Agir par la Culture - numéro 42

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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par la culture  M a g a z i n e p o l i t i q u e e t c u lt u r e l 4 2 - é t é 2 015 Agir Dépôt Bruxelles X P501050 Périodique trimestriel Belgique – Belgie P.P. - P.B. 1099 Bruxelles BC 8507 C h a ntier FLANDRE-WALLONIE, DIVERGENCEs ET CONVERGENCEs DES LUTTES DOMINIQUE SURLEAU Du Nord au Sud, comment résiste-t-on à l’austérité ? LEILA SHAHID G ratuit

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 2 ORGANISÉ PAR :

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 3 édito L’austérité s’intensifie en Belgique. En Wallonie, en Flandre et à Bruxelles, si les contextes changent, les violentes agressions antisociales du gouvernement fédéral sont les mêmes. Résister collectivement, malgré les pressions individuelles fortes, sera et reste notre force  ! La riposte et des mouvements citoyens de résistances se mettent en marche petit à petit, aux quatre coins de notre pays. L’Histoire, la culture ou les contextes politiques au Nord et au Sud du pays influent certes sur nos manières de militer et nos objets de luttes. Mais au-delà de ces différences, il faut pouvoir s’unir pour mieux peser. Ce sont les divergences et surtout les convergences possibles ou déjà réalisées que nous mettons en lumière dans ce numéro. Avec en point de mire, l’idée de trouver comment constituer un front commun le plus large possible. Un front commun nécessaire et essentiel non seulement entre les communautés linguistiques, mais aussi entre syndicats, partis de gauche et organisations de la société civile progressistes. Autre figure de résistance, Leila Shahid est la grande invitée de ce numéro. Elle vient de quitter son poste d’Ambassadrice de Palestine et dresse le bilan de son action et le rôle important que joue la culture dans la diplomatie et dans le combat pour la reconnaissance d’un État palestinien. Une manière « d’agir par la culture » que nous développerons dans le cadre d’un vaste chantier de réflexions que nous lançons à PAC : « Reboussolons-nous ! ». Sortir d’une certaine paralysie face aux basculements culturels et technologiques en cours, identifier et redonner des clefs de compréhension du monde, tels en sont les buts. Rendez-vous à la rentrée pour des infos plus précises sur la programmation avec ses cycles de conférences, publications, autres évènements et actions. En attendant, nous vous donnons rendez-vous fin août à la grande Fête des Solidarités. Dominique Surleau Secrétaire générale de Présence et Action Culturelles Directrice de la publication Sommaire 4 PORTRAIT : dominique surleau 7 DES LIVRES OU DES MOLÉCULES ? 8 OZARK HENRY : POÈTE FLAMAND CHARMEUR ET ATTACHANT CHANTIER : FLANDRE-WALLONIE, DIVERGENCEs ET CONVERGENCEs DES LUTTES 10 MOUVEMENTS SOCIAUX ET FRONTIÈRE LINGUISTIQUE 12 ENTRETIEN CROISÉ HART BOVEN HARD / TOUT AUTRE CHOSE 14 DU FRONT ÉLARGI AU MOUVEMENT SOCIAL : QUEL GPS ? 15 17 ENTRETIEN AVEC JEAN-PASCAL LABILLE FLANDRE–WALLONIE : UN MÊME MOUVEMENT SYNDICAL ? 20 JE SUIS LE PRISONNIER DU VILLAGE GLOBAL … 21 ENTRETIEN AVEC LEILA SHAHID 25 NON-DITS ET VIOLENCE DU DISCOURS DOMINANT 27 popcorns

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 4 ortrait DOMINIQUE SURLEAU L’éDUCATION PERMANENTE COMME PHILOSOPHIE DE VIE Dominique Surleau vient de prendre les commandes du mouvement d’éducation permanente Présence et Action Culturelles. De Belœil à Bruxelles en passant par la Palestine, de sa jeunesse aux mondes de l’éducation permanente et populaire en passant par le féminisme, retour sur le parcours personnel et professionnel d’une femme militante et engagée. Entretien. Propos recueillis par Aurélien Ber thier et Jean Cornil •   Où es-tu née ? De quel milieu viens-tu ? Je suis née à Ath, terre de folklore et de géants. J’habite depuis à Belœil, je suis la troisième fille d’une fratrie de 5 enfants. Je viens d’un milieu plutôt modeste. Mes parents sont à la retraite aujourd’hui, mais mon père était ouvrier indépendant et ma mère était régente en sciences et enseignait à Ath. Mon père a vendu les premières télévisions à Belœil, je me souviens… Une révolution ce petit écran à la maison  ! Ensuite, il a repris des cours du soir et a terminé sa carrière professionnelle comme enseignant en électricité et chauffage. •   Quelles études as-tu faites ? J’ai suivi plusieurs créneaux. D’abord dans l’enseignement libre pour les primaires et les humanités inférieures en Latin Math. À l’époque, je faisais beaucoup de sport, c’est donc tout naturellement que j’ai poursuivi mes humanités secondaires supérieures sportives à l’ITSSEP à Woluwe-Saint-Pierre. J’ai alors quitté mon village pour vivre en ville à l’âge de 15 ans, dans un petit grenier aménagé chez un jeune couple dont on louait la chambre. Ensuite, je suis revenue à Tournai, à l’école provinciale où j’ai fait une année de kinésithérapie. Cela ne m’a pas réussi du tout. J’ai été dégoûtée des études. Malgré tout, j'ai décroché mon diplôme d'éducatrice et j’ai commencé à travailler en 1984 dans l’enseignement spécial à l’IMP Decroly à Uccle. J’ai travaillé là pendant 3 ans. C’était mon premier réel contact avec la diversité culturelle mais aussi et surtout avec la précarité, avec des enfants qui subissaient des maltraitances, avec des problèmes sociaux, psychologiques et familiaux énormes. Trois premières années professionnelles très intenses et difficiles émotionnellement. à Lire et écrire, ma première rencontre avec l’Éducation permanente. J’ai poursuivi dans ce secteur et l’animation de projets, cette fois aux FPS sur la régionale de TournaiAth pendant près de 10 ans avant de venir travailler à Bruxelles, à la coordination générale avec Isabelle Simonis à l’époque Secrétaire générale des FPS. Je pense que je ne serais pas ici si je n’étais pas passée par les FPS. Je serais sans doute encore «  dans mes casseroles  ». Tout le long de ce parcours, j’ai eu la chance d’être bien encadrée, de suivre de nombreuses formations tant internes qu’externes, notamment le Bagic que Yanic Samzun avait initié à l’époque. J’ai également suivi la formation de formateurs organisée par le CESEP, j’ai donc évolué grâce à tous ces dispositifs essentiels dans nos métiers. Comme le disait justement Yanic : je suis un pur produit de l’éducation permanente  ! [Rires]. Fin 2004, j’ai quitté les FPS pour rejoindre PAC, j’en ai repris le Secrétariat général, il y a tout juste deux mois. dans l’enseignement lui-même. On pourrait ainsi imaginer que l’enseignant, garant du savoir puisqu’il l’a acquis, puisse en partager la transmission avec un animateur. Cela permettrait de travailler avec les élèves, les stagiaires ou les apprenants, quels qu’ils soient, l’articulation des savoirs et des méthodes afin qu’ils puissent mieux s’approprier justement ces savoirs et surtout les utiliser et non pas, en quelque sorte, les enregistrer dans un coin de leur cerveau pour peut-être ne jamais s’en servir… •   Tu disais que grâce aux FPS, tu avais évité de « rester dans tes casseroles ». C’est ta rencontre avec le féminisme à ce moment-là ? Oui, en quelque sorte. Mais je ne l’ai pas découvert tout de suite, j’ai d’abord dû faire un énorme et long travail sur moi-même. C’est la découverte du féminisme et surtout du combat des femmes. Je pense que c’est un combat au quotidien qui ne concerne pas uniquement la question des femmes, mais aussi la question de chacun des citoyens dans la société. Poser la question de la place des femmes, c’est en effet révéler toute une série de problématiques, thématiques que l’on peut généraliser à tous. En me posant la question du féminisme, j’ai travaillé la question du genre. Le genre est un outil extrêmement riche pour ce qui est de l’analyse des situations sociales, culturelles, économiques, politiques… L’on tient compte de chacun, femmes et hommes, pour améliorer la situation des femmes et des hommes et pas uniquement celle de l’un ou de l’autre, pour changer les modèles et proposer d’autres modèles alternatifs de vivre ensemble. Utiliser cette méthode-là, c’est poser un regard différent sur la société pour trouver des solutions qui soient acceptables par tous et pour tous. •   En quoi éducation populaire et éducation permanente sont très importantes selon toi à l’heure actuelle ? C’est plus qu’important, c’est essentiel l’éducation populaire ! Je pense que c’est aujourd’hui l’un des rares outils qui permettent à des citoyens et citoyennes de se rendre compte qu’ils sont capables de changer les choses. C’est une démarche ou plutôt une philosophie de vie qui amène les personnes à acquérir une série d’outils, de méthodes qui leur permettent d’avancer, de faire bouger le monde dans lequel nous vivons à la fois individuellement mais surtout collectivement. Je trouve que l’éducation permanente, ou plutôt l’éducation populaire propose des espaces de transformations sociales, de confrontations, de réflexions et d’analyses critiques sur les choses. C’est essentiel que les gens aient «  ces armes-là  » pour pouvoir avancer. On devrait d’ailleurs inscrire l’idée et •   Et après Decroly ? les méthodes de l’éducation permanente En 1988, j’ai été engagée par les Femmes dans chaque processus d’apprentissage Prévoyantes Socialistes (FPS) pour travailler des savoirs. Ça me semble fondamental

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 5 ortrait •   Est-ce qu’il y a eu un événement ou quelque chose qui t’a fait remarquer la domination masculine ? C’est un ensemble d’événements qui m’en ont fait prendre conscience et qui m’ont permis de modifier mon regard petit à petit et ensuite agir. Quand vous êtes femme, finalement, vous passez en quelque sorte « de l’autorité de votre père à l’autorité de votre mari ». Il y a eu une série d’ateliers et des formations qui m’ont permis d’acquérir plus de confiance en moi. Les combats féministes pour faire reconnaitre le droit des femmes, notamment le combat pour le droit à l’avortement quand j’ai commencé à travailler aux FPS. Et puis les rencontres avec de nombreuses femmes et d’hommes militants de tous horizons, un projet européen sur l’Égalité entre les hommes et les femmes et puis il y a eu mon divorce…. Et divorcer, pour une femme, dans la société actuelle, c’est encore vraiment un moment éprouvant. Même si le mien s’est finalement déroulé dans de «  bonnes conditions  », on se retrouve quand même seule en tant que femme face à un juge, face à son futur ex-mari, face à sa famille, aux regards des autres hommes et femmes. C’est là que vous prenez de plein fouet les modèles que l’on vous a vantés, les conditionnements qui ont été les vôtres, pendant des années depuis tout petit ; un raz-de marée. Le coup des «  Et ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants  »… Là, les contes de petites filles qu’on vous a ressassés vous donnent la nausée. Heureusement, j’ai fait face pour me hisser hors de ce moule dans lequel la société m’avait fait entrer. Je me suis vraiment affirmée à ce moment-là en tant que femme. Depuis, je garde cette expression en tête : « Les petites filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent  !  » Je trouve qu’elle me correspond bien finalement. ma fille ou mon fils, et je me dis  : «  Mais enfin pourquoi tu fais ça  ? Tu ne fais que renforcer un préjugé ! » On est tous imprégnés, inconsciemment, depuis l’éducation que nous avons reçue de nos parents ou à l’école, à la télé. Il n’y a qu’à regarder où sont les femmes et où sont les hommes dans les livres pour enfants : qui sont les héros  ? Qui attend le héros, cachée derrière ses casseroles  ? Qui est enfermée dans sa tour attendant le chevalier qui va la libérer ? Regardez les catalogues de jouets pour les enfants : que font les filles, que font les garçons ? Dès le plus jeune âge, nous sommes conditionnés femmes et hommes, inscrits dans un moule, un rôle assigné, un seul et même modèle discriminant. Oui, la domination est partout. Ce sont parfois les femmes elles-mêmes qui la réclament. On ne peut pas demander aux femmes et aux hommes de réagir et de pouvoir agir •   On en revient à l’éducation populaire… C’est un peu la boucle bouclée, mais dans une spirale positive progressive où chaque fois qu’on boucle un tour, on s’améliore. Car on accumule une série de savoirs, de savoir-faire, de savoir-être, d’outils et d’arguments qui vous permettent de vous défendre encore mieux, d’agir encore plus. Et ensuite, on peut aussi défendre les autres. Mais pas n’importe comment, on ne peut pas défendre des gens contre leur gré. Il nous faut mettre en place les espaces pour que les personnes puissent acquérir un certain nombre d’éléments d’analyse critique pour comprendre et lire le monde dans lequel nous vivons et ensuite pouvoir agir. C’est le principe de l’éducation populaire : il vous sert individuellement et collectivement. •   La Palestine tient une place particulière dans ta vie, comment y est-elle entrée ? C’est Yanic Samzun qui m’a demandé de coordonner un projet de soutien à une école de cirque en Palestine. On a rencontré, en juillet 2007, Shadi et Jessica qui cherchaient des soutiens pour développer une école de cirque en Palestine et c’est ainsi que le projet « Asseoir l’Espoir » est né et est devenu un des projets emblématiques de PAC. L’une des conditions pour initier ce projet en Belgique, c’était d’aller sur place se rendre compte des conditions dans lesquelles cette école allait se mettre en place et ainsi pouvoir revenir raconter cette aventure humaine solidaire chez nous, mais aussi pour parler et voir la Palestine autrement. Je suis donc partie pour une première mission de 9 jours en Palestine en novembre 2007. J’y ai rencontré des Palestiniens vivant dans des conditions de vie extrêmes dans tous les sens du terme. J’y Photo Nino Lodico ai observé leur dignité, leur cous’ils n’ont pas fait au préalable un travail rage, leur force de résister, leurs visages, de prise de conscience sur la question leurs sourires, leurs larmes, sans oublier du genre, sur la place des femmes et des leurs conditions de vie scandaleuses hommes. C’est un long parcours de remise dans un pays magnifique… C’est un pays en question sur soi, chacun son rythme, de toutes les contradictions, de tous les chacun ses choix. Moi j’ai fait mon choix, extrêmes… J’ai mis plusieurs mois à me celui de me battre pour moi, pour ma fille, remettre du premier séjour tant ce périple mon fils, pour les femmes et les hommes, m’avait marquée au plus profond. Ce voyage et ceux qui ont suivi ont été des pour tous, pour l’égalité. voyages fabuleux que je conseille à tous. Aller en Palestine change radicalement •   Est-ce que le milieu associatif, culturel et militant est un milieu exempt de la domination masculine ? La domination est partout  ! Même chez moi  ! Même si je suis formée et sensibilisée, je suis imprégnée de cette éducation. Je fais parfois des trucs avec mes enfants, « Dès le plus jeune âge, nous sommes conditionnés femmes et hommes, inscrits dans un moule, un rôle assigné, un seul et même modèle discriminant. Oui, la domination est partout. »

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 6 ortrait la vision que vous avez du monde, de la solidarité internationale mais aussi des relations humaines. Je ne souhaite qu’une seule chose, la création d’un État palestinien. Et aussi y retourner dès que possible pour poursuivre ce magnifique projet avec nos amis là-bas. Ça a été vraiment un des moments les plus forts de ma carrière professionnelle. •   Quels sont les autres ? La Marche mondiale des femmes à New York. Aller à New York, c’était déjà en soi une aventure, mais y aller avec des femmes qui n’étaient jamais sorties de chez elles en dehors de quelques heures, c’était ça la victoire  ! Un vrai défi. Un vrai bonheur  ! Certaines avaient dû demander la permission à leur mari  ! Elles avaient fait un travail sur elles-mêmes. Il y a eu aussi un séjour en Islande à l’Institut du Genre dans le cadre d’un projet européen que j’avais initié aux FPS. •   À quoi occupes-tu ton temps libre ? Quand il m’en reste, je pars randonner, ça me vide l’esprit. J’adore cette façon de voyager à son rythme, en faisant une activité sportive et en découvrant des endroits magnifiques et des gens super sympas. Je suis aussi très attachée à mes racines et au folklore local, je suis investie depuis 30 ans dans la ducasse de mon village à Belœil, j’adore les fanfares, les géants et toute cette culture populaire. Je suis très culture populaire. n’a pas vraiment d’offre alternative. On s’est trop éloigné du peuple, des dures réalités auxquelles ils ont à faire face. Je préfère les arts visuels à la littérature, Tout ce terreau facile pour les nationaj’adore le cinéma belge. L’un des premiers listes. Un leurre gigantesque ! Et c’est aussi films qui m’a beaucoup marqué c’est Le pour cela que je fais ce boulot d’éducation huitième jour. Je trouve qu’on a en Belgique permanente. Le travail de tout le secteur des artistes extras, des films superbes culturel et plus largement le secteur assoqui montrent vraiment la vie au quotidien, ciatif est un travail vital qu’il faut préserver qui sont proches des gens. J’adore aussi à tout prix si on ne veut pas virer dans les films de Ken Loach… Tous ces films l’apocalypse. Aujourd’hui, ces secteurs sont en grandes difficultés, il s’agit de les sociaux et réalistes. défendre pour éviter un séisme social ! Les dernières pièces ou spectacles que j’ai vus et aimés : Discours à la nation avec •   Y a-t-il dans l’histoire, dans David Murgia, stupéfiant  ! Le prestigieux les arts, dans les figures concert d’Al Manara. Quelle qu’en soit intellectuelles, un personnage l’issue, un spectacle chanté sur la Sécurité qui inspire ton action ? sociale, très fort  ! Né poumons noirs de Mochelan tout simplement magnifique  ! Don Quichotte, rêveur idéaliste et défenLe spectacle Royal Boch, la dernière seur des opprimés. J’ai eu la chance défaïence, un chef-d'œuvre créé avec les de passer de nombreuses semaines de ouvriers, ou encore Dérapages de la com- vacances inoubliables en Espagne, j’y ai pagnie Arsenic, pièce qui s’est jouée dans appris le Castellano et y ai visité la Castilla un camion : une ode à la liberté et la démo- Mancha… et découvert Don Quichotte. Il y cratie ! Ou encore le spectacle Complicités. en a d’ailleurs un qui trône chez moi ! Quand je le peux, je passe quelques jours au festival d’Avignon. Et bien entendu, j’adore les spectacles de cirque que j’apprécie d’autant plus depuis l’opération Asseoir l'espoir. •   Et les spectacles que tu as aimés ? •   Qu’est-ce que tu penses de la captation d’une partie du peuple par des mouvements nationalistes et populistes ? Qu’est-ce que cela te donne comme réflexion le fait par exemple en France qu’on dise que le parti des Français d’en bas, c’est Marine Le Pen ? Aujourd’hui, cela ne m’étonne pas trop. L’austérité, la « crise », les attentats, le repli sur soi, l’exclusion des chômeurs, le coût de la vie, les problèmes de logements, d’emploi, des enfants qui n’ont pas de quoi manger le midi à l’école, voire à la maison, de plus en plus de SDF, de violences, de suspicion… C’est révoltant  ! En même temps, je trouve que le politique aujourd’hui « C’est essentiel l’éducation populaire ! Aujourd’hui, c’est un des rares outils qui permettent à des citoyens et citoyennes de se rendre compte qu’ils sont capables de changer les choses. » Gilles Doutrelepont, nouveau président de PAC Le 21 avril dernier, Gilles Doutrelepont a été élu à la présidence de PAC. Le nouveau président n’est pas un inconnu des milieux culturels puisqu’il a exercé la fonction de chef de cabinet de la Ministre de la Culture et de l’Audiovisuel, Fadila Laanan, lors de la précédente législature. Depuis janvier 2013, il est directeur adjoint de l’Institut Emile Vandervelde, le centre d’études du PS. à l’issue du vote le désignant président, Gilles Doutrelepont s’est déclaré « honoré et très heureux de la confiance témoignée par les membres de PAC ». Il a chaleureusement remercié ses prédécesseurs, Ali Serghini et Gilles Mahieu. Gilles Doutrelepont entend « soutenir et accompagner le travail de qualité mené par l’équipe de PAC sous la direction de la Secrétaire générale Dominique Surleau ». Il souligne « l’importance de l’éducation permanente, singulièrement de ses acteurs de terrain : les projets et les actions qu’ils mènent favorisent l’émancipation de chaque citoyen, incitent à nouer des liens, conduisent à poser un regard critique sur le monde, et renforcent la démocratie. Le rôle de PAC est, à tous ces égards, essentiel. » Photo Benjamin Brolet Photography

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 7 propos intempestifs DES LIVRES OU DES MOLÉCULES ? E La prescription médicale de livres est d’ailleurs un programme impulsé en Grande-Bretagne. Une véritable bibliothérapie qui soigne par le conseil d’essais, de poésie ou de romans pour surmonter l’anxiété, la dépression ou l’angoisse existentielle. Trente ouvrages-médicaments peuvent être prescrits à Londres par les Devant la liquéfaction de l’humanité par un univers visuel et auditif médecins. Le Danemark, la Nouvelle-Zélande et le Pays de Galles qui nous dévore, arriverons-nous à ce meilleur des mondes où se sont engagés dans la même voie. Privilégier la librairie à la firme le livre a été interdit et où les pompiers doivent impérativement pharmaceutique est un vrai choix de santé physique et spirituelle. brûler les quelques exemplaires qu’ils trouvent dissimulés dans des cachettes ? Où les quelques résistants ont appris par cœur Bien sûr, trente livres de développement personnel ou apparendes pages entières pour sauver de l’oubli la mémoire du monde ? tés, c’est bien maigre. Imaginons, comme alternative au Prozac, l’élargissement à toutes les richesses des écrivains, aux fabuleux Nous ne vivons certes pas dans un roman de Ray Bradbury ou trésors de la langue, aux multiples narrations, fictions, légendes un film de François Truffaut. Mais d’inquiétants signes grondent et philosophies. L’infinie combinaison de 26 lettres plutôt que les des entrailles de notre civilisation. Il y a des tendances lourdes illusions de la chimie. La puissance inouïe des imaginaires à intencomme l’érosion continue de la lecture. Il y a aussi une sémantique sifier plutôt que des pilules de synthèse à ingurgiter. redoutable qui se propage. Que signifie Boko Haram ? Traduction :  « le livre est interdit ». Ou variante :  « la culture occidentale est un J e a n C o r n i l péché ». n cet an onze après Facebook, à l’heure de l’hyperchoix du numérique, de la diversion de l’essentiel par les divertissements et du déclin de l’attention, il faut réhabiliter de toute urgence le livre. Thomas d’Aquin, le grand philosophe chrétien, écrivait qu’il craignait l’homme d’un seul livre. Celui qui ne possède qu’une seule explication du monde. Imaginons le fulgurant rétrécissement de l’esprit si d’aventure les bibliothèques ne contenaient plus que quelques ouvrages saints. Aiguisons notre vigilance face à l’autodafé des précieux manuscrits de Tombouctou. Et plus largement devant la destruction des bouddhas de Bâmiyân, le saccage du musée de Mossoul ou l’assassinat de dizaines d’étudiants kenyans. La ligne de front est d’abord culturelle. La bataille se déroule d’abord au cœur des cerveaux. Face à ces intégrismes et à notre désarroi, il faut plus de livres. C’est une des questions centrales de l’éducation et de l’enseignement. Comment favoriser une pédagogie qui ouvre à la passion de la découverte et de la connaissance ? Comment décupler la curiosité ? Quelle ambition pour amplifier les savoirs et donc intensifier sa vie ? Débat complexe mais exaltant. Charles Dantzig : « Ne lisant plus, l’humanité sera ramenée à l’état naturel, parmi les animaux. Le tyran universel, inculte, sympathique, doux, sourira sur l’écran en couleurs qui surplombera la terre ». Et Erri De Luca, le subtil écrivain italien, inculpé pour avoir utilisé le mot «  sabotage  » lors de l’expression de sa solidarité aux opposants à la ligne TGV Lyon-Turin, accepte une condamnation pénale mais pas une réduction de vocabulaire. Il ne fera pas appel contre une peine de prison. Mais jamais il n’acceptera l’asphyxie de sa prose. Il est des résistances culturelles magnifiques. Il subsiste des héros qui relient magiquement la littérature et la vie. Leur place est parmi nous. Pas dans une cellule qui enferme le corps mais ne peut brider la plus brûlante des consciences. Une petite suggestion intempestive cependant. Remplacer les prescriptions de somnifères et de neuroleptiques par des textes adaptés à la sensibilité de chacun. Et les rembourser par la Sécurité sociale. Des mots plutôt que des molécules. CC3.0 - thenounproject.com

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 8 Amicalement nord OZ A RK HENRY : POÈTE FLAMAND CHARMEUR ET ATTACHANT Ozark Henry, alias Piet Goddaer, est un artiste flamand multifacette, très singulier dans ses démarches musicales. Né à Courtrai en 1970, d’un père compositeur Norbert Goddaer, il fut baigné dès l’âge de 6 ans dans la musique classique. À l’école de musique de Courtrai, il s’essaie au piano et au saxophone. Vocation révélée : il a la musique en lui et elle ne la quittera désormais plus ! Par Sabine Beaucamp Aujourd’hui, cet auteur-compositeur-interprète compte à son palmarès pas moins de huit albums. Sa carrière est devenue internationale, depuis la sortie de son troisième album « Birthmarks » qui lui a fait prendre son envol. Ponctués de mélanges rockarty, électro et classique, il propose un chant rauque qui se perd à chaque fois dans le tourment des abysses. Ses compositions sont émotion, luxe, calme et volupté  ! En effet, sa musique est vaporeuse, subtile, suggestive, des tas d’images s’échappent de son univers musical atypique. Les instrumentations sont magistrales, pensées, mesurées. Le lyrisme fait partie intégrante de la musique d’Ozark Henry. Il voue un véritable culte à Joy Division. Et aussi à William Burroughs à qui il a d’ailleurs emprunté le personnage d’Henry. En effet, afin de trouver un nom de groupe qui puisse ressembler à un nom d’écrivain, il s’est servi des livres de Burroughs et du personnage récurent « Henry », une sorte de spectre qui traverse tous les récits et qui symbolise l’héroïne. Parallèlement à sa quête d’un nom, il est aussi tombé sur un vieux bouquin de photos qui mettait en exergue une chaîne de montagnes américaine «  Ozark  ». Si bien que l’association des deux mots s’est faite naturellement et Ozark Henry a donc pris naissance sur ces bases-là ! Ozark Henry a une idée bien précise de la Flandre et de ce que l’on en pense à l’extérieur. Elle n’est pas ce territoire hostile au progrès, tel que Brel le décrivait, tel qu’on persiste à le caricaturer en Wallonie. Courtrai se trouve à quelques kilomètres de Lille. Le dialecte local emprunte d’ailleurs des mots aux deux langues. On peut en quelques heures changer totalement de culture, de coutume, en allant aussi bien vers l’est que vers l’ouest, le sud ou le nord. La Flandre et la Wallonie sont complémentaires et non opposées. En réalité, d’où qu’elles viennent, toutes les formes de musique finissent par transiter par la Belgique, il n’y a aucune raison de se sentir isolés, perdus dans un endroit où il ne se passe jamais rien. Les influences musicales et culturelles d’Ozark Henry se trouvent autant parmi les poètes néerlandais que chez Oscar Wilde, Gainsbourg ou encore Tim Buckley, Beck ou Woody Allen. Timbre de voix contemporain, harmonies, tout a été pensé pour faire vivre au spectateur un moment magique. Il a interprété un album mettant à la fois en perspective son passé, son présent et son futur. Curiosité, imagination, incertitudes étaient le fil conducteur, le rôle de composition de l’artiste durant ce concert. Il a offert à son public un voyage musical dans la lumière et l’obscurité, l’acoustique et l’électronique. Il a notamment interprété le légendaire « We can be heroes » de David Bowie. Ozark Henry aime l’éclectisme. Probablement un héritage de son répertoire musical qui n’est pas tourné uniquement vers la musique classique, mais qui s’ouvre également au monde du jazz, du rock, de l’électro, du trip hop. Ozark est passionné par les aspects musicaux qui peuvent lui permettre de mettre en situation son histoire familiale, sa trajectoire de vie. L’émotion qu’il dégage est d’ordre physique. On perçoit qu’il est soucieux, attentif au bien-être du spectateur, de son public afin qu’il profite au maximum de sa musique. Ozark Henry a signé la bande sonore du long métrage du Belge Stephan Streker «  Le monde nous appartient ». En février 2014, il a d’ailleurs reçu le Magritte de la musique de film la plus originale. Il a également obtenu le disque de platine pour l’album   « The Soft Machine » et un disque d’or pour son second album, « This Last Warm Solitude ». Enfin, il a décroché son cinquième Zamu Award dans la catégorie « Meilleur Artiste Pop Rock ». Dernier album : Ozark Henry Paramount Sony, 2015 En concert à Anvers le 27 novembre. www.ozarkhenry.com EN MODE SYMPHONIQUE Insaisissable, imprévisible il a voulu tout naturellement se démarquer par rapport à ses habitudes musicales. Comment ? En se lançant une sorte de défi, de dépassement de lui-même. Se produire sur scène entouré d’un orchestre symphonique. En mars de cette année, son rêve s’est concrétisé. C’est donc l’Orchestre National de Belgique (ONB) qui a accompagné l’artiste sur scène dans l’interprétation d’une petite vingtaine de titres emblématiques. Pour Ozark, l’orchestre est l’instrument le plus riche qui puisse exister. Il affectionne tout particulièrement la carte de visite de l’identité belge que véhicule l’ONB. Il reconnaît volontiers que celle-ci l’a beaucoup aidé à se faire connaître, reconnaître, respecter et apprécier au-delà du plat pays qui est le sien. Ozark Henry a donc présenté « Paramount » dans une salle comble, sa musique, ses chansons ont été complètement revisitées. © Cooper Seykens

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 9 chantier FLANDRE-WALLONIE, DIVERGENCEs ET CONVERGENCEs DES LUTTES Du Nord au Sud, comment résiste-t-on à l’austérité ? Couver ture et illustrations par Adrien Herda adrienherda.com En ces temps austéritaires, et face à un gouvernement fédéral au programme néolibéral marqué, les luttes sociales au Nord et au Sud du pays s’activent. Comment l’Histoire et le contexte social, politique et culturel propre à chaque communauté influent sur les objets de luttes et les manières de résister ? Quelles divergences mais aussi quelles convergences dans les luttes de syndicats, de partis politiques ou de mouvements citoyens néerlandophones et francophones ?

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 1 0 chantier L’image d’une Flandre droitière et d’une Wallonie socialisante a la vie dure. Elle répond à une réalité électorale et s’enracine dans des contextes divergents, qu’ont contribué à définir l’histoire et la géographie des deux régions. Cependant, la déchristianisation et la dépilarisation, comme d’ailleurs le processus même de fédéralisation du pays, modifient la donne. Les modalités de la lutte sociale et politique ont aussi changé, déplaçant parfois son centre de gravité. P a r S e r g e G ov a e r t MOUVEMENTS SOCIAUX ET FRONTIÈRE LINGUISTIQUE glisser de la Wallonie à la Flandre, en particulier après la grève de l’hiver 1960-1961, la classe ouvrière wallonne a dénoncé une mainmise de «  l’État belgo-flamand  » sur l’économie du pays qui a renforcé encore sa combativité et sa méfiance envers les institutions. À l’issue des élections fédérales et régionales de mai 2014 s’est formé un gouvernement de centre-droit composé des deux partis libéraux (MR et OpenVLD), des sociaux-chrétiens flamands et des nationalistes flamands de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA). Ce gouvernement est minoritaire dans le groupe linguistique français de la Chambre des représentants. On ne s’en étonnera pas : alors qu’en Flandre, l’électorat penche plutôt à droite, ce n’est pas le cas en Wallonie ni à Bruxelles. de l’achat coopératif.4 Il est vrai que le contexte de l’action politique du SP.A est tout différent de celui que connaît le PS, en particulier en raison de la domination électorale de la N-VA qui a mordu, et mord encore sans doute, sur son électorat traditionnel. LE RECUL TENDANCIEL DU SP.A LA DÉPILARISATION La vision d’une Flandre conformiste – ou à tout le moins résignée – et droitière, et d’une Wallonie protestataire, revendicative et socialisante mérite cependant d’être questionnée. Ainsi, c’est dès janvier 1968 que des étudiants se rebellent, à Louvain, contre leurs autorités académiques et affrontent les forces de l’ordre. Ils sont flamands. S’ils réclament en premier lieu la scission de l’université catholique, leurs critiques envers l’épiscopat et la bourgeoisie pousseront les plus radicaux d’entre eux à fonder Amada, la première formation maoïste de quelque envergure en Belgique. Les premières grandes manifestations n’ont pas encore commencé, à ce moment, à Paris. La Flandre de la deuxième moitié du 20 e siècle n’est plus celle des premières lois linguistiques, de la misère sociale et du retard économique. La région est devenue prospère et confiante en son avenir ; parallèlement, elle s’est déchristianisée. Les balises morales que fournissait l’appartenance au catholicisme ont vacillé. Les sentiments républicains rencontrent un succès grandissant au Nord du pays, ce Nord qui avait pourtant voté massivement en faveur du retour sur le trône de Léopold III (plus de 70 % des suffrages lors du référendum de 1950). Pour toutes ces raisons, le parti socialiste a toujours été plus puissant dans le Sud que dans le Nord du pays. À l’exception de la période où Steve Stevaert en assuLA FLANDRE À DROITE mait la présidence (entre 2003 et 2005), le Il en est ainsi depuis longtemps, pour parti socialiste flamand (SP.A) connaît en des raisons qui tiennent à l’histoire et à outre, depuis les années 1980, un déclin la géographie de la Belgique. Dès 1952, électoral constant, en particulier dans ses dans un article consacré aux élections anciens bastions. Aux élections fédérales nationales du 4 juin 1950, Roger De Smet (Chambre) de 2014, le Parti Socialiste (PS) a notait que « de façon générale, les cantons attiré 32 % des électeurs wallons et le SP.A % seulement des électeurs flamands. flamands votent plus à droite que les can- 14  tons wallons, du moins dans les régions En 1995, ces chiffres étaient encore de 33,7 % contre 19,9 %. industrielles ».1 Le processus d’industrialisation du pays s’est déroulé, en effet, de manière géographiquement inégale. Dans les bassins industriels du Hainaut et de Liège, la classe ouvrière s’est très vite sécularisée alors qu’en Flandre, région alors catholique où l’agriculture est longtemps restée l’activité principale, ce sont les syndicats chrétiens qui sont apparus en premier. Or, « en Flandre, un syndicalisme de lutte n’a jamais pu totalement se développer, notamment suite à l’inscription du prolétariat dans la sphère d’influence catholique ».2 Au fil des décennies, sur les lignes de fracture politique qui divisent la société belge, la contestation est – à quelques exceptions près – wallonne et bruxelloise plutôt que flamande. Quand le centre de gravité de l’économie a commencé à Avec Marc Hooghe, on peut affirmer que le SP.A est devenu «  un parti sans qualités » ( partij zonder eigenschappen, par référence à l’œuvre de Robert Musil). 3 L’érosion progressive et constante des scores électoraux du parti socialiste flamand est notamment due, selon ce politologue flamand, au manque d’authenticité et d’enthousiasme de ses campagnes : les problèmes d’argent ne sont pas, soulignet-il, l’alpha et l’oméga du discours politique, Groen et le PTB l’ont bien compris. Ces dernières années, le SP.A a misé sur un programme et une pratique résolument terre-à-terre, cherchant à attirer des électeurs sur le terrain de la vie quotidienne, renouant même avec des modes d’action qu’on aurait pu croire totalement dépassés comme l’encouragement et l’organisation

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 11 chantier Avec la prédominance de l’idéologie chrétienne, que traduisaient les amples majorités conquises par le CVP en Flandre jusqu’à la fin des années 1950, c’est aussi le poids de ce qu’on a appelé la pilarisation (verzuiling, en néerlandais) qui s’est affaibli. La pilarisation est « une organisation très poussée de la vie quotidienne sur la base de différences idéologiques, aboutissant à la naissance de ‘’mondes’’ distincts qui concluent, soit par le biais de leurs différentes associations, soit en tant que réseaux, des transactions avec l’État ».5 Le «  pilier  » catholique occupait dans ce cadre, en Flandre, une place considérable que le phénomène de « dépilarisation » (ontzuiling), lié notamment à la remise en cause des rapports entre le citoyen et l’État, à la dépolitisation croissante de l’électorat et à la perte d’influence des repères idéologiques traditionnels, a progressivement réduit comme peau de chagrin. C’est notamment pourquoi ont émergé récemment, dans le Nord du pays, des mouvements de contestation qui, sans couper les ponts avec les syndicats ou les partis, sont nés et ont grandi en dehors d’eux. Bien entendu, ces mouvements existent aussi en Wallonie et à Bruxelles ; mais contrairement au CVP (devenu entretemps CD&V) en Flandre, le PS garde, dans les municipalités et les cantons électoraux wallons, une puissance qui permet le maintien d’une assise pilarisée. Ces mouvements, quels que soient leurs objectifs, ont en commun une volonté de peser sur la décision politique sans s’inscrire dans le processus électoral ni dans la participation au pouvoir. Tel est le cas du mouvement Straten-Generaal (un jeu de mots basé sur la similitude entre les mots «  staten » [états] et « straten » [rues]) apparu à Anvers en 1999 dans le cadre d’une action de quartier mais impliqué ensuite dans la lutte contre le projet de construction d’un viaduc sur l’Escaut (le projet Oosterweel) et, de façon plus globale, dans la recherche des modalités d’une intervention politique citoyenne ; plus récemment, le mouvement Hart boven Hard est né en Flandre pour s’opposer aux restrictions budgétaires décidées par le gouvernement flamand en matière culturelle, mais est devenu lui aussi un instrument de réflexion et de pression balayant l’ensemble du spectre politique (et doté désormais d’un pendant francophone, Tout autre chose). Plusieurs études ont confirmé que «  les enjeux autres que ceux des luttes sociales jouent un rôle plus important en Flandre qu’en Wallonie ».6 LA FÉDÉRALISATION Alors même que la Flandre n’est plus épargnée par la crise (fermeture d’usines dans le secteur de l’assemblage automobile, restructurations) et qu’au fil des années, il s’y perd davantage d’emplois qu’en Wallonie ou à Bruxelles, le processus de fédéralisation du pays ne permet plus au pouvoir régional d’éluder ses responsabilités. D’une certaine façon d’ailleurs, la population flamande est touchée deux fois par les mesures d’austérité puisque ce sont les mêmes partis (N-VA, OpenVLD et CD&V) qui forment la majorité flamande et – avec le MR – la majorité fédérale. La percée de la N-VA, au pouvoir en Flandre depuis plusieurs années et aujourd’hui présente aussi au gouvernement fédéral, inquiète de nombreux acteurs de la vie associative flamande (le middenveld ). La domination continue du PS dans le paysage électoral wallon, surtout dans les bassins et anciens bassins industriels, et la présence d’une classe ouvrière historiquement revendicatrice tendent à y donner à la contestation un caractère politique et social affirmé. L’extrême gauche y retrouve des couleurs, en particulier là où le PS est au pouvoir. Ce phénomène est moins visible en Flandre, pour l’instant en tout cas. Les oppositions que doivent affronter les deux gouvernements régionaux concernés, outre que leurs choix politiques sont différents, ne sont donc pas entièrement de même nature. Les luttes – citoyennes ici, sociales là, politiques à tous les coups – recherchent pourtant aujourd’hui, dans cette Belgique désormais fédérale, des convergences par-delà la frontière linguistique. Hart boven Hard a, par exemple, son équivalent en Belgique de langue française, même si les deux mouvements sont parfaitement autonomes. En mettant à nu les rapports de forces dans chacune des régions, la fédéralisation suscite aussi des alliances inédites. Roger De Smet, « La géographie électorale en Belgique », in Revue française de science politique , 1952, vol.2, n°1, pp. 87-95. 2 Kurt Vandaele et Marc Hooghe, « L’appel de la voie communautaire: syndicats, organisations patronales et nouveaux mouvements sociaux dans une Belgique redimensionnée » in Régis Dandoy, Geoffroy Matagne et Caroline Van Wynsberghe (red.), Le fédéralisme belge. Enjeux institutionnels, acteurs socio-politiques et opinions publiques , Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan, 2013. 3 Marc Hooghe, « De SP.a, een partij zonder eigenschappen » [en ligne :] http://deredactie.be/ permalink/1.2005038 4 Serge Govaert, « Les socialistes dans la Belgique du XXIe siècle : deux partis, mais un seul idéal ? », Les analyses du CRISP en ligne , 12 décembre 2013, www.crisp.be. 5 Luc Huyse, De Verzuiling voorbij, Kritak, 1987, p. 17. 6 André-Paul Frognier et Damien Bol, « 20 ans d’analyse des comportements électoraux : analyse comparée Flandre-Wallonie », papier présenté au Colloque ISPOLE 13-14 octobre 2010, Université catholique de Louvain. 1

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 1 2 chantier HART BOVEN HARD / TOUT AUTRE CHOSE : IMPULSIONS ET PROJECTIONS COUSINES Tout autre chose et Hart Boven Hard sont des mouvements citoyens, l’un francophone et l’autre néerlandophone. D’inspiration cousine, ils sont nés, l’un d’abord en Flandre, puis l’autre, dans ses pas, au sud du pays, avec le souci, apparu rapidement, de lier leurs horizons. Mot d’ordre commun : faire converger les forces et élargir le front social, dans des contextes politiques Nord/Sud pourtant différents, et sur fond de dynamiques syndicales et associatives spécifiques à chaque espace. Porte-parole, ici, de ce désir de transversalité : Jan Busselen, pour Hart Boven Hard, et Véronique Clette-Gakuba, pour Tout autre chose. P r o p o s r e c u e i l l i s p a r A u r é l i e n B e r t h i e r e t M a r c S i n n a e ve •   Pourrait-on dire que l’adversaire commun, qui vous réunit, c’est le néolibéralisme à son stade actuel, caractérisé par l’emprise du capitalisme financier et consumériste sur la totalité de la vie, et par un gouvernement de la chose publique inéluctablement comptable ? Jan Busselen : Hart boven Hard réagit d’abord aux mesures budgétaires concrètes et brutales prises par le gouvernement flamand à l’encontre des secteurs de l’enseignement, de la culture et des associations «  intermédiaires  ». Chez Tout autre chose, ce qui prédomine, me semble-t-il, c’est la réflexion sur des projets globaux, le néolibéralisme, la transition, une économie sociale… davantage que des actions contre telle ou telle mesure gouvernementale. Véronique Clette-Gakuba : J’ai l’impression que c’est un peu plus partagé… Certes, les choses sont plus diffuses du côté francophone, où on n’a peut-être même pas encore posé aussi clairement la question de savoir qui est l’adversaire. Nous n’avons pas connu, il est vrai, des attaques directes d’une même ampleur qu’en Flandre, où les coupes drastiques dans les budgets de la culture, de l’éducation et du mouvement associatif ont fait réagir de manière très forte et immédiate. Mais Tout autre chose est quand même né, lui aussi, du secteur socioculturel. Et nous avons ressenti comme une véritable agression les coupes dans le budget fédéral de la culture. Et puis, avec l’espèce de trahison du MR, qui a accepté d’entrer dans un gouvernement fédéral avec la N-VA, on ne se sent plus protégé par rapport à cet adversaire qu’on croyait lointain. D’autant qu’il y avait déjà eu une déception à l’égard du gouvernement précédent d’Elio Di Rupo. •   Vous insistez, chacun, sur la nécessité d’un mouvement social augmenté ou élargi. Jusqu’où vous sentez-vous en mesure d’aller sur le terrain de la conjonction des plans ou des niveaux de lutte ? JB : Pour Hart boven Hard, c’était la question fondamentale lors du lancement du mouvement, le Hartslagdag, le 25 octobre 2014. On s’est posé la question de se rallier ou non au mouvement social des syndicats. Il y avait vraiment deux positions tranchées et des discussions assez dures. Finalement, on s’est rallié, en partant du point de vue que les syndicats sont des instances de résistance et de contestation de tradition foncièrement démocratique (degrés d’organisation, consultation des membres…). Ils se mobilisent, certes, avant tout pour défendre les droits de leurs membres, les travailleurs, et le pouvoir d’achat menacé de ceux-ci ; ils se sentent moins concernés par la défense des intérêts des travailleurs socioculturels ou des artistes. Mais le but de notre mouvement, c’est vraiment de créer un rapport de force augmenté. Ni le secteur social ou le secteur culturel seuls, ni les syndicats seuls ne pourront être assez forts pour construire ce rapport de force. C’est pour cela, avant tout, que le 6 novembre 2014, Hart Boven Hard a appelé à prendre part à cette immense manifestation. Cela nous a rapprochés à la fois des syndicats flamands et du monde francophone. Cela ne veut pas dire que, du jour au lendemain, les syndicats nous ont rejoints dans notre combat pour faire reconnaître l’éducation et la culture comme les véritables richesses de la société, ou, en sens inverse, que tout le monde chez Hart boven Bard est devenu syndicaliste. Mais c’est le début d’un chemin où on apprend l’un de l’autre, et où on commence à relier nos luttes, fût-ce en pointillés d’abord. VCG : Du côté francophone, je ne pense pas qu’il y ait déjà eu des discussions aussi claires. Je crois que c’est plus tacite : tout le monde sait plus ou moins que, sans l’appui des syndicats, Tout autre chose serait un mouvement beaucoup plus réduit. On l’a senti le jour de la Grande Parade du 29 mars, qui a été un moment fondateur de ce point de vue aussi, je pense. La situation est comme inversée par rapport au côté flamand. Hart boven Hard émerge d’une sorte de no man’s land, dans un moment où il n’y avait pas grand-chose en termes de contestation active. Donc, les syndicats flamands doivent être bien heureux de l’arrivée de ce mouvement. Du côté francophone, il y a un tissu associatif beaucoup plus dense et plus imbriqué dans le fonctionnement de l’Etat social. Les syndicats eux-mêmes, dans ce schéma, ont un rôle encore très présent et assez fort. On doit travailler ensemble, donc, on le sait. Et travailler les convergences entre nous, en même temps. Cela se fait, d’ailleurs. Je pense à la réflexion et aux ateliers en cours sur la question du « travail digne », qui est articulée à ce que font les syndicats.

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 1 3 chantier •   Hart Boven Hard et Tout autre chose se définissent comme des mouvements citoyens. Mais fédérez-vous des citoyens ou des associations avant tout, ou alors des citoyens et des associations ? JB : En Flandre, nous réunissons 300 organisations et 20.000 personnes. Tout cela s’est développé avec des personnes, des citoyens et des organisations qui étaient présents à nos activités dans les locales. C’est cela la grande différence, selon moi, par rapport au mouvement antimondialiste des années 1990  : on vit à présent, chez nous, une fusion entre le citoyen lambda, les artistes, les travailleurs du secteur socioculturel et les organisations, qui vont des scouts à des organisations sportives en passant par des plateformes artistiques. C’est très large. Par ailleurs, notre mouvement n’a pas de moyens. Mais nous pouvons compter sur des organisations comme les centres culturels, comme les syndicats ou même les scouts qui nous proposent, ici, un lieu pour tenir nos réunions, ou, là, du matériel pour mener nos actions… Et puis, il ne faut pas oublier l’impulsion de départ, qui est venue du rassemblement et de la mobilisation du secteur socioculturel flamand, dès que le gouvernement flamand a été formé et que le contenu de son programme a filtré. À la vérité, jusqu’alors, avant qu’Hart Boven Hard n’existe, dans les associations, on préférait, en général, faire profil bas pour ne pas risquer de perdre (davantage) de subventions. Ce qui a facilité… les coupes budgétaires et le sous-financement structurel du secteur. Mais, l’an dernier, il est devenu clair, pour beaucoup de gens et d’associations, qu’on ne pouvait plus continuer à se cacher comme ça. C’est cela qui a redonné toute sa vitalité et son autonomie à la contestation de la société civile flamande, d’autant qu’elle est moins exposée aux dynamiques serrées de la pilarisation, telles qu’elles peuvent exister dans l’espace francophone. •   Est-ce que, justement, lancer des mouvements comme Hart Boven Hard ou Tout autre chose, ce n’est pas aussi une volonté de sortir de cette logique historique des piliers ? On connaît le fort degré d’imbrication socio-politique du tissu organisationnel en Belgique, et le rôle qu’y jouent les piliers, les « mondes » chrétiens et socialistes avec leurs anciennes organisations ouvrières, syndicales, mutuellistes, féminines… JB : À mon avis, on ne doit pas en sortir. Tout autre chose et Hart Boven Hard n’ont pas à expliquer aux syndicats ou aux mutuelles ce qu’ils doivent faire. On veut, en premier lieu, rassembler, relier, pour renforcer les luttes. Il y a d’ailleurs un vrai respect entre nous, qui s’est créé sur le terrain. Lors des parcours à vélo des piquets les 8 et 15 décembre, à Bruxelles, des citoyens qui étaient presque anti-syndicats ou qui se montraient très sceptiques à l’égard de ceux-ci, ont compris, en parlant avec eux, que ceux qui faisaient grève savaient très bien ce qu’ils faisaient et pourquoi ils le faisaient. On se situe, donc, plus dans une logique inclusive de renforcement mutuel que dans la critique ou l’exclusive. Même si, d’un autre côté, on s’efforce de décloisonner, de « désectorialiser », pour se remettre à discuter ensemble, à un moment qui nous semble opportun. •   Que pensez-vous, alors, d’un mouvement comme Podemos en Espagne, un mouvement associatif et citoyen devenu un parti politique, avec un certain succès ? JB : La référence à Podemos n’existe pour ainsi dire pas chez nous, en Flandre. Nous défendons le principe selon lequel les changements viennent d’en bas, que la direction à prendre se définit en laissant vivre les expériences en cours. Mais, je sens qu’à Tout Autre chose, on est plus sensible au « modèle » Podemos… VCG : Effectivement, il existe, je pense, une certaine fascination, mais elle concerne plus le côté organisationnel, la participation démocratique, l’utilisation des moyens technologiques pour produire des réflexions de façon participative. C’est qu’il y a là une réelle expertise à utiliser. D’autre part, on se dit que si une constellation de gauche pouvait prendre corps au niveau européen, alors, malgré nos différences, on verrait dans Podemos un allié, comme on en voit un dans Syriza. Ce serait quand simplement  » VCG : Je vais dans ce sens. Nous nous même plus motivant que «  définissons comme des mouvements s’opposer à des partis de droite. citoyens, en sachant que le citoyen a besoin de structures intermédiaires. Un mouvement comme le nôtre, ce ne peut pas être « le citoyen d’abord » sans ce qui contribue à le constituer comme citoyen. À Tout autre chose, nous souhaitons montrer que c’est dans notre vie quotidienne, là où on se trouve, à partir de nos expériences diverses, que l’on peut se mettre à réfléchir à d’autres façons de vivre ensemble, de faire communauté. Dès lors, nous ne souhaitons pas rompre avec ce qui, dans cet environnement, nous sert de soutien ou d’appui. Et ce qui nous soutient, ce sont, notamment, les piliers, ou ce qu’il en reste. Photo Werner Simon

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 1 4 chantier DU FRONT ÉLARGI AU MOUVEMENT SOCIAL : QUEL GPS ? Mouvement citoyen, mouvement syndical, mouvement social… Dans l’effervescence actuelle des mobilisations et de la contestation sociales, il est crucial de s’interroger sur la nature, les objets et les formes des expérimentations communes ou transversales en cours. Même si elles ne constituent pas une première, ces expériences revêtent une importance considérable pour qui veut dépasser le stade d’alliances circonstancielles et entend enraciner (l’idée d’) un front social élargi. P a r M a r c S i n n a e ve Flandre, l’imbrication dans l’État de moins en moins social des associations et des organisations intermédiaires – le concept de « Middenveld » du côté flamand – pose la question de l’avenir du positionnement politique, « partisan » ou « autonome », des L’opposition, d’abord, aux programmes mouvements et de la contestation. Ceci, gouvernementaux d’austérité budgétaire, des deux côtés de la frontière linguistique, que ceux-ci soient érigés par la droite même si les accents et le degré d’urgence majoritaire au fédéral et en Flandre en diffèrent. condition sine qua non de toute «  bonne gouvernance  », ou qu’ils soient pré- Mais les initiatives fédératrices qui se dévesentés, a minima, par les majorités de loppent ne sont-elles pas, dès aujourd’hui, centre-gauche des échelons fédérés franco- chacune à leur manière, comme le sugphones comme un ordre de marche de la gère Jean Blairon de l’asbl RTA dans une Commission européenne à suivre bon gré, série d’analyses-manifestes sur la nécesmal gré, « respect des règles communes » sité et les modalités d’un «  front social oblige. élargi »1, autant de tentatives de réponse au problème plus large, plus structurel, que Pour faire front avec quelque chance représente « l’affaiblissement de la critique du d’aboutir à un résultat, la nécessité d’initia- capitalisme et du contre-pouvoir » depuis la tives larges, socialement et sectoriellement fin des années 1960 ? diversifiées, s’est imposée graduellement à l’ensemble des protagonistes de la contes- Une piste concrète, à cet égard, que tation. Par-delà les a priori et les réticences défrichent les nouvelles formes d’appel à des uns ou des autres… C’est la deuxième résistance est de lutter contre la dispersion dimension qui relie les nouveaux mouve- des énergies et la tentation « disjonctive » ments citoyens et autres alliances récentes : (ou… ou…) souvent à l’œuvre dans le la volonté « constitutive » d’établir un rap- mouvement social, c’est-à-dire contre la port de force qu’échouaient à construire, logique du « pré-carré » qui tend à séparer séparément, jusqu’ici, les composantes les collectifs les uns des autres et de leurs organiques du modèle sociopolitique revendications respectives. Au mieux, soubelge institué, organisations syndicales, vent, un groupe qui ne se sent concerné d’une part, associations socioculturelles que par un mot d’ordre de la plateforme, se (au sens large), d’autre part. Et la prise montrera indifférent aux autres revendicade conscience de leurs propres limites tions, au pire il en déniera la légitimité ou en est devenue plus palpable encore dans la incriminera la concurrence. configuration actuelle inédite qui voit l’ensemble de leurs relais politiques siéger sur LES ATOUTS les bancs de l’opposition fédérale. DE LA CONJONCTION Il faut, dans un premier temps, pouvoir croiser et conjuguer, dans la mobilisation, les priorités des uns et des autres, comme La dynamique inclusive nouvelle passe le souligne Jan Busselen d’Hart Boven bien, selon Dries Douibi, membre du comité Hard : « Les thèmes des droits des chôde conseil du Kunstenfestivaldesarts et for- meurs ou du Traité transatlantique (TTIP) tement impliqué dans Hart Boven Hard, par ne suscitent pas autant le débat ou la un « changement radical de relations entre contestation en Flandre qu’au sud du pays. citoyens et État », mais aussi par une redé- L’inverse peut être vrai aussi. Je pense finition des rapports entre les citoyens et qu’on doit pouvoir travailler ensemble, de leurs associations, ainsi qu’entre les asso- façon flexible, sur des problématiques ou ciations et le politique… En même temps, des revendications de nature différente, confient les porte-paroles rencontrés par qui ne nous concernent pas forcément, Agir par la culture, l’objectif n’est pas de chacun, au même degré, que ce soit au « casser » les piliers, ni de les concurrencer Nord ou au Sud. Mais en même temps sans de l’extérieur. Alors qu’elle est directement se perdre. » mise en cause par le pouvoir politique en À la suite des initiatives des Acteurs du temps présent et de l’Alliance D 19-20, à d’autres niveaux, Hart Boven Hard et Tout autre chose ont émergé sur une double ligne commune. IMBRICATION ET POSITIONNEMENT

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n °4 2 - é t é 2 0 1 5 - 1 5 chantier Cela revient, notamment, à intégrer revendications «  matérielles  », liées aux rapports de production, et revendications «  immatérielles  », qui procèdent, elles, du logiciel culturel ou mental de l’époque que mobilisent les stratégies des forces globales dominantes et qui démobilisent l’énergie affective et psychique des corps sociaux subissants. Ainsi, la lutte contre le creusement des inégalités sociales, montre Blairon, passe-t-elle par le dévoilement des « asymétries de traitement » entre les uns et les autres : entre, d’un côté, les travailleurs avec ou sans emploi, qui sont voués aux efforts et aux sacrifices imposés (et ils le sont d’autant plus, imposés, à mesure que la relation à l’emploi se fragilise et que les personnes concernées sont appauvries), et, d’un autre côté, les investisseurs, les actionnaires, les multinationales… aux régimes fiscaux aménagés à des fins d’attractivité (et ils le sont d’autant plus, aménagés, que l’on monte dans l’échelle des ressources). Faute de mettre au jour, de manière visiblement conjuguée, ces traitements immatériels en miroir inversé, on se condamne à devoir laisser le discours dominant dérouler son argumentaire bien connu : celui qui, au nom de leur caractère « naturel », « nécessaire » ou « inéluctable », justifie les mesures d’austérité matérielles qui sont prises «  pour le bien de tous  », alors que la répartition différentielle de ces mesures nourrit, en fait, les inégalités en faveur des intérêts des uns et au détriment de ceux des autres. D’où l’importance de l’entreprise de déconstruction des discours politiques auxquels s’attaque Tout autre chose : « Notre mouvement n’a pas vocation à devenir un parti politique, fait observer Véronique Clette-Gakuba, mais, au contraire, à opérer des synthèses de façon de penser différentes. Trop longtemps, dans notre rapport à la politique classique, nous nous sommes laissés anesthésier ; nous avons été comme capturés par une espèce de pensée unique, ou, plus exactement, par une interdiction de penser ». Et chez Hart Boven Hard, on recourt à une palette d’expérimentations « joyeuses », artistiques, symboliques ou humoristiques, visant l’activation de l’imaginaire, de la curiosité, plutôt que l’expression « dure » de la colère. On peut estimer que de telles démarches s’inscrivent dans le cadre des luttes « culturelles », luttes pour le renforcement de la richesse culturelle ou de la capacité subjective des individus : on entend par là les connaissances, les capacités d’agir, de créer, d’organiser…, et les ressources symboliques dont disposent les populations pour se réaliser effectivement comme acteur ou comme sujet. « Les Européens ont raison de défendre bec et ongles des politiques qui combinent protection sociale et redistribution des revenus, surtout quand elles sont associées à un impôt progressif. Mais ces objectifs ne sont plus suffisants ; non pas tant parce que les moyens financiers nécessaires à leur réalisation manquent, mais avant tout parce qu’ils négligent, parfois de manière scandaleuse, les droits et les demandes des sujets humains. C’est ce que nous exprimons maladroitement lorsque nous parlons du manque d’humanité, de respect ou d’écoute des institutions à l’égard de ceux qu’elles traitent comme de simples demandeurs d’aides sociales, alors que ces personnes ont besoin en plus d’une protection contre les accidents de la vie, que l’on encourage leur capacité d’indépendance et d’initiative. » Construire, chemin faisant, un maximum de points d’accord autour de ces divers enjeux de conjonction peut favoriser l’élaboration d’une identité commune, structurée et structurante, entre nouveaux partenaires, citoyens, associatifs et syndicaux. Car, pour le Touraine «  historique  » cette fois, c’est par le biais de la définition d’une telle identité autour de différentes conditions que peut advenir un véritable mouvement social. Une société dit-il, est « produite », ou structurée, par un « enjeu central » (ou sociétal) que traduisent la conflictualité des acteurs et leurs capacités pratiques respectives à identifier cet enjeu ainsi que la ressource centrale qui permet le développement réel des sociétés (le travail industriel, hier). Le véritable mouvement social existe à partir du moment où l’acteur qui le constitue est capable d’identifier cette ressource, d’abord, d’en proposer une interprétation non dominée, face au sens qu’en impose un adversaire lui aussi identifié, ensuite, de nommer sa contribution propre dans la production de cette ressource, de réclamer la rétribution de cette contribution, et de se donner les moyens de faire de cette revendication un enjeu de société global, enfin. Si, s’étant déplacé au niveau européen, le contexte dans lequel un mouvement social de grande ampleur pourrait naître est entièrement nouveau, avec le haut degré d’imprévisible que cela suppose, les fondations existentielles d’un tel mouvement restent quant à elles, les mêmes. 1 LUTTES CULTURELLES ET SOCIALES De façon «  conjonctive  », une fois encore, ces luttes culturelles vont de pair avec les luttes sociales pour l’égalité des droits et un partage plus équitable des richesses matérielles. Car on est bien là dans un travail social, éducatif, culturel qui détermine les conditions subjectives de l’action sociale, ou, pour emprunter à la pensée du philosophe Félix Guattari, un travail qui contribue à « la production des conditions de toute production ». Intégrer pleinement ce travail d’enrichissement subjectif au mouvement en cours représente aussi, sans doute, une manière de rencontrer ce qu’Alain Touraine appelle, dans la culture individualiste de l’époque, le « thème du sujet » : la volonté de constituer un antidote à la force «  noire  » de l’individualisme, à savoir un consumérisme dicté par l’argent, par la domination, par la propagande. Dans un de ses derniers ouvrages, La fin des sociétés, le sociologue des mouvements sociaux, en souligne la nécessité  : Jean Blairon et Christine Mahy, « Vers un front social beaucoup plus large », septembre 2014 ; Jean Blairon et Christine Mahy, « Vers un front social élargi : quel objet et quelle forme ? », novembre 2014 ; Jean Blairon, « La multiplication des platesformes de mobilisation : comment l’appréhender ? », avril 2015 ; Jean Blairon et Isabelle Dubois, « La création de plates-formes, une nouvelle forme de mobilisation politique ? », janvier 2015, Analyses et études de RTA asbl, disponibles en ligne sur intermag.be .

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