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philip josé farmer le soleil obscur dark is the sun 1979 traduit de l américain par iawa tate 2
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par ordre alphabétique a mes petites-filles andréa josephsohn et kimberley ladd à ma fille kristen à mon petit-fils matthew josephsohn à mon fils philip laird à ma petite-fille stéphanie josephsohn à mon petit-fils torin paul farmer aux descendants de ma femme bette virginia andre et aux miens pour les quinze milliards d années à partir du moment où se situe cette histoire 3
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1 le soleil se détachait noir sur le ciel blafard sous la voûte céleste saturée d astres morts et vivants de nuages gazeux sombres ou flamboyants et de galaxies sur la terre dont le sol recelait les os de sept cent cinquante-quatre millions de générations quand leur poussière n en balayait pas la surface deyv marchait vers son destin « on se cherche une compagne et on trouve un dragon » philosophait un proverbe de la tribu de bon ou de mauvais augure selon que l on était optimiste ou pessimiste les dragons après tout n étaient pas tous antipathiques c était du moins ce qu espérait le jeune deyv qui n en avait jamais vu un seul comme la plupart des gens deyv voyait la vie tantôt en rose et tantôt en noir au gré des circonstances pour l instant il était terrifié et nettement enclin au pessimisme deyv à l oeuf rouge quittait la tribu de la tortue siégeant dans la maison sens dessus dessous la maison un cylindre de métal indestructible de cent mètres de diamètre hissait à dix étages au-dessus du sol sa base circulaire d où l on avait une vue imprenable sur les environs immédiats ses murs-damiers aux cases rouges vertes et blanches étaient légèrement inclinés et son sommet conique enterré sur une profondeur de dix étages jadis affirmait l aïeule la maison était ensevelie jusqu en haut mais l érosion et d innombrables séismes l avaient en partie éjectée plusieurs générations auparavant a la gauche de deyv au centre de la clairière se dressait l arbrâme son tronc nu s élevait jusqu à une hauteur de six mètres à partir de laquelle se déployaient les branches chargées 4
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d oeufs sur l écorce imprégnée de quartz au point d avoir la dureté de la roche miroitaient des reflets bleus blancs rouges verts et pourpres ses fruits les oeufs-âmes avaient la grosseur d un poing la poussière décrivait autour de l arbre un cercle de trente mètres de diamètre a la périphérie du cercle quatre archers défilaient au pas cadencé la tribu au complet hommes femmes enfants chiens et félins était massée derrière deyv de toutes les poitrines montaient des clameurs d encouragement une exception cependant celle de l insulteur désigné regardez-le deyv à l oeuf rouge regardez comme il rechigne à quitter sa tribu hurlait l insulteur va-t-il s enfoncer dans la forêt la tête haute comme nos valeureux ancêtres comme son noble père à l âme sans peur et sans reproche pensez-vous il tremble de la tête aux pieds ses genoux s entrechoquent et ses intestins vont se relâcher d une seconde à l autre et son oeuf regardez-le est-il encore rouge il est vert et la couleur de son oeuf trahit celle de son âme verte de frousse poltron poule mouillée redresse-toi si tu es un homme un guerrier des tortues n a jamais peur mais toi toi tu t esquives sur la pointe des pieds comme un coyote gurni l insulteur était à la fête les horreurs que deyv lui avait jetées à la figure le jour où lui aussi avait dû partir à la recherche d une compagne résonnaient encore à ses oreilles aujourd hui il prenait sa revanche deyv abaissa les yeux sur la pierre qui pendait sur sa poitrine suspendue à un cordon de cuir gurni ne mentait pas rouge pâle dans le meilleur des cas l oeuf translucide s était marbré de vert et ces veines infamantes battaient à l unisson de celles de deyv comme si elles étaient reliées à son coeur qu il sentait cogner contre sa poitrine d une certaine manière bien sûr c était vrai quel affront quelle humiliation ne te laisse pas impressionner par cette grande gueule cria sa mère d une voix tonitruante aucun membre de la tribu mâle ou femelle n a jamais quitté les siens sans laisser voir un peu de vert sauf keelrow brave entre les braves mais il y a de 5
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cela cinq générations et personne ici ne peut jurer que ce n est pas une légende agorw le chaman caracolait autour de deyv une main coincée dans le crâne d une tortue géante et brandissant de l autre un pieu auquel se balançaient trois carapaces son oeuf était d un bleu intense parcouru de pulsations aigue-marine honte sur toi femme rugit-il le fantôme de keelrow hantera tes rêves et fera pousser des cornes sur le front de ton homme ton petit tarira tes mamelles ah oui regarde-les donc mes mamelles crois-tu qu un bébé fût-il aussi gros et gras que toi pourrait les vider de leur lait la tribu hurla son enthousiasme rouge de confusion le chaman battit en retraite l espace d un instant deyv oublia sa peur il réprima un ricanement décidément sa mère n avait pas froid aux yeux que n avait-il hérité de son courage comme lui cependant elle avait l humeur un peu vive et plus d une fois ses emportements lui avaient valu de cuisantes vengeances il connaissait agorw tôt ou tard il trouverait le moyen de lui faire payer son insolence mais sa mère était toujours prête à assumer les conséquences de ses sautes d humeur surtout en un jour pareil où sa fierté maternelle balayait tout le reste du haut de son mètre quatre-vingt-dix deyv son « bébé » dépassait tous les autres mâles de la tribu large d épaules il avait les jambes minces la structure longiligne et nerveuse d un coureur de fond sa peau était couleur de cuivre et ses cheveux noirs aussi noirs que des cheveux peuvent l être ondulaient comme un ruisseau sous le vent le front était large et haut les sourcils épais se rejoignaient presque à la racine du nez busqué sous les lèvres charnues le menton d une rondeur presque féminine était creusé d une fossette a cent kilomètres à la ronde ce visage désignait sans risque d erreur un membre des tortues couvre-chef obligatoire une carapace de tortue à losanges les reins étaient ceints d un pagne écarlate et les pieds chaussés de bottes qui montaient à mi-mollet un tomahawk était glissé dans la ceinture de cuir d où pendait une gaine contenant une 6
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épée à double tranchant dans l autre étui plus large porté en bandoulière se trouvaient un pistolet à pompe et un compresseur dans les poches de l étui douze fléchettes aux pointes enduites d un poison mortel un paquet de corde était enroulé autour de l autre épaule ainsi harnachés s en étaient allés avant lui tous les membres de la tribu qui n avaient pu trouver sur place l homme ou la femme de leur vie dès qu il eut franchi la lisière des arbres deyv se cacha derrière un buisson triangulaire dont il écarta les feuilles plumeuses imitant le reste de la tribu son père et sa mère s étaient détournés et regagnaient tristement la maison quand ils eurent disparu à l intérieur et seulement à ce moment-là le jeune homme osa siffler son chien jum n attendait que ce signal l empressement joyeux avec lequel il bondit vers son maître faisait plaisir à voir c était un grand chien-loup les oreilles droites le pelage roux la queue frangée de noir il lécha les genoux de deyv reçut l ordre d arrêter et s assit sagement en laissant pendre une langue d une aune son front était aussi haut que celui du chimpanzé dont il avait l intelligence aejip la féline prenait tout son temps elle se leva et s étira avec une nonchalance exaspérante debout elle mesurait près d un mètre au garrot sa fourrure d un brun lustré était ocellée de noir deux traits verticaux noirs couronnaient ses grands yeux jaunes sur le plan de l intelligence elle n avait rien à envier à jum manifestement aejip ne tenait pas à faire partie du voyage depuis qu il en était question à sa manière elle avait fait comprendre à deyv combien elle trouvait ce projet ridicule mais surtout surtout elle ne surveillait pas sans amertume l attention dont jum était l objet depuis quelque temps autrement dit aejip était jalouse deyv tourna les talons avec un haussement d épaules et s engagea sur la piste a chaque pas qui l éloignait de sa maison natale il sentait croître son sentiment de solitude et de vulnérabilité s il était parti à la chasse en compagnie de quelqu un de confiance il aurait envisagé d un coeur léger de passer hors de sa tribu un ou même plusieurs sommeils mais 7
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s en aller seul pour une période dont la très sainte mère avait le secret il y avait de quoi succomber à l anxiété il n était pas pour autant inconscient en fait tous ses sens étaient en éveil il le fallait car le moindre buisson le moindre arbuste pouvait dissimuler un serpent venimeux un bataillon de grands cancrelats roux la créature-au-nez-de-vipère un fantôme à l urine empoisonnée un guerrier d une tribu ennemie ou même bien qu elles fussent rares une femme à l affût de l âme soeur portées par la brise légère qui venait à leur rencontre mille odeurs assaillaient les narines de jum aucun ennemi ne pouvait échapper à son flair sauf les fantômes qui ne sentent rien mais on disait les chiens psychiquement sensibles à leur présence impossible d isoler un son dans cette cacophonie autour d eux la forêt bourdonnait coassait hululait trompetait gloussait tambourinait sifflait beuglait et caquetait les responsables de ce tapage demeuraient invisibles a l occasion deyv surprenait le vol éclair d un oiseau la trace laissée par un mammifère rampant un ours digitigrade une escouade de singes hurleurs ou un gros cancrelat solitaire une fois il s arrêta pour permettre à une tortue à carapace de diamant de soulever son énorme poids à travers la piste elle était la cousine de son totem aussi se montra-t-il bien poli et bien patient dans son sillage venait une armée de petits cancrelats jaunes de la taille d une souris ils se nourrissaient de sa fiente et certains profitant d une anfractuosité se faufilaient entre la chair et la coquille a l aide d une branche morte le jeune homme en écrasa une douzaine les survivants s égaillèrent de toute la vitesse de leurs petites pattes tandis que le chien se régalait des cadavres son maître apostrophait respectueusement la tortue tu es ma débitrice ô puissante soeur ne l oublie pas la bouillie de cancrelats ne le tentait pas il lui préféra de gros fruits jaunes qui pendaient à portée de sa main et que les oiseaux avaient dédaigné de picorer en entier il en cueillit trois et poursuivit son chemin en grignotant le plus avancé dans cette forêt sans fin la difficulté était moins de manger que d éviter de l être 8
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trente sommeils auparavant il s était rendu avec sa tribu au site de la saison du troc tous les quarante-neuf circuits de la bête noire les neuf tribus du secteur oubliaient leurs griefs pour converger sur le site choisi en raison de sa position centrale une maison s y trouvait dont les seuls hôtes étaient des animaux des oiseaux et des insectes à la rigueur un fantôme inoffensif a intervalles réguliers donc chaque tribu déposait les armes et prenait le chemin du site cette coutume immémoriale avait toujours été respectée un large fleuve envahi par une végétation luxuriante coulait non loin du site toutes les saisons le fleuve était débroussaillé sur ses rives les tribus échangeaient leurs productions respectives c était l occasion de palabres interminables entrecoupés de festins lourdement arrosés les drogues circulaient ainsi que les plaisanteries polissonnes les jeunes gens et les jeunes filles les plus athlétiques s affrontaient en combats amicaux on échangeait des tuyaux sur la chasse ou les fantômes on rivalisait en exploits imaginaires on s amusait la tribu de deyv proposait des carapaces de tortues terrestres ou d eau douce les harpes faites à partir de ces carapaces une courge géante qui ne poussait que sur son territoire une drogue à base de végétaux et d autres ingrédients permettant d évoquer les esprits des ancêtres et un insecte dont la piqûre procurait à toute femme une sensation de plaisir exquis et durable pour d obscures raisons l homme ne ressentait qu une irritation passagère en échange elle recevait de la chair de tortue fumée qu elle ne pouvait se procurer puisqu il lui était interdit de tuer son totem une liqueur dans la composition de laquelle entraient l eau d une certaine source et une plante dont la tribu du coyote taisait le nom depuis des générations des flûtes nasales sculptées dans l os par la tribu du chat-huant du poivre sauvage produit exclusif de la tribu de l ecureuil siffleur une gelée parfumée orgueil de la tribu de l arbre rampant des vessies fumées porte-bonheur garanti par la tribu du dieu inconnu des gourdes pleines d une pâte à la saveur délicieuse richesse de la tribu du cancrelat roux 9
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la tribu de l arbre-lion apportait des oiseaux et des singes capables d imiter la voix humaine et la tribu du putois rouge des oeufs-âmes les putois rouges avaient découvert un cimetière et n avaient pas hésité à exhumer les pierres des ancêtres pour en faire le commerce rare et coûteux cet article était réservé aux chamans assez sûrs d eux pour revendiquer d autres ancêtres dont ils marchanderaient les pouvoirs pendant leur sommeil a chaque nouvelle saison une tribu différente se voyait chargée d assurer le service d ordre a chaque nouvelle saison garçons et filles encore disponibles déambulaient en s examinant à la dérobée rien de bien sérieux puisque la plupart d entre eux choisiraient finalement leur partenaire au sein de leur propre tribu il arrivait cependant qu aucun des prétendants acceptables de sa tribu ne portât d oeuf assorti au sien si par malheur on était dans ce cas il fallait faire son choix ailleurs quand on trouvait la compagne ou le compagnon idéal dans une autre tribu le mariage était arrangé le problème se posait alors de savoir lequel des deux jeunes gens quitterait les siens pour aller s installer dans la tribu du conjoint le sacrifice était douloureux mais le moyen de faire autrement le chaman d une tierce tribu lançait en l air un javelot pourvu d une pointe à chaque extrémité si la pointe choisie par le garçon si fichait dans le sol il emmenait la jeune fille dans sa tribu sinon c était lui qui allait vivre chez elle deyv avait déambulé à travers le site a son grand soulagement il n avait pas découvert une seule fille dont l oeuf eût la même teinte que le sien ou flamboyât au même rythme certaines étaient charmantes mais aucune ne lui plaisait vraiment il ne lui restait plus qu à patienter jusqu à la saison suivante le temps pour la bête noire d accomplir quarante-neuf nouveaux circuits avec un peu de chance il trouverait parmi les nouvelles postulantes au mariage la fille qui lui convenait d ici là s il se sentait du vague à l âme il se trouvait suffisamment de volontaires dans sa tribu des veuves en général pour faire oublier leur solitude aux jeunes gens célibataires l élue était choisie par l épouse ou l époux du chaman une fois désignée la 10
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« consolatrice » recevait dans sa hutte les garçons en instance de fiançailles son prestige était considérable et une place d honneur lui était toujours réservée à l occasion des fêtes de leur côté les jeunes filles profitaient de l expérience d un homme plus âgé sélectionné de la même façon si l une d elles se trouvait enceinte l enfant lui appartenait et son époux l adoptait de bon coeur deyv s était pris d affection pour la femme qui s occupait de lui et se sentait tout joyeux à la perspective de reprendre leurs tendres relations interrompues par la saison il avait tort de se réjouir la tribu n était pas rentrée depuis trois jours que son père le faisait appeler il arborait une mine d une gravité exceptionnelle le conseil des neuf tribus s est réuni pendant la saison du troc déclara-t-il le temps est venu de régénérer nos peuples en leur apportant du sang neuf en conséquence il a été décidé que chaque tribu enverrait en mission tous les jeunes gens et jeunes filles qui n ont pu trouver de partenaire tu es le seul tortue à avoir échoué mon fils tu sais ce que cela veut dire bientôt très bientôt tu devras partir pour les régions lointaines qui commencent au delà de notre territoire ne reviens pas avant de pouvoir ramener une femme dont la couleur de l âme s accorde avec la tienne deyv en resta muet de saisissement un événement semblable s est produit du temps de ton grand-père il fallait du sang neuf aussi son ami atoori fut-il envoyé au loin pour y chercher une épouse on ne l a jamais revu alors ce fut au tour de shamoon il est revenu longtemps après avec une femme dont la tribu demeurait de ce côté son père agita le bras gauche elle avait les cheveux blonds les yeux bleus et la peau très claire de leur union naquirent deux enfants tsagi tué par un coyote avant que tu viennes au monde et korri la femme du chaman je sais balbutia deyv la gorge nouée je pensais que c était une légende c est la triste vérité mon fils autant te faire à cette idée les yeux de son père s embuèrent de larmes qui coulèrent bientôt et longtemps deyv dut le soutenir si profonde était sa 11
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peine en pleurs lui aussi il se précipita ensuite vers sa mère pour la trouver secouée de sanglots apprenant la nouvelle pabashum le réconfort des jeunes célibataires se montra inconsolable ce soir-là et les jours suivants des nuages d orage s amoncelèrent dans sa pierre jamais elle n avait été aussi sombre 2 voilà comment il s était retrouvé abandonné de tous au milieu de la forêt sans savoir où diriger ses pas et encore moins ce qu il devrait faire quand ils l auraient conduit quelque part il ne lui restait qu à franchir le territoire des neuf tribus et le plus tôt serait le mieux car le moment était bien mal choisi pour errer seul dans la jungle au quatorzième sommeil de leur lune de miel la coutume obligeait les nouveaux époux à faire une sortie pour abattre un fauve ou un guerrier ennemi dont ils devaient rapporter la tête à leur femme or la chasse en question avait dû commencer le matin même la tribu aurait pu en tenir compte et lui permettre d attendre le retour dans leur foyer des bouillants chasseurs de têtes toujours sur le qui-vive malgré le fil morose de ses pensées deyv poursuivit son chemin peu après il débouchait dans une vaste prairie la piste serpentait à flanc de colline entre de hautes herbes qui lui arrivaient à la taille des fleurs rousses aux pétales tranchants couronnaient les tiges élancées au passage de l homme et du chien toutes les corolles pivotèrent dans leur direction ils se mirent à courir flairant une victime possible les plantes exhalaient un parfum qui attirait des nuées de gros insectes au dard redoutable si la proie convoitée succombait à 12
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leurs piqûres ils s enfouissaient dans sa chair pour y déposer leurs oeufs les plantes poussaient leurs racines jusqu au cadavre encore frais pour en aspirer les sucs l odeur entêtante se répandait en lourdes volutes autour d eux deyv et jum avaient atteint le couvert des arbres quand se fit entendre le bruissement des élytres cependant ils se gardèrent de ralentir de peur que les insectes ne s enhardissent au point de les traquer jusque dans la forêt comme cela se produisait parfois dès qu il se jugea hors d atteinte deyv modéra son allure courir dans la forêt c était encore le meilleur moyen d avertir ses ennemis hommes ou bêtes de sa présence les arbres s espacèrent à nouveau cédant la place à une immense plaine le ciel blanc était d une clarté aveuglante insoutenable un vent léger ployait les cimes des arbres pour le jeune homme en sueur sa fraîcheur était la bienvenue derrière lui les nuages s accumulaient lourds et menaçants ils crèveraient avant son prochain sommeil devant lui la première des étranges structures se leva sur l horizon elle venait vers lui en décrivant une large courbe sous le vent d aussi loin que remontait sa mémoire deyv avait vu de semblables colosses survoler le territoire tribal tous les douze sommeils invariablement ils apparaissaient dans le ciel et jamais ces singuliers visiteurs n avaient manqué le rendez-vous même si les nuages les dissimulaient parfois aux regards des hommes très vite la première structure fut assez proche pour qu il pût en discerner la forme elle dérivait à une distance constante du sol beaucoup plus longue et plus large probablement que la prairie dans laquelle il se trouvait beaucoup plus elle se composait de deux segments parallèles coupés par deux autres puis la seconde structure naquit au loin et se montra peu à peu pour ce qu elle était un gigantesque s la troisième était un o la quatrième un x la cinquième un h a ce moment-là deyv et jum pénétrèrent dans la forêt si dense qu elle leur cachait le ciel 13
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d après le chaman ces structures formaient des lettres composant un message de la très sainte mère quiconque pourrait l interpréter deviendrait en quelque sorte son héritier spirituel et se verrait investi de pouvoirs considérables cependant une femme de la tribu avadeym mariée à un tortue avançait une tout autre explication ces structures disait-elle n étaient pas des lettres mais des vaisseaux envoyés par la très sainte mère le jour où le ciel devenu un brasier rendrait toute vie impossible sur terre les vaisseaux se poseraient pour permettre aux hommes d embarquer quand tout le monde serait à bord les vaisseaux mettraient le cap sur une contrée lointaine où il ne ferait jamais trop chaud où n existeraient ni bêtes féroces ni fantômes où l humanité coulerait à jamais des jours heureux deyv se ralliait à l opinion du chaman pourquoi une femelle avadeym aurait-elle été initiée à ces mystères et de quel droit sa tribu serait-elle admise à vivre en ce lieu privilégié qu avait-elle fait pour le mériter les avadeyms n étaient-ils pas les ennemis des tortues si ce paradis existait certainement les tortues y auraient accès mais les avadeyms jamais le jeune homme et le chien atteignirent un petit cours d eau où ils étanchèrent leur soif la rive descendait en pente douce vers une mince bande de sable blanc a leur arrivée une douzaine de grands oiseaux à long bec avaient pris leur envol en poussant des clameurs nasillardes une énorme créature amphibie pourvue de mâchoires terrifiantes avait lancé un sinistre coassement et d un coup de sa formidable queue avait glissé dans l eau dans une reptation sinueuse non que l athaksum fût effrayé bien au contraire complètement immergé il les surveillait de ses gros yeux qui semblaient posés au sommet de son crâne dans l espoir qu ils tenteraient de traverser la rivière l athaksum ne dédaignait pas la chair humaine mais celle du chien constituait son mets favori le pauvre jum ne l ignorait pas à voir ses oreilles couchées et ses prunelles assombries par la peur on sentait bien qu il croyait sa dernière heure venue 14
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il n avait pas plu depuis trente sommeils aussi l eau étaitelle d une extrême limpidité un remous leur révéla l endroit où le monstre attendait tapi dans les profondeurs a la moindre perturbation il fendrait la rivière comme un bolide projetant sa queue de droite et de gauche fouettant l eau de ses pattes palmées il se propulserait vers sa proie mâchoires hermétiquement closes mais prêtes à s ouvrir toutes grandes une seconde avant qu il ne plante dans sa victime ses innombrables dents tranchantes comme des rasoirs deyv tapota la tête du chien ne t en fais donc pas nous trouverons le moyen de passer jum cessa de geindre mais son regard exprimait une incertitude et un scepticisme profonds abandonnée par les inondations successives une grande quantité de bois s était accumulée sur la rive deyv traîna deux gros troncs à la limite de l eau puis à l aide de son épée coupa des lianes dont il se servit pour les attacher la fabrication de ce radeau improvisé lui demanda un certain temps les grands oiseaux en profitèrent pour revenir ils s abattirent lourdement sur la plage à quelques dizaines de mètres par prudence deux protubérances surgirent brièvement hors de l eau c était les yeux du monstre plus tard deyv aperçut l athaksum alors qu il flottait à la surface mais cela ne dura qu un instant quand le radeau fut prêt il fit monter le chien à l avant jum se hissa sur les troncs avec beaucoup de circonspection s assit à l endroit indiqué et ne bougea plus deyv poussa l embarcation à l eau après lui avoir imprimé une vigoureuse impulsion il prévoyait de sauter à l arrière une fois hors d atteinte des mâchoires du monstre il sortirait et chargerait son pistolet il était à peine assis que le sable de la rive ondula devant ses yeux et se souleva brusquement quelque chose se rompit dans un craquement épouvantable deyv se retrouva dans la rivière il n y avait plus de sable mais de la boue une boue gluante de vase qui montait et descendait montait et descendait puis la rivière sembla se cabrer un bouillonnement brun et fangeux déferla sur le radeau 15
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