des genres (polar, conte, récit d’anticipation…), la tendance de la rentrée belge est à la fiction et aux plaisirs de raconter des histoires. se méfier de la fiction, comme si elle était liée au mensonge, donc qu’on ne pouvait la “croire” » (17/08/2016, p. 28). S’il n’est pas le premier à pointer cette tendance (d’aucuns diraient dérive) de la littérature actuelle, l’écrivain britannique n’en trouve pas, comme c’est souvent le cas, l’explication du côté des auteurs (égotisme ou nombrilisme), mais du côté des lecteurs et d’un certain goût contemporain pour le vrai (ou réputé tel), corrélatif d’une méfiance pour l’inventé. Les Belges de la rentrée inviteront donc leurs lecteurs sur des chemins dont lesdits lecteurs ont peut-être un peu oublié l’attrait. Gageons qu’ils trouveront pourtant, dans le riche panel des publications automnales, des histoires qui les raviront. Dans un tout autre registre, le deuxième temps fort belge de cet automne littéraire est la commémoration du centenaire de la mort de Verhaeren, le 27 novembre. Diverses expositions et publications marquent l’événement et mettent en lumière l’œuvre et la personnalité de celui qui reste l’un des grands noms de nos Lettres et qui fut, au début du xxe siècle, une figure-phare de la littérature dans toute l’Europe, comme le montre l’exposition Verhaeren, un poète pour l’Europe dans « son » musée de SaintAmand. L’occasion est belle de se replonger dans une œuvre poétique qui a su si bien célébrer le paysage scaldien et qui frappe aujourd’hui encore par sa vigueur. L’automne sera décidément très littéraire. Qui s’en plaindra ? Une rentrée à contre-courant ? Interviewé par les Inrockuptibles, Salman Rushdie remarquait de fait, non sans une pointe de regret, que « [n]ous sommes à un curieux moment de l’histoire littéraire : les lecteurs ne veulent plus que des écrits autobiographiques. […] Les gens ont commencé à Nausicaa Dewez

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PANORAMA D’UNE LITTÉRATURE POUR ADOLESCENTS FANNY DESCHAMPS Loin d’être cantonnée à un genre particulier, la littérature pour adolescents se révèle variée à souhait, tout particulièrement de nos jours, où elle propose un large éventail de sujets, d’univers et de styles. Récits fantastiques, certes, mais pas seulement. La littérature destinée aux adolescents touche également volontiers au roman policier, d’anticipation, humoristique, d’amour, psychologique, genres qui leur permettent d’aborder les thèmes les plus délicats ou les plus graves… avec, le plus souvent – il s’agit là d’un dénominateur commun de cette littérature –, un protagoniste de l’âge de ses lecteurs. C’est qu’il en faut pour tous les goûts afin d’atteindre ce public particulièrement volatil. L’une des préoccupations principales qui animent cette littérature consiste à susciter l’intérêt d’une tranche d’âge spécifique, précisément celle où certains seraient enclins à abandonner la lecture qui, sous le poids de la contrainte scolaire, peut parfois sembler plus ennuyeuse ou laborieuse qu’auparavant. Sans compter que la lecture « littéraire », on le sait, se trouve parfois soumise à la concurrence rude d’autres loisirs, en particulier les nouvelles formes médiatiques, internet, jeux vidéo et réseaux sociaux en tête. Pour remédier à ce risque de décrochage, auteurs, éditeurs mais également bibliothèques et professeurs rivalisent de créativité et de talent pour offrir aux jeunes une littérature faite sur-mesure et leur permettre d’y accéder et d’y prendre du plaisir. Et force est bien de constater que cela marche… À cet égard, contrairement à ce que l’on pourrait parfois penser, l’explosion de l’utilisation des écrans n’a pas que des effets négatifs. De nombreuses initiatives se sont spontanément créées sur internet. Parmi celles-ci, les réseaux sociaux de lecteurs, qui permettent à ces derniers d’échanger conseils et avis de lecture. Certains s’adressent spécifiquement aux adolescents et jeunes adultes. Un autre phénomène de l’ère numérique est celui des fanfictions qui constituent une manifestation intéressante sur le net. Il s’agit de communautés d’admirateurs d’un ouvrage ou d’un univers littéraire qui se rassemblent pour écrire collectivement la suite de leurs aventures favorites, s’appropriant leurs protago- nistes préférés. Les livres anglo-saxons pour adolescents y sont surreprésentés, Harry Potter au premier rang et Twilight au second. Enfin, les Booktubeurs, jeunes gens présentant leurs lectures coups de cœur dans de courtes vidéos accessibles en ligne. Bien loin du décrochage, ce sont de véritables passionnés qui, pour la majorité, continuent à plébisciter les bons vieux livres de papier. Pour le plus grand plaisir des éditeurs comme des lecteurs potentiels qui les suivent sur le net. Si de nombreux écrivains belges pour adultes sont bien connus du public, et si nombre d’illustrateurs pour enfants ou de bédéistes font également parler d’eux, les auteurs pour adolescents en Belgique francophone n’ont pas (encore, espérons-le !) leur Amélie Nothomb, leur Mario Ramos ou leur Philippe Geluck. Or certains d’entre eux sont indéniablement des écrivains de grande valeur et nos éditeurs se montrent particulièrement actifs dans ce domaine. Il était donc temps de réaliser un panorama (non exhaustif) d’une littérature adressée à cette tranche d’âge et de l’activité déployée par ceux qui la portent : les éditeurs et les auteurs dont ils prennent en charge les œuvres. DUCULOT PRÉCURSEUR : TRAVELLING Mais remontons tout d’abord un peu dans le temps… En 1972, la maison d’édition belge Duculot crée une collection de romans destinés aux

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04 jeunes de treize à seize ans. Travelling, c’est son nom, est novatrice en la matière. Nous sommes alors en pleine période d’expansion de la littérature de jeunesse. Celle-ci découvre de nouvelles voies, de nouvelles manières de s’adresser aux enfants. Certains éditeurs précurseurs s’avancent sur des chemins encore inconnus. Travelling propose aux adolescents des récits liés à des thématiques contemporaines pour « mieux se comprendre et comprendre le monde. Les ouvrages qu’elle propose allient à l’authenticité des situations un style direct et original. » C’est ainsi que Duculot définit la ligne éditoriale de sa collection. En 1976, l’éditeur décline son catalogue pour les jeunes avec Travelling sur le futur, une sous-collection axée sur la science-fiction. En 1993, c’est chez Casterman que Travelling continue de raconter ses histoires avant de s’arrêter définitivement quelques années plus tard (la dernière parution datant de 1996). Parmi les titres qui ont marqué les jeunes lecteurs de l’époque, on trouve Un été pour mourir (1979) de Lois Lowry, réédité en 1993 chez Casterman ; Vie et mort d’un cochon (1976) de Robert-Newton Peck, réédité par Flammarion, et surtout Le Robinson du métro (1978) de Felice Holman. Cet ouvrage américain, devenu culte, est disponible aujourd’hui dans le catalogue de Casterman. Il narre comment le jeune Slake, un garçon de treize ans maltraité par les siens, trouve refuge dans les profondeurs du métro new-yorkais et y mène une vie clandestine qui s’organise au fil des jours. On trouve bien entendu parmi les publications certains auteurs belges comme Pierre Coran avec La mémoire blanche ou France Bastia qui y a publié Le cri du hibou. Certains écrivains qui seront cités plus loin, comme Nadine Monfils ou Patrick Delperdange, y ont également été publiés. Depuis, l’idée de proposer une littérature spécifique aux adolescents va de soi et, chez nous, quelques « petits » éditeurs (en opposition avec les grands groupes éditoriaux français qui dominent le marché du livre francophone) ont pour mission de dénicher et d’accompagner des auteurs pour continuer à offrir aux jeunes des romans attrayants et de qualité, avec comme point commun, en tout cas pour les trois dont il sera ici question, de préférer publier peu mais bien. ALICE AU PAYS DES ROMANS Les éditions bruxelloises Alice Jeunesse fêtent leurs quinze ans cette année, puisqu’elles ont été fondées en 2001 par Michel de Grand Ry. Cet éditeur a tout particulièrement développé, pendant toutes ces années, les axes de l’album illustré d’une part, et du roman d’autre part. La direction de la maison a été reprise en 2015 par Mélanie Roland, auparavant assistance d’édition. « Nous avons pour objectif de publier des textes qui apportent des pistes de réflexion aux jeunes lecteurs et aux adolescents, et qui leur permettent de se confronter à des problématiques actuelles, sans jamais oublier l’aspect divertissant de la lecture.1 » Alice Éditions, qui privilégie une politique d’auteur en suivant les siens sur le long terme et en favorisant un constant dialogue avec ceuxci, a développé un catalogue de romans fort attrayants, qui s’étoffe d’année en année. Les collections Tertio, adressée aux treize à seize ans, et Deuzio, pour les pré-ados, mais aussi les collections SF ou Fantasy, offrent un large choix de livres, écrits en français ou traduits. Pour les plus grands, la collection Chapelier Fou présente des textes plus exigeants destinés aux plus de seize ans. Parmi les auteurs belges, la namuroise Marie Colot publie régulièrement chez Alice depuis la parution de son premier roman, En toutes lettres, en 2012. Cette prof de français à la Haute École de Bruxelles aborde des thèmes proches du vécu des jeunes qu’elle connaît bien puisqu’elle les côtoie régulièrement lors de rencontres et d’ateliers de lecture et d’écriture. Ainsi, dans le roman Dans de beaux draps, elle envisage la construction identitaire sur les réseaux sociaux, la confrontation entre la vie réelle et virtuelle et le harcèlement quotidien à travers le parcours d’une jeune fille de seize ans. Les baleines préfèrent le chocolat narre l’insertion sociale chahutée d’Angelina, surnommée Burger par ses charmants camarades en raison de son embonpoint et de son penchant pour la malbouffe. Les

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Litt. pour adolescents 05 DOSSIER Anne Provoost doc. Houtekiet © Sophie Kandaouroff romans de Marie Colot traitent surtout, avec humour le plus souvent, des relations des adolescents entre eux, de la force de l’amitié, de la recherche de soi. Alors que ses parutions se succèdent (sept déjà chez Alice et encore deux à paraître) et suscitent de plus en plus l’intérêt des lecteurs et des professionnels, on ne peut que lui prédire et lui souhaiter un beau parcours. Parmi les traductions d’Alice Jeunesse, on trouve dans la collection Deuzio la version française du très émouvant Ma tante est un cachalot de l’anversoise Anne Provoost, une des figures-phares dans ce domaine de l’autre côté de la frontière linguistique. Magnifiquement écrit, le récit aborde avec autant de finesse que de justesse le thème de l’inceste, sujet délicat s’il en est, en raison de sa gravité, surtout quand le livre s’adresse à de jeunes lecteurs. Le tact et l’intelligence dont l’auteure fait ici preuve permet au livre de dépasser le « roman à thème » et de s’imposer comme une œuvre littéraire à part entière. Les romans de science-fiction ou de fantastique colorent le catalogue d’Alice Jeunesse de tons tout différents. La série Thomas PasseMondes, que l’on doit à Éric Tasset, compte pas moins de huit tomes. On y suit Thomas, un orphelin de quatorze ans, qui a la particularité de pouvoir franchir la frontière qui nous sépare d’un univers parallèle. Plus récemment, les deux tomes de Bâtard, écrits par Ukko, nous emmènent chez les orcs. Un jeune sans-crocs nommé Bâtard est chassé de son village et nous conduit dans un univers

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06 peuplé de nains, de gobelins mais aussi d’humains. Les deux volumineux tomes d’heroic fantasy présentent un personnage à la fois bestial et attachant et un récit plein d’action qui devrait ravir les amateurs du genre. MIJADE, GARDIEN D’UN PATRIMOINE En 2007, la maison d’édition namuroise Mijade, fondée en 1993 par Michel Demeulenaere et publiant des albums pour petits et des romans pour grands enfants, complète son catalogue en accueillant les départements de littérature jeunesse de Memor et Zone J – Espace Nord Jeunesse. C’est un riche héritage qui rejoint à cette occasion l’éditeur namurois. À la tête des collections de littérature, Muriel Molhant édite des fictions d’auteurs contemporains. On y trouve depuis tout un répertoire de romanciers belges francophones, dont certains reconnus en littérature pour adultes, à l’instar de Frank Andriat, Pierre Coran, Gudule, Armel Job, Nadine Monfils, Eva Kavian ou Xavier Deutsch. Ce dernier, qui publie son premier roman en 1989 chez Gallimard, et a également vu certains de ses textes édités à L’école des loisirs, privilégie depuis quelques années Mijade. En 2003, Tombé du camion, un récit d’anticipation et de révolte, est lu par des centaines de jeunes dans le cadre du Farniente (dont il sera question plus bas). Avec Onze !, publié en 2011, il signe un jubilatoire roman footballistique qui raconte comment un tout petit club de Flandre s’apprête à affronter l’AC Milan en demi-finale de coupe d’Europe. Onze ! fait l’unanimité et remporte le prix Libbylit. Nadine Monfils est écrivain et réalisatrice, mais aussi critique littéraire. Comme beaucoup d’auteurs évoqués ici, elle n’écrit pas que des romans pour les jeunes, loin de là puisque, de tous les textes qu’elle a publiés, trois seulement le sont chez un éditeur jeunesse, Mijade en l’occurrence (d’abord édités dans la collection Travelling), et à peine deux de ceux-ci sont spécifiquement destinés aux adolescents. Si Nickel Blues et Les fleurs brûlées semblent de prime abord tout différents, le premier ayant pour protagonistes deux ados glandeurs de notre époque alors que le deuxième se situe dans le Paris du xviie siècle, les deux romans ont ceci de commun qu’il s’agit, comme la plupart des livres de cette auteure de polars, de saisir l’intérêt du lecteur à la faveur d’enquêtes captivantes. Le genre est apprécié des jeunes, souvent friands de suspense, et Nadine Monfils le pratique avec un brio certain. C’est indéniablement l’émotion qui prend le dessus dans Ma mère à l’Ouest. Dans ce roman d’Eva Kavian, la toute jeune Sam, enceinte à dix-sept sans le vouloir, dévoile son histoire familiale. Elle-même est née d’une femme trop jeune et, surtout, handicapée mentale. Corollairement à celle des jeunes mères, Eva Kavian évoque la difficile thématique de la maladie mentale, qu’elle connaît de près puisqu’elle a elle-même travaillé en hôpital psychiatrique. Mais elle traite avant tout des relations qui unissent les membres d’une famille. Les Barons, c’est d’abord un film du réalisateur bruxellois Nabil Ben Yadir sorti en 2009 et qui a fait parler de lui, mais ce que certains ignorent, c’est qu’il s’agit aussi d’un livre. L’histoire, signée par le réalisateur du film et le scénariste Laurent Brandenbourger, se déroule dans les quartiers multiculturels de Molenbeek-Saint-Jean, qu’une actualité récente tend à réduire injustement à sa face sombre. On y suit le quotidien de quatre amis. Quatre portraits de glandeurs professionnels dont les ambitions distinctes et les relations affectives les mèneront sur des voies différentes. L’apparent humour et l’autodérision ne masquent pas les cafouillages et les coups durs de la vie. La difficulté de se trouver déchiré entre deux mondes, deux cultures, est traitée entre tragique et comique. Ce roman atypique aborde un thème trop rare et traite d’une jeunesse issue de l’immigration trop peu représentée en littérature. Mijade privilégie les récits de vie et les thématiques touchant les jeunes, soit faisant partie de leur quotidien, soit relatives à des sujets de société les interpelant particulièrement. C’est le cas d’un des auteurs-phares de la maison, Frank Andriat. Le prolifique romancier, enseignant à Schaerbeek, publie en 1986 Le journal de Jamila, initialement paru au Cri. Depuis, le roman a été réédité à de nombreuses reprises et, devenu une lecture scolaire, a été lu par des milliers de

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Litt. pour adolescents 07 DOSSIER jeunes. Le récit, qui se présente comme un authentique journal, fait découvrir le quotidien pas toujours facile d’une jeune fille issue de l’immigration marocaine. Souffrant du regard de ceux qui la considèrent comme une étrangère, elle n’aspire qu’à vivre avec les mêmes chances que ses camarades. Frank Andriat multiplie ensuite les publications. Si le contexte multiculturel constitue de façon récurrente la matière de son œuvre, il traite aussi de l’amour (L’amour à boire), de la fugue, du suicide, de l’homosexualité (Tabou) ou de la guerre (Je t’enverrai des fleurs de Damas). Ses livres sont autant de manières d’entamer la réflexion et le débat chez les adolescents. C’est probablement pour cette raison qu’ils sont tant utilisés en classe. Cette utilisation scolaire des romans est privilégiée par Mijade. En effet, l’éditeur propose sur son site internet de nombreux documents pédagogiques à destination des professeurs2. Suggérant pistes d’exploitation ou exercices d’écriture, ils encouragent nos enseignants à favoriser une littérature « locale » et de ce fait plus proche des lecteurs auxquels elle s’adresse. KER, UN « VILLAGE LITTÉRAIRE » Andriat est aussi l’auteur d’une série, Bob Tarlouze, publiée cette fois chez Ker éditions. Cette jeune maison basée à Hévillers édite depuis quelques années la collection Double Jeu, qui accueille des romans pour jeunes lecteurs. Ker signifie « village » en breton, afin que chaque auteur, chaque livre publié trouve un chez-soi. La série de Frank Andriat y occupe une place de choix. « My name is Bob, Bob Tarlouze » : ainsi commence le premier tome de la série d’aventure qui porte le nom de son atypique héros, un garçon de quinze ans qui mène des enquêtes policières et s’habille en rose. Pleins d’humour, les quatre tomes consacrés à ses investigations circulent, eux aussi, dans les écoles, puisque l’auteur participe à de fréquentes rencontres avec le public scolaire. Ker pose peu à peu les jalons d’une collection de romans jeunesse qui prend du poids. Récemment sorti, Où es-tu, Yazid ? de Claude Raucy traite d’un sujet d’actualité brûlant et qui préoccupe, à juste titre, beaucoup de jeunes, celui du terrorisme, à travers un personnage revenu de Syrie. Entre les enquêtes espiègles et les thématiques plus graves, Ker publie aussi des romans d’aventures avec Les aventures de Parsifal Crusader de Michel Honaker, entre Jules Verne et Indiana Jones, ou encore du réalisme magique avec Et dans la forêt, j’ai vu. Dans ce premier roman jeunesse, Vincent Engel revient à la Toscane de son Retour à Montechiarro avec une histoire d’amour sur le pouvoir du rêve et de l’évasion. À l’instar de Mijade, Ker favorise l’exploitation scolaire de ses publications jeunesse en proposant aux professeurs de français des dossiers pédagogiques liés à chacun des romans. Ces comptes rendus sont d’ailleurs réalisés par le comité de lecture de Ker qui est composé de… professeurs de français ! Fondée par Xavier Vanvaerenbergh, Ker collabore en effet de près avec cette équipe pour faire vivre ses parutions dans les classes. Avec une première publication jeunesse datant à peine de 2013, et déjà certains grands noms à son catalogue (la grande Marie-Aude Murail en fait partie), Ker tire son épingle du jeu et s’annonce d’ores et déjà comme un acteur à part entière du paysage éditorial belge destiné à la jeunesse. AVENTURE EN FIZZLAND Comment parler de littérature pour adolescents en Belgique francophone sans évoquer Thomas Lavachery, notre J.K. Rowling national (toutes proportions gardées, bien sûr…) ? S’étant taillé une réputation solide et justifiée chez nous comme à l’étranger, l’auteur ucclois est connu et reconnu avant tout grâce à sa série à succès Bjorn, une saga qui s’étend sur sept tomes déjà, toujours à suivre, publiée à L’école des loisirs. En 2004, le premier tome, Bjorn le Morphir, fait immédiatement parler de lui. Le lecteur y suit les péripéties d’un jeune viking dans le Fizzland (pays inventé par l’auteur et dont il a développé l’histoire, la géographie et l’archéologie), en proie à une neige maléfique qui le cloître avec les siens dans sa demeure pour un rude hiver qui le verra se métamorphoser en guerrier. Le roman conquiert aussitôt un lectorat qui attend impatiemment le deuxième tome, Bjorn aux Enfers I.

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Litt. pour adolescents 09 DOSSIER Page de g. Thomas Lavachery © B. Hublet De livre en livre, les aventures de ce jeune et redoutable viking l’amèneront au cœur de la terre, puis, dans Bjorn aux armées, au cœur de la guerre. Pays imaginaire, dragons, trolls, épées : nous sommes en plein heroic fantasy, aucun doute n’est permis. Cependant, Lavachery se démarque du genre et évite avec brio ses poncifs. En effet, il n’a jamais été lui-même un grand lecteur de médiéval fantastique et affirme ne pas en connaître les codes. Il part donc sur des bases neuves plutôt que de se poser en énième successeur de Tolkien. Sa première passion est la bande dessinée. Ses débuts, il les a faits comme illustrateur et a publié l’une ou l’autre page dans le journal Tintin. Ayant également réalisé deux films documentaires, l’aspect visuel est chez lui essentiel. Ses histoires, il les visualise puis les écrit, donnant à voir autant qu’à lire. Il accompagne ses romans d’illustrations, de cartes du Fizzland et veille à la bonne adaptation de Bjorn en bande dessinée, avec Thomas Gilbert au dessin. À l’origine, Bjorn a été inventé pour son fils aîné à qui il racontait des histoires de son invention à haute voix. L’intérêt qu’a porté son fils à ce personnage l’a poussé à se lancer dans l’écriture. Il rédige sans plan précis, avançant avec son héros au gré des aventures. En 2015 sort un nouveau roman, Ramulf, qui se situe dans le même univers que Bjorn. Sur son site3, Thomas Lavachery aime favoriser la proximité avec ses lecteurs et se montre accessible. Lorsque ceux-ci lui écrivent, lui posant de bonnes questions sur ses histoires ou son métier, il y répond avec beaucoup de simplicité. Il multiple également les rencontres dans le cadre scolaire. L’un de ses livres, La colère des MacGregor, édité chez Bayard, est d’ailleurs né d’un projet d’écriture collective avec une classe. DES AUTEURS DEVENUS CLASSIQUES AUX JEUNES TALENTS Gudule était une grande romancière pour enfants. Son portrait par Natacha Wallez ayant été publié dans Le Carnet et les Instants (n° 188, 1er octobre 2015), cet article ne lui accordera pas la place qu’elle mérite. Pour les adolescents, elle a notamment écrit L’amour en chaussette, une réjouissante histoire d’amour abordant sans détour la première expérience sexuelle. Gudule, auteure au style farfelu et à l’imaginaire riche et décalé, n’écrivait pas uniquement ce type d’histoire. Son œuvre fait en outre la part belle au fantastique et au conte, mais aussi à l’Histoire. Décédée il y a un peu plus d’un an, elle a laissé une œuvre qui a marqué des générations de jeunes lecteurs. Patrick Delperdange commence sa carrière d’écrivain par des romans policiers (il a d’ailleurs reçu le prix Simenon en 1987). Il écrit aussi des pièces de théâtre, des scénarios de bande dessinée ou pour la télévision. Nombres de ses romans sont destinés aux enfants ou adolescents. Chez Mijade, il publie notamment Comme une bombe, dans lequel un adolescent mène l’enquête sur le meurtre d’un de ses proches, ainsi que Tombé des nues, récit dans lequel un garçon de seize ans est malgré lui amené à livrer un mystérieux colis qui le plongera dans des situations inextricables. Delperdange est aussi l’auteur de séries d’aventures : L’œil du milieu et Ishango, tous deux parus chez Nathan, et Le Royaume des Euménides, publié par Gallimard. Enquêtes ou romans d’aventures, ses livres offrent toujours des lectures emplies d’action et de mystère. Le liégeois Luc Baba, auteur de plusieurs romans mais aussi professeur, comédien, chanteur et slameur, a écrit, parmi sa quinzaine de romans, un texte vif et lucide pour les adolescents. Les aigles ne tuent pas les mouches, sorti en 2011 chez Thierry Magnier, est un roman plein d’énergie racontant le parcours de la jeune Zoé qui apprend le jour de son anniversaire qu’elle est moche. Elle tente de vivre avec ce constat et la douleur qui en résulte, pas vraiment aidée par sa famille brinquebalante Elle fonde le « club des mouches » (comprendre : des moches), pour répondre avec humour à ce vilain tour du sort. Mathieu Pierloot, jeune enseignant bruxellois (l’univers scolaire est d’ailleurs rendu avec beaucoup de justesse dans son œuvre), publie son premier roman jeunesse, L’amour, c’est n’importe quoi ! en 2014 à L’école des loisirs. Si ce livre s’adresse plutôt aux préadolescents, le roman suivant, qui vient de

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10 paraître chez le même éditeur, concerne un public plus âgé. En grève ! raconte la découverte du militantisme politique par un groupe d’adolescents sur fond de grève des professeurs. À la conscientisation sociale qui enflamme une bande de potes s’ajoutent les histoires de cœur du narrateur. Pierloot décrit l’âge où bouleversements et révolte font délicieusement frémir l’âme. Dans un tout autre style, Cindy Van Wilder voit sa notoriété grandir grâce à sa trilogie fantastique, Les Outrepasseurs, publiée chez Gulfstream. Le bouche-à-oreille fonctionne particulièrement bien sur le net pour cette série, dont l’inventivité a fait mouche notamment chez les Booktubeurs. Auteure également de Memorex, un thriller d’anticipation, cette jeune écrivaine semble privilégier une littérature de genre. ENCOURAGER ET PROMOUVOIR Auteurs et éditeurs belges offrent aux adolescents une littérature de qualité présentant des styles et genres variés, qui couvrent toute la gamme des goûts et des couleurs des lecteurs de cette tranche d’âge dont il est parfois dit qu’il serait délicat d’éveiller et de maintenir l’intérêt, surtout sur la longueur. La lecture n’est pas une activité qui va de soi à cet âge. Elle a besoin d’être soutenue et encouragée. De nombreux acteurs y œuvrent en Belgique francophone. Bibliothécaires, libraires, professeurs ou instances culturelles, ils sont nombreux à communiquer leur enthou- siasme et à offrir un accès à tous les jeunes à la littérature pour adolescents. La bibliothèque d’Ixelles, pour ne citer qu’elle, a mis sur pied en 2004 un Club de lecture Ados. Depuis lors, chaque mois, un petit groupe se réunit autour d’un goûter très attendu. Le but est de faire lire à ses membres « de tout », et pas uniquement les romans vers lesquels ils se dirigeraient d’eux-mêmes. Les jeunes lecteurs, « recrutés » parmi les habitués des lieux, se voient proposer des livres choisis par deux bibliothécaires. Ils sont ensuite invités à faire part de leur avis et à donner au livre une note qui sera collée sur l’ouvrage. Ainsi, tous les jeunes fréquentant la bibliothèque peuvent bénéficier des conseils des ados du Club. Noémie Ons, l’une des bibliothécaires en charge du projet, participe également à la présélection du Farniente. Créé en 2000, il a été organisé par la Ligue des Familles mais est depuis devenu une asbl indépendante. Ce prix littéraire invite chaque année les adolescents à lire une sélection de cinq livres choisis par des adolescents parmi les parutions récentes. Pour participer, il suffit de lire les ouvrages et de voter. L’objectif du prix est de promouvoir une lecture plaisir, hors obligation scolaire. Certaines règles existent pour guider les décisions des jeunes qui établissent la sélection des ouvrages et les amener à faire des choix cohérents. Ils sont par exemple invités à opter pour des lectures qui donnent envie de débattre ou de s’ouvrir à l’autre. Chaque année, l’attribution du prix est l’occasion d’une journée festive, à laquelle la plupart des auteurs lauréats participent pour rencontrer un public venu en nombre. Dans le cadre du Farniente, les ados du Club de lecture de la bibliothèque d’Ixelles enregistrent la version audio d’un des livres participant au prix pour ensuite le transmettre à la Ligue Braille. Il s’agit du projet Éléonore, une initiative qui permet aux jeunes non-voyants d’avoir accès aux mêmes livres que tous les autres. Créé par les bibliothèques de WoluweSaint-Pierre en 1997, le prix Ado-Lisant est aujourd’hui répandu dans un réseau de bibliothèques. Le comité sélectionne chaque année six romans susceptibles de passionner les jeunes entre treize et seize ans. L’objectif du projet est de mettre les adolescents en

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Litt. pour adolescents 11 DOSSIER page de g. Mathieu Pierloot doc. L’école des loisirs © DR page de d. Cindy Van Wilder © Damdamdidilolo contact avec une littérature de qualité et de les amener par ce biais à développer leur esprit critique. Ce type d’initiative existe un peu partout, non seulement en bibliothèque mais aussi dans certaines librairies. À Woluwe-SaintLambert, les ados du Rat Conteur partagent leurs coups de cœurs sur le site de la librairie du même nom. Et la Fnac du centre-ville de Bruxelles accueille aussi son Club Lecture Ados. Ces initiatives sont en général l’œuvre de libraires particulièrement zélés. C’est aussi la profession de Deborah Danblon, qui est par ailleurs active comme chroniqueuse radio à la RTBF dans les émissions « Entrez sans frapper » ainsi que « La Librairie francophone ». Elle y partage ses coups de cœur de lectrice assidue, spécialisée en romans pour adolescents. Sur son blog4, on retrouve les conseils de lecture de cette libraire qui s’est battue (et se bat toujours) pour la survie de la librairie La Licorne, située à Uccle. Du côté de l’école, de nombreux professeurs, passionnés de littérature, engagent leurs élèves dans des projets tels qu’« Écrivains en classe », initié par la Fédération WallonieBruxelles, qui permet à des auteurs de venir rencontrer leurs lecteurs dans le cadre de scolaire. C’est la même Fédération WallonieBruxelles qui organise, tous les deux ans, le Prix des lycéens. En collaboration avec les professeurs, il s’agit de faire lire à des élèves de fin d’études secondaires une sélection de cinq romans belges de langue française. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de littérature pour la jeunesse mais bien de romans destinés aux adultes. Une manière de les faire doucement entrer dans la littérature « pour les grands », et, si l’on en croit la devise du Prix de lycéens « Du plaisir de lire au délice d’élire », de les amener à y prendre goût. Parmi les précédents lauréats, on trouve Henry Bauchau, Bernard Tirtiaux, Armel Job et bien d’autres. La prochaine édition du prix aura lieu durant cette année scolaire. Tous ces projets sont autant de signes qui témoignent de la belle vitalité d’une littérature pour adolescents qui lisent, si si, et qui aiment le revendiquer (en ligne, de préférence !). Les auteurs leurs proposent des romans au plus près de leurs multiples préoccupations, du plus banal à l’extraor- dinaire, les amenant pas-à-pas à considérer la littérature comme une part essentielle de leurs activités. Pour rêver, pour réfléchir, pour leur faire vivre de trépidantes aventures ou leur permettre d’évoquer des sujets difficiles, ils piochent volontiers dans les piles des librairies ou les rayonnages des bibliothèques, avant d’échanger des avis de lecture. À l’heure d’une starification de certains romans anglo-saxons adaptés en films à succès, la littérature pour les jeunes a, dans le monde entier, plus que jamais le vent en poupe. Une occasion en or et à saisir pour tous les acteurs du livre pour adolescents, chez nous comme ailleurs. 1 www.compagnie-clea.org 2 www.mijade.be/jeunesse/telechargements 3 thomaslavachery.skynetblogs.be 4 debbiedebbiedeb.wordpress.com

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DU VENT DANS LES PAGES JOSEPH DUHAMEL Cela faisait six ans que l’on attendait la parution d’un nouveau roman de Xavier Hanotte. Des feux fragiles dans la nuit qui vient se détachait alors par rapport aux textes antérieurs. L’auteur considérait d’ailleurs qu’il constituait l’aboutissement d’un cycle. Aujourd’hui, Du vent apparaît comme un roman tout à fait neuf et original, tant dans le propos que par la manière. Il s’agit en outre d’un roman à surprises. D’abord parce qu’il peut dérouter le lecteur familier de l’univers littéraire de l’auteur ; ensuite parce que le récit ménage divers effets narratifs. Il n’est donc pas simple d’en parler sans les éventer. Il s’agit en fait d’au moins trois romans en un. L’histoire commence par ce qui paraît être un thriller d’espionnage louchant vers… le bondage. Le second niveau raconte pourquoi et comment Jérôme Walque s’est retrouvé embarqué, bon gré mal gré, dans cette entreprise narrative incongrue pour lui. Le troisième niveau donne à lire l’autre roman qu’écrit Jérôme, une fiction historique située en 37 avant J.-C. dans l’Empire romain, mettant en scène les protagonistes du Second triumvirat : Antoine, Octave et Lépide. C’est à ce dernier personnage, largement négligé par les historiens, que s’attache Jérôme Walque – et donc Xavier Hanotte. Les trois plans narratifs, soit 1° le thriller mettant en scène le lieutenant Bénédicte Gardier, 2° celui qui suit les tribulations éditoriales et autres de Jérôme Walque et 3° le récit antique ont chacun pour titre… Du vent. La geste lépidienne constitue par ailleurs une histoire autonome qui pourrait être lue indépendamment du reste du livre. Un avertissement convie les lecteurs passionnés par l’Antiquité et « férus de cartésianisme » à ne lire que ces chapitres, que l’italique distingue. C’est aussi la part du livre qui, à une petite exception près, va logiquement à son terme et ne déroge pas à un certain réalisme. Pour les deux autres composantes, une évidente tendance des deux romanciers, Walque comme Hanotte, à estomper les frontières de la réalité fictionnelle laisse la conclusion ouverte, pleine d’interrogations et de suggestions propres à ravir les esprits les moins formatés. Pourquoi ce délai plus long que d’habitude entre la parution de Des feux fragiles dans la nuit qui vient et Du vent ? Une première raison est d’ordre physique. J’ai connu des ennuis de santé qui ne me permettaient pas de me concentrer comme j’en ai l’habitude sur l’écriture d’un roman. Mais il y avait aussi des raisons liées à la création. Avec Des feux fragiles, j’étais arrivé au bout d’un cycle. Ce livre, j’y avais pensé avant même d’écrire Manière noire. C’était en quelque sorte mon premier roman à retardement, advenu après tous ceux qu’il avait inspirés. Et donc, après Des feux fragiles, je me suis posé la question, plus dans

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Xavier Hanotte 13 ÉVÉNEMENT page de g. Xavier Hanotte doc. Université Lille 3 © DR le subconscient que rationnellement, s’il ne fallait pas songer à renouveler ma manière d’écrire. Tout en me disant que je le ferais uniquement si j’en ressentais le besoin. Aucune angoisse là-dedans, mais une interrogation sans doute classique : est-ce que j’ai encore quelque chose à dire et comment ? Mes problèmes de santé s’y sont ajoutés. Pour cette raison, relancer la mécanique s’est avéré plutôt compliqué. Après Des feux fragiles, j’avais d’ailleurs embrayé sur autre chose. Un petit roman qui reprenait Barthélemy Dussert et Trientje là où je les avais laissés à la fin du Couteau de Jenufa. Le titre provisoire était – et est toujours – Un parfum de braise. Quelques pages existent et je compte bien m’y remettre, car Du vent est bouclé depuis octobre 2015 et l’envie est là. Qu’est-ce qui a déclenché la rédaction de Du Vent ? Je m’en suis rendu compte a posteriori. Au départ, il y a un minuscule passage que l’on trouve dans De secrètes injustices. Le commissaire Delcominette y relate à ses inspecteurs l’évasion du truand italien Donato. Ce dernier a emprunté l’uniforme d’une infirmière qu’il a ligotée avec de la bande Velpeau. L’inspecteur Marlaire, avec son humour un peu gras et macho, suggère alors de revendre les photos à une revue de bondage pour la caisse des anniversaires. Et bien entendu, Trientje ne sait pas de quoi il s’agit. Bon, soyons clairs, le bondage ne me fascine pas spécialement. Mais puisqu’il existe, quelle histoire raconte-t-il ? Aucune, puisqu’il neutralise tout ! C’était donc un défi de narration. Si le personnage ligoté est immobile, l’intrigue aussi ! Si Bénédicte Gardier ne peut pas bouger, comment faire évoluer son histoire ? Donc, puisque j’aime les paradoxes, je me suis amusé à introduire une dimension de suspense dans une situation qui, a priori, ne l’autorisait pas. Je me disais aussi qu’il fallait introduire une touche d’humour, utiliser la qualité parodique du bondage tel qu’on en voyait dans presque tous les films d’espionnage des années 1960. Je me souviens qu’alors j’avais du mal à y croire – comme Jérôme Walque ! – tant les nœuds de cinéma semblaient aussi lâches que les scénarios… Bref, comment tirer tout ce qu’il y avait à tirer d’une situation par définition assez pauvre ? Autre aspect encore : je voulais écrire en proscrivant toute vulgarité alors que le sujet semblait plutôt trivial. Encore un défi amusant. Et puis, on m’a tellement répété qu’il n’y avait jamais de sexe dans mes bouquins… Eh bien, il n’y en a pas davantage dans Du vent… malgré son sujet ! Mais le livre comporte également le roman sur Lépide. D’où vous est venue cette idée de lui consacrer un texte ? Il s’agit d’une idée très ancienne. Adolescent, j’étais fasciné par certain théâtre, celui de Giraudoux – La Guerre de Troie n’aura pas lieu –, de Camus – Caligula – ou de Montherlant – La guerre civile. L’envie est alors née d’investir moi-même l’Histoire et de lui faire dire quelque chose qui me soit personnel. Et Lépide m’intéressait de longue date, parce que c’est un personnage très méconnu. Ceux qui s’intéressent à l’histoire romaine et au Second triumvirat retiennent Octave et Antoine. Ils oublient Lépide, ou se contentent de très peu. Voire divaguent. Dernièrement, j’ai lu une BD très sérieuse où, parce que Lépide était magister equitum, soit le lieutenant de César, le dictator en place – c’est juste un titre –, on le voit arriver… à la tête de la cavalerie ! À mourir de rire ! Mais bref, je voulais rendre justice à un personnage que je puisse aussi, au même moment, « remplir ». Du coup, puisqu’il écrit les deux récits en simultanéité – celui de Bénédicte Gardier et celui de Lépide –, Jérôme Walque doit jongler avec des registres différents, voire opposés. Jusqu’à découvrir, par moments, que les extrêmes peuvent se rejoindre… Quelle image voulez-vous donner du personnage de Lépide ? Pour lui, tout semble tourner autour de la question du pouvoir et de sa place dans le triumvirat. Lépide est un homme de bonne volonté, il cherche le mythique « juste milieu ». Ce personnage tend aussi à une certaine intégrité morale, tout en connaissant ses faiblesses. La noblesse de sa famille l’obsède. Elle peut faire de lui un être parfois méprisant, mais elle lui impose aussi de se mon-

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