Feuilletage - les espèces envahissantes d'ici et d'ailleurs

 

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Feuilletage - les espèces envahissantes d'ici et d'ailleurs

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Étienne Branquart / Guillaume Fried Les espèces envahissantes d’ici et d’ailleurs Préface de Daniel Simberloff

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sommaire 8 PRÉFACE INTRODUCTION • LES MÉCANISMES DE RÉGULATION CHEZ LE HARENG 1. Les harengs pourraient-ils envahir la mer ? 2. Au cœur des chaînes alimentaires 3. Régulation ascendante et régulation descendante 4. Autorégulation 5. Non, les harengs n’envahiront pas la mer ! CHAPITRE I • CRIQUETS PÈLERINS ET AUTRES ENVAHISSEURS 1. Les mécanismes de pullulation chez le criquet pèlerin 2. Une question de définition 3. Portrait-robot de ces super-espèces 4. Espèces sans frontières 5. Invasions à la hausse CHAPITRE II • LES CLÉS DE LEUR SUCCÈS 1. Notre environnement malmené 2. Ennemis en déroute 3. Nourriture à foison 4. Une capacité d’adaptation exceptionnelle CHAPITRE III • LES NUISANCES 1. L’environnement et l’économie mis à mal 2. Quand c’est trop, c’est trop ! 3. La biodiversité menacée 4. Les impacts sur l’être humain CHAPITRE IV • EN QUÊTE DE SOLUTIONS 1. Un défi complexe 2. Réparer les chaînes alimentaires 3. Espèces exotiques : des mesures spécifiques CONCLUSION 6  10 11 13 15 17 19 20 21 24 30 35 39 42 43 47 54 59 62 63 65 69 76 84 85 90 96 100 * Les astérisques suivant le nom d’une espèce renvoient à une fiche sur cette espèce dans la partie focus, en fin d’ouvrage.

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FOCUS • 32 ESPÈCES ENVAHISSANTES À LA LOUPE INTRODUCTION I. 8 ESPÈCES ENVAHISSANTES DANS LEUR AIRE D’ORIGINE 1. Les laitues de mer 2.. La fougère aigle 3. La molinie bleue 4. La méduse aurélie 5. Le criquet pèlerin 6. Le scolyte de l’épicéa 7. Le grand cormoran 8. Le goéland argenté II. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. III. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14. 15. 16. 8 ESPÈCES ENVAHISSANTES DANS LEUR AIRE D’INTRODUCTION L’algue tueuse La balsamine de l’Himalaya La jussie à grandes fleurs La renouée du Japon Le robinier faux-acacia La salicaire pourpre Le solidage géant Le crabe vert 16 ESPÈCES ENVAHISSANTES DANS LEUR AIRE D’ORIGINE ET DANS LEUR AIRE D’INTRODUCTION L’ambroisie à feuilles d’armoise La berce du Caucase L’écrevisse de Louisiane La coccinelle asiatique Le puceron vert du pêcher Le frelon asiatique Le moustique tigre Le goujon asiatique La grenouille taureau La bernache du Canada L’étourneau sansonnet Le pigeon domestique Le cerf élaphe Le sanglier L’écureuil gris Le vison d’Amérique 104 105 108 110 112 114 116 118 120 122 124 126 128 130 132 134 136 138 140 142 144 146 148 150 152 154 156 158 160 162 164 166 168 170 172 174 176 178 180 182 183 188 INDEX DES NOTIONS NOTES POUR EN SAVOIR PLUS LISTE DES ESPÈCES CITÉES (NOMS SCIENTIFIQUES) CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES ET REMERCIEMENTS 7 

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Espèces envahissantes d’ici et d’ailleurs paraît dans la foulée de la première réglementation relative aux espèces exotiques envahissantes adoptée par l’Union européenne (Règlement (UE) no 1143/2014), en vigueur depuis le 1er janvier 2015. Celle-ci a pour objectif de restreindre les nuisances provoquées par les espèces exotiques envahissantes. Les actions instaurées visent d’une part à limiter leur introduction dans les différents pays de l’Union européenne et, d’autre part, à les combattre le plus rapidement possible là où elles parviennent à s’installer. Ces deux axes constituent les piliers de toute stratégie de biosécurité et cet ouvrage les illustre avec beaucoup d’à-propos. La publication de ce livre tombe à point nommé, expliquant les raisons pour lesquelles certaines espèces deviennent envahissantes et nocives pour les habitats naturels et pour les espèces qui les occupent. Étienne Branquart et Guillaume Fried ont extrait de la littérature scientifique de nombreux cas d’invasions biologiques, plus spectaculaires les uns que les autres, et en détaillent l’origine et les conséquences. Les exemples traités dans le livre incluent aussi bien des plantes que des animaux, évoluant dans les milieux terrestres, marins ou d’eau douce. Leur ouvrage dépasse à double titre le cadre strict de ce nouveau règlement. Tout d’abord, il traite des espèces envahissantes originaires d’ici et d’ailleurs, alors que seules les exotiques sont approchées par le législateur européen. Les unes comme les autres prospèrent facilement dans les milieux perturbés par les activités humaines. Les hommes ont détruit les forêts, labouré les prairies, empoisonné la terre et les eaux à grand renfort de pesticides et de fertilisants, fragmenté les habitats naturels en construisant des routes, drainé marais et marécages et causé une myriade d’autres dommages aux écosystèmes. Ces différentes perturbations portent atteinte aux espèces qui évoluent habituellement dans les milieux naturels, mais elles profitent en revanche aux espèces envahissantes, plus dynamiques et plus à même de s’y adapter1. Fort de ce constat, il faut avant tout réparer les habitats endommagés par l’homme pour limiter la prolifération des espèces envahissantes. Cet ouvrage montre que cet objectif peut être atteint en restaurant des réseaux trophiques fonctionnels, en favorisant le retour des grands prédateurs, en réhabilitant la végétation dégradée et en diminuant la quantité de composés chimiques injectés dans l’environnement. Les auteurs nous invitent aussi à repenser la manière de gérer et de produire nos ressources, en considérant l’écosystème dans son ensemble plutôt qu’en recherchant la productivité maximale d’un très petit nombre d’espèces. préface 8 

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Espèces envahissantes d’ici et d’ailleurs se singularise également par la description de nombreuses espèces envahissantes : 32 sont décrites en détail, et beaucoup d’autres servent d’exemples pour illustrer certaines particularités des invasions biologiques. Le nouveau règlement européen ne concerne quant à lui qu’un nombre réduit d’espèces envahissantes qui, après négociation, seront sélectionnées par les différents États membres de l’Union. De toute évidence, la liste d’espèces de préoccupation européenne ne comprendra dans un premier temps que quelques dizaines d’espèces exotiques envahissantes encore peu répandues sur le continent européen et pour lesquelles il existe une description détaillée de leurs nuisances environnementales potentielles2. Même si cette liste est dynamique et que d’autres espèces pourront y être ajoutées par la suite, le nouveau texte ne concernera au final qu’une très faible fraction des 12 122 espèces exotiques aujourd’hui naturalisées en Europe3, selon un décompte récent. Nombre d’espèces ne feront jamais partie de cette liste parce qu’elles sont déjà trop répandues ou représentent une importante source de revenus dans certains secteurs d’activités. Tel est le cas du vison d’Amérique (Neovison vison), élevé en masse pour la production de fourrure en dépit des nuisances occasionnées par ses populations sur la biodiversité. Je suis convaincu que cet ouvrage sensibilisera le public et les décideurs à l’ampleur des problèmes engendrés par les espèces envahissantes et à l’influence de la dégradation de l’environnement sur leur prolifération. Il contribuera ainsi à susciter l’intérêt et la vigilance nécessaires pour permettre à ce nouveau règlement d’inaugurer l’entrée dans une nouvelle ère en matière de prévention et de gestion des invasions biologiques. Daniel Simberloff Directeur de l’Institut sur les invasions biologiques de l’Université du Tennessee et professeur titulaire de la chaire Nancy Gore Hunger sur les études environnementales. 9 

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Ce don de la mer n’a pas manqué de susciter effroi et fascination. Au point que Michelet, Buffon et d’autres auteurs ont même parlé d’excès de fécondité, craignant que la descendance de ce poisson « monstrueux » ne représente une menace pour les océans si l’homme venait à arrêter de le pêcher. On sait aujourd’hui que ces considérations étaient particulièrement candides. En l’absence de prélèvements par l’homme, les harengs ne peuvent bien sûr pas combler les mers, et ce même s’ils sont très prolifiques ! Les pertes encourues tout au long de leur cycle de développement sont énormes, surtout lors de la ponte et des premiers stades larvaires. En bout de course, seule une très faible fraction des œufs pondus aboutit à la production d’adultes en âge de se reproduire. Le hareng a constitué très tôt un formidable moteur de développement économique pour toutes les villes portuaires du nord de l’Europe, du Québec et de la Nouvelle-Angleterre. Cela fait des siècles que l’Atlantique Nord est sillonné par des flottes pêchant annuellement des dizaines, puis des centaines de milliers de tonnes de poissons. En dépit de fluctuations d’abondance plus ou moins fortes d’une année à l’autre, des populations foisonnantes de harengs s’y maintiennent depuis des milliers d’années. Cette constance remarquable résulte des mécanismes de régulation de ses populations, qui réduisent à la fois les risques d’extinction locale et de surdensité. Régulation = mécanisme conduisant à stabiliser les effectifs d’une population dans certaines limites. Doc. 1 – Les harengs habitent toutes les mers froides du globe, dans lesquelles ils migrent en bancs compacts pour se protéger de leurs prédateurs. 12 

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2. Au cœur des chaînes alimentaires Les organismes vivants passent la plus grande partie de leur existence à se nourrir et à se protéger contre d’éventuels prédateurs. Les liens trophiques qui les relient (« qui mange qui ? ») forment les chaînes alimentaires. Elles sont constituées de différents maillons ou niveaux trophiques occupés par des organismes de plus en plus grands. Dans l’Atlantique Nord, le régime des vents et les courants marins provoquent des remontées de sels minéraux plus ou moins importantes. Ceux-ci constituent le fondement des chaînes alimentaires et influencent la productivité primaire de tout l’écosystème : plus il y a de sels minéraux dans l’eau, plus il y a de phytoplancton (niveau trophique I). Celui-ci nourrit une multitude de petits invertébrés « herbivores » formant le zooplancton (niveau trophique II), qui alimentent à leur tour les harengs et d’autres petits poissons planctonivores comme le maquereau, la sardine ou le sprat (niveau trophique III). Ces derniers finiront un jour sous la dent du cabillaud et des autres grands prédateurs trônant tout en haut de la chaîne alimentaire (niveau trophique IV) (doc. 2). Le hareng occupe une position centrale dans cette chaîne : il est tout à la fois le plus grand consommateur de plancton et une proie essentielle pour les phoques, les goélands, les cabillauds, les thons rouges et d’autres poissons piscivores. À lui seul, il canalise une part importante de l’énergie circulant dans l’écosystème. Niveau trophique = position d’un organisme dans la chaîne alimentaire définie par le nombre d’étapes de transfert d’énergie nécessaires pour atteindre ce niveau. Productivité primaire = quantité de matière organique ou de biomasse produite par unité de temps par les végétaux d’un écosystème via la photosynthèse. Elle est dite primaire car elle est produite par le premier niveau trophique de la chaîne alimentaire. Phytoplancton = algues microscopiques (ou microalgues) présentes en grandes quantités dans les milieux aquatiques. 13 

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Doc. 2 – Chaîne alimentaire dans les eaux côtières de l’Atlantique Nord. D’après l’infographie du projet EyeOverFishing6. Le phytoplancton Les courants marins et les vents assurent la circulation des nutriments. Combinés à l’énergie du soleil, ils permettent le développement des algues microscopiques constitutives du phytoplancton (ou plancton végétal). Le phytoplancton est consommé par... Le zooplancton ... les petits crustacés et les autres animalcules du zooplancton (ou plancton animal). Leur taille est de l’ordre du millimètre ou du centimètre. Le zooplancton alimente... Les planctonivores ... les méduses et différentes espèces de petits poissons planctonivores parmi lesquels domine le hareng de l’Atlantique. À l’état adulte, leur taille est comprise entre 5 et 50 cm. Ces organismes figurent au menu... Les grands prédateurs ... des grands prédateurs marins que sont le cabillaud, le thon rouge, les goélands, les phoques... et l’homme. Leur taille excède 50 cm. Ces différents organismes forment ensemble la chaîne alimentaire marine, constituée ici de quatre niveaux trophiques différents (I-IV).

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3. Régulation ascendante et régulation descendante Le nombre d’œufs pondus par le hareng et la survie de ses alevins dépendent tous deux de la quantité de zooplancton disponible dans l’environnement. Le hareng tend à proliférer quand le plancton abonde et, à l’inverse, il régresse quand le plancton se raréfie. L’abondance du plancton et celle du hareng fluctuent ainsi de manière synchrone. Ce mécanisme fondé sur la disponibilité en plancton et la compétition entre les poissons qui s’en nourrissent est qualifié de régulation ascendante, c’est-à-dire du bas vers le haut de la chaîne alimentaire (doc. 3). Régulation ascendante = limitation de la taille d’une population en fonction du flux de ressources disponibles dans l’écosystème. Compétition = interaction entre plusieurs individus pour l’acquisition de ressources, conduisant à une diminution de leurs taux de reproduction, de croissance ou de survie. Elle peut s’exercer entre individus d’une même espèce (compétition intraspécifique) ou entre individus d’espèces différentes (compétition interspécifique). Ressource = aliment ou autre élément (eau, lumière, refuge, site de reproduction, etc.) nécessaire au maintien, à la croissance et à la reproduction d’un organisme. IV Cabillaud III Hareng Maquereau II Zooplancton Doc. 3 – Mécanismes de régulation ascendante et descendante d’une population de harengs tout au long de la chaîne alimentaire, représentée ici par quatre niveaux trophiques successifs : phytoplancton (I), zooplancton (II), petits poissons planctonivores (III) et grands poissons prédateurs (IV). La régulation ascendante est liée à la quantité de ressources alimentaires disponibles (zooplancton) et à la compétition entre poissons pour y avoir accès. Les prélèvements opérés par les prédateurs des niveaux trophiques supérieurs déterminent quant à eux la régulation descendante de cette population. Niveau trophique I Phytoplancton Régulation ascendante (compétition et disponibilité en ressources) Régulation descendante (prédation, parasitisme) 15 

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3. Portrait-robot de ces super-espèces Toutes les espèces ne sont pas envahissantes. Des attributs bien particuliers sont nécessaires pour pouvoir proliférer, se propager rapidement et coloniser de nouveaux espaces. Les « superespèces » opportunistes et dominantes possèdent toutes leurs propres caractéristiques. Les espèces opportunistes : un développement rapide pour coloniser les milieux perturbés Perturbation = événement ponctuel qui bouleverse un écosystème et modifie la disponibilité des ressources pour les organismes vivants. On distingue classiquement les perturbations d’origine naturelle (incendie, inondation, tempête, etc.) et celles d’origine artificielle (déforestation, pollution, travail du sol, etc.). Les milieux régulièrement perturbés par l’homme et fortement enrichis en nutriments sont souvent les plus propices aux invasions biologiques (voir le chapitre 2.3). Ils sont préférentiellement colonisés par des espèces opportunistes, qui sont capables de tirer rapidement profit d’un afflux soudain et passager de ressources nutritives. Les espèces vivant dans les milieux éphémères ont tout intérêt à investir en priorité leur énergie dans : • la croissance, pour se développer rapidement et réaliser leur cycle de développement entre deux perturbations ; • la reproduction, pour compenser par de nouvelles natalités les pertes subies lors des perturbations importantes de leur milieu de vie. Ces deux paramètres sont associés à des traits démographiques bien caractéristiques qui concourent à leur taux d’accroissement très élevé (tableau 2). Comparées aux organismes non envahissants qui leur sont apparentés, les espèces opportunistes ont une vitesse de croissance plus élevée, une maturité sexuelle plus précoce, une longévité réduite, une taille plus faible ainsi qu’une plus grande prolificité. Les 2  500 espèces végétales envahissantes communément assimilées à des « mauvaises herbes » sur le territoire des États-Unis répondent parfaitement à ce type de stratégie démographique : elles sont dotées d’un cycle de vie plus court, d’une croissance plus rapide, de plantules plus vigoureuses et d’une production de fruits plus importante que les autres espèces de plantes. 30 

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TRAITS DÉMOGRAPHIQUES Vitesse de croissance Maturité sexuelle Fécondité Longévité Taille TRAITS ÉCOLOGIQUES ET COMPORTEMENTAUX Structure sociale Capacité dispersive Commensalisme Préférences d’habitat Préférences climatiques Spectre alimentaire Grégaire Élevée Fréquent Peu marquées Peu marquées Large Rapide Précoce Élevée Réduite Faible Tableau 2 – Traits démographiques, écologiques et comportementaux associés aux espèces envahissantes opportunistes. Commensal = se dit d’une espèce qui vit au voisinage de l’homme et profite des déchets et de la pollution qu’il produit. Spectre alimentaire = diversité des aliments consommés par une espèce. Rusticité = qualité d’un organisme qui demande peu de soins et peut être facilement cultivé ou élevé. Doc. 13 – Élevé à grande échelle pour la production de fourrure, le vison d’Amérique* forme facilement des populations envahissantes après s’être échappé dans la nature. Les espèces opportunistes se caractérisent aussi par leurs traits écologiques et comportementaux (tableau 2). Toutes sont pourvues d’une bonne capacité de dispersion leur permettant de coloniser rapidement de nouveaux sites. Elles sont pour la plupart assez généralistes (elles peuvent occuper des milieux avec des conditions climatiques et environnementales très variables) ; elles sont en outre volontiers commensales et particulièrement abondantes dans les milieux transformés par l’homme. Les animaux opportunistes sont également dotés d’un large spectre alimentaire. Ils montrent une forte tendance au grégarisme : ils se déplacent, se nourrissent, se reposent et élèvent leurs jeunes en groupes plus ou moins importants ; ils mettent souvent en place des comportements coopératifs leur permettant d’améliorer le repérage et l’utilisation des ressources du milieu ainsi que la détection des prédateurs. Importation d’espèces à risque L’homme introduit et multiplie de nombreux organismes sauvages pour des usages aussi variés que l’ornement, la lutte biologique, la production de biomasse, de viande ou de fourrure. Trois caractères sont particulièrement recherchés afin de permettre leur culture ou leur élevage à grande échelle : leur fécondité, leur croissance rapide et leur rusticité. Trois traits qui les prédisposent aussi à devenir... envahissants ! Nombre de ces espèces s’échappent volontiers de leur milieu de culture et deviennent de redoutables envahisseurs. Un état de fait à l’origine de nombreux conflits d’intérêts entre producteurs et gestionnaires des milieux naturels (voir le chapitre 3). Exemples d’espèces par type de valorisation : - ornement: jussie à grandes fleurs*, renouée du Japon*, salicaire pourpre*, écrevisse de Louisiane*, bernache du Canada* - lutte biologique: coccinelle asiatique* - biomasse: renouée du Japon*, robinier fauxacacia* - viande: écrevisse de Louisiane*, sanglier* - fourrure: vison d’Amérique*, raton laveur - chasse: sanglier*, cerf élaphe* 31 

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1970 1960 1960 1952 1950 1933-35 1930 1922 1921 1945 1940 1964 1930 New York 1890 1920 1945 Doc. 18 – L’étourneau sansonnet* (à gauche) et le doryphore (à droite) ont rapidement colonisé de très grandes surfaces après leur introduction sur de nouveaux continents. Une centaine d’étourneaux sansonnets ont été relâchés à Central Park (New York) en 1890 ; on en compte aujourd’hui près de 200 millions sur l’ensemble du territoire nord-américain. Le doryphore fut introduit accidentellement à la fin de la Première Guerre mondiale dans la région de Bordeaux, à partir de laquelle il s’est étendu au rythme de 50 km par an. D’après Krebs (1988) et Begon et al. (2006)5. Cosmopolite = se dit d’une espèce dotée d’une très large répartition géographique. La dispersion des espèces végétales et animales est en outre grandement facilitée par l’homme qui s’emploie à les faire voyager sur la surface de la Terre. Tandis que certaines sont déplacées volontairement pour de multiples usages (doc. 13), d’autres sont transportées par inadvertance. C’est régulièrement le cas chez les espèces opportunistes commensales qui vivent au voisinage de l’homme : les graines de mauvaises herbes contaminent les stocks de semence, les rats et les souris empruntent les bateaux pour traverser les mers, nombre d’insectes ravageurs du bois voyagent cachés dans les palettes d’emballage. Les organismes vivants se déplacent beaucoup plus souvent qu’on ne l’imagine comme de véritables passagers clandestins ! Au final, toutes ces espèces s’exportent avec une facilité déconcertante. Celles qui se sont révélées envahissantes en un point de la Terre peuvent facilement le devenir ailleurs. Quelques-unes sont même devenues cosmopolites : le chardon des champs, le pissenlit, la renouée du Japon*, la coccinelle asiatique*, le moustique tigre*, l’étourneau sansonnet*, le pigeon domestique*, le rat surmulot , le sanglier* et bien d’autres organismes ont aujourd’hui conquis les différents continents... 38 

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5. Invasions à la hausse Les espèces envahissantes ne se contentent pas d’être très abondantes, elles le deviennent chaque jour un peu plus. Cette tendance s’affirme depuis plusieurs décennies déjà. Les algues vertes et les méduses prolifèrent de plus en plus souvent dans les milieux marins. Les microalgues, les moules et les écrevisses prennent possession des eaux douces. De plus en plus de ravageurs pullulent dans nos campagnes et nos forêts, depuis le minuscule puceron jusqu’à des espèces beaucoup plus imposantes comme le sanglier* ou le cerf élaphe*. Un phénomène mondial Ce phénomène s’observe dans toutes les régions du monde. Depuis 1970, les populations de nombreuses espèces envahissantes augmentent un peu partout à un rythme effréné. Beaucoup d’entre elles sont capables de doubler leurs effectifs en quelques années à peine. C’est le cas de plusieurs espèces de cormorans qui atteignent aujourd’hui des densités record sur tous les lacs et les plans d’eau de la planète, après plusieurs décennies de progression constante (doc. 19). La même tendance s’observe chez les laitues de mer* qui provoquent des marées vertes très spectaculaires le long de nombreux littoraux. Doc. 19 – Évolution des populations du grand cormoran*, du cormoran à aigrettes et du cormoran vigua au cours des dernières décennies. Données : Wetlands International (2014)6. Forte expansion démographique et géographique à partir des années 1970 Forte expansion démographique et géographique à partir des années 1970 Forte expansion démographique et géographique à partir des années 1980 Grand cormoran Cormoran à aigrettes Cormoran vigua Forte expansion démographique et géographique à partir des années 1970 Population stable Population très fluctuante 39 

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focus 32 espèces envahissantes à la loupe

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Ces 32 espèces sont classées en trois parties sur base du comportement qu’elles adoptent dans leur aire d’origine et dans leur aire d’introduction : • la première partie regroupe une série d’espèces qui ne sont envahissantes que dans leur aire d’origine. Certaines d’entre elles comme la fougère-aigle* ou la méduse aurélie* ont une distribution très étendue qui couvre la quasi totalité du globe terrestre (espèces cosmopolites). D’autres comme le goéland argenté* et le grand cormoran* [chap. 1.5] sont plus confinées, mais sont souvent représentées sur d’autres continents par des espèces-sœurs qui occupent une niche écologique similaire ; • la deuxième partie réunit des espèces qui ne sont envahissantes qu’en dehors de leur aire de distribution naturelle et qui prolifèrent à la suite d’un relâchement de la pression de prédation (renouée du Japon*) ou de parasitisme (crabe vert*) [chap. 2.2]. Leur comportement envahissant est en outre souvent accentué par l’évolution rapide de certains caractères faisant suite à leur introduction dans un nouveau territoire (cas de la salicaire pourpre* et du solidage géant*, par exemple) [chap. 2.4] ; • la dernière partie rassemble des espèces qui tendent à proliférer aussi bien dans leur aire d’introduction que dans leur aire d’origine (même si leur tempérament envahissant est parfois plus affirmé encore dans l’aire d’introduction). Leur dynamique résulte souvent de la combinaison d’un taux d’accroissement très élevé [chap. 1.2] et de déséquilibres trophiques importants au sein des milieux où elles se développent (défaut de prédation ou excès de ressources) [chap. 2.2 et 2.3]. Elles sont particulièrement abondantes dans les milieux perturbés. C’est le cas de figure que l’on rencontre le plus fréquemment. 105  introduction Nous esquissons dans les pages qui suivent le portrait de 32 espèces envahissantes. Chacun d’eux contient de l’information relative à leur distribution géographique, à leur écologie, à leurs tendances démographiques, aux facteurs qui participent à leur prolifération, aux nuisances qu’elles occasionnent ainsi qu’aux mesures qui peuvent être mises en œuvre pour limiter la surabondance. Cette liste d’espèces n’a pas vocation à être exhaustive mais vise à illustrer les propos développés dans les chapitres précédents avec différents cas concrets.

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