ECCE 7 Janvier 2016

 

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Description

le E-Zine cosmopolite et atypique à parution musicale!

Popular Pages


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U OLIVIER SANFILIPPO FRANCK FERRIC PIERRE WEBER GUSTAVE LE ROUGE NICOLAS PAGES STEIN JANVIER 2016 JUIN 2015

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Bienvenue à vous en ce numéro flambant neuf de ECCE pour la nouvelle année 2016! C'est bon pied bon oeil que nous attaquons l'année qui vient, avec un numéro replet de talent graphique, d'histoires bien troussées et d'érudition metal et hard rockeuse, mêlée de bd et comics. Oui, je vous le dit, longue vie à toutes ces cultures populaires que nous aimons et chérissons! En ces temps de froid et de givre, voire de rhume carabiné (hum, hum!) nous avons de quoi vous requinquer et ramener votre bonne humeur, si par extraordinaire elle s'en était venue à disparaître. Voyez plutôt! U PIERRE WEBER STEIN Vous dégusterez ­ avec délice, je n'en doute pas ­ les chroniques savoureuses de Stein et de Pierre Weber comme vous commencez à en avoir l'habitude, respectivement dans le domaine du métal et de la bande dessinée. Ainsi que les nouvelles de Franck Ferric et Nicolas Pages, de grands écrivains encore trop peu connus mais cela ne saurait durer. Et que dire de notre invité principal, Olivier Sanfilippo? Oeuvrant aussi bien dans l'illustration fantasy que celle du jeux de rôle, c'est avec une grande maestria qu'il nous dévoile son talent aujourd'hui, dans nos pages et jusque dans notre couverture. Un artiste du graphisme moderne avec lequel il faudra compter, indubitablement. Gustave Le Rouge est notre glorieux ancêtre du numéro de janvier 2016, et il apporte l'indispensable caution morale à nos auteurs contemporains avec deux courtes nouvelles à la patine vénérable, mais à la plume sûre. Ce nouveau numéro de ECCE est bien davantage que celui d'une nouvelle année: c'est aussi celui de la jeunesse et de l'insolence, du talent frais sous l'égide des grands ancêtres d'un passé dont nous pouvons et nous devons nous réclamer sans fard. J'ai dit!

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ECCE est l'émanation palpable (autant que virtuelle) de la coopérative d'auteurs indépendants Ziô Books et nous désirons pouvoir créer un lieu de connaissance et de rencontre virtuelle sur le Net par visioconférence, via Skype. Si! Nous la ferons régulièrement, à une cadence qui reste encore à définir. À l'heure où vous lirez ces lignes une de ces reunions s'est déjà produite, avec un succès tourneboulant. Sur la page Facebook de Ziô Books vous serez informés regulièrement de la chose, n'hésitez pas à vous inscrire pour nous rencontrer ou tout simplement discuter de l'Imaginaire ou de l'écriture, ce que vous voulez dans les domaines qui nous intéressent, bien sûr. U L.V. CERVERA MERINO TOM ROBBERTS ECCE ai­je dit plus haut est l'étendart visible de Ziô Books, notre coopérative d'auteurs indépendants de l'Imaginaire. Ziô Books.com est l'adresse web de notre site où vous trouverez de plus amples informations sur nous et notre petite entreprise. Il s'y trouve des sections dédiées à nos auteurs maison et une fenêtre sur la page Facebook de Ziô (Oui, nous nageons dans le luxe et l'opulence) mais ­ last but not the least ­ également un forum propre à notre site, sobrement intitulé Babel la Ghilde des Mondes II. En souvenir de feu notre forum chéri sur forum­actif, Babel la Ghilde des Mondes. Il va de soi que vous êtes tous et toutes conviés sur notre site et notre forum, voire même nos visioconférences!

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U FRANCK FERRIC ROSSE DE LA LUNE « Bon, maintenant, tu va causer, mon mignon. Parce que si tu causes pas, je vais continuer à te retaper la devanture. Et vu ce qu’il en reste après mes premiers travaux, tu risques de te retrouver avec un tronche aussi tordue que la mienne pour un bout de temps et tu l’auras bien cherché. Pas sûr que les toubibs puissent réparer les dégâts… » J’aime pas les elfes. J’y peux rien. C’est comme ça. Ils sont toujours propres, artistes, rupins, mélancoliques, bien coiffés, bien rasés, bien habillés. Ils sentent jamais la sueur, ni l’ail, ni les excréments. Ils sont grands et beaux quand moi je ressemble à un phacochère juste sorti de sa souille. Ils sont aimables même au saut du lit quand je grogne jusqu’à midi. Ils ne boivent pas, ne fument pas, ne mangent pas de viande. Leurs dents bien alignées sont des bijoux faits pour sourire alors que mes crocs à moi, noirs de tabac et de mauvais café, savent juste grincer et mordre. On m’appelle Rosse et j’aime pas les elfes. Alors je leur casse la tronche. « D’accord. D’accord. Tu me crois pas hein ? Tu penses que je vais me lasser. Que je vais lâcher l’affaire et abandonner ta petite gueule au fond de cette rue et puis repartir d’où je suis venu pour en harceler un autre, et qu’après tu pourras aller chez les flics, et puis chez le toubib, et puis encore chez les flics et ensuite retrouver ta petite femme ou ton petit homme pour te faire plaindre entre ses bras et répandre partout où tu pourras combien il est important de voter pour qu’on rouvre des camps et des asiles pour y mettre les salauds dans mon genre ? Et puis qu’une fois tout ça cicatrisé, ta gueule et ton amour propre de mecton qui s’est fait dézinguer par plus pouilleux que lui, tu pourras retrouver ta belle vie bien rangée bien civilisée, hein ? Laisse­moi te dire : t’as tout faux. Les choses iront pas comme ça. Alors fiston, je te demande encore une fois, et ça sera la dernière avant les gnons : où c’est que t’as mis la clef de la navette ? » Le minet me regarde avec ses grands yeux verts que j’ai poché au beurre noir, dont l’un est presque complètement fermé parce que la paupière a déjà bien gonflé. Il craint de recevoir autre un coup s’il se tait d’avantage. Et aussi d’en recevoir un s’il me sort une réponse qui me déplait. Il n’a aucune idée de quoi je parle avec cette histoire de navette et moi non plus d’ailleurs, mais la question n’est pas là. Plutôt que de prendre le risque de parler, il farfouille dans une poche de son costume en 5

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U gémissant un peu pour la main que je lui ai écrasé. Et comme si ça pouvait servir à quelque­ chose, il m’en sort un portefeuille gros comme un pavé et l’agite devant lui. Quel petit con. Si je cogne les elfes, c’est ni pour prendre leurs trucs maudits et à la mode, ni pour leur piquer leur fric. Mais parce qu’ils m’énervent. Parce que leur retoucher le portrait façon Picasso, c’est ma manière à moi de leur dire : « reviens sur terre, mon bonhomme. Rien n’est fait pour rester indéfiniment dans les nuées. Les fruits les plus beaux finissent par se ratatiner. Même les dieux ont fini par se déglinguer sur leurs trônes dorés. » Des types capables de rappeler les lois de la gravité aux ingénus qui planent trop haut, c’est utile et moi, je suis très utile. Le mignon tout blond branle son portefeuille sous mon nez alors j’arrache le magot de sa pogne et je le balance par dessus le mur, et lui et moi savons très bien que de l’autre côté du mur il y a le canal et que son magot ira nourrir la vase au fond du canal. Là, il comprend : nous ne partageons pas les mêmes valeurs. Là, il prend vraiment peur. « Tu veux que je fasse quoi avec ton pognon, gamin ? Acheter un vélo ? Un holoporn ? Un beau costume comme le tiens pour qu’on voit ma grosse carcasse de troll à l’autre bout de la ville ? Tu crois qu’avec je pourrais me payer des trucs que je ne peux pas déjà avoir en me servant moi­même ? Hein ? Tu dis rien ? C’est bien, ça. Garde­la fermée si ce que tu aimes, c’est recevoir mes phalanges en rafales dans ta face. Souvent, je les abîme avant qu’ils puissent en placer une. J’aime pas entendre les elfes causer. Parce qu’avec leur baratin, ils savent persuader qu’ils ont raison. Qu’ils sont les seuls dignes d’êtres écoutés. De savoir dans quel sens doit aller la civilisation pour être plus belle et durer mille ans encore. Mais moi, je m’en tape de cette civilisation si ça signifie devoir faire quarante­huit heures de garde à vue pour avoir pissé contre un mur ou payer des taxes sur tout ce qui permet à un type normal, avec des poils dans le nez et des dessous pas toujours très nets, d’oublier à quel point le monde est un caillou peuplé de tarés. Et puis les elfes, avec leur grand âge et leur expérience millénaire, ils font croire que quoi qu’on fasse, c’était mieux avant. Que l’âge d’or est passé et foutu, qu’il reviendra plus, turlututu. Que tout ce qu’on peut faire, c’est changer les joints, colmater les brèches, refaire l’enduit au propre et s’asseoir pour contempler à quel point tous nos rafistolages ne conduisent qu’à une imitation terne de ce qu’était le monde d’avant. Des foutaises tout ça ! Mais une chose est sûre : celui­là, avec ses mocassins en peau synthétique et sa veste tissée de fibres sympathiques qui changent de couleur en fonction de son humeur – là, elle vire caca d’oie – je vais l’arranger de manière à ce qu’il puisse avoir une très bonne raison de regretter le monde d’avant. Je frappe. Je vise le menton mais mes gros poings atterrissent où ils peuvent. Faut dire que sa tête à l’elfe, elle est toute petite. Je pourrais la prendre entre mes doigts et serrer fort jusqu’à ce que son crâne craque. Je l’ai déjà fait, quand j’étais jeune et plus solitaire. Mais maintenant je suis vieux et les vieux solitaires ne font que de vieux bavards. Alors cette fois, je veux juste qu’il me parle. Qu’il me dise n’importe quoi pourvu qu’il me parle. Mais le petit con dit rien. « Tu veux pas causer avec moi, hein ? Tu me diras pas où est cette foutue clef… Tu te contentes de gogner la rue derrière moi en espérant que quelqu’un intervienne. Mais là, on est dans la rue de Rosse. Ma tanière. Mon trou. Fallait pas passer devant : maintenant, tu es dedans. Et si tu veux pas me faire plaisir en causant, t’en sortira jamais vivant... » J’attends cinq secondes et l’elfe reste muet. Alors je lève le poing et je lui souhaite à ma manière bonne année, bonne Saint­Valentin et bon anniversaire en même temps. Une fête 6

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U soignée et enthousiaste qu’il n’est pas prêt d’oublier. Son nez n’est plus qu’une boule de viande dégoulinante de sang, ses lèvres sont deux grasses limaces fendues jusqu’aux dents. Mais c’est un dur. Son sale petit visage droit et aiguisé reste fermé. Il ne bronche pas. La plupart du temps, quand je cogne, mes mains suffisent. J’aime bien mes mains. Ce sont de grosses pattes couturées avec des ongles brisés et des poils drus. Des paluches de batteur d’enclume qui gardent ici et là les souvenirs de quelques claviers à ratiches que j’ai ré­accordé façon vieux blues à grand­pépé, avec les cordes qui manquent et la table d’harmonie fêlée. Mais parfois, je tombe sur un teigneux et alors les beignes ne suffisent pas. C’est le cas de mon client du moment et ça me fait monter les sangs dans les parties primitives de mon cerveau. J’aime bien. « T’en veux encore, hein ? Dans ta caboche, tu te dis qu’il n’y a que le mépris à opposer à la sauvagerie et qu’il suffit pour ne pas être une victime de donner l’impression de pas en être une. Je vais te dire moi : conneries ! Tu me connais pas. Tu sais pas ce que je veux sinon que je veux savoir où sont les clefs de la navette et qu’en réalité je m’en balance. J’aurai aussi bien pu te demander la direction du Paradis ou la volonté derrière l’Univers ou la rue du magasin qui vend des roupettes en boîte de douze. Et regarde­moi quand je te cause ! Regarde­moi ou je t’écrase ! » Ça y est : je suis énervé. J’ai beau me retenir, faut que je dérape. Malgré les bracelets de contrôle nerveux posés par les flics à la fin de mes derniers mois de tôle, ça me submerge et je me laisse faire. C’est ma faille, à moi comme à tous ceux de ma trempe, et c’est toujours à ce moment de faiblesse que les elfes sortent du bois et abattent leur dernière carte. Celui­là profite de la brèche. Il se redresse, bombe le torse et essaie de faire jouer son glamour contre moi. Il fait briller ses yeux comme certaines proies savent le faire pour se donner l’air de prédateurs qu’elles ne sont pas. Il veut me faire croire qu’il est mon patron, mon père et mon avocat tout ça en même temps mais son glamour ricoche sur mon gros bide, retombe sur le bitume sale et ça me fait marrer. Son pognon et sa magie antique ont fait long­feu alors il se retrouve à poil de solution. Il craque et se met à pleurnicher, mais toujours sans dire un mot, juste comme un chat à qui on coupe une patte. Moi j’aime pas ça et j’hésite à lui gueuler dessus ou à le finir, et c’est là qu’il me sort un couteau de sa manche. Un couteau d’elfe avec un manche en os de je­sais­ pas­quoi nacré comme l’intérieur d’un coquillage. Fin, ouvragé, mortel. Aussi bien fait pour tuer que pour être accroché au mur d’un musée. Petit minable. J’aime pas les couteaux. Je suis pas assez habile pour ça et puis une entaille reste une entaille. Ça n’a rien de très marrant. Les lames sont des armes pour pisse­froid pressé d’en finir. De l’attirail pour éjaculateur précoce. De la quincaillerie de tire­laine, à peine plus drôle que les bombes lacrymo que les dames d’aujourd’hui trimballent dans leurs baise­en­ville au cas ou un désespéré soit assez tête­brûlée pour en vouloir à leurs derrières farouchement civilisés. Non, les dames d’aujourd’hui c’est comme les lames, c’est pas mon genre. J’y préfère les bons vieux trucs d’antan. Les gourdins. Les bâtons. Les morceaux de béton arrachés aux trottoirs. Les pavés. Les machins lourds et durs qui démolissent et défoncent et brisent, mais qui ne tuent pas. En tout cas : pas exprès. Je me rappelle un soir que je sortais du bistrot, j’ai même bazardé un minet pâlichon à coup de parcmètre parce qu’il y avait dans la mèche sur son front quelque­chose qui m'agaçait. Quand je 7

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U me souviens de sa trogne toute cabossée et la menue monnaie contenue par l’engin qui roulait devant ses godasses cirées, j’en rigole encore. Mais là j’ai pas de parcmètre sous la main alors j’arrache une descente de gouttière en métal mou et j’en colle un coup en travers du crâne de l’elfe avant qu’il ait eu le temps de faire un pas. Il tombe à la renverse et ses longs cheveux font un soleil blond sous sa tête en sang. « Voilà, et tu pourras pas dire que tu l’avais pas cherché. Maintenant, Rosse est en rogne alors tu vas me dire ou qu’elle est la clé de la navette sinon je te laisse imaginer où je vais te la coller cette descente de gouttière… » L’elfe bouge pas. Je le regarde et il n’est plus qu’un machin rabougri et tout mou et rapport à ses épaules, son cou a pris un drôle d’angle. Peut­être qu’il est mort. Comme son habit en fibres sympathiques devient tout noir je crois bien que oui. C’est dommage que ça s’arrête si vite parce que lorsque j’en viens à cogner sans retenue, je suis au centre du cosmos. Autant à mon aise qu’un potier qui tripote la terre pour en faire un vase, un plat à huîtres ou un pot de chambre. Sauf que ma glaise à moi, c’est la belle gueule des elfes. Là, le jeu s’arrête vite. Tant pis. L’elfe se refroidit et je ne peux vraiment rien pour lui alors j’essuie mes pattes éclaboussées sur un mur de brique et je me tire. Je file dans la rue et je matte un peu les bars huppés, les boutiques de luxe, les marchands de sandwichs macrobiotiques­sans­sel­sans­viande­sans­sauce, les caniveaux impecs et les poubelles itou. Je me sens comme un rat glissant sur le comptoir nickel d’une nano­bijouterie. Au­dessus de moi, après les réverbères et les néons et les nuages, il y a la lune enceinte de qui­sait­quoi qui flotte dans le ciel mort. « Hey maman­traînée ! Ce sera quoi cette fois ? Un bébé­traquemort ou un portepeste­en­ croûte ou une fiente­à­pattes ? » Je lui gueule ça et les passants se retournent vers moi jusqu’à ce que je jette mon regard de monstre dans leurs yeux car alors ils détallent en marmonnant : « Pas entendu. Pas vu. Tout va bien. Rentrons. » Je rigole comme je sais le faire et tous les clébards du quartier se carapatent. Je vais mon chemin. Je passe devant la vitrine d’un vendeur de télés et de miroirs et je me dis que c’est marrant de vendre dans un même endroit des télés et des miroirs. Je m’arrête et regarde mon reflet dans les écrans branchés à des caméras qui fixent la rue. Quand il réfléchi ma bobine toute moche, avec ma mâchoire de piège à ours, ma carrure de wagon­lit et mes yeux noirs de requin, l’écran se fend de bas en haut avec un pet de fumée et je dis : merci maman­la­lune. Merci papa­la­rue. Merci à vous qui faites naître des belles trognes tordues telles que moi dans ce pays ou tout ce qui est beau est jeune, lisse, dynamique, utile. Sans nous autres, l’éclat du monde ne vaudrait pas plus qu’un lampion allumé sous le soleil de midi : aucune raison de se retourner dessus. J’en ai marre alors je pose mon gras sur le macadam pour regarder passer les gens. Je tâte toute l’épaisseur de ce qui me sépare d’eux qui vont au boulot ou à la maison ou donner à manger aux lardons ou au musée ou à l’hypermarché et je regarde en l’air. Je suis une épave de granit échouée au bord d’un fleuve de secondes et de minutes et de décades qui coule sans rien attendre. Dans le ciel, je vois les clignotants bleus des navettes qui filent vers des coins que je connais pas. Depuis des décennies, les elfes se sauvent de cette planète qui crève. Je sais qu’ils s’en vont ensemencer partout la civilisation et la démocratie et les habits en fibres sympathiques mais je m’en fous un peu parce je sais que maman­la­lune lorgne là­bas aussi et 8

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U qu’alors elle doit y balancer des rejetons pareils à moi. Mes frères­grattes­les­os et mes sœurs­ mangeuses­de­mioches que je déteste sans les connaître et qui doivent aussi rôder là où les lumières ne vont pas. Pour eux, je crache en l’air et ça me retombe sur la gueule. J’en rigole. Comme je suis fatigué de tout ça et qu’à la fin de la nuit il n’y a plus rien dans la rue que d’autres zonards qui sont trop poissards pour avoir à dire, je retourne chez moi. Mon antre. Mon cul­de­sac tout en ombre. Le cul de Rosse dans ses décombres. L’elfe est toujours couché là, tout froid et tout raide et deux chats maigres sont à renifler la bouillie qu’est sa tête. Je dégage l’elfe par­dessus le mur pour qu’il rejoigne son magot dans la vase du fleuve et aussi parce qu’il fait désordre dans mon jardin. Je dégage les chats avec, parce que eux aussi sont les enfants de papa­la­rue et que pour ça je les hais. Dans le silence nocturne, j’écoute longtemps la respiration rauque du monde qui meurt. Ça m’ennuie alors je baille et rentre dans ma maison qui est un grand container de recyclage éventré. « Maison de Rosse », j’ai marqué dessus et elle est si bien ancrée dans la terre que même quand le monde sera vidé de ses belles gens et que tous les arbres auront brûlé et que la mer sera redevenue un bouillon de fange et de microbes qui sortiront pour ronger les cités en ruines : elle sera encore là, avec moi dedans. La maison de Rosse, avec mes bouteilles vides, mes os gravés, mes souvenirs empilés dans des caisses. Et les deux banquettes d’autobus qui me servent de lit. Le monde, c’est la frontière qui existe entre la lumière et une zone d’ombre. C’est pas plus gros qu’un cheveu et c’est là qu’on vit tous. Allumez une ampoule, cachez la lumière avec votre main : vous créez le monde. Les dieux n’ont jamais fait autre chose que ça et c’est le tout de leur magie. Créer tout et son contraire. Pour ça le monde est un bordel d’enfer et c’est bien fait que maintenant les dieux soient tombés et morts et oubliés. La nuit se barre. J’ai envie de roupiller. Je me pose sur mes banquettes et j’étire mes guiboles torses en songeant au prince du monde qui, dans son lit de soie qui sent la femelle de luxe, fait peut­être exactement la même chose que moi. Ça me fait sourire. Et là, l’œil ouvert sur l’entrée de ma rue au centre du cosmos, sans rien avoir à cirer des navettes ou des chats qui se battent sur mon toit, je m’endors en ronflant. Comme un roi. b 9

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U ITW Chabtan Toujours sur la brèche, Stein mouille le perfecto et approche le Next Big Thing du death à la française ; et il est francilien (contrairement à Gojira qui est bayonnais – et c’est ni de l’art ni du cochon) et il s’appelle Chabtan, du nom de la divinité maya incarnant la guerre, la mort violente et le sacrifice humain (Buluc Chabtan, appelé aussi Dieu F). 11

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U Du haut de ses 3 ans, Chabtan dispose déjà d’un EP accrocheur, "Eleven" (le nombre 11 étant associé à Buluc Chabtan) et propose cette année leur première véritable galette, "The Kiss of Coatlicue" – Coatlicue, déesse de la fertilité et de la terre. Et pour défendre leur oeuvre, ils s’offrent rien moins que la première partie de Nile et Suffocation sur pas moins de 10 dates en Europe ! Chabtan, dieu de la guerre et de la mort violente : tout est dit. Le groupe officie dans un registre deathcore, tout en riff rageux et en hurlements hystériques qui rappelle plus Pantera ou Slipknot que Nile ou Amon Amarth quand bien même leur genre mêle puissance, vitesse et folklore. Nile d’ailleurs, on y revient car on retrouve des éléments communs dans la mythologie empruntée : les momies et les pyramides. Mais Cris, Dimitri, Jean­Phi, Yanis et Laurent s’arrogent le droit de digresser sur les légendes maya quand les Sud­Caroliniens préfèrent l’Egypte ancienne. Stein vous propose un portrait dans le vif du combo parisien, têtes de Xolotl(1) : Stein: Ma’alob k’iin, Chabtan ! Tout d’abord, pourquoi les mayas ? Y a­t­il un rapport avec Maya l’abeille ? Un souvenir de voyage ? Chabtan: Salut l’ami et salut à tous les lecteurs ! Pourquoi les Mayas ? Bonne question. En réalité, nous voulions absolument que notre projet tourne autour d’un concept. Il était important pour nous d’avoir une source d’inspiration originale. En l’occurrence celle des mythologies méso­américaines qui nous offrent une culture riche et complexe et des légendes aussi violentes que sanglantes, ce qui nourrit nos textes, nos artworks et nos ambiances musicales. Nous voulions vraiment avoir un fil rouge pour nous inspirer et apporter quelque chose en plus, comme le font déjà certains autres grands groupes, nous en sommes bien conscients. Et pour la petite anecdote, c’est ma copine qui est passionnée par cette culture qui nous en a donné l’idée et qui a même trouvé le nom du groupe. Maya l’abeille n’y est donc pour rien dans cette décision! Stein: Grand fan du métal pas comme les autres, je voue un grand plaisir à l’écoute de groupes tels Nile, Melechesh ou Rotting Christ. J’avais été enchanté de découvrir "Eleven", sa magnifique pochette qui laissait présager du très lourd, le chiffre onze se prononçant "Buluc" et 12

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U ramenant une fois encore à Buluc­Chabtan. Si le propos est clair, l’ensemble, très cohérent, m’avait semblé trop direct, manquant peut­être de ce côté "folk". Pour "The Kiss of Coatlicue", on sent une approche plus diversifiée, des intros acoustiques assez magiques qui placent la barre haute et annoncent de beaux jours pour le groupe. D’ailleurs, aux lectures des diverses critiques du net (VS­Webzine, Métal­Intégral, French Metal (et, bon, pas Angry Metal Guy ­ bon, on va dire des zines francophones :P)) Comment vous sentez­vous après la pose de cet opus ? Chabtan: C’est vrai qu’on nous a pas mal reproché, lors de la sortie de notre EP « Eleven » en 2012, de ne pas avoir assez exploité le côté « maya » musicalement. Je pense que nous étions un peu frileux, on voulait marquer les esprits avec un EP efficace et avons préféré rester un peu dans le moule, ce qui avec du recul, est bien entendu une erreur. Mais nous avons tiré les leçons des critiques, très constructives, de l’EP et savions que pour la suite nous pousserions le concept bien plus loin musicalement. Et ce premier album en a fait les frais ! Notamment avec des intros acoustiques à la guitare classique, pour la plupart composées sur des gammes typées espagnoles pour le côté « musique latine » et des instruments tribaux et typiquement méso­américains. Nous sommes très satisfaits de cet album car nous avons pris le temps de le mûrir et de le peaufiner pendant 2 ans, nous avons réussi à avoir la prod. que nous voulions en travaillant avec Fredrik Nordström (In Flames, Arch Enemy, Dimmu Borgir) mais aussi car il a été plutôt bien accueilli par la critique internationale. Nous savons donc que le côté « folk » peut et doit être poussé encore. Nous pensons d’ailleurs pour le prochain album nous offrir les services de musiciens capables de jouer sur ces vieux instruments méso­américains. Stein: l’écriture ; quelles sont vos inspirations, quelles influences (littéraires, cinématographiques) parcourent vos textes ? Est­ce que, à l’instar de Karl Sanders, vous vous inspirez de la traduction de textes anciens ? Chabtan: Nous n’avons qu’une seule source d’inspiration : Le Popol Vuh. Le Popol Vuh est en quelque sorte la bible des peuples méso­américains à l’époque des mayas. Il regroupe toutes les légendes des cultures maya, aztèque, olmèque, zapotèque, toltèque… (NDS : une vraie biblio­tèque !) Pour ce premier album nous nous sommes concentrés sur la culture maya et chacun de nos textes en raconte une légende, notamment l’histoire de leurs innombrables Dieux. Stein: la musique ; des envies d’incorporer des instruments traditionnels ? Un chant en quiché ? Des duo avec des artistes locaux ? Des sacrifices humains sur scène ? Chabtan: Nous avons beaucoup parlé d’incorporer des instruments méso­américains mais pour ce premier album, nous avons du nous contenter de logiciels de samples. Nous aimerions inviter pour notre prochain album des musiciens traditionnels, histoire de créer une réelle atmosphère, un peu comme l’avait fait Sepultura sur leur album « Roots Bloody Roots ». Nous ne souhaitons pas, pour l’instant, illustrer notre musique live avec des scènes théâtrales de 13

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U sacrifices par exemple. Ca peut vite partir dans le kitch… mais on y a pensé ;) Stein: Allez, entre nous, la musique, la scène, tout ça… C’est pour les filles ou pour le pognon ? :P Chabtan: Dans le groupe nous sommes tous rangés des voitures, en couple, il y a même un papa parmi nous ! Concernant l’argent, ça fait bien longtemps que chacun de nous a intégré qu’on ne vivait pas de la musique en France, encore moins du métal et ce n’est d’ailleurs certainement pas notre but. Par contre on a tous une folle envie et motivation commune d’intégrer le paysage métal français et pouvoir défendre notre musique partout dans le monde, à commencer par le Hellfest ! La reconnaissance du public et la scène seraient notre plus belle récompense. Stein: Ecce est un magazine des littératures de l’imaginaire, alors, vous lisez quoi ? Chabtan: Tu as de la chance on a un littéraire dans le groupe, Cris notre chanteur, étude de philo et tout ce qui va avec ! Ses dernières lectures sont « Capitalisme, désirs et servitude » de Frédéric Lordon et « Dialectique négative » de Théodore W. Adorno. Ca calme ! Stein: Parlons Lovecraft : pourrait­il y avoir une incursion lovecraftienne dans l’un de vos textes un de ces jours ? Notamment avec la théorie des anciens astronautes (par exemple, moi, je dis ça, je dis rien :P) Chabtan: Non je ne pense pas car comme évoqué précédemment nous ne tirons nos histoires que du Popol Vuh et souhaitons garder ce fil rouge. Nous avons encore beaucoup d’idées et de cultures à découvrir et évoquer dans nos futurs textes. Je ne suis pas sur non plus que l’on ait le talent d’écriture qui nous permette de faire un clin d’œil digne de ce nom à Lovecraft. Stein: Depuis que je me suis immergé dans le monde de la musique underground, je découvre une scène métal française riche et féconde, et malheureusement peu plébiscitée. Il me semble que peu de groupes français aient la chance d’avoir une carrière internationale. Et vous, avez­vous vocation à envahir l’hexagone ou à employer votre talent à la conquête du monde ? Chabtan: Notre objectif est plus que clair, envahir le monde ! Plus sérieusement, nous aimerions diffuser et jouer internationalement notre musique, voilà aussi une autre raison du choix de notre concept parlant d’une culture venant de l’autre bout de la planète. Peu de groupes français arrivent à s’exporter (Gojira, Betraying The Martyrs…), c’est aussi un défi qui nous motive ! Même si il y a un vrai public métal en France et de très bons festoches, les pays européens offrent également beaucoup de possibilités. Je pense aux pays de l’Est entre autres. Et puis notre maison de disque étant danoise, cela nous motive à exporter encore plus notre son sans compter que pour boucler la boucle, nous nous devons de tenter une invasion en Amérique du Sud ! Mais pour l’instant nous nous concentrons sur notre tournée européenne en ouverture de Nile et Suffocation en Septembre, ce qui est déjà pour nous une belle opportunité 14

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U et aventure. Stein: Vos derniers coups de coeur (skeud, bouquins, toile ?) Chabtan: Skeuds : le dernier The Arrs « Khronos », l’album « Tales of the sands » de Myrath, le dernier Orakle « Eclats » et le dernier Iron Maiden évidemment ! Bouquins : « Ars industrialis » de Bertrand Stiegler. Côté ciné : « Ant Man », « Ex Machina » et « Mad Max » ! Stein: Pour finir, l’habituel portrait chinois ; Si vous étiez une musique ? La nôtre ! Un personnage de fiction ? Ulysse ! Une figure du XXe siècle ? Jean­Claude Vandamme (pour équilibrer avec Ulysse). Une bière ? Une Barbar, au miel! C’est notre côté « Maya » l’abeille :P Stein: Ka’a xi’itech, et merci ! On souhaite que Ek Chuah vous soit favorable ! Chabtan:Merci à toi, à ECCE, aux lecteurs et auditeurs qui font que notre passion et culture communes qu’est le métal perdurent ! (1) Xolotl est un dieu associé aux phénomènes doubles. Son nom peut signifier chien. Dont acte :P https://www.facebook.com/officialchabtan 15

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