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Édition du groupe « ebooks libres et gratuits » isidore ducasse comte de lautréamont les chants de maldoror bruxelles lacroix et verboeckhoven et cie 1869 Édition reproduite paris l genonceaux 1890
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table des matières chant premier 3 chant deuxiÈme 40 chant troisiÈme 93 chant quatriÈme 119 chant cinquiÈme 150 chant sixiÈme 182 i 186 ii 189 iii 193 iv 198 v 199 vi 204 vii 208 viii 210 À propos de cette édition électronique 216
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chant premier plût au ciel que le lecteur enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu il lit trouve sans se désorienter son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison car à moins qu il n apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d esprit égale au moins à sa défiance les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l eau le sucre il n est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre quelquesuns seuls savoureront ce fruit amer sans danger par conséquent âme timide avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées dirige tes talons en arrière et non en avant Écoute bien ce que je te dis dirige tes talons en arrière et non en avant comme les yeux d un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ou plutôt comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup qui pendant l hiver vole puissamment à travers le silence toutes voiles tendues vers un point déterminé de l horizon d où tout à coup part un vent étrange et fort précurseur de la tempête la grue la plus vieille et qui forme à elle seule l avant-garde voyant cela branle la tête comme une personne raisonnable conséquemment son bec aussi qu elle fait claquer et n est pas contente moi non plus je ne le serais pas à sa place tandis que son vieux cou dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues se remue en ondulations irritées qui présagent l orage qui s approche de plus en plus après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l expérience prudemment la première car c est elle qui a le privilège de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle pour repousser 3
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l ennemi commun elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique c est peut-être un triangle mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l espace ces curieux oiseaux de passage soit à bâbord soit à tribord comme un habile capitaine et manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d un moineau parce qu elle n est pas bête elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr lecteur c est peut-être la haine que tu veux que j invoque dans le commencement de cet ouvrage qui te dit que tu n en renifleras pas baigné dans d innombrables voluptés tant que tu voudras avec tes narines orgueilleuses larges et maigres en te renversant de ventre pareil à un requin dans l air beau et noir comme si tu comprenais l importance de cet acte et l importance non moindre de ton appétit légitime lentement et majestueusement les rouges émanations je t assure elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux ô monstre si toutefois tu t appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l Éternel tes narines qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable d extase immobile ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l espace devenu embaumé comme de parfums et d encens car elles seront rassasiées d un bonheur complet comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux j établirai dans quelques lignes comment maldoror fut bon pendant ses premières années où il vécut heureux c est fait il s aperçut ensuite qu il était né méchant fatalité extraordinaire il cacha son caractère tant qu il put pendant un grand nombre d années mais à la fin à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle chaque jour le sang lui montait à la tête jusqu à ce que ne pouvant plus supporter une pareille vie il se 4
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jeta résolument dans la carrière du mal atmosphère douce qui l aurait dit lorsqu il embrassait un petit enfant au visage rose il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir et il l aurait fait très souvent si justice avec son long cortège de châtiments ne l en eût chaque fois empêché il n était pas menteur il avouait la vérité et disait qu il était cruel humains avezvous entendu il ose le redire avec cette plume qui tremble ainsi donc il est d une puissance plus forte que la volonté malédiction la pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur impossible impossible si le mal voulait s allier avec le bien c est ce que je disais plus haut il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains au moyen de nobles qualités du coeur que l imagination invente ou qu ils peuvent avoir moi je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté délices non passagères artificielles mais qui ont commencé avec l homme finiront avec lui le génie ne peut-il pas s allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la providence ou parce qu on est cruel ne peut-on pas avoir du génie on en verra la preuve dans mes paroles il ne tient qu à vous de m écouter si vous le voulez bien pardon il me semblait que mes cheveux s étaient dressés sur ma tête mais ce n est rien car avec ma main je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue au contraire il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes j ai vu pendant toute ma vie sans en excepter un seul les hommes aux épaules étroites faire des actes stupides et nombreux abrutir leurs semblables et pervertir les âmes par tous 5
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les moyens ils appellent les motifs de leurs actions la gloire en voyant ces spectacles j ai voulu rire comme les autres mais cela étrange imitation était impossible j ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres un instant je crus mon but atteint je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté c était une erreur le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d ailleurs de distinguer si c était là vraiment le rire des autres mais après quelques instants de comparaison je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains c est-à-dire que je ne riais pas j ai vu les hommes à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l orbite obscur surpasser la dureté du roc la rigidité de l acier fondu la cruauté du requin l insolence de la jeunesse la fureur insensée des criminels les trahisons de l hypocrite les comédiens les plus extraordinaires la puissance de caractère des prêtres et les êtres les plus cachés au-dehors les plus froids des mondes et du ciel lasser les moralistes à découvrir leur coeur et faire retomber sur eux la colère implacable d en haut je les ai vus tous à la fois tantôt le poing le plus robuste dirigé vers le ciel comme celui d un enfant déjà pervers contre sa mère probablement excités par quelque esprit de l enfer les yeux chargés d un remords cuisant en même temps que haineux dans un silence glacial n oser émettre les méditations vastes et ingrates que recelait leur sein tant elles étaient pleines d injustice et d horreur et attrister de compassion le dieu de miséricorde tantôt à chaque moment du jour depuis le commencement de l enfance jusqu à la fin de la vieillesse en répandant des anathèmes incroyables qui n avaient pas le sens commun contre tout ce qui respire contre eux-mêmes et contre la providence prostituer les femmes et les enfants et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur alors les mers soulèvent leurs eaux engloutissent dans leurs abîmes les planches les ouragans les tremblements de terre renversent les maisons la peste les maladies diverses déciment les familles priantes mais les hommes ne s en aperçoivent pas je les ai vus 6
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aussi rougissant pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre rarement tempêtes soeurs des ouragans firmament bleuâtre dont je n admets pas la beauté mer hypocrite image de mon coeur terre au sein mystérieux habitants des sphères univers entier dieu qui l as créé avec magnificence c est toi que j invoque montre-moi un homme qui soit bon mais que ta grâce décuple mes forces naturelles car au spectacle de ce monstre je puis mourir d étonnement on meurt à moins on doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours oh comme il est doux d arracher brutalement de son lit un enfant qui n a rien encore sur la lèvre supérieure et avec les yeux très ouverts de faire semblant de passer suavement la main sur son front en inclinant en arrière ses beaux cheveux puis tout à coup au moment où il s y attend le moins d enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle de façon qu il ne meure pas car s il mourait on n aurait pas plus tard l aspect de ses misères ensuite on boit le sang en léchant les blessures et pendant ce temps qui devrait durer autant que l éternité dure l enfant pleure rien n est si bon que son sang extrait comme je viens de le dire et tout chaud encore si ce ne sont ses larmes amères comme le sel homme n as-tu jamais goûté de ton sang quand par hasard tu t es coupé le doigt comme il est bon n est-ce pas car il n a aucun goût en outre ne te souviens-tu pas d avoir un jour dans tes réflexions lugubres porté la main creusée au fond sur ta figure maladive mouillée par ce qui tombait des yeux laquelle main ensuite se dirigeait fatalement vers la bouche qui puisait à longs traits dans cette coupe tremblante comme les dents de l élève qui regarde obliquement celui qui est né pour l oppresser les larmes comme elles sont bonnes n est-ce pas car elles ont le goût du vinaigre on dirait les larmes de celle qui aime le plus mais les larmes de l enfant sont meilleures au palais lui ne trahit pas ne connaissant pas encore le mal celle qui aime le plus trahit tôt ou tard je le de 7
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vine par analogie quoique j ignore ce que c est que l amitié que l amour il est probable que je ne les accepterai jamais du moins de la part de la race humaine donc puisque ton sang et tes larmes ne te dégoûtent pas nourris-toi nourris-toi avec confiance des larmes et du sang de l adolescent bande-lui les yeux pendant que tu déchireras ses chairs palpitantes et après avoir entendu de longues heures ses cris sublimes semblables aux râles perçants que poussent dans une bataille les gosiers des blessés agonisants alors t ayant écarté comme une avalanche tu te précipiteras de la chambre voisine et tu feras semblant d arriver à son secours tu lui délieras les mains aux nerfs et aux veines gonflées tu rendras la vue à ses yeux égarés en te remettant à lécher ses larmes et son sang comme alors le repentir est vrai l étincelle divine qui est en nous et paraît si rarement se montre trop tard comme le coeur déborde de pouvoir consoler l innocent à qui l on a fait du mal « adolescent qui venez de souffrir des douleurs cruelles qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne sais de quel nom qualifier malheureux que vous êtes comme vous devez souffrir et si votre mère savait cela elle ne serait pas plus près de la mort si abhorrée par les coupables que je ne le suis maintenant hélas qu est-ce donc que le bien et le mal est-ce une même chose par laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance et la passion d atteindre à l infini par les moyens même les plus insensés ou bien sont-ce deux choses différentes oui que ce soit plutôt une même chose car sinon que deviendrai-je au jour du jugement adolescent pardonne-moi c est celui qui est devant ta figure noble et sacrée qui a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits de ton corps est-ce un délire de ma raison malade est-ce un instinct secret qui ne dépend pas de mes raisonnements pareil à celui de l aigle déchirant sa proie qui m a poussé à commettre ce crime et pourtant autant que ma victime je souffrais adolescent pardonne-moi une fois sortis de cette vie passagère je veux que nous soyons entrelacés pendant l éternité ne former qu un seul être ma bouche collée à ta bouche même de cette 8
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manière ma punition ne sera pas complète alors tu me déchireras sans jamais t arrêter avec les dents et les ongles à la fois je parerai mon corps de guirlandes embaumées pour cet holocauste expiatoire et nous souffrirons tous les deux moi d être déchiré toi de me déchirer ma bouche collée à ta bouche Ô adolescent aux cheveux blonds aux yeux si doux feras-tu maintenant ce que je te conseille malgré toi je veux que tu le fasses et tu rendras heureuse ma conscience » après avoir parlé ainsi en même temps tu auras fait le mal à un être humain et tu seras aimé du même être c est le bonheur le plus grand que l on puisse concevoir plus tard tu pourras le mettre à l hôpital car le perclus ne pourra pas gagner sa vie on t appellera bon et les couronnes de laurier et les médailles d or cacheront tes pieds nus épars sur la grande tombe à la figure vieille Ô toi dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la sainteté du crime je sais que ton pardon fut immense comme l univers mais moi j existe encore j ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles je me rappelle la nuit qui précéda cette dangereuse liaison je vis devant moi un tombeau j entendis un ver luisant grand comme une maison qui me dit « je vais t éclairer lis l inscription ce n est pas de moi que vient cet ordre suprême » une vaste lumière couleur de sang à l aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes se répandit dans les airs jusqu à l horizon je m appuyai contre une muraille en ruine car j allais tomber et je lus « cigît un adolescent qui mourut poitrinaire vous savez pourquoi ne priez pas pour lui » beaucoup d hommes n auraient peutêtre pas eu autant de courage que moi pendant ce temps une belle femme nue vint se coucher à mes pieds moi à elle avec une figure triste « tu peux te relever » je lui tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa soeur le ver luisant à moi « toi prends une pierre et tue-la pourquoi lui dis-je » lui 9
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à moi « prends garde à toi le plus faible parce que je suis le plus fort celle-ci s appelle prostitution » les larmes dans les yeux la rage dans le coeur je sentis naître en moi une force inconnue je pris une grosse pierre après bien des efforts je la soulevai avec peine jusqu à la hauteur de ma poitrine je la mis sur l épaule avec les bras je gravis une montagne jusqu au sommet de là j écrasai le ver luisant sa tête s enfonça sous le sol d une grandeur d homme la pierre rebondit jusqu à la hauteur de six églises elle alla retomber dans un lac dont les eaux s abaissèrent un instant tournoyantes en creusant un immense cône renversé le calme reparut à la surface la lumière de sang ne brilla plus « hélas hélas s écria la belle femme nue qu as-tu fait » moi à elle « je te préfère à lui parce que j ai pitié des malheureux ce n est pas ta faute si la justice éternelle t a créée » elle à moi « un jour les hommes me rendront justice je ne t en dis pas davantage laisse-moi partir pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie il n y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes qui ne me méprisent pas tu es bon adieu toi qui m as aimée » moi à elle « adieu encore une fois adieu je t aimerai toujours dès aujourd hui j abandonne la vertu » c est pourquoi ô peuples quand vous entendrez le vent d hiver gémir sur la mer et près de ses bords ou au-dessus des grandes villes qui depuis longtemps ont pris le deuil pour moi ou à travers les froides régions polaires dites « ce n est pas l esprit de dieu qui passe ce n est que le soupir aigu de la prostitution uni avec les gémissements graves du montévidéen » enfants c est moi qui vous le dis alors pleins de miséricorde agenouillez-vous et que les hommes plus nombreux que les poux fassent de longues prières au clair de la lune près de la mer dans les endroits isolés de la campagne l on voit plongé dans d amères réflexions toutes les choses revêtir des formes jaunes indécises fantastiques 10
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l ombre des arbres tantôt vite tantôt lentement court vient revient par diverses formes en s aplatissant en se collant contre la terre dans le temps lorsque j étais emporté sur les ailes de la jeunesse cela me faisait rêver me paraissait étrange maintenant j y suis habitué le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses et le hibou chante sa grave complainte qui fait dresser les cheveux à ceux qui l entendent alors les chiens rendus furieux brisent leurs chaînes s échappent des fermes lointaines ils courent dans la campagne çà et là en proie à la folie tout à coup ils s arrêtent regardent de tous les côtés avec une inquiétude farouche l oeil en feu et de même que les éléphants avant de mourir jettent dans le désert un dernier regard au ciel élevant désespérément leur trompe laissant leurs oreilles inertes de même les chiens laissent leurs oreilles inertes élèvent la tête gonflent le cou terrible et se mettent à aboyer tour à tour soit comme un enfant qui crie de faim soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d un toit soit comme une femme qui va enfanter soit comme un moribond atteint de la peste à l hôpital soit comme une jeune fille qui chante un air sublime contre les étoiles au nord contre les étoiles à l est contre les étoiles au sud contre les étoiles à l ouest contre la lune contre les montagnes semblables au loin à des roches géantes gisantes dans l obscurité contre l air froid qu ils aspirent à pleins poumons qui rend l intérieur de leur narine rouge brûlant contre le silence de la nuit contre les chouettes dont le vol oblique leur rase le museau emportant un rat ou une grenouille dans le bec nourriture vivante douce pour les petits contre les lièvres qui disparaissent en un clin d oeil contre le voleur qui s enfuit au galop de son cheval après avoir commis un crime contre les serpents remuant les bruyères qui leur font trembler la peau grincer les dents contre leurs propres aboiements qui leur font peur à eux-mêmes contre les crapauds qu ils broient d un coup sec de mâchoire pourquoi se sont-ils éloignés du marais contre les arbres dont les feuilles mollement bercées sont autant de mystères qu ils ne comprennent pas qu ils veulent découvrir avec leurs 11
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yeux fixes intelligents contre les araignées suspendues entre leurs longues pattes qui grimpent sur les arbres pour se sauver contre les corbeaux qui n ont pas trouvé de quoi manger pendant la journée et qui s en reviennent au gîte l aile fatiguée contre les rochers du rivage contre les feux qui paraissent aux mâts des navires invisibles contre le bruit sourd des vagues contre les grands poissons qui nageant montrent leur dos noir puis s enfoncent dans l abîme et contre l homme qui les rend esclaves après quoi ils se mettent de nouveau à courir dans la campagne en sautant de leurs pattes sanglantes pardessus les fossés les chemins les champs les herbes et les pierres escarpées on les dirait atteints de la rage cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif leurs hurlements prolongés épouvantent la nature malheur au voyageur attardé les amis des cimetières se jetteront sur lui le déchireront le mangeront avec leur bouche d où tombe du sang car ils n ont pas les dents gâtées les animaux sauvages n osant pas s approcher pour prendre part au repas de chair s enfuient à perte de vue tremblants après quelques heures les chiens harassés de courir çà et là presque morts la langue en dehors de la bouche se précipitent les uns sur les autres sans savoir ce qu ils font et se déchirent en mille lambeaux avec une rapidité incroyable ils n agissent pas ainsi par cruauté un jour avec des yeux vitreux ma mère me dit « lorsque tu seras dans ton lit que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne cache-toi dans ta couverture ne tourne pas en dérision ce qu ils font ils ont soif insatiable de l infini comme toi comme moi comme le reste des humains à la figure pâle et longue même je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle qui est assez sublime » depuis ce temps je respecte le voeu de la morte moi comme les chiens j éprouve le besoin de l infini je ne puis je ne puis contenter ce besoin je suis fils de l homme et de la femme d après ce qu on m a dit Ça m étonne je croyais être davantage au reste que m importe d où je viens moi si cela avait pu dépendre de ma volonté j aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin dont la 12
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faim est amie des tempêtes et du tigre à la cruauté reconnue je ne serais pas si méchant vous qui me regardez éloignezvous de moi car mon haleine exhale un souffle empoisonné nul n a encore vu les rides vertes de mon front ni les os en saillie de ma figure maigre pareils aux arêtes de quelque grand poisson ou aux rochers couvrant les rivages de la mer ou aux abruptes montagnes alpestres que je parcourus souvent quand j avais sur ma tête des cheveux d une autre couleur et quand je rôde autour des habitations des hommes pendant les nuits orageuses les yeux ardents les cheveux flagellés par le vent des tempêtes isolé comme une pierre au milieu du chemin je couvre ma face flétrie avec un morceau de velours noir comme la suie qui remplit l intérieur des cheminées il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l Être suprême avec un sourire de haine puissante a mise sur moi chaque matin quand le soleil se lève pour les autres en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature tandis qu aucun de mes traits ne bouge en regardant fixement l espace plein de ténèbres accroupi vers le fond de ma caverne aimée dans un désespoir qui m enivre comme le vin je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux pourtant je sens que je ne suis pas atteint de la rage pourtant je sens que je ne suis pas le seul qui souffre pourtant je sens que je respire comme un condamné qui essaie ses muscles en réfléchissant sur leur sort et qui va bientôt monter à l échafaud debout sur mon lit de paille les yeux fermés je tourne lentement mon col de droite à gauche de gauche à droite pendant des heures entières je ne tombe pas raide mort de moment en moment lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens qu il s arrête pour se remettre à tourner dans un sens opposé je regarde subitement l horizon à travers les rares interstices laissés par les broussailles épaisses qui recouvrent l entrée je ne vois rien rien si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d oiseaux qui traversent les airs cela me trouble le sang et le cerveau qui donc 13
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sur la tête me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant l enclume je me propose sans être ému de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre vous faites attention à ce qu elle contient et gardez-vous de l impression pénible qu elle ne manquera pas de laisser comme une flétrissure dans vos imaginations troublées ne croyez pas que je sois sur le point de mourir car je ne suis pas encore un squelette et la vieillesse n est pas collée à mon front Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne au moment où son existence s envole et ne voyez devant vous qu un monstre dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure mais moins horrible est-elle que son âme cependant je ne suis pas un criminel assez sur ce sujet il n y pas longtemps que j ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux et mes souvenirs sont vivaces comme si je l avais quittée la veille soyez néanmoins si vous le pouvez aussi calmes que moi dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir et ne rougissez pas à la pensée de ce qu est le coeur humain Ô poulpe au regard de soie toi dont l âme est inséparable de la mienne toi le plus beau des habitants du globe terrestre et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses toi en qui siègent noblement comme dans leur résidence naturelle par un commun accord d un lien indestructible la douce vertu communicative et les grâces divines pourquoi n es-tu pas avec moi ton ventre de mercure contre ma poitrine d aluminium assis tous les deux sur quelque rocher du rivage pour contempler ce spectacle que j adore vieil océan aux vagues de cristal tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l on voit sur le dos meurtri des mousses tu es un immense bleu appliqué sur le corps de la terre j aime cette comparaison ainsi à ton premier 14
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aspect un souffle prolongé de tristesse qu on croirait être le murmure de ta brise suave passe en laissant des ineffaçables traces sur l âme profondément ébranlée et tu rappelles au souvenir de tes amants sans qu on s en rende toujours compte les rudes commencements de l homme où il fait connaissance avec la douleur qui ne le quitte plus je te salue vieil océan vieil océan ta forme harmonieusement sphérique qui réjouit la face grave de la géométrie ne me rappelle que trop les petits yeux de l homme pareils à ceux du sanglier pour la petitesse et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour cependant l homme s est cru beau dans tous les siècles moi je suppose plutôt que l homme ne croit à sa beauté que par amour-propre mais qu il n est pas beau réellement et qu il s en doute car pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris je te salue vieil océan vieil océan tu es le symbole de l identité toujours égal à toi-même tu ne varies pas d une manière essentielle et si tes vagues sont quelque part en furie dans quelque autre zone elles sont dans le calme le plus complet tu n es pas comme l homme qui s arrête dans la rue pour voir deux bouledogues s empoigner au cou mais qui ne s arrête pas quand un enterrement passe qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur qui rit aujourd hui et pleure demain je te salue vieil océan vieil océan il n y aurait rien d impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l homme tu lui as déjà donné la baleine tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation tu es modeste l homme se vante sans cesse et pour des minuties je te salue vieil océan vieil océan les différentes espèces de poissons que tu nourris n ont pas juré fraternité entre elles chaque espèce vit 15
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