(Des)équilibres, par le Collectif de la ligne 10

 

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Description

Compilation de textes réalisée en 2016 par le Collectif d'écrits de la ligne 10, qui fait partie du réseau ScriptaLinea - Réalisé et présenté à Bruxelles (Belgique)

Popular Pages


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Isabelle De Vriendt Pascal De Bock Sylvie Van Molle Iza Loris Dominique Michiels Pascale Maquestiau RECUEIL DE 6 AUTEUR-E-S De s éq ui lib re s COLLECTIF de la LIGNE 10

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Isabelle De Vriendt Pascal De Bock Sylvie Van Molle Iza Loris Dominique Michiels Pascale Maquestiau RECUEIL DE 6 AUTEUR-E-S page 1

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Scriptalinea Quelques mots sur ScriptaLinea La compilation de textes (Des)équilibres a été réalisée dans le cadre de l’aisbl ScriptaLinea. ScriptaLinea se veut un réseau, un soutien et un porte-voix pour toutes les initiatives collectives d’écriture à but socioartistique, en Belgique et dans le monde. Ces initiatives peuvent se décliner dans différentes expressions linguistiques: français (Collectifs d’écrits), portugais (Coletivos de escrita), espagnol (Colectivos de escritos), néerlandais (Schrijversgem eenschappen), anglais (Writing Collectives)... Chaque Collectif d’écrits rassemble un groupe d’écrivante-s (reconnu-e-s ou non) désireux de réfléchir ensemble sur le monde qui les entoure. Ce groupe choisit un thème de société que chacun-e éclaire d’un texte littéraire, pour aboutir à une publication collective, outil de sensibilisation et d’interpellation citoyenne et même politique (au sens large du terme) sur la question traitée par le Collectif d’écrits. Une fois l’objectif atteint, le Collectif d’écrits peut accueillir de nouveaux et nouvelles participant-e-s et démarrer un nouveau projet d’écriture. Les Collectifs d’écrits sont nomades et se réunissent dans des espaces (semi-) publics: centre culturel, association, bibliothèque... Il s’agit en effet, pour le Collectif d’écrits et ses lecteurs, d’élargir les horizons et, globalement, de renforcer le tissu socioculturel d’une région ou d’un quartier, dans une logique non marchande. Droits d’utilisation: (Des)équilibres du Collectif de la ligne 10 est produit par ScriptaLinea aisbl et mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons 2.0 : Attribution – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification [ texte complet sur: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ ] ScriptaLinea, 2016. www.scriptalinea.org N° d’entreprise BE 0503.900.845 RPM Bruxelles Editrice responsable: Isabelle De Vriendt Siège social: Avenue de Monte-Carlo 56 - B-1190 Bruxelles (Belgique) Envie de rejoindre un Collectif d’écrits? Contactez-nous via notre site: www.collectifsdecrits.org page 2 page 3

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Collectif de la ligne 10 Les Collectifs d’écrits se veulent accessibles à ceux et à celles qui veulent stimuler et développer leur plume au travers d’un projet collectif et citoyen, dans un esprit de volontariat et d’entraide. Chaque écrivant-e y est reconnu-e comme expert-e, à partir de son écriture et de sa lecture, et s’inscrit dans une relation d’égal-e à égal-e avec les autres membres du Collectif d’écrits, ouvert-e aux expertises multiples et diverses. Chaque année, les Collectifs d’écrits d’une même région ou d’un pays se rencontrent pour découvrir leurs spécificités et reconnaître dans les autres parcours d’écriture une approche similaire. Cette démarche, développée au niveau local, vise donc à renforcer les liens entre individus, associations à but social et organismes culturels et artistiques, dans une perspective citoyenne qui favorise le vivre-ensemble et la création littéraire. Isabelle De Vriendt Présidente de l’AISBL ScriptaLinea Quelques mots sur le Collectif de la ligne 10 Brasseurs d’imaginaires, agitateurs d’idées, les membres du Collectif de la ligne 10 promènent leur plume et tracent les écritures autour de problématiques pouvant recouper celles du plus grand nombre. Après un voyage en poésie urbaine, aux confins des frontières, ou en plein exil de soi, les auteur-e-s du Collectif posent aujourd‘hui leurs mots sur un monde en déséquilibre et vous souhaitent bon vol dans leurs univers. Pascal De Bock, Isabelle De Vriendt, Iza Loris, Pascale Maquestiau, Dominique Michiels et Sylvie Van Molle Membres 2015 du Collectif de la ligne 10 page 4 page 5

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Table des matières Pour s’y retrouver Éditorial Aiguillages Tu n’oublieras point Partir Des ailes Loin de là © Collectifs d'écrits page 9 Isabelle De Vriendt Pascal De Bock Sylvie Van Molle Iza Loris Dominique Michiels page 11 page 21 page 27 page 35 page 41 page 51 page 57 page 61 page 67 Déclencheur de ruptures Pascale Maquestiau Les auteur-e-s Les lieux traversés Remerciements page 6 page 7

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Éditorial Des écrits libres Le monde est en bascule, les temps actuels nous bousculent, nous, individus, organisations, États, continents, planète: incertitudes, inquiétudes, révoltes, retours en arrière, mouvements citoyens, contrôles, guerres, conflits... Dans ce chaos, pourtant, un fil d’équilibriste se tend, cherche des points d’appui, un sens pour évoluer. Car tout équilibre porte en lui des déséquilibres, l’équilibre est en mouvement, à (re)travailler sans cesse, sous peine de se rompre. De la sagesse à la folie, il n’y a qu’un pas. Quand la sagesse se fige, elle devient utopie; sécurité, stabilité et immobilisme mènent aux dictatures, aux injustices invisibles. Le fil devient câble. Dans le chaos, quand on sent l’humanité en chute libre, danger et folie se font palpables. Le fil se rompt. Le fil peut pourtant former un réseau, agencement bien dosé de libertés, de souplesse, de mouvement, de vie, de mise en danger, de progrès, de liens; on est dans l’économie sociale. Le Collectif de la ligne 10 propose six écrits libres, des écrits funambules entre équilibre et déséquilibres. Bonne lecture! Le Collectif de la ligne 10 © Collectifs d'écrits page 8 page 9

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Isabelle De Vriendt Aiguillages TT TRÔNE Pied d’Estalle Estalle. d’Estalle. Géant invisible Âmes enfermées dans la pierre Pierre d’Estalle. Glacé. Glaçant Glaçon qui TRÔNE et qui fige Adieu hibiscus, acacias, Khartoum Cavalons. Caves à lie Migrants où migrer? À moitié grands ou carrément petits Tous sont des insectes devant Pierre dressé sur pied Pis qu’hier. Moins pire que demain Tout l’R gobé. Poumons bloqués J’étouffe Nous a tout pris Dignité Fierté Voix Vie Même l’O Pierre d’Estalle Pratique la politique des bas de l’N Nous gave De peurs Des peus qui ne manquent pas d’R Jeunes meutes s’entraînent au parc Gomme et sueur page 11 T TT © Collectifs d'écrits page 10

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Se dépenser Mieux dépasser E Il faut un 1er, un 2ème, un E Podium Être Au sommet TRÔNE Azur / Les nuages avaient la beauté des tourments / Trop lointains pour bouleverser // Longtemps / Elle s’était crue libre / Palace aux baies vitrées / Naissance de Julian / Pucé l’enfant // Elle avait engendré / Une mère / Rien d’autre // Muselée la femme / Vitres / Vies brisées // BAILLI CROA CROA Je Tu Il baye Elle préfère les corbeaux Incitants insidieux à la délation Je Tu Truie Cœurs piqués de becs d’encre Nécroses engluées de miel Migraines chroniques de Lennaya Terre-Mère BAILLI BALIUW BAILLI BALIUW BAILLI BALIUW Trinidad Tu t’égares. De 54 en 81. Toujours Bruxelles Refermer la porte sur Namur. Prendre le temps Le tunnel Tnel Snel À rebours Lens Lenteur Rester En contact Partout / Il y a une fenêtre / Trop propre pour qu’on la voie / La fenêtre // Un cadre / C’est sûr // De ce côté-ci du monde / On s’amusait à repeindre les cadres des autres / Noir / Gris / Si possible / Qu’il fait bon vivre par ici // page 12 page 13

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COMBAZ Envolée l’heure du T Zorro et sa marque Héros de la lutte Invitée à tous les carrefours Croisée de regards En chiens de faïence Une faille Des murs construits tout autour COMBAZ Indécence encensée des contrôles Gardées les frontières BARRIÈRE Arrière toi qui me Lui / Ils savaient l’écart entre le Faire et le Dire / Et le Silence qu’ils s’amusaient à se lancer / Chaude la patate / Julian comme béquille / Entre elle et lui / Jeu de qui / Flottaient comme des fantômes / Incapables de quitter le vivant qu’ils avaient trahi // Du PARVIS à l’HÔPITAL . De l’HÔPITAL au PARVIS Quel sens suivre? Soins ou prière? Glissent les aiguilles sous la peau Remède ou poison Espoir de vie Survis dans le trip Extraction d’agueusie page 14 Étals sur le PARVIS Métal M Est-ce que j’M encore Corps en transe SAINT-PIERRE m’accueille Où se perdre? Elle entendait le la des machines / Son cœur en rythmes / Corps étranger / Le vide en plein // Il était venu / Avait pleuré / Reparti // Elle / L’âme indolore / Nouveau pallier vers l’anesthésie générale // page 15

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HÔTEL DES MONNAIES Planète en sacrifice livrée Terre Monde Globe Lennaya Flouze Fric Oseille Tunes Blé Ferraille Pognon Pèze Liquide Argent Lacs d’acier Délacés les amants Déclassées les actions Déserts Ni pile ni face Muets les cris Muse En déliquescence Elle était sortie / Retour au Parvis / Elle s’était coupée / De tous // Le jour / Elle ne bougeait plus / On lui donnait à manger / Parfois // Sa peau la disait d’ailleurs / Elle se taisait // La nuit / Elle marchait / Pour ne pas dormir // Basse BAS- BA... B-A-BA . Touché le fond. Du trou. Vapeur de riens. Vide vivipare. Tout claque. Ailleurs sans fonds. L’S qui fait tout. Jamais au singulier Marais montants. Voix sans issue. -CUL -de-sac. Les murs tout autour. Pourtant des fenêtres. Ricochet de lumière. Galet de soleil. Posé là. Sur un pavé. Comme une goutte d’espoir dans le gris du temps Écran cellulaire Toi. Toi qui appelles Lumière d’ÉTOILE . Éclat des mots BASCULE Le cœur qui muse Poser les mots polis du temps / Écouter le vrai au cœur de l’oreille / Extraire la puce / La sienne / Celle de Julian / Dessous la peau / Le suivre / Lui / Puisqu’enfin il osait / Se libérer de la glu rose / Refuser le traçage / Revenir à soi // page 16 page 17

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MIDI L’Occident vers le Sud. Tracy. Mélodie d’un autre temps. Je reprends pied. Autour de moi, l’effervescence. Il ralentit, le rail qui, matin et soir, déplace les marchants du chez-soi au bureau, du bureau au chez-soi. Les câbles se relâchent, se dédoublent, se relient aux marchants. Ils vibrent comme jamais. Les marchants ralentissent. C’est imperceptible. Leur cœur s’ouvre. Ils se regardent. J’ai chaud. MIDI L’Occident, le Sud. Les dirigeants ont laissé leurs jeux. Les régions se mutent en réseaux. C’est arrivé. Très vite. C’était tellement possible qu’on s’est mis à rire. page 18 page 19

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COLLECTIF de la LIGNE 10 Pascal De Bock Tu n’oublieras point Au commencement était l’automne. Je suis debout dans les cahots. Le tram. Ce tram que je prends quelquefois quand mon père ne peut pas me ramener. Retour d’école. J’ai pris un ticket d’une place. Que j’ai ensuite jeté au sol. Jamais de contrôle dans le 62. Une petite bande en papier fin. Dominantes de blanc. Je la vois encore. On dépasse les abattoirs. Il y avait le jour des abattoirs. Le mardi. Ce jour-là, il ne s’agissait pas de lambiner le matin. Bouchons assurés. Vite, vite, nous disait-on, aujourd’hui c’est les abattoirs. Ou “c’est le jour des abattoirs”. Je ne sais plus très bien. Contrôle. Juste après les abattoirs donc. Mon ticket est quelque part sur le sol. Sous les pieds du contrôleur peutêtre. Il a dû le piétiner. Le voilà bientôt à hauteur de ma tanière. Mon corps reste droit comme un i. Mon cerveau fait le point. En position fœtale. Je ne sais plus très bien ce que je fais ici, dans cette prison. Murs cramoisis. Porte fermée. © Collectifs d'écrits C’est un flamand. Je vais encore bredouiller. Il ne comprendra rien. Je répéterai. Il y aura des rires. Je devrai lui expliquer, à lui, puis à mes parents, que je trouvais inutile de garder mon ticket. Que je l’ai bêtement jeté. On ne me croira pas. Ou on me prendra pour un con. Dans un geste de crucifié, je ramasse une vieille carte piétinée et à moitié déchirée. Sans la regarder, je la tends vers l’homme au képi. Dans ces moments, je ne comprends plus personne et personne ne me comprend. Sa première phrase doit être en tchèque. Et mon pardon en bègue. Ah ben voilà! Il me semblait bien que c’était un flamand. Le bel accent. Cet art de vouvoyer quand il faut tutoyer et l’inverse. Là, je comprends clairement. Une tonne d’accent tonique sur le mot “peur” lorsqu’il me dit “vous avez peur de moi?”. Je ne sais même pas si un son sort de ma bouche. Il me regarde en souriant et il s’en va. page 21 page 20

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Retour à la maison. Ma mère. “Mais enfin, qu’est-ce que tu fais ici? Et ton rendez-vous chez le médecin?” Oublié, maman! Encore oublié. Comme tout le reste. Il va encore être mécontent, le docteur. Et il y aura des cachets supplémentaires. Des cachets pour cacher quoi? Autant ne pas parler de ma péripétie du tram. Autant la cacher comme le reste. Au commencement était la nuit de l’an. Ça se passe à la campagne. Tout est prêt, on attaque. Zakouskis au foie de morue. Faux champagne frétillant. Au moment de passer au gibier, on frappe à la porte. Le voisin nous ramène le chien sanguinolent. Le voisin c’est Léon. Il vit avec sa vieille mère en bon vieux célibataire. Au bord de la grand-route. “La route”, disait-on. La voiture ne s’est même pas arrêtée. Nuit de l’an à la polyclinique. Le chien vivra. Il n’a aucune fracture mais il est mal en point quand même. Il s’appelle Kim et n’a que quelques mois. Il vivra vieux. 15 ans. L’infirmière est très gentille. Elle non plus n’aura pas son gibier. “Vous ne vous souvenez de rien?” dit-elle. “Faites un effort...” puis “tant pis, ce n’est pas grave”. Je suis tellement affolé pour mon chien que je ne sais plus qui je suis. Et puis tous ces gens autour de nous. Ces regards qui nous tutoient. Ces sourires et ces caresses... Partons. Cette porte s’ouvre peut-être, finalement...? Non. Pas dans une prison. Les prisons sont fermées. Elles ne s’ouvrent que dans un sens. Pour les inconnus. Ceux qui m’inondent de baisers et de pâtisseries. “Oui oui, nous dit le vétérinaire. Vous pouvez rentrer chez vous. La porte est ouverte. Il lui faudra beaucoup de repos. Il aura mal pendant quelques jours. Donnez-lui un peu d’aspirine. En cachets. Il faudra les écraser dans l’écuelle”. A cet âge-là, ça guérit vite... D’ailleurs, j’ai essayé ce matin. Ou hier. Elle ne s’ouvre pas. Moderne, leur prison. On ne s’y croirait pas. Un lit douillet. Bon matelas. Un peu froid dans l’ensemble. Mais bon, une prison reste une prison. Le milieu carcéral est là pour nous rappeler à notre condition de pécheur. Hier, page 22 ma cellule était pleine tout d’un coup. Des codétenus très, vraiment très familiers. Au commencement était la nuit. Et le ruisseau. Ça y est, ils me l’ont dit. Je vais devoir retourner seul. La soirée s’éternise et je suis trop petit. Je vais devoir traverser ce fichu ruisseau. Mais je ne peux pas. Non, traverser ce ruisseau en pleine nuit, impossible. J’ai trop peur. Je le traverse dans ma tête. Toute cette eau. Tout ce bruit. Qui a dit que le bruit de l’eau détend? Dans la nuit, il terrifie. On ne sait jamais ce qui va en sortir. Dans la nuit, l’eau se met à vivre. Le ruissellement se décompose en lames de rasoir. De chaque lame sort une quantité d’êtres étranges qui viennent m’habiter le cerveau. Dès avant le pont, je guette les premiers sons. Ils m’attendent. Et je dois avancer dans ce mur de lames, dans cette nuée d’êtres immondes. Se boucher les oreilles? Ce serait trop facile. Quand ils sont là, rien n’y fait. Non, je ne pourrai pas. Je me cache sous une fenêtre et j’attends. Je ne sais pas ce que je dirai. Rien sans doute. J’entends les voix, les rires. Les bières et le vin qui descendent. Les codétenus en ont apporté une bouteille. Permission spéciale je suppose. J’ai accepté un verre. La femme en vert s’est ruée sur le verre. Trop de cachets, pas de verre. Et je me cache dans l’ombre. Les voix se rapprochent. Fin de soirée. La porte s’ouvre. La main a jailli avant le reste du corps. Ma joue est déjà tuméfiée. Du sang sur le nez. Lunettes cassées. Je pleure, je hurle. La porte s’est refermée et je suis à nouveau seul. Mes cris résonnent dans tout le pénitencier. On traverse le village comme ça, moi hurlant et saignant, tiré par une main que je ne vois pas. Débarquement des martiens. Les hommes verts, petits et grands, se ruent sur mes cris, se ruent sur mes coups. Me faire taire à tout prix. Ah mais c’est une prison pour gens bien ici... Ne pas les déranger. Ils le sont suffisamment. Je ne vois même pas le ruisseau au passage. Retour à la maison. Tout le monde crie. page 23

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Les hommes verts aussi se mettent à crier. Pourquoi m’a-t-on laissé boire cette gorgée de vin? Quelle inconscience! Les voilà qui s’engueulent. Au commencement était le fourgon cellulaire. Au commencement était le téléphone. Au commencement était la chambre. Au commencement était ma tête. Au commencement était le clapotis des souvenirs. Au commencement étaient le va et le viens. Au commencement étaient le noir et le blanc. Au commencement étaient les monts et les vaux. Au commencement du commencement était le petit jour gris clair. Tu n’oublieras point tes cachets. Pour obscurcir tout ça. Allons, n’y pense plus. Il y a de bons gâteaux et un café chaud qui t’attendent. Encore ces gâteaux et cette affection triomphante. Tu n’oublieras point d’essuyer les quelques gouttes d’urine que tu as laissées sur la lunette. Tu n’oublieras point de ne pas tambouriner à la porte de ta voisine en allant te coucher. Tu n’oublieras point de garder précieusement ton ticket pour le flamand au képi. Tu n’oublieras point de nous raconter une belle histoire ce soir. Une de celles que tu as inventées pour ne pas oublier. Tu nous la raconteras et ton imagination nous émerveillera. Tu verras. Tu n’oublieras point les cachets du soir. Et demain, ceux du matin. Tu n’oublieras point le bruit du ruisseau. Ou tu n’oublieras point de l’oublier. Le ruisseau coulera éternellement. Son bruit ne s’en ira jamais. Les êtres immondes non plus. Tu n’oublieras point ton petit Kim ensanglanté. Tu le verras pour l’éternité dans les bras du bon Léon. Tu l’entendras japper contre la terrible infirmière. Et même ta porte, tu ne l’oublieras point. Cette porte que tu croyais fermée. Cette porte qu’il suffisait d’ouvrir. La porte du couloir menant aux autres portes. Celles de tes voisines. Tu as tant de choses à ne pas oublier, mon pauvre. Tant de choses à faire ou à ne pas faire. Ou à défaire. Défaire le temps, défaire les parasites qui embrouillent tout. Pour te retrouver, tu oublieras le moins possible. Tu resteras sur le pont jusqu’à la fin du naufrage. Tes narines émergeront des flots quand tout aura coulé. Elles cracheront dans un dernier soupir tout ce qui t’a fait chavirer. Et tu couleras à pic. Droit comme un i. Sans te soucier du tangage et du roulis. Arrivé au fond, ton corps entier disparaitra dans la vase. Seule ta tête résistera. Ta tête de corail n’oubliera rien de sa chute. Tes commencements se dresseront, volcans marins. Ta mémoire coulera sur leurs flancs. Et tes souvenirs deviendront pierre. Plus rien, jamais, ne pourra les atteindre. Et toi, la mort t’aura fait traverser le fleuve. Depuis longtemps. Et le fleuve coulera éternellement sous les ponts et d’autres ponts. Et les enfants des enfants te rejoindront l’un après l’autre dans le néant. Bienheureux les amnésiques. Le ciel et la terre passeront. Et toi, n’oublieras point. page 24 page 25

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Sylvie Van Molle Partir Un désert aride, nu, noyé sous un soleil de plomb. Aride, car non comblé, non nourri, non déployé. De plomb, car un trop plein qui s’emplit indéfiniment, qui déborde jusqu’à repousser les extrêmes, qui s’immisce au-delà du possible, du probable, du connu. La chaleur est tellement dense qu’elle fait apparaître des formes, des mirages. Au loin, une forme plus réelle que les autres, longiligne, elle se confond avec le paysage. L’objet est maintenant perceptible, il existe bel et bien, c’est un manche doté de piques à quatre dents, une fourchette. La terre sur laquelle la fourchette se tient debout bouillonne, palpite, étouffe, comme enfermée dans une main qui se referme sur elle. Elle semble vouloir se dérober de cet univers qu’elle ne reconnaît pas, auquel elle ne s’identifie pas ! Antagoniste, cette relation est tout simplement insensée. La petite parcelle d’inox posée sur cette plaie tâtonne, tourne sur elle-même, s’abrutit, s’annihile. La terre monte jusqu’à elle tel un lierre, c’est une couche supplémentaire de désastre, d’égarement, de gerçure. Plantée finalement sur place, elle se liquéfie, déstabilisée par les manifestations de la terre. La terre se répand, pour mieux disparaître, s’immisce dans les moindres méandres, dans les viscères de son hôte, prisonnière, elle se libère, se décharge. Les deux hôtes se renvoient la balle; c’est l’enfer. La main joue bien son rôle. Discrète, désoriente, se manifeste parfois. Ça dans ses rapports, ses extrémités douter, se plier souvent. Pourrait-elle se gangrener? Pourpage 26 © Collectifs d'écrits silencieuse, elle soupèse, fait mal. Tendancieuse dirigent, affolent, font rait-on la gangrener? page 27

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