Le jean-foutre et la marie-salope

 

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Les prénoms dénigrés, dévoyés ou encanaillés, du Moyen Âge à nos jours (2013)

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MAURICE GILLET Le jean-foutre et la marie-salope Les prénoms dénigrés, dévoyés ou encanaillés du Moyen Âge à nos jours

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En résumé C’est un phénomène aussi vieux que la langue : soustraits à leur vocation d’attributs de l’intimité, les prénoms s’utilisent à des fins malveillantes. AuthenAuthe tiques attrape-nigauds, nigauds, ils ont jadis piégé et ridiculisé le niais, le naïf, le gueux, l’imbécile. Faire le Jacques n’est qu’un u’un piètre reliquat de ces pratiques de décondéco sidération, qui, traversant les siècles, ont aussi destitué, ici ou là, les plus vertueux noms de baptême pour les appliquer aux animaux et aux objets utilitaires. Une bonne douzaine de ces appellatifs dévoyés sont allés au seul geai, et autant au pot de chambre. D’autres se sont répandus dans le registre sexuel et la physiologie humaine, n’épargnant ni le pet ni le vomissement. D’autres encore ont été appaapp riés à l’infortune conjugale, à la prostitution, au proxénétisme, proxénétisme, à la drogue, à l’homosexualité, à la domesticité, etc. : Joseph, Lorette, Prosper, Carla, Caroline, Baptiste, Honoré sont de ceux-là. ceux Sans renier le passé, les emplois dénigrants et canailles se régénèrent : Zébulon pour un chef d’État vibrionnant, vibrionna Gonzague pour un ministre BCBG, Tanguy pour un crampon agrippé au foyer, Raoul ou Régis pour un tocard, Ronny pour un plouc, Lolita pour une jeune allumeuse, Conchita pour une bonniche, Marie-Chantal pour une chochotte. Ses revers, le prénom ainsi écorné écor les doit à de multiples facteurs qui vont de son foisonnement (Jean, Marie) à sa sonorité (Babylas, Clodomir) et à son rôle de marqueur social : Aïcha, Zoubida, Mamadou ont éveillé des relents xénophobes ; aux Sibylle et aux Richard de la France d’en haut, répond crânement le Kevin d’en bas. Quelque 1 200 notices explorent les circonstances de l’introduction, parmi les manières de dire familières, argotiques et dialectales, de tous ces acteurs caricar caturaux et sarcastiques, persifleurs persifleurs d’hier et d’aujourd’hui. Un de leurs terrains de jeux favoris est l’univers des expressions, sondé à son tour, y compris dans ses tournures aux rimes sans raison (Cool, Raoul ! ), qui entretiennent la fonction rér créative du langage. Récréative est elle-même elle même l’ambition de ce volume, où se rer joignent humour, folklore et lexicographie. Ancien journaliste aux Éditions de l’Avenir, où il a tenu une chronique de langage, Maurice GILLET collabore au musée des Traditions populaires en Piconrue (Bas(Ba togne). Il y a publié en 2007 une étude sur les parodies du latin liturgique par le diadi lecte, ouvrage couronné du prix triennal Langue et Littérature Joseph HANSE. Couverture : Couple de paysans au marché, détail d’une estampe d’Albert DÜRER, 1512.

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Le jean-foutre et la marie-salope Les prénoms dénigrés, dévoyés ou encanaillés du Moyen Âge à nos jours À Esteban et Alice

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DU MÊME AUTEUR Un retour de Toine Culot - Pastiches et hommages en l’honneur du centenaire d’Arthur Masson, Vers l’Avenir, Namur, 1996 (épuisé). Le Dico des prénoms bavards, 2000-2003 ; version abrégée publiée en feuilleton par les Éditions de l’Avenir, Namur, 2003-2004. Li latin sins dîre âmèn’ - Langue du culte et parodies dialectales, Musée en Piconrue, Bastogne, 2007 (ouvrage couronné du Prix triennal Langue et Littérature Joseph Hanse, décerné par l’Association Charles Plisnier en 2008). Prête-moi ta plume : l’aile, les noms et les mots, in Anges & démons en Ardenne et Luxembourg (collectif), Musée en Piconrue, Bastogne, 2008.

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Mise en bouche Les grains de sel du langage ? Par centaines, toisant les dictionnaires usuels qui les négligent, ils ont depuis des siècles investi la langue, à l’oral comme à l’écrit, et ils y ont leur mot à dire, souvent chargé d’ironie. Voyez la politique française : Nicolas Sarkozy a été qualifié de Marie-Chantal et Mimile à la fois 1 * ; étiqueté Zébulon à l’image du bonhomme vibrionnant du Manège enchanté, ou Speedy Gonzalès telle la souris speedée des cartoons ; nain sectaire, par contrepet de saint-nectaire, d’un vieux nom de baptême 2 à auréole fromagère – digne d’une boîte de camembert (petit) Président 3. On a fait de lui un Iago, celui de la Ve République, traître absolu aux yeux de Chirac 4. À peine son épouse, chanteuse de Tu es ma came, devenait-elle première dame de France que les toxicomanes identifiaient par Carla une dose d’héroïne, « de la brune, de la ‘‘bruni’’, de la ‘‘Carla’’ » 5 D’Anne-Aymone Giscard d’Estaing, autre ex-première dame, on raillait naguère la voix mariechantalisante 6. Mitterrand a laissé une Mazarine hardiment substantivée sous l’acception de « secret inavouable d’un homme d’État » : « Auriez-vous quelque chose à nous cacher ? Auriez-vous votre Mazarine ? »7. Sous les ors de l’Élysée, la bouche gourmande de Pompidou définissait par Sosthène un gaulliste orthodoxe 8 : emprunt au surnom baroque de Philippe De Gaulle, soutiré au prude duc Sosthène de La Rochefoucauld. Grande Germaine et surtout Grande Zohra (d’après l’appellation par les colons de la fatma, autre prénom écharpé) furent, parmi les Pieds-noirs et lors des complots de l’OAS, des sobriquets du Général. À son tour, celui-ci ne rechignait pas à l’ironie prénominale : n’a-t-il pas désigné par comité Théodule ou comité Hippolyte une commission sans réelle utilité9 ? Veut-on des exemples belges ? De feu Jacques Simonet, alors ministre-président de la région de Bruxelles-Capitale, un magazine 10 épinglait en 1999 le style BCBG, « bien plus Gonzague que Ronny ». Dans une interview en 2004 11, la ministre communautaire de l’Audiovisuel et de la Culture Fadila Laanan, longtemps restée bloquée à l’étage Précarité et débrouille de l’ascenseur social, était estampillée Cosette du Gouvernement. Lors de la divulgation, en 1999, de l’existence de la fille illégitime d’Albert II, un journal 12 annonçait à la une : « Notre Mazarine s’appelle Delphine. » 13 Même la presse du pays s’habille de prénoms persifleurs que propagea l’hebdomadaire satirique Pan : Léopoldine pour La Libre Belgique, qui, lors de la Question royale, soutint Léopold III, le père d’Albert II ; Sœur Thérèse pour Le Soir, par allusion à la petite-fille de son fondateur et ex-directrice, MarieThérèse Rossel. P ARLEZ-VOUS PRÉNOMS Par Jean-François KAHN, Dictionnaire incorrect, 2005 [* : Bibliographie détaillée en fin de volume]. Né du culte envers l’apôtre de l’Auvergne, Nectaire n’a plus guère été attribué depuis le XVIIIe siècle. 3 Blog du Monde, mars 2010. 4 Canard enchaîné, 28 septembre 2011. 5 Id., 15 décembre 2010. 6 Dossiers du Canard, avril 1981. 7 Guy CARLIER à Nicolas SARKOZY, qui esquivait une question politique dans l’émission de France 3 On ne peut pas plaire à tout le monde, 6 février 2005. 8 L’Express, 1973. 9 Alain PEYREFFITE, C’était De Gaulle, 1994. 10 Le Vif-L’Express, 30 juillet. 11 Télé-Moustique, 22 décembre. 12 La Nouvelle Gazette. 13 « Le roi [des Belges] est pourvu d’une ‘‘Mazarine’’, prénommée, elle, Delphine », comparait Le Canard enchaîné (20 décembre 2006). 2 1 5

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S’il est acquis qu’une part considérable de notre vocabulaire et de nos expressions s’alimente de noms propres, les prénoms, pourtant si propres eux aussi, et si chouchoutés par la langue familière, font généralement figure de parents pauvres dans l’étude de ces phénomènes dits d’antonomase 14. La lexicographie traditionnelle leur préfère les noms de famille ou de lieux et leurs dérivés, par nature plus explicites sur les filiations : le quinquet d’Antoine Quinquet, la nicotine de Nicot, la poubelle du préfet Poubelle, le watt de l’ingénieur Watt ou le violon d’Ingres, passe-temps musical du peintre, ne dissimulent rien de leur origine patronymique15. Pour les seuls toponymes de Belgique, le spa ne fait pas davantage mystère de son lien avec la ville thermale, ni la dinanderie avec Dinant, ni l’ypérite (gaz de combat) avec Ypres, ni le brabant (charrue) avec le Brabant. « Je ne suis pas ta Conchita ! » Aux prénoms qui, au gré des époques, des régions, des modes et des usages lexicaux, ont fécondé les manières de dire, il convenait donc de rendre justice pour leur apport privilégié, en prospectant les plus juteux d’entre eux, à savoir les plus malchanceux, ceux catalogués pour la circonstance de dénigrés, de dévoyés ou d’encanaillés. Conçus pour distinguer courtoisement une personne déterminée, ces attributs de l’intimité ont en effet volontiers été déconsidérés, destitués, bafoués, étrillés, flétris ou pervertis sous l’effet de pratiques populaires, littéraires, sociales ou autres qui les ont détournés et pris en grippe. Ces souffre-douleur, quittant la sphère individuelle pour se figer en stéréotypes, ont ainsi caricaturé, ridiculisé ou stigmatisé, outre des objets utilitaires et des situations insolites, diverses catégories de personnes et de comportements, sans compter quantité d’animaux, qui, eux, n’ont peut-être pas tous perdu au change. Trois illustrations rapides et contemporaines : né de la dévotion envers l’Immaculée Conception, le vertueux prénom Conchita, typique chez les domestiques espagnoles des beaux quartiers de Paris dans les années 1960, fonctionne encore comme un substitut exotique et impertinent à « femme de ménage, bonniche » (« La vaisselle, tu la feras toi-même : je ne suis pas ta Conchita ! ») ; parmi d’autres avanies, Raoul, jadis baigné de noblesse, incarne le ringard ou le glandeur depuis le film Les Tontons flingueurs (1963) où Bernard Blier campait Raoul Volfoni, truand fantoche et gueulard ; Tanguy est emblématique du jeune adulte opportuniste, logé, blanchi et nourri par ses parents. Dans ce dernier cas, avant le film éponyme de 2001, il n’existait pas de terme spécifique recouvrant cette réalité sociologique néanmoins vécue, ou subie, par des milliers de familles, et il fallait se rabattre sur des périphrases : belle démonstration qu’un prénom sorti du lot peut exercer une irremplaçable fonction linguistique. Le pilori des prénoms a son histoire et ses mécanismes, explorés ici au fil de près de 1 200 entrées alphabétiques. Seuls ceux qui, d’une manière quelconque, ont essuyé des revers seront examinés, en incorporant à tous ces encanaillés une panoplie de canailles 16, insérés dans des expressions pittoresques ou sujets par leur morphologie à calembours, contrepets, réaffectations, formulettes folâtres, boutades frivoles, virelangues, allitérations, assonances récréatives (Ça colle, Anatole !). On laissera sur le côté tous leurs comparses qui n’ont pas vu pâlir leur étoile ni prêté à sourire. Ainsi Substitution d’un nom commun à un nom propre (ou inversement) : un harpagon pour « un avare ». JeanFrançois GUÉRAUD (L’antonomase en question, in L’information grammaticale, n° 45, 1990) rattache à cinq domaines privilégiés les cas de noms propres passés à la postérité : la botanique (le robinier, de Jean Robin) ; la mythologie (un apollon, « bel homme », du dieu grec) ; la littérature (un don Juan, « séducteur », du type théâtral espagnol) ; la toponymie (le camembert, du village éponyme de l’Orne) ; les divers, sciences et techniques (le pascal, unité de mesure, d’après Blaise Pascal ; la micheline, fabriquée par Michelin). 15 Cf. notamment Jacques CELLARD, Godillot, Silhouette & Cie, 1990 ; Jean Damien LESAY, Les personnages devenus mots, 2004 ; Christine MASUY, Curieuses histoires de noms propres devenus communs, Jordan, 2011 (du même auteur, pour les toponymes, Bermuda et panama, 2012, également donné en feuilleton d’été dans Le Soir et sur la RTBF) ; Georges LEBOUC, 2 500 noms propres devenus communs, Avant-Propos, 2012. 16 « Ce mot a gagné en humour depuis peu : des plats canailles, une sieste canaille, un décolleté canaille. Il m’est arrivé de faire des Apostrophes canailles », remarque Bernard PIVOT (Les mots de ma vie, 2001). Un même soupçon de sympathie est revendiqué par les prénoms canailles. 14 6

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écartera-t-on notamment de la nomenclature 17 Amerigo, père putatif de l’Amérique (le navigateur Amerigo Vespucci fut crédité à tort de la découverte du Nouveau Monde) ; Axel (l’axel, figure de patinage artistique perpétuant l’athlète suédois Axel Polsen) ; Margherita (la margherita, célèbre pizza, créée en 1889 en hommage à la reine d’Italie de ce nom) ; Benjamin (le benjamin, cadet d’une famille, du plus jeune fils du patriarche Jacob, son préféré, un « fils du bonheur » par l’étymologie). En revanche, Benoni 18, initialement dévolu à ce même descendant par sa mère morte en couches, sera intégré à l’inventaire : sa funeste signification de « fils de ma douleur », qui rencontrait un écho dans les textes anciens, le destinait à étoffer la collection. Du verbe latin pejorare (« rendre pire »), est issu l’adjectif péjoratif, judicieusement employé par le philologue belge Georges Doutrepont pour caractériser les dévaluations accablant les prénoms 19. S’il est modeste par la taille (128 pages), l’ouvrage de cet académicien, professeur à l’Université de Louvain, fait toujours autorité20. Mais, depuis sa parution en 1929, l’habitude de mettre à mal ceux qu’on appelle avec affection les petits noms, et dont le stock a explosé, s’est amplifiée sinon ritualisée, révélant de nouvelles cibles : Lolita, Régis, Gustave, Ginette, Gertrude, Lucette, Marcel, etc. Voilà qui ne pouvait qu’attiser la curiosité et inciter à actualiser. En outre, les progrès de la recherche permettent aujourd’hui d’avancer des hypothèses sur les mobiles de l’ostracisme frappant des victimes déjà recensées alors, mais dont les raisons de la disgrâce étaient réputées inconnues : ainsi en va-t-il pour Bernard, synonyme désuet de « postérieur » (essuyer Bernard), ou pour Mathieu dans fesse-mathieu (« avare, usurier »). Enfin, des incursions plus systématiques dans les gisements de prénoms archaïques méritaient d’être menées 21, ne serait-ce que pour y débusquer Acaire, un masculin encore bien établi en France vers 1640, et dont garde trace, par saint patron interposé, guérisseur de la folie, l’adjectif acariâtre. « Ce n’est pas un Apollon mon Jules » 22, chantait en 1936 Fréhel (Tel qu’il est), en lexicalisant d’un seul coup deux prénoms égratignés, l’un mis pour « bellâtre », l’autre pour « mec, souteneur ». La connivence du prénom et du mot ne date pas d’hier : on l’a même dite deux fois millénaire, en produisant la parole fameuse du Christ au chef des apôtres, « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église », phrase dont la version araméenne initiale et la transcription latine ne comportaient pas l’astuce dégagée par la traduction française. Retenons plutôt qu’entre les XIe et XIVe siècles, l’ancien français tenait déjà des prénoms en mésestime : dans un poème du XIIIe, Martin correspondait à « lourdaud » ; au XIIe, Tristan subissait la contamination négative de l’adjectif triste tout juste éclos mais auquel il était étranger, et cet amalgame paronymique traversera les âges puisqu’en 2011, des chroniqueurs démembreront encore en Triste Anne une Tristane témoin dans le retentissant dossier politico-judiciaire DSK 23. 17 D’où sont nécessairement absents les mystiques Amour, Grâce, Félicité, etc., en dépit de l’anecdote, rapportée par l’anthroponymiste Albert Dauzat, de cette maman qui tenait à affubler son fiston du triple et édifiant prénom Amour, Constant, Fidèle (qu’elle aurait pu faire précéder de Parfait). 18 C’était le troisième prénom du maréchal Pétain. 19 Les prénoms français à sens péjoratif, Bruxelles, 1929. Sur le saut du nom propre au nom commun, le premier tiers du XXe siècle aura été marqué en Europe par la publication de plusieurs études érudites, dont Eigennamen als Gattungsnamen, Lexikographisch-semasiologische Studien, d’Alfred KÖLBEL (Leipzig, 1907) ; Le passage populaire des noms de personnes à l’état de noms communs dans les langues romanes, et particulièrement en français, d’Axel PETERSON (Uppsala, 1929) ; Dal nome proprio al nome comune, Studi semantici sul mutamento dei nomi propri di persona in nomi comuni negl’idiomi romanzi, de Bruno MIGLIORINI (Genève, 1927). 20 Les livres (et les sites) proposant des choix de prénoms destinés aux parents sont pléthoriques, contrairement à ceux traitant de la présence du prénom dans les façons de parler. Notons pourtant le recueil 365 prénoms et expressions de Sylvie BRUNET (L’Opportun, 2012), dont les formules reprises en couverture (En voiture Simone !, Chauffe Marcel !, Cool Raoul, etc.) donnent un aperçu du caractère plaisant. 21 Kristoffer NYROP (Grammaire historique de la langue française, 6 vol. 1899-1930) : « Beaucoup de noms de personnes, employés comme des noms communs, ont complètement disparu après une existence brillante et éphémère. » Leur exhumation n’était donc pas superflue. 22 La suite était à l’avenant : « Il n’est pas bâti comme un Hercule. » 23 Libération, 1er août 2011. Prénommée Anne, la mère de ce témoin sera aussi présentée par la presse, stricto sensu cette fois, comme une triste Anne, et avec elle une autre Anne, alors épouse de l’homme politique tombé de son piédestal. 7

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Les attrape-nigauds Par le passé, les prénoms malmenés sont, dans leur écrasante majorité, des attrape-nigauds au pied de la lettre : des pièges à nigauds. Avec une redoutable persistance, ils ont en effet ciblé le sot, le naïf, le simplet, le balourd, l’homme du bas peuple, le campagnard bourru et sauvage ou perçu comme tel : le Gros-Jean mal dégrossi, le Jacques séditieux des jacqueries de 1358. Le paysan était regardé avec arrogance par le citadin qui étalait ainsi sa supériorité. Dans la société de l’Ancien Régime, la dépréciation du monde rural est « une réalité permanente dont notre vocabulaire et certaines expressions courantes ne se sont pas affranchis », confirment Jacques Le Goff et Michel Lauwers 24. Ne parle-ton pas de nos jours encore de cul-terreux, de plouc, de péquenot ? L’avilissement des prénoms populaires aura de la sorte emboîté le pas aux dégringolades sémantiques des termes visant les ruraux 25 : rustre, qui n’éveille par sa racine que le rustique, l’agreste, le champêtre, s’est confondu avec le malotru, le mal éduqué ; vilain, occupant d’une ferme (villa) et paysan libre (opposé au serf), a dérapé vers le méprisable ou le malséant ; paysan lui-même a dévié vers le bouseux avant d’être quelque peu désembourbé par l’engouement récent pour le terroir. Dans l’éventail des prénoms mis au ban, le choix de telle ou telle proie paraît arbitraire aux observateurs d’autrefois. Certains auront pourtant le sentiment que la péjoration, en meurtrissant les plus distribués 26, est une rançon de la gloire, une contrepartie à la notoriété. Au XVIe siècle, Étienne Pasquier 27 est l’un des premiers à se pencher sur les parias : « Nous avons deux noms desquels nous baptisons en commun ceux qu’estimons de peu d’effet ; les nommons Jeans ou Guillaumes. » Montaigne 28 constate à son tour que « chasque nation a quelques noms qui se prennent, je ne sçais comment, en mauvaise part ; et à nous Jehan, Guillaume, Benoist ». En 1610, chez Béroalde de Verville 29, on répond à Apicius, qui cherche à connaître « les deux noms les plus mauvais à un homme » : « C’est Guillaume et Gautier 30, parce que l’on dit aux gens des noces : ‘‘Venez mes amis ; mais n’amenez ni Gautier ni Guillaume.’’ » À la fin du XVIIe, à propos de Nicodème 31, Gilles Ménage 32 remarque : « Je ne sais pourquoi nous avons attaché à ce nom, qui en grec n’a rien que de relevé, une idée basse & de mépris. On ne le dit parmi nous que d’un idiot, d’un benêt. Il en est de même de Nicaise 33 et de Nicolas. On regarde ces trois noms comme une extension du mot nice 34, & cela, dans notre imagination gâtée, fait fort mauvais effet. » Jacob Le Duchat, autre érudit, renchérit un peu plus tard : « Des raisons ridicules nous ont fait attacher à certains noms propres des idées particulières. On a dit Nicodème pour sot, à cause de nice et de nigaut ; Agnès pour innocente, comme tenant de l’agneau. » Ce principe du « réflexe ridicule » est repris presque textuellement en 1823 par Pierre de la Mésangère 35 (« Des motifs ridicules nous ont fait attacher à certains noms propres des idées fâcheuses »), l’auteur expliquant dans la foulée : « De Jean, on a fait un synonyme de c..u 36, parce que beaucoup d’hommes portent ce nom et que La civilisation occidentale, in Histoire des mœurs, 1991. Halina LEWICKA, Le langage et la nature sociale de la farce, in Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la Réforme et la Renaissance, N° 11, 1980. 26 Dans les farces jouées entre 1450 et 1750, les prénoms les plus usuels, donc les plus exposés, recoupent ceux figurant sur les registres des noms de baptême des imprimeurs parisiens (Jean, Pierre, Nicolas, Jacques, Guillaume, Marie), ce qui garantit au spectacle son authenticité et son cachet populaire (Halina LEWICKA, op. cit.). 27 Recherches de la France, 1560. 28 Livre I, XLVI des Essais (1572-1592). 29 Le moyen de parvenir. 30 Le moyen français (XIVe et XVe siècles) avait déjà substantivé Gautier sous les sens de « farceur » et de « demeuré ». 31 Dont les revers seront ultérieurement éclairés par le Nicodème des Écritures, personnage à l’esprit obtus. 32 Dictionnaire étymologique de la langue françoise, 1694. 33 En France, au siècle dernier, Nicaise n’a plus dépassé la quinzaine de nouveaux porteurs annuels et a même quitté la scène depuis 1972, moment où Nicodème sortait de sa léthargie, en recrutant autant de titulaires qu’en perdait son compère. En Belgique, Nicaise, patronyme cette fois, est présent dans près de 1 200 familles. 34 Ignorant, du latin nescius, « qui ne sait pas ». 35 Dictionnaire des proverbes français. 36 Camouflage pudique de cocu. 25 24 8

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bon nombre de maris ont des femmes infidèles. »37 Le linguiste danois Nyrop 38 ne dira pas autre chose sur le Jean ou le Jeannin, « pauvre cornard si impitoyablement ridiculisé » : « Ni l’histoire ni la littérature ne nous donnent l’explication de ce sens particulier attaché à un prénom innocent. C’est le pur hasard qui semble avoir régné ici (…) On a choisi dans le tas et on a pris un prénom très commun et très répandu, comme pour faire comprendre que la qualité à désigner était aussi répandue que le nom. » Commérages et casseroles Pour Charles d’Héricault, éditeur, en 1857, des œuvres de Guillaume Coquillart (14521510), l’opprobre jeté sur les bêtes noires de l’anthroponymie par les plumes médiévales n’obéissait pas davantage à de savants critères : « Quelque jeu de mots, quelque habitude, aventure ou commérage a souvent été l’origine de sobriquet, et il est, la plupart du temps, puéril de la chercher, impossible de la trouver. Macé 39 est dans ce cas ; il n’est pas bien important de rechercher quel est le premier sot, parmi les bourgeois du XVe siècle, qui eut l’honneur de pousser ce nom dans la notable compagnie des Jehannin, des Riquier, des Nicaise, etc. » Décortiquant d’autres prénoms dévergondés par le jargon du même XVe siècle 40, Auguste Vitu (1884) plaide les apparences trompeuses : « C’est par une ressemblance extérieure et sans aucun rapport de sens que Rebecca, Agrippa et Job sont entrés dans le langage populaire pour désigner une fille qui se rebecque, un homme qui agrippe et un homme qui gobe. » En 1884 encore, les infortunes de Jean empliront treize pages – Jean est maudit jusqu’au chiffre ! – des Prénoms dans le folklore et la lexicographie 41, où Eugène Rolland, jugeant sa cargaison très incomplète, la soumet à ses lecteurs « dans le but de provoquer des recherches sur ce sujet intéressant ». Même vœu chez le dialectologue Charles Grandgagnage, sous la notice Jaguelène (« niaise, sotte ») de son Dictionnaire étymologique de la langue wallonne42 : « Il serait intéressant de rechercher tous les prénoms auxquels on a attribué une signification. D’abord employés comme sobriquets, plusieurs d’entre eux ont tellement pris cours dans la langue qu’on s’en est servi désormais comme s’ils avaient une valeur intrinsèque, les uns restant qualificatifs, conformément à leur origine, les autres devenant purement et simplement appellatifs, particulièrement comme noms d’animaux. » « Toutes les langues, tous les patois, ont tendance à changer les noms propres en noms communs », généralise en 1886 Joseph Désiré Sigart 43. Tous les prénoms sont-ils vraiment passés à la casserole ? Oui, à en croire Lorédan Larchey (1889) 44 : « Il était de mode autrefois (pour ne citer que Bernard, Claude, Joseph, etc.) de donner à chaque prénom un double sens plus ou moins ridicule. » Chagriné des emprunts irrévérencieux faits au calendrier, Paul-Eugène Robin 45, lui, crie à la profanation : « Les saints les plus vénérés prêtent leur nom à des types ridicules ou odieux. Je citerai comme exemples Nicaise, Colas, Nicodème, Jeannot (synonymes de niais ou de Jocrisse), Rebecca (femme hautaine et revêche), Charlot (surnom du bourreau), etc. » Associé au paysan chez La Fontaine, Pierrot l’est à l’imbécile dans de vieux noëls : « Les prénoms les plus usuels finissent par désigner le sot, l’empoté, le grotesque, du fait que ces noms particuliers sont ‘‘populaires’’, ‘‘communs’’, ‘‘vulgaires’’ », commente à son propos Émile Vuarnet 46. Abâtardi dans nombre de chansons lui aussi, Nicolas est déclaré à cette occasion « célèbre comme niaiserie villageoise » par Hector France47, tandis qu’en Gilles, Alfred Delvau 48 voit « celui de tous les hommes dont l’esprit et le cœur ne se sont pas développés autant que les jambes ». Appréciation légitimée ici par la naïveté ingénue du Giglio de la commedia dell’arte, par celle du Gilles le Niais qu’immortalisera Watteau, et par le tour désuet faire gilles (« s’encourir, déguerpir ») : Gilles traînait déjà un lourd boulet, indépendant des mécomptes Les dictionnaires ont oublié de nous instruire de la faculté péjorative du mot jean », déplorera Charles NODIER (Examen critique des dictionnaires, 1829). Puisse le présent volume s’efforcer de combler cette lacune ! 38 Grammaire historique de la langue française, op. cit. 39 Forme ancienne de Mathieu. 40 Le jargon du XVe siècle. 41 Almanach des traditions populaires. 42 Vol I, 1845. 43 Glossaire étymologique montois. 44 Nouveau supplément au dictionnaire d’argot. 45 Dictionnaire du patois normand, 1879-1882. 46 Chansons savoyardes, 1997. 47 Dictionnaire de la langue verte, Archaïsmes, Néologismes, Locutions étrangères, Patois, 1907. 48 Dictionnaire de la langue verte, Argots parisiens comparés, 1866. 37 « 9

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suscités par sa forte diffusion. Au fil du temps, la dégradation prénominale sera ainsi de plus en plus couramment élucidée 49, au-delà de la stricte fréquence d’emploi, à la lumière de facteurs spécifiques, comme l’existence d’un personnage éponyme de l’histoire, d’un roman, d’une pièce de théâtre, des Écritures 50, etc. La poisse engluant les boucs émissaires actuels trouve ses raisons d’être dans des viviers toujours plus vastes, qui empiètent, on le verra, sur « les discrédits illogiques, les tyrannies du goût, les affinités mystérieuses, inexplicables mais incontestables » invoqués par Balzac 51. Voués à s’accoupler Allisson, Barbara, Carol, Dolly… « Tout homme marié sait pourquoi on donne des prénoms féminins aux typhons », plaisantait l’humoriste et éditorialiste américain Art Buchwald. Avant 1978, année où, pour les cyclones, ouragans et tornades, les mouvements féministes obtinrent de l’Organisation météorologique mondiale une alternance égalitaire (un masculin succédant à un féminin), on se cantonnait en effet aux seuls féminins, présumés complaisants et faciles à retenir. Alliances forcément calamiteuses, mais que méconnaîtra le présent opus, tant les prénoms féminins ont déjà été mortifiés par des voies moins ponctuelles et plus routinières, celles-là même qui flagellent l’autre camp. Ne lit-on pas chez les frères Édélestand et Alfred Duméril 52, sous Catau (« fille méchante »), que ce mot résulte d’une syncope (raccourcissement) de Catherine, « qui a fini par se prendre en mauvaise part, comme presque tous les noms de femme » (sic) ? Marie, le plus sacré et le plus couru à travers les siècles, fut aussi le plus brocardé, surtout par l’addition de traits désobligeants (marie-couche-toi-là, marie-cochonne, marie-graillon, marie-jacasse, etc.), au nombre d’une soixantaine selon une estimation provisoire, là où Jean, le virtuose des scores et des déboires masculins, en remorque plus du double (jean-bête, jean-cul, jean-fesse, jean-nu-tête, etc.). Les tribulations de l’une et de l’autre les vouaient à s’accoupler dans le titre de ce livre, comme ils le sont déjà sur les registres d’état civil (Jean-Marie 53). « Le nom de Marie, accompagné de différentes épithètes, fournit à lui seul toute une liste d’injures », relevait en 1891 Tito Zanardelli 54, adhérant au propos de Charles-Louis d’Hautel 55 (1808) : « Nom de femme auquel on ajoute souvent une épithète injurieuse. » Si l’on concède à Paul-Eugène Robin 56 que « c’est l’épithète additionnelle qui constitue l’injure », il faut convenir que la banalité même du prénom lui ouvrait un boulevard. Avec celle de « femme aux mœurs dissolues », la notion d’« épouse déraisonnable ou revêche » est ancestrale et récurrente dans le bataillon des féminins pilonnés par la guigne : dès le XIIIe siècle, Péronnelle, jusque-là honorable pendant de Pierre (à l’instar de Perrette ou de Pétronille), a basculé dans les déconvenues, et, sacrifiant sa majuscule, s’utilise depuis le XVIIe comme vocable de dérision appliqué à une pécore, une rabâcheuse. Il arrive qu’un prénom masculin dépeigne une femme : chez Flaubert (Madame Bovary, 1857), celui de Nicaise, porté par la fidèle servante Catherine-NicaiseÉlisabeth fêtée pour son long dévouement, n’est pas là par hasard, mais, de l’avis d’exégètes, symbolise l’innocence, la rusticité candide, en vertu, à nouveau, d’un mimétisme Nicaise/niaise. En contrepartie, un féminin, lui aussi déjà éclopé, peut se rapporter à un homme : « Alors Ginette, te presse pas ! », lancent à Jean Rochefort, en retard sur le court, ses partenaires au tennis, dans le film Un éléphant, ça trompe énormément (Yves Robert, 1976). 49 Comme le fait Karel SEKVENT, Quelques remarques sur les prénoms français, in Études romanes de Brno (Tchéquie), 1966. 50 Où, par exemple, Joseph fait coup double : le Joseph de la Genèse signifie « pudibond, bégueule » pour avoir rejeté les avances de la femme de Putiphar ; son homonyme des Évangiles équivaut à « mari trompé, sot en ménage », par référence à l’époux de la Vierge Marie, « qui fut père comme l’on sait ». 51 Et auxquels souscrivait Dumas (cf. Alphonse), comme l’a noté Georges DOUTREPONT, Types populaires de la littérature française, 1926. 52 Dictionnaire du patois normand, 1849. 53 Prénom composé dont le pic fut atteint en France en 1948 (3 374 naissances), et en Belgique en 1954 (529). 54 Langues et dialectes. 55 Dictionnaire du bas-langage. 56 Patois normand, op.cit. 10

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Vrais durs Mâles ou femelles, bien des péjorés 57 se sont aussi démonétisés par leurs variantes graphiques, régionales ou patoisantes, et, davantage encore, par leur transformation en hypocoristiques. Ce terme pointu de linguistique, emprunté à un verbe grec voulant dire « parler d’une manière caressante », recouvre ici les appellatifs d’affection, tendres, cajolants, cordiaux ou complices, qui d’une Suzanne font une Suzon, d’un Auguste un Gusse, d’un Victor un Totor. Lorsqu’il passe par un abrégement, le procédé expose à la disqualification du diminutif obtenu : Colas (« benêt » 58) est plus souffleté que Nicolas, Fritz (« boche ») que Friedrich, ou Catin (« putain ») que Catherine, alors que tous trois n’étaient au départ que des succédanés intimes ou familiers 59. Même résultat si l’hypocoristique met en œuvre un redoublement de syllabes (Popaul pour « pénis », Bébert pour « beauf, Français moyen ») ou un changement de suffixe : Marguerite (via Margot) et Jeanne mènent à Margoton et à Jeanneton (« filles faciles ») ; Madeleine à Madelon (« femme légère ») ; Pierre à Pierrot (« dadais ») ; Charles à Charlot (« type quelconque ») ; Jacques à Jacquot (« bavard, importun ») ; Jules à Julot (« truand, petit proxénète »), etc. À l’image de leur modèle, les prénoms ainsi refondus s’octroient dans la phrase une valeur syntaxique qui les assimile aux noms communs. Ils en partagent les propriétés, et on les institue d’ailleurs « noms communs accidentels » (par opposition à « essentiels ») : le Julot casse-croûte en est précisément l’un des spécimens fournis par Marc Wilmet 60. L’hypocoristique aura donc joué un double jeu, celui des mamours et du galvaudage : câlin et bon enfant au début, vrai dur ensuite. Si la langue verte a contribué à le blinder, c’est qu’elle était déjà encline à statufier en mots, non pas des patronymes, mais des prénoms purs, sans retouches : « Il est remarquable, sociologiquement, que l’argot tire ses antonomases vraies de prénoms plutôt que de noms de famille », fait valoir Figure de l’argot 61, en mentionnant les souteneurs Jules et Prosper. L’argot s’est même gardé de rectifier les prénoms apparemment déjà empêtrés dans leur finale : à quoi bon offrir à Richard, ce parvenu riche de sa désinence, un autre suffixe que celui qui semble l’entraver et l’exile dans une navrante compagnie en - ard, où le trouillard le dispute au combinard et le salopard au vicelard 62 ? Faux naïfs Saine revanche : le naïf, le niais et le bêta que houspillent les péjorés sont quelquefois capables de leurrer, de piéger, d’abuser. Car le rudoyé n’est pas toujours le crétin qu’on croit : son habileté consiste justement à passer pour plus godiche qu’il n’en a l’air. Il rejoint de la sorte l’archétype proverbial du niais de Sologne, cet homme assez avisé pour ne s’égarer qu’à son profit et simuler la sottise dans son intérêt 63. Vient à l’esprit le Thibaud de la Farce de Maître Pathelin (XVe siècle), en un temps où Thibaud impliquait le demeuré, l’arriéré. Dans la farce, Thibaud l’agnelet Ellipse de « prénoms péjorés ». Les sens malveillants repris entre parenthèses ne représentent souvent qu’une partie de ceux véhiculés par les formes énumérées, et beaucoup de celles-ci se contentent d’une minuscule. 59 « Les diminutifs étaient autrefois d’un usage général, et les poètes les employaient sans malséance, même en s’adressant aux plus grands personnages », rappelle Germain LAISNEL DE LA SALLE (Croyances et légendes du centre de la France, 1875), en puisant ses exemples chez Marot et chez Ronsard (Églogues, 1560), lequel, sans offense, abrégeait notamment Catherine de Médicis en Catin. Une pratique trop populaire aux yeux de Boileau, ce législateur du Parnasse, qui la réprouvera (L’Art poétique, 1674). De l’historien Philippe ARIÈS (L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, 1974) : « L’usage plus répandu du diminutif correspond à une plus grande familiarité, et surtout à un besoin de s’appeler autrement que les étrangers, à souligner ainsi par une sorte de langage initiatique la solidarité des parents et des enfants et la distance qui les sépare de tous les autres. » Pierre ENCKELL (Répertoire des prénoms familiers, 2000) remarque que les diminutifs ont toujours existé ; les Romains y recouraient déjà. 60 Grammaire critique du français, 1997, où Hercule de foire et Don Juan de village sont d’autres échantillons de (pré)noms métaphoriques ainsi convertis. 61 Jacques DUBOIS et al., in Communications, 16, 1970. 62 « J’adore le prénom Richard, mais j’ai un peu peur de son côté péjoratif, alors je pense le changer en Richie » (une future maman, sur un site féminin, en 2010). 63 Félix PERRISSOUD, Locutions et allusions - Langage figuré, 1900. 58 57 11

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fait l’idiot devant son juge, mais, finaud et coquin, il maintient sa feinte au moment de payer son avocat. C’est tout bénéfice pour lui. Comme l’a souligné Claude Seignolle à propos de Peronnik l’idiot 64, « il ne faut pas que ce mot d’idiot fasse illusion ; l’idiot des contes populaires est la personnification de la faiblesse rusée l’emportant sur la force ; il est toujours plus ou moins de la famille du berger de l’avocat Patelin ». Jean Monod 65 adopte un discours voisin pour le barjot (verlan de jobard 66, « crédule jusqu’à la bêtise » selon le Robert) : « Il s’agit d’une folie simulée, où le barjot se donne pour un niais afin de mieux niaiser son entourage, et, éventuellement, de se soustraire aux conséquences de ses écarts de comportement et de langage. » Serait-il même un crétin accompli, le quidam satirisé par un prénom narquois n’aurait pas encore à rougir : « La simplicité des peuples (…) leur fait regarder les Cretins comme les anges tutélaires des familles, & ceux qui n’en ont pas se croyent assez mal avec le ciel », enseignait en effet l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert 67. Issu du latin christianus (« chrétien »), crétin a pris le sens euphémique d’« innocent », par commisération et en référence au caractère sacré et protecteur des simples d’esprit, a montré Alain Rey 68. Ces simplets-là, tout stupides qu’ils paraissent, font cause commune avec l’innocent du village, figure marginale mais bienfaisante et fraternelle. L’innocent fut longtemps une manière d’ange gardien des communautés rurales, que bouleversait son éloignement. Dans le Bourbonnais, on l’affublait du sobriquet de bredin. Tel est le Goubi de Jaligny (Allier), si bien campé par René Fallet dans son roman Un idiot à Paris (1966) 69. La ménagerie qui déménage « La malignité s’est exercée sur des noms propres d’hommes et de femmes jusqu’à en faire des noms d’animaux », professait Doutrepont. La vacherie est certes patente quand elle rebaptise Jean-chie-blanc le hibou (Jan cago blan dans le Languedoc) ; Charlot ou Charles l’âne (Loir-et-Cher, à la faveur de la comparaison bête comme Charles X 70) ; Gabriel le porc (en Côte d’Ivoire, où c’est aussi le membre viril) ; Mère-Michèle la truie (d’un argotisme pour « maquerelle »), ou encore lorsqu’elle reporte sur le cocu le nom de robin, attribué entre autres au bélier, ce grand porteur de cornes 71. Délogés de l’individu au profit de l’animal, les prénoms, s’ils cabossent l’un, sont de nature à rehausser l’autre : appeler son chat Titus ou Ulysse et son chien Max, Olaf ou Diane bichonne ceux-ci, avec un panache que briguent aussi les désignations à ambitions plus collectives (Arthur pour les poissons rouges, Caroline pour les tortues, Gudule pour les araignées, Sophie pour les girafes, Félix pour les chats 72). Aussi vieux que la langue française et ses poèmes épiques, l’usage a été puissamment stimulé au XIIe siècle par le Roman de Renart : jusque-là, le carnivore n’était lui-même connu que par le mot goupil, qui s’effaça devant l’authentique nom de baptême dont on l’accoutra. Celui-ci a fait mieux que survivre : Renard trône parmi les dix premiers patronymes de Belgique franco- Contes populaires et légendes de Bretagne, 1974. Les barjots, Essai d’ethnologie des bandes de jeunes, 1968. 66 Jobard aurait lui-même pour ancêtre jobe (« nigaud, sot »), d’après un vieux mot signifiant « gosier ». On s’est aussi hasardé à le rattacher au prénom péjoré Job, du personnage biblique, qui, bien que brimé, ravale ses malheurs, les gobe. 67 Les authentiques crétins, jadis nombreux dans les montagnes du Valais (cf. crétin des Alpes), étaient, médicalement parlant, les goitreux atteints de crétinisme, mal dû à un déficit en iode. Les Encyclopédistes les décrivaient ainsi : « sourds, muets, imbecilles, presque insensibles aux coups ; assez bonnes gens d’ailleurs, ils sont incapables d’idées, & n’ont qu’une sorte d’attrait assez violent pour leurs besoins. » 68 Dictionnaire historique de la langue française, 1992. 69 Porté à l’écran en 1967 par Serge Korber, avec Jean Lefebvre dans le rôle du bredin. 70 Même type de moquerie dans le Berry, où le nom de Mazarin allait au cheval de bât, « trace évidente de la haine qu’inspirait au peuple ignorant le grand ministre » (Hector FRANCE, op. cit., 1907). 71 Cet abréviatif de Robert est « l’un de ces noms d’homme qui ont souvent été employés pour désigner des animaux domestiques » (Walther VON WARTBURG et Oscar BLOCH, Dictionnaire étymologique de la langue française, 1932). Inséparable de l’espèce ovine, il a ouvert les vannes au mot robinet : une tête de mouton ornait en effet les becs des fontaines. 72 Piquante est, dans ces deux derniers cas, l’alliance piété-publicité-notoriété : joujou pour bébés, Sophie la girafe doit son nom, depuis 1961, à sa mise sur le marché le jour de la Sainte-Sophie (25 mai) ; la marque Félix, aliments pour matous, a fait campagne à l’échéance calendaire du 12 février (avant-veille de la SaintValentin), sur le thème affectif « Saint Félix pour tous les Félix ». 65 64 12

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phone. « Si ai maint bon conseil doné, par mon droit nom ai nom Renart », jubilait (branche IX, 560-1) le rusé au pelage roux, fier de sa belle étymologie francique (ragin-hard, « conseil fort »). Selon Gaston Paris 73, les prénoms ont endimanché en priorité les bêtes avec lesquelles l’homme entretient une familiarité affectueuse et qu’il éprouve le besoin d’interpeller : Jacquet pour le perroquet, Sansonnet (petit Samson) pour l’étourneau, Margot pour la pie. Toute relative, objecterat-on, fut l’affection du peuple pour la pie, oiseau de mauvais augure harcelé et massacré, ou pour l’étourneau pilleur de récoltes. À la quête d’apprivoisement, s’est plus d’une fois substitué l’artifice conjuratoire : en leur allouant un prénom anodin (Guillaume, Jean) ou propitiatoire (celui du patron de la paroisse), la pensée magique cherchait à neutraliser ou à éloigner les prédateurs. La démarche s’est vérifiée pour le loup, dont le nom même était de la sorte occulté dans les conversations, en application rigoureuse du précepte « Quand on parle du loup, on en voit la queue ». Elle eut cours également pour le diable (Jérôme, Lucas, Georgeon), autre menace pour d’autres troupeaux, ceux du Bon Pasteur. « Léon ! », s’égosille le paon D’anciens (pré)noms animaliers ont engendré des verbes répercutés avec péjoration sur l’homme : baudouiner (« forniquer ») est un écho à l’hypersexualité exubérante de l’âne Baudouin, fatalement « monté comme un âne » ; jacasser (« bavarder ») renvoie aux cris de la pie Jaquette, en synergie avec l’agace, nom du volatile au XIe siècle, et avec la jaquette, besace des jacquets, ces pèlerins de Saint-Jacques caquetants et volubiles. Le langage du bestiaire passe à l’occasion par un prénom : « Léon ! », s’égosille le paon ; « Lambert ! », semblent lui rétorquer les corbeaux du Condroz. Au hasard de la promenade dans le zoo, on repérera les lapins Janot et Jeannot ; la chèvre Jeannette ; le guillemot (petit Guillaume, proche du pingouin) ; le pétrel (autre palmipède, oiseau de saint Pierre 74 via Petrus) ; le pierrot (petit Pierre et piaf) ; la perruche et le perroquet (de Pierre itou, le second s’offrant en outre des flexions de Jacques, Jacot ou Jacquot) ; le bruant à gorge blanche (Frédéric 75, chez les Franco-canadiens) ; la mésange noire (Frédéric encore, dans le Perche et en Beauce) ; les colas, ces Nicolas rabotés, corbeaux ou goélands (gros-colas), canards de Barbarie en Saintonge, dindons dans le Vendômois, geais ailleurs, etc. 76 Cumulard forcené, le geai, celui que les paysans élevaient en cage et qui imitait la parole humaine, aura accaparé un maximum de prénoms : si on les rassemblait tous, « on lui en trouverait peut-être autant qu’à un grand d’Espagne », calculait Eugène de Chambure 77. Ici, la personnification familière, au besoin dopée par l’onomatopée, a joué à fond, à geai continu, sourira-t-on : Charlot (Normandie), Jaquot (Jura), Jacob (Cher), Jacques et Jaque (Centre), Jack (Est), Germain (La Rochelle), Nicolas Tuyau (Cotentin), Colas (déjà cité), Colas-Gérard (patois du Nord), Jurau (forme wallonne de Gérard). Aux oreilles de Buffon 78, Richard était le mot que les geais « articulent le plus facilement », d’où leurs dénominations supplémentaires de Richard, Ricard ou, en Wallonie, Richâ. Leur frénésie prénominale n’avait-elle pas commencé avec leur propre nom de geai, capturé au prænomen et sobriquet latin Gaius ? À leur hégémonie confiscatoire, répond la sobriété de Martin, flagrant lauréat de la prouesse inverse : à lui seul, en coupant le sifflet au martin-pêcheur et au martinet 79, ce polyvalent a identifié çà et là une douzaine d’animaux, de l’ours à la coccinelle et de la mule au singe. Mention spéciale enfin au trop discret Bertrand : bâillonnant le noir corbeau, glorieux attribut d’Odin qui croassait sur son berceau germanique, il s’est recyclé avec modestie dans le singe, le hanneton et le roitelet. Journal des savants, 1894. L’étymologie populaire, braquée sur la marche hésitante de l’apôtre sur le lac de Tibériade, l’a comparée à celle de l’oiseau sautillant au ras des flots pour se nourrir de plancton. Ainsi s’est forgé le nom du pétrel (Petersvogel en allemand). 75 C’est ce prénom que modulerait son chant. 76 Cf. Eugène ROLLAND, Faune populaire de la France, 12 vol., 1877-1915. 77 Glossaire du Morvan, 1878. 78 Histoire naturelle des oiseaux, 1774. 79 Ce petit Martin est un cousin de l’hirondelle. 74 73 13

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L’ouvrage s’en tiendra aux (pré)noms, multiples et vernaculaires, réservés aux espèces communes, au détriment de ceux cueillis arbitrairement par les naturalistes, dans la mythologie souvent, pour une kyrielle d’insectes, de crustacés ou d’animalcules sans lien de proximité avec l’homme. Ainsi repoussera-t-on Doris, Cynthia et Iphigénie, à la fois jolis féminins et appellations de mollusques ; idem pour Dorothée (libellule) ou Uranie et Niobé (papillons) 80. Quelques exceptions seront motivées par l’analogie nom propre/nom commun (Athalie, reine sanguinaire et parasite destructeur), ou par un enracinement dans l’histoire ou la légende du prénom (le cruel Robert-leDiable, éponyme d’un papillon aux ailes brûlées par l’enfer). Sans tourner autour du pot Pour se transmettre à un objet, de préférence un ustensile ou un accessoire, le prénom ne répugne pas non plus à faire fi de sa seule raison d’être. Sa nouvelle vocation peut s’abstenir de desseins malicieux : ainsi en va-t-il pour la jeannette, planchette de repassage depuis 1922, et, antérieurement, rouet, par calque de la Jenny anglaise, figure emblématique de la fileuse. L’espièglerie rôde pourtant dans les parages : le mot dame-jeanne 81, pour la volumineuse tourie qui fut parfois au XVIIIe siècle une grosse jeanne, a pris consistance grâce à l’emploi gouailleur du référent féminin, « par allusion à la forme rebondie de cette bouteille 82 ». Goguenardise et machisme se conjuguent aussi pour la christine, autre bonbonne ventrue, comme pour la jacqueline, « cruche de grès à large panse », dont l’anthropomorphisme, prémédité ici, date du XVe siècle et de Jacqueline de Bavière. Carlos, Catherine, Charles, Colin, Cunégonde, Eudoxie, Jacqueline encore, Jacques, Janot, Jerry, Polin (prononcé Pauline) : parmi tous les pots recouverts d’un prénom, c’est à coup sûr le pot de chambre qui en aura coiffé le plus, lui et ses copains à même finalité (seaux hygiéniques, tinettes militaires, latrines portatives, baquets de salubrité, feuillées improvisées). Aux onze susnommés, on accrochera sans hésiter Thomas et Jules 83, les plus courtisés avant la généralisation des sanitaires et les plus capiteux par leurs effluves étymologiques : l’Évangile pour le premier, un pape pour le second. Prénoms péjorés pour contraintes corporelles majorées à l’envi : « Les servitudes de notre guenille forment traditionnellement matière à majoration. Rappelons-nous le rôle que le pot de nuit et le clystère ont joué jadis dans les plaisanteries, depuis que ces outils de l’humilité existent », témoignait en 1960 Henri Mondor, sous sa double casquette de médecin et d’historien de la littérature 84. Martin, qui nomma notamment l’âne, se communiqua au martin-bâton, instrument de correction pour bourrique bornée : « Martin-bâton accourt, l’âne change de ton » (La Fontaine85). Jérôme et Gérôme ont eux aussi fait office de gourdins (« Gilles l’a rossé avec un Jérôme de bonne mesure », 1756), en précipitant les prolongements métaphoriques que l’on devine : « Not’ Demoiselle, Dame, pardienne, je la veux toiser avec mon jérôme 86. » Le bourdon des jacquaires, pèlerins de Compostelle, fit de jacques un autre bâton, puis, par analogie, un pied-de-biche dans le jargon des cambrioleurs. Guillaume baptisa docilement un rabot, david et davidet des outils de tonnelerie, mais le david fut au surplus la pince des mauvais garçons forçant les serrures : comme le roi biblique, ils jouaient de la harpe, avec cette nuance que, pour eux, harper revenait à « crocheter » (cf. Harp agon aux doigts crochus). Aux Écritures, la langue est redevable du jésus, saucisson et format de papier ; du moïse, couffin 87 ; du judas, œilleton permettant d’épier « pour ainsi dire en trahison » (dixit Littré), etc. 80 Mêmes mises à l’écart pour l’aurélie (méduse), l’eulalie (ver marin) ou pour l’adélie, ellipse de manchot adélie, vivant en Terre Adélie (Antarctique). 81 L’anglais a demijohn et le wallon marèie-lisebète (Marie-Élisabeth). 82 Trésor de la langue française. 83 Tous deux évoqués en 1957 par Marcel Pagnol dans La gloire de mon père. 84 Dans sa préface des Gens de médecine dans l’œuvre de Daumier. 85 L’âne et le petit chien. 86 Isabelle double, parade de foire, XVIIIe siècle. 87 Quant au cousin de Moïse, ce fut un cocu, par erreur de traduction : les mots hébreux signifiant « cornes » et « rayons » ont été confondus, de sorte qu’on gratifia le personnage de cornes plutôt que de rayons. 14

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Échafauds et produits avariés Derrick, une des formes anglo-saxonnes de Thierry, nommait le bourreau de Londres (Thomas Derrick), si zélé dans son art que, vers 1730, la potence devint un derrick. Un siècle plus tard, dans le Kentucky, ce mot s’étendit à la structure de bois des premiers puits de pétrole. Les charpentes métalliques supportant les trépans sont restées des derricks, ou, à défaut, les tours de forage que recommandent les terminologues. D’après le nom allégorique de la République, et ceux, patronymiques, de Mirabeau et du docteur Louis, le peuple de Paris personnalisa par les féminins Marianne, Mirabelle, Louison et Louisette cette autre machine pour suppliciés que fut la guillotine 88, dite plus platement bascule à Charlot, le prénom Charles étant héréditaire dans la dynastie des Sanson, les exécuteurs. Par Achille, d’après le baroudeur de l’Iliade, les bagarreurs du bagne entendaient un couteau ; par Jacqueline, les cavaliers désignaient leur sabre. « De tout temps, les guerriers ont personnifié le principal instrument de leur profession en lui donnant un nom », insistait en 1856 Francisque Michel89. Les troupiers ont coutume de pourvoir d’un prénom les pièces de leur équipement, « comme s’il s’agissait de serviteurs ou d’amis », comparait en 1927 Albert-Joseph Carnoy90 : Camille pour le havresac chez les soldats belges, là où les Français se rabattaient sur Azor, compagnon fidèle comme un chien 91. Les Poilus de la Grande Guerre firent choix de marie-jeanne pour leur bidon ; d’oscar pour leur fusil ; de Rosalie pour leur baïonnette92. Rosalie était une trouvaille de Théodore Botrel en 1915 dans sa « chansonmarche en l’honneur de la terrible petite baïonnette française 93 ». La même année, il magnifia, sur l’air de La petite Tonkinoise, la mitrailleuse Mimi 94, cette sulfateuse qui demeura longtemps la Titine des truands. Autres temps, autres mœurs : la Rosalie est régionalement, en France, un véhicule touristique à pédales pour terrains plats (le cuistax du littoral belge), et la Titine95 une voiture achetée d’occasion (« Ma pauvre titine affiche 140 000 kilomètres »), à laquelle on est attaché, comme les fumeurs l’étaient à une autre camarade, la pipe, consacrée par Joséphine. Franchement péjorés ont été les masculins rapprochés de produits détériorés : Guillaume s’en va ! ou Jean part !, clamaient, soulagées, les marchandes de Marseille une fois débarrassées d’un lot de poissons avariés. Ce sont là « habitudes de langage des gens du plus bas étage, grossier, mais qui a de tout temps valu mieux qu’il ne paraissait », prévenait dans sa préface le compilateur de ces formules 96. Monseigneur le vit En matière de sexe, les péjorés ont livré leur pleine mesure 97 : « Monseigneur le vit, noble personnage qui veut chaque jour être fêté, possède plus de prénoms qu’il n’en faudrait pour refaire le calendrier républicain », synthétisait en 1881 Jules Choux98, bien avant que Frédéric Dard (1921-2000) ne débarque avec ses Agénor, Casimir, Gustin, Cyprien, Gentleman Jim et une avalanche d’autres 99 pour cet « instrument dont on fait les enfants » mais qui s’égare si souvent de son droit chemin. Prolongé de chouart (de brichouart, « broche, bâton »), Jean, bon à rien et prêt à tout, fut l’un des quelque trois De Guillotin, qui en préconisa l’utilisation mais n’en fut pas l’inventeur. Études de philologie comparée sur l’argot et les idiomes analogues. 90 Science du mot - Traité de sémantique. 91 Azor fut aussi un authentique prénom, présent en Artois au XVIe siècle, et rapporté à un bourg de Palestine. On note aussi un Azor dans la généalogie de Joseph le charpentier. 92 Albert DAUZAT, L’argot de la guerre, 1919. 93 « Rosalie c’est ton histoire / Que nous chantons à ta gloire. » 94 « Je l’appelle La Glorieuse / Ma p’tit’ Mimi, Ma p’tit’ Mimi, ma mitrailleuse, / Rosalie m’fait les doux yeux / Mais c’est elle que j’aime le mieux. » 95 En concurrence sporadique avec Gudule. 96 Marcel Blaise DE RÉGIS DE LA COLOMBIÈRE, Les cris populaires de Marseille, 1868. En version originale, les marchandes criaient : Guilhen s’en va ! et Jean parte ! 97 Cf. Albert DOILLON, Le dico du sexe, 2002 ; Jean-Claude CARRIÈRE, Les mots et la chose - Le grand livre des petits mots inconvenants, 2002 ; Florence MONTREYNAUD, Appeler une chatte… Mots et plaisirs du sexe, 2004. 98 Le petit citateur, Curiosités érotiques et pornographiques. 99 Serge LE DORAN, Frédéric PELLOUD, Philippe ROSÉ, Dictionnaire San-Antonio, 1993. 89 88 15

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