Agir par la Culture - numéro 41

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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par la culture  M a g a z i n e p o l i t i q u e e t c u lt u r e l 41 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 Agir Dépôt Bruxelles X P501050 Périodique trimestriel Belgique – Belgie P.P. - P.B. 1099 Bruxelles BC 8507 C h a ntier êTRE PROGRESSISTE FACE AU PROGRèS Robotisation, révolutions numériques, projet transhumaniste La pensée complotiste Grèce et ordolibéralisme européen Bernard Maris G ratuit

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 2 Austérité, coupes dans les services publics, suppressions d’allocations, recul de l’âge de la retraite, chômage explosif.... Et cela, alors que les richesses produites n’ont jamais été si importantes et jamais si mal réparties. La guerre sociale est décidément déclarée... Face à ce constat, plusieurs photographes ont décidé de s’unir avec comme objectif de couvrir les résistances de notre époque. Vous pouvez trouver une revue rétrospective de trois années de luttes sociales couvertes par Krasnyi via le site collectif-krasnyi.be Ci-dessous : Manifestation contre l’austérité à Paris - ©Nelson Devos/Collectif Krasnyi

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 3 édito Impossible d’entamer cet édito, le premier en ce qui me concerne, sans évoquer l’homme d’engagement, bâtisseur de passerelles qu’était notre très regretté Secrétaire général Yanic Samzun. Il restera à jamais présent tant les nombreux combats qu’il a menés, avec PAC et avec tant d’autres, au travers des rêves qu’il partageait et qui prenaient vie sous d’innovants et ambitieux projets, sont essentiels ! AGIR PAR LA CULTURE est né, dans sa forme actuelle, sous sa baguette de maître à penser. Il recréait alors un espace d’écriture où réflexions, rêves et combats prenaient place sous forme de confrontations et d’analyses critiques. Aujourd’hui, nous avons à faire le deuil de son absence, le deuil de ses rêves. Mais nous ne ferons pas le deuil de ses combats… Nous avons à trouver ici, une chambre d’échos des luttes qu’il a menées et celles que nous avons à poursuivre. Ce numéro printanier n’en fera pas exception. À l’aube de la construction du 6e continent, celui du « Tout au virtuel  » ces pages bousculent nos représentations et nous interrogent sur les basculements qui transforment nos rapports aux savoirs, nos rapports au monde. Bonne lecture ! Dominique Surleau Secrétaire générale de Présence et Action Culturelles Directrice de la publication Sommaire 4 PORTRAIT : BERNARD MARIS 7 RUMINATIONS républicaines 8 entretien avec ANNE PROVOOST CHANTIER : ê TRE PR O G RESSISTE F A C E A U PR O G R è S 10 12 14 15 17 TECHNOSCIENCES : ILLUSION OU HORIZON ? ENTRETIEN AVEC JULIEN MATTERN ENTRETIEN AVEC PAUL JORION DU PC AU PC, UNE RéVOLUTION ENTRETIEN AVEC HUBERT GUILLAUD 21 barbarella, 365 jours par an 22 ENTRETIEN AVEC JéRôME JAMIN 24 LES RÈGLES DE FOI TRÈS FERMÉES DE L’EUROCLUB 26 JOHNSON MATTHEY : UN OBJET DE GRÈVE 27 popcorns

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 4 ortrait UN HUMANISTE ASSASSINé Bernard Maris est mort le 7 janvier 2015 dans l’attentat contre le journal Charlie Hebdo. Économiste original et essayiste subtil, Bernard Maris portait un regard aigu sur nombre d’aspects de notre modernité au travers des sciences humaines et de la création artistique. Éditorialiste à Charlie Hebdo sous le pseudonyme d’Oncle Bernard, Jean Cornil l’avait rencontré chez lui à Paris, quelques mois avant son assassinat, avec l’équipe du Centre Laïque de l’Audiovisuel dans le cadre des entretiens du Centre d’Action Laïque. Ses propos résonnent aujourd’hui en regard d’une profonde tristesse, d’un humanisme exemplaire et d’une actualité tragique. Propos recueillis par Jean Cornil BERNARD MARIS :

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 5 ortrait •   Dans un éditorial pour le numéro spécial de Charlie Hebdo sur la laïcité vous écriviez : « Les temps sont durs pour la laïcité non à cause du retour du religieux mais à cause de l’effondrement du social ». Qu’estce que vous vouliez dire par cette formule ? penchant égoïste, violent très fort, mais elle a aussi un penchant altruiste. Chaque fois que vous avez un type qui se noie, vous avez toujours un brave type qui va se précipiter pour essayer de le sauver, c’est bizarre. Darwin disait que c’est par l’altruisme que l’espèce humaine était devenue supérieure aux autres. C’est grâce à l’altruisme qui est inscrit dans notre génétique que nous sommes devenus une On peut croire que la laïcité est l’en- espèce totalement supérieure aux autres nemi de la religion ou des religions. et que nous ignorons justement la loi de la Mais en fait, la laïcité est tolérante vis-à- jungle dont les libéraux voudraient pourtant vis des religions a priori et la laïcité est un faire un paradigme. besoin de fraternité, un besoin de considérer les autres de façon égale. Mais Donc, la laïcité est fondée sur ce besoin malheureusement, la crise économique, le d’altruisme et ce désir d’altruisme, sur développement des inégalités, la hiérarchi- cette fraternité. Et c’est exactement la sation des revenus font que ce sentiment laïcité. C’est la fraternité de tout le monde, de fraternité et d’égalité se délite dans la la fraternité anonyme et je dirais même société. Ce qui fait que l’ennemi de la laïcité plus que cette fraternité anonyme existe à mon avis n’est pas tellement le religieux dans le peuple. C’est ce que George common decency ». en ce moment puisque les religions, sur- Orwell appelait la «  tout en France depuis la Loi de 1905, ont Et cette common decency contient une toujours fait bon ménage avec l’esprit laïc part de fraternité et d’altruisme qui fait que français. C’est plutôt l’effondrement social l’on a envie d’aider l’autre a priori. et le fait que l’accroissement des inégalités ait créé des antagonismes, des haines, des •   Dans l’un de vos Antimanuels refus de l’autre. Tout cela peut se traduire d’économie, vous vous par un retour du religieux extrémiste. C’est demandez : « le capitalisme possible mais ce n’est pas a priori la reli- a-t-il vocation à absorber toute gion qui est l’ennemi de la laïcité. métaphysique, toute religion, •   Vous êtes donc très inquiet sur l’évolution du capitalisme aujourd’hui, sur la marchandisation, la transformation de toute valeur d’usage en valeur d’échange ? Tout le progrès technique va vers l’hypernarcissisme et l’hyper-individualisation. Ce type de société, d’une dureté impitoyable, provoque une solitude absolue. Le marché est une société extrêmement dure qui offre beaucoup de jouets aux jeunes gens, on les voit tous pianoter dans le métro sur leur smartphone, dans leur isolement, dans leur bulle. C’est vraiment un stade infantile le capitalisme. Ce n’est pas une société mature la société capitaliste parce qu’elle surfe sur un besoin infini, renouvelé de façon permanente. Le fait que l’on détruise du lien social, c’est quelque chose de très pernicieux, et à terme de très dangereux  : c’est porteur d’une grande violence et assez suicidaire. Je pense que cette société, qui détruit systématiquement l’altruisme, la coopération, la fraternité, est extrêmement suicidaire. •   L’ennemi, c’est le communautarisme ? C’est plutôt le fait que lorsqu’on est dans la difficulté, lorsqu’on est dans le malheur économique, les tendances altruistes et fraternelles ne se feront pas et ne vont pas bien. La laïcité a été inventée pour arriver à fusionner ces deux choses un peu incompatibles que sont l’égalité et la liberté  : la liberté donne beaucoup d’inégalités et l’égalité est parfois un ennemi de la liberté. C’est pour cette raison que les révolutionnaires français et ensuite les laïcs ont inventé la fraternité qui est vraiment le mot d’ordre essentiel de la laïcité. Et c’est vrai que dans des conditions difficiles, c’est l’altruisme qui disparaît. toute foi, toute superstition, jusqu’à devenir la superstition suprême ? » et vous répondez « oui »… •   Vous avez écrit, avec Gilles Dostaler, Capitalisme et pulsion de mort. En quoi Freud peut-il nous aider à mieux comprendre cette société capitaliste qui ne cesse de se développer ? Il y a un très bel ouvrage de Freud qui s’appelle Malaise dans la civilisation qui est un peu une histoire de nos sociétés. Ce qu’il faut savoir c’est que Freud a été introduit en Angleterre par Keynes et ses amis. Keynes était un très grand lecteur de Freud. Donc on ne peut pas comprendre l’œuvre de Keynes si on ne sait pas qu’il était très imprégné par Freud. Par exemple quand il parle de « dépression économique », il fait référence au terme de « dépression » utilisé par Freud. Freud nous aide et a beaucoup aidé Keynes à comprendre deux choses. La première chose, c’est le caractère infantile du capitalisme, le fait que cela ne s’arrêtera jamais, que cela ne peut pas s’arrêter. Il n’y a jamais de saturation, il y aura toujours de nouveaux besoins parce que l’on crée de nouveaux besoins par des objets jetables, par la destruction créatrice, du fait que l’on a toujours besoin d’autres choses, par l’envie. C’est un processus qui ne peut jamais s’arrêter. Et deuxièmement, c’est un processus mortifère. C’est pour cela que Keynes utilisait le mythe du Roi Midas qui, à force de désirer de l’or, finissait par mourir parce tout ce qu’il touchait se transformait en or. C’est un peu la fable des Indiens d’Amérique qui disaient aux colons  : «  Lorsque vous aurez tout vendu vous vous rendrez compte qu’on ne peut pas vendre ce que l’on mange  ; lorsque vous aurez vendu toute la terre, vous vous rendrez compte que vous aurez perdu tout ce qui vous •   Vous intitulez votre édito « la laïcité ou la fraternité anonyme ». Que signifie cette expression ? C’est exactement le rêve laïc. Le rêve chrétien de tendre l’autre joue lorsque mon ennemi me frappe est quelque chose d’extraordinaire mais de totalement impossible disait Freud : lorsque je me fais frapper, j’ai plutôt envie de frapper. C’est un rêve absolu. Les socialistes et les francs-maçons, qui ont un peu inventé la laïcité, n’avaient pas de rêve chrétien à leur disposition. Ils ont donc inventé une sorte de fraternité laïque, enfin indépendante de la religion qui se traduit dans l’altruisme, dans le désir d’aider l’autre qui existe profondément dans la nature humaine. La nature humaine a un Photo Philippe Matsas © Flammarion C’est vrai. C’est ce que l’écrivaine Viviane Forrester avait appelé «  l’horreur économique », c’est-à-dire le fait que la relation marchande a tendance à se substituer à toute autre relation et à absorber tout autre type de relation. La relation marchande ne supporte pas qu’il y ait des relations qui ne soient pas marchandes, des relations d’af fe ction, d’amour, d’amitié, de hiérarchie, d’adoubement, de vassalité, d’honneur. Toutes ces relations sont des relations qui sont insupportables pour la relation marchande qui est une fausse relation d’égalité qui passe par l’argent. Il y a une belle phrase de Simmel qui dit : « l’argent c’est ce qui permet de ne pas regarder les autres dans les yeux  ». Or, justement, l’Humanité est faite pour regarder les autres dans les yeux. Et, profondément, nous sommes des humains qui regardons les autres dans les yeux, qui avons quelque chose à leur dire en les regardant dans les yeux. Et cela le marché ne supporte pas.

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 6 ortrait nourrit et tout ce qui vous fait exister ». Freud le dit très bien, chez nous, la pulsion de mort est combattue par l’éducation, par la société, par la culture, par la technique qui est une des premières formes de la culture. Mais plus on combat cette pulsion de mort par la technique et par la culture, plus on la refoule, et plus elle aura tendance à exploser. Ce qui fait que l’on a tendance à empiler de plus en plus de couches, si je puis dire, de techniques et de civilisations pour brider cette pulsion de mort. Ce qui fait que l’humanité est condamnée à croître infiniment dans la technique, dans l’accumulation pour brider infiniment sa pulsion de mort. Et ce, jusqu’à ce que cette pulsion de mort se retourne malheureusement contre ellemême et qu’elle arrive à détruire ce qu’elle est, c’est-à-dire la vie. que nous sommes absolument lucides et en même temps nous ne voulons pas voir ce que nous voyons et nous ne voulons pas nous arrêter, nous n’y croyons pas vraiment. Nous le savons mais nous n’y croyons pas. Nous fermons les yeux et nous nous lançons toujours plus loin dans cette accumulation qui fait que nous courons à notre perte. Nous sommes un peu le Titanic. •   On préfère accumuler du capital, épargner comme pour se créer une espérance d’immortalité… ? C’est ce que disait Max Weber  : le capitaliste c’est l’homme le plus riche du cimetière. Le capitaliste a été inventé par les protestants. C’est celui qui dit  : je n’accumule pas pour moi bien sûr parce que je ne suis pas intéressé, j’accumule pour mes enfants. J’arrive donc avec un immense héritage que je leur laisse au moment d’arriver au cimetière et d’être enterré. Ce qui est faux, il a accumulé pour lui toute sa vie bien sûr parce qu’il n’a pas voulu vivre, il a préféré épargner, il a refusé de vivre. •   En quoi Keynes et Marx, dans ces premières années du nouveau millénaire face à ce capitalisme, peuvent redevenir des référents politiques, des référents économiques pour réorienter l’action des États en Europe occidentale ? Je dirais plus encore. Marx était optimiste, •   Voulez-vous dire qu’aujourd’hui c’est-à-dire qu’il pensait que le développement des forces productives ferait que la limite ce n’est plus l’homme, finalement l’humanité arriverait à un stade la limite c’est la biosphère, de fraternité. C’est pour cela que c’est un les écosystèmes ? pseudo chrétien comme beaucoup de C’est cela que l’on a pressenti depuis socialistes. Le problème des socialistes longtemps, c’est ce qu’avait pressen- c’est qu’ils ont perdu le paradis que leur ti Malthus. Il avait pressenti qu’à terme la promettaient les chrétiens et donc ils ont terre serait un immense bidonville où il y essayé de créer un paradis terrestre. aurait très peu de riches. Le magnifique roman de Houellebecq La possibilité Keynes a écrit un livre qui s’appelle d’une île, c’est une métaphore de Malthus : Perspectives pour mes petits enfants. : la chance très peu de riches et une infinité de gens Il disait à peu près cela  extrêmement pauvres qui seraient en qu’auront mes petits-enfants, c’est qu’ils train de se battre et qui auraient très ne travailleront presque plus, qu’ils pourpeu pour vivre. Le mythe capitaliste est ront se consacrer à ce qui fait le sel de de dire que la productivité sera telle que la vie c’est-à-dire les arts, l’amitié, dire l’on arrivera toujours à vaincre la rareté. du mal des amis et avoir des amants, et Que la rareté n’existe pas. Que nous irons des choses comme cela… Or, ce n’est ! Nous sommes au vers l’abondance par la productivité. pas cela qui se passe  contraire entraînés dans une course à la Or, c’est tout l’inverse qui se produit. En fait, nous sommes en train de raréfier le productivité toujours plus phénoménale monde, nous sommes en train de creuser avec un monde qui nous étouffe petit notre tombe en rendant les ressources de à petit, nous sentons bien que cela se plus en plus rares et nous avons beau lutter rétrécit. Voilà à quoi il pouvait nous aider. contre le temps - c’est vrai que nous allon- Il avait aussi pensé que la dette nous tuegeons un petit peu notre espérance de vie rait un jour, que la dette était la chose la - à terme, nous allons réduire cette espé- plus horrible qui pouvait arriver à des rance de vie et nous allons finir par mourir. États et que l’on ne pourrait jamais remLévi-Strauss aussi est très pessimiste bourser ces dettes du fait des intérêts là-dessus. Il disait que la promiscuité, cumulés. Si vous regardez ce qui se et l’étouffement feront que les hommes passe en France, vous avez la moitié ne se supporteront plus. Il y aura donc de la dette qui s’explique par des intérêts un déchainement de violence et l’on cumulés. Il disait que c’était une horreur. retrouvera les vieux fléaux malthusiens  : Le taux d’intérêt c’était l’abomination et la guerre et la maladie. C’est vrai que l’hu- la désolation. Keynes disait qu’il fallait euthanasier le rentier  », la personne qui manité n’est pas raisonnable. Ce qui me «  frappe, c’est cette lucidité aveugle, c’est ne vit que du taux d’intérêt. •   Que peut nous apprendre la littérature ? Les écrivains sont des devins. Ils ont la prescience de ce qui va se passer. Ils ont la science de ce qui se passe et que nous ne voyons pas, de ce qui est en train de se passer chez nous et que nous ne percevons pas. Et aussi les poètes. Les peintres d’une certaine manière. Surtout les écrivains qui sont des espèces de sociologues divinatoires, avec un peu la magie de pouvoir deviner ce qui se passe vraiment dans une société. Les artistes sont pour moi des sentinelles, ce sont des vigies, ce sont eux qui sont à la proue du bateau et qui voient arriver l’iceberg. Eux, ils le voient. Il y a un très beau tableau de Dalí qui s’appelle Prémonition de la guerre civile. Rien que le titre est extraordinaire. Donc, les artistes pressentent ce qui se passe, ce sont des gens d’une utilité totale. Je pense qu’on a besoin de chercheurs, de savants, de médecins, etc., et puis il y a des travaux qui ne sont peut-être pas parasitaires mais disons que la « com’ », tous les gens qui se réunissent et qui font bosser les autres, la publicité, tout cela, c’est profondément inutile... C’est vraiment le talon de fer du marché qui s’exprime au travers de la publicité. C’est grâce à l’altruisme qui est inscrit dans notre génétique que nous sommes devenus une espèce totalement supérieure aux autres et que nous ignorons justement la loi de la jungle dont les libéraux voudraient pourtant faire un paradigme. L’intégralité de cet entretien est disponible en vidéo sur le site du Centre Laïque de l’Audiovisuel www.clav.be

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 7 propos intempestifs RUMINATIONS RÉPUBLICA INES L es attentats de Paris et de Copenhague et les mobilisations citoyennes, par delà la souffrance et la tristesse, ont provoqué un débat protéiforme sur la définition, sans cesse réinterpellée, et sur la traduction concrète des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Il existe certes un très large consensus pour refuser catégoriquement tout dogmatisme et tout fanatisme. Cette attitude est même depuis quelques siècles un des attributs majeurs de la modernité. Mais au-delà de la nécessité évidente d’invoquer les vertus républicaines, la tolérance, la laïcité, la liberté d’expression, le respect d’autrui, il n’en reste pas moins que des interrogations surgissent sur le sens et l’articulation de ces principes au cœur de la cité. Ainsi en est-il du débat, par nature complexe et souvent passionné, entre universalisme et particularisme. Entre unité du genre humain et identités singulières. Faut-il privilégier les composants communs à tous les hommes, au risque de l’uniformisation, du nivellement, voire de l’imposition d’une forme subtile de néo-colonialisme mental de l’Occident ? Ou faut-il mettre l’accent sur le droit à la différence, sur les spécificités propres à un genre, une préférence sexuelle, une religion, une appartenance régionale, une culture  ? Emmanuel Kant, le grand philosophe des Lumières, qualifiait de «  pensée élargie  »notre capacité à se mettre à la place de l’autre pour saisir son point de vue. C’est même cette faculté qui pourrait le mieux définir notre humanité. Élargir notre vue, sortir de nous-mêmes, ouvrir l’horizon. Se hisser au-dessus de nous. Exactement le contraire d’une identité close sur elle-même, univoque et monolithique. L’opposé d’un narcissisme unidimensionnel qui nous enferme dans une essence figée et définitive. Hélas, pour des raisons complexes comme l’effondrement des grandes espérances politiques ou l’effritement d’un principe de sens émancipateur, chacun s’en retourne dans sa petite niche individualiste et s’y construit une identité d’une pureté dangereuse. Règne de l’infinie juxtaposition d’appartenances uniques alors que l’indépassable interdépendance des hommes entre eux et avec les écosystèmes devrait nous conduire vers le chemin d’une identité plurielle, complexe et mouvante selon les itinéraires existentiels de chacun. Cette démarche suppose de prioriser l’universalité de l’humain contre la fétichisation du particulier. Et de postuler l’existence de valeurs et de vérités qui peuvent être admises par tous les humains, peu importe à ce stade leur sexe, leur religion, leur culture, leur langue ou leur tradition. Ainsi en va-t-il, à mon humble estime, de la connaissance scientifique, des droits et des libertés fondamentales de la personne humaine, de valeurs éthiques qui peuvent être mises en commun, du dialogue des cultures et des civilisations. Ensuite, et seulement ensuite, toutes les spécificités et toutes les richesses de la diversité et de la différence devront se déployer et être respectées pour autant qu’elles ne s’opposent pas aux principes universalistes supérieurs. Il s’agit donc bien de hiérarchiser les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Le souci est d’amplifier le mouvement dans une plus grande globalité en y incluant à terme le non-humain, comme les animaux, et non de le restreindre vers le bas, par une réduction à une identité univoque, immobile et anthropocentrée. Place aux débats ! Jean Cornil

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 8 Amicalement nord A nne Provoost : la fiction et les combats Anne Provoost est une écrivaine flamande quinquagénaire née à Poperinge qui vit à Anvers. Ses thèmes de prédilection sont le racisme, l’inceste, les extrémismes et les discriminations. D’une renommée internationale, ses livres sont actuellement traduits en 20 langues. Un de ses romans Le piège a été adapté au cinéma dans le film Falling en 2001. Femme pétillante, mère de trois enfants Anne estime volontiers que la solidarité grandit une culture. Par Sabine Beaucamp •   Comment en es-tu venue à l’écriture ? C’était un rêve d’enfant. Puis à 18 ans, j’ai décidé d’envisager l’écriture autrement. Je voulais me mettre au service de la littérature, être quelqu’un qui pense, écrit sur la littérature, qui en fait son sujet principal. Pendant 4 ans, j’ai étudié les langues germaniques en vue de m’approcher davantage de la littérature néerlandaise. Je me suis inscrite à un concours que j’ai gagné. J’avais écrit une fiction, une nouvelle…le début de l’aventure littéraire… J’ai écris mon premier roman à 23 ans en Amérique. Il a été publié lorsque j’avais 26 ans et s’appelle Ma tante est un cachalot. •   Les thèmes de tes livres sont-ils tirés de faits réels ou de faits divers ? Il n’y a quasiment rien de ce que j’ai vécu qui se retrouve dans mes livres. Mais plus d’une fois j’ai songé à me projeter dans la peau de mes personnages. Actuellement, je suis occupée à écrire un Photo : André Delier livre dont le sujet central est ma grand-mère, c’est la première fois que je fais apparaître dans mes romans quelqu’un qui m’est très •    Que penses-tu des mouvements sociaux proche, qui a vraiment existé. Il s’agit de l’enfance de ma grand- alternatifs comme par exemple « Hart Boven Hard » ? mère, évacuée en train à Paris avec des milliers d’enfants durant la Guerre 14-18, Les enfants de l’Yser. Je les trouve méga importants ! C’est la seule chose qui va nous sauver car l’art ou la politique, à eux seuls, n’y arriveront pas. Il y a de grands manquements dans notre démocratie, elle est en •   Aujourd’hui Flamands et Wallons veulent-ils souffrance. Le système qui limite les décisions politiques par les continuer à travailler l’art et la culture ensemble, citoyens aux seules élections tous les 4 ans, est un bien mauvais selon toi ? système à mon sens. Le citoyen doit être plus impliqué en particiIl y en a qui nous suggère de ne plus le faire ! C’est un non-sens. pant davantage au travers de consultations populaires où les gens Ce n’est certes pas un impératif, mais ce n’est pas non plus impos- sont bien informés, peuvent s’exprimer et réagir. C’est véritablesible. En France on appelle cela « réflexe identitaire ». En réalité, il ment vers un mélange de ce type de systèmes qu’il faut tendre. existe une grande différence entre la culture et l’art. J’observe « Hart Boven Hard » est un très bel exemple de réflexion quant au que l’on n’a jamais assez accordé de temps à expliquer les diffé- futur possible de la politique. rences existant entre l’un et l’autre. Aujourd’hui, on ramasse les Il faut plus de militantismes, plus de mouvements citoyens. pots cassés. Ils doivent recevoir le soutien des artistes, notre soutien. On doit Ce qui s’est passé avec Charlie Hebdo est un bel exemple du signer des pétitions, chanter, manifester pour et avec eux. Sinon, manque de compréhension. L’affrontement n’est pas inscrit ils « mourront ». Ce sont là, les seuls leviers démocratiques que l’on d’emblée dans notre culture, par contre l’art peut en user ou le peut actionner sur des questions de racismes, de nationalismes, susciter. C’est ça que l’on n’a pas vu venir. Dans l’art, il y a tou- d’inclusion-exclusion, d’intégration, de radicalismes et contre la jours un contrat où l’on peut exprimer même les choses les plus rhétorique d’extrême-droite si forte aujourd’hui. Mon compagnon graves. Charlie hebdo n’a pas été vu sous l’angle de l’art par les est aussi écrivain et militant-activiste. Notre maison est un nid meurtriers, mais sous celui de la culture. Pour eux leur culture est de militants et de conférences. Toutes les réunions se passent dans notre cuisine ! Ainsi nous luttons avec des arguments bétons inviolable, la mettre à mal est blasphématoire. depuis dix ans contre un projet de construction d’un très grand Nous n’avons pas besoin de la langue pour communiquer, pour viaduc à Anvers. Le projet n’a toujours pas été abandonné, et cela nous exprimer. Les problèmes entre les francophones et les nous donne l’envie de continuer. Il ne faut jamais baisser les bras, néerlandophones ne se posent donc pas sur le plan artistique. être dans un combat de tous les instants. Dans ces moments de petites révolutions  », je considère que la littérature est source Si on cherche toujours la culture dans l’art, on finit par le tuer. «  C’est très dangereux de se livrer à cet exercice. C’est précisé- d’émancipation et de libération. Elle apporte beaucoup d’oxygène ment la position de la NVA : essayer de nous faire croire que l’un et le recul nécessaire pour envisager des pistes à la fois raisona quelque chose à voir avec l’autre. Certes, l’art est lié à la culture nables et élaborer des arguments indémontables. mais il n’est pas compliqué pour l’art d’exclure complètement la culture. www.anneprovoost.be Retrouvez la version intégrale de cette interview sur www.agirparlaculture.be

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 9 chantier êTRE PROGRESSISTE FACE AU PROGRèS Couver ture et illustrations par Marion Sellenet www.marionsellenet.com En quelques décennies, une déferlante continue de nouvelles technologies s’est abattue sur nous. Elle modifie peu à peu des pans entiers de notre quotidien, de notre rapport au monde et de notre corps. Il s’agit notamment pour les gauches de sortir de la fascination, d’aller au-delà de l’innovation technique et des discours marketés des compagnies multinationales qui les mettent sur le marché. Comment établir un rapport plus critique, plus politique avec nos outils et nos dispositifs techniques  ? Quelles sont les conséquences sociales et culturelles de leur massification ? Comment la gauche peut-elle envisager le progrès sans marcher main dans la main avec un technocapitalisme fou ?

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 1 0 chantier TEC HNOSC I E NC ES : ILLUSION OU HORIZON ? Par Jean Cornil Les sciences et les techniques vont-elles nous conduire à un développement exceptionnel de notre humanité ou à un effondrement de notre humaine condition ? Réenchantement du risque et d’une humanité augmentée contre idéologies de la peur, technophobes et anthropophobes ? Plus encore, l’approche des sciences et des techniques a subi des métamorphoses tout au long de l’histoire de la pensée. Traditionnellement, dans le sillage des œuvres de Platon et d’Aristote, les technosciences sont mal considérées Tout d’abord trois constats. Comme car elles concernent un savoir pratique et l’écrivent Monique Atlan et Roger-Pol la réalité sensible, par nature incertains Droit, « 1 : l’homme pourrait être radicale- et imparfaits. Le travailleur-producteur est à ment transformé par les moyens d’action peine digne d’être un homme, menant une des technologies actuelles ; 2 : les débats existence déconsidérée par son contact concernant les choix, les enjeux et les permanent avec la matière. À l’inverse, limites mobilisent des représentations la forme de vie supérieure est la vie contemdivergentes de l’humain ; 3 : les philosophes plative des vérités essentielles, immuables modernes ont dans l’ensemble délaissé ces et immatérielles. Ici pas de compromission questions, alors même qu’elles se révèlent avec la matière, le temps et l’action4. cruciales »1. À la Renaissance, dans le prolongement La définition dominante de l’homme a de Galilée et de Bacon, les lignes bougent en effet varié au cours du temps  : animal et la science, entendue comme découverte rationnel durant l’Antiquité, «  âme étroite- des lois de la causalité des phénomènes, ment unie au corps » pour la métaphysique permet une intervention dans l’univers, cartésienne, puis, au 20e siècle, sujet assu- dans la matière, même si la production jetti aux structures et enfin vivant défini et l’action restent déconsidérées. Tout par ses capacités cognitives aujourd’hui. change à la fin du 20e siècle, où la théorie Loin d’être anecdotique, la définition et son application concrète, la technique, que l’on assigne à l’humain mobilise des sont en constante interaction dans une morales et des conceptions politiques, logique pragmatique. Les technosciences de l’esclavagisme au racisme, du totali- deviennent dynamiques, actives et protarisme à l’antihumanisme contemporain. ductives. Elles développent des capacités Avec des conséquences extrêmement à modifier fondamentalement la matière concrètes  : citons, par exemple, le trai- et à créer ses objets propres. Mutations tement de l’autisme, le rapport à l’animal biologiques, intelligence artificielle, réalité ou la fécondation pour autrui 2. Le choix virtuelle, cybernétique… d’un homme amélioré, le transhumanisme, en regard de l’homme biologique, Le statut de la science et de la technique poserait immédiatement des probléma- s’est donc profondément transformé. Il ne tiques majeures en termes éthiques et s’agit plus de contempler un ordre harmopolitiques. Comment par exemple garantir nieux mais « de maîtriser et de dominer la à tous l’accès à cette humanité augmen- nature », selon la formule de Descartes, par tée sous peine d’approfondir les inégalités la découverte des lois mathématiques qui déjà vertigineuses entre les hommes  ? organisent le réel. Puis par les révolutions Comment définir une dignité humaine scientifiques, comme la révolution inforuniverselle « avec l’apparition de tranches matique et celle de la biologie moléculaire technologiques supérieures de l’humanité ? » qui nous invitent à « habiter technologique» comme le note Michel Et « quelle serait la nature du régime poli- ment le monde  tique susceptible d’assurer la cohabitation Puech5. Pourtant, comme l’indique Gilbert inégalitaire entre les “augmentés” et la Hottois, l’ambivalence domine aujourd’hui masse ordinaire ? »3 à l’égard des sciences et des techniques. Ambivalence qui tranche avec l’optimisme et l’idée du progrès continu issu des Lumières. «  L’erreur simplificatrice serait de penser que l’humanité est malade de Face aux saisissants progrès de la « grande convergence » entre les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les sciences cognitives (les « NBIC  »), c’est, après la nature, l’humain qui est en chantier. Et donc une nouvelle définition de l’homme. Tentons de poser quelques termes du débat. L’AV è NEMENT D ES TE C H N O S C IEN C ES ses outils et de ses moyens  ; elle en a au contraire plus besoin que jamais, avec bientôt huit milliards d’individus sur terre. Ce qui est en cause est plutôt l’excès qui caractérise sa logique de développement, ce qui rend l’ambigüité irréductible » écrit Pascal Chabot6. EN C ENSER O U RE D O U TER L E TE C H N O CA PITA L ISME  ? Face aux fulgurantes évolutions des technosciences et des profondes transformations culturelles qu’elles entrainent, on peut esquisser une configuration des points de vue en présence. L’attitude technophobe d’abord  : l’inter vention de l’homme dans la nature est porteuse de périls jusqu’à menacer l’existence même de l’humanité à la fois par la dégradation de la biosphère, par les moyens de destruction massive et la conception d’un humain désormais opérable et transformable. Telle est par exemple la conception de Hans Jonas au travers de «  l’heuristique de la peur  » (c’est la crainte de perdre quelque chose qui en constitue sa valeur) et du principe de précaution qui réhabilite la notion de limite face au risque de dénaturation de la nature et de l’homme. L’opinion publique est infantile et manipulable. Face à l’utopie du progrès illimité, seule une forme de gouvernement des sages peut imposer une politique de retenue, de modération et de prudence afin de «  sauver  » l’humanité pour les générations futures. Dans une perspective critique, il faut souligner le fondamentalisme et le millénarisme de cette attitude qui absolutise les enjeux écologiques et abandonne l’idéal démocratique. En revanche, toute l’œuvre de Gilbert Simondon illustre une confiance dans les technosciences qui se caractérisent par leurs aspects universels et émancipateurs. Sa technophilie se veut résolument humaniste. Il veut reconnaître et valoriser à la fois la technique, la culture et la nature, en s’efforçant de les faire communiquer entre elles. Mais il écrit à la fin des années 1950, comme le rappelle Gilbert Hottois, à un moment où l’homme n’est pas encore affecté dans son essence même par la technologie. Aujourd’hui, les évolutions de la science et des techniques ont des partisans d’un optimisme absolu. Ainsi

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 11 chantier Gérald Bronner qui nous prédit un avenir radieux dans l’espace, sur des exoplanètes « à quelques dizaines d’années-lumière autour de la terre  ». En réenchantant le risque, il nous invite à nous considérer plus comme des humains que comme des terriens7. Même logique au travers des modifications de notre humanité même par un organisme cognitif augmenté de par la puissance des réseaux, des codes numériques et de l’intelligence artificielle. Serons-nous demain des robots clairvoyants, débordés par nos propres créations et marginalisant notre humanité classique au profit d’une humanité parallèle constituée de flux électroniques intelligents  ?8 Notre mémoire deviendra-t-elle une clé USB  ? Vivrons-nous 150 ans ? Fabriquerons-nous nos médicaments sur une imprimante 3D ? Deviendrons-nous des êtres mi-biologiques mi-informatiques connectés sur le Web ? Que restera-t-il alors de notre humanité  ? Est-ce assuré que le transhumanisme apportera le bonheur universel  ? L’homme augmenté garantira-t-il une élévation de l’éducation et de la maturité  ? Permettra-t-il un plus juste partage des connaissances et des richesses ?9 Pencherons-nous vers la « petite poucette » de Michel Serres10 ou vers une société de contrôle, incontrôlable et irrationnelle, où règnent la misère spirituelle, la consommation effrénée, le désir addictif, le capitalisme hyperindustriel tel que décrit par Bernard Stiegler ?11 1 Monique Atlan et Roger-Pol Droit, Humain, Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies , Flammarion, 2012. 2 Francis Wolff, Notre humanité, D’Aristote aux neurosciences , Fayard, 2010. 3 Thierry Blin, « Le transhumanisme ? Non, merci ! », Marianne , 6-12 février 2015. 4 Gilbert Hottois, De la Renaissance à la Postmodernité , De Boeck, 2002. 5 Michel Puech, Homo Sapiens Technologicus , Le Pommier, 2008. 6 Pascal Chabot, Global burn-out , Presses Universitaires de France, 2013. 7 Gérald Bronner, La planète des hommes, Réenchanter le risque , PUF, 2014. 8 Eric Sadin, L’humanité augmentée, L’administration numérique du monde , Éditions de l’Echappée, 2013. 9 Geneviève Ferone, Jean-Didier Vincent, Bienvenue en Transhumanie, Sur l’homme de demain , Grasset, 2011. 10 Michel Serres, Petite Poucette , Le Pommier, 2012. 11 Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit, V.3 : L’esprit perdu du capitalisme , Galilée, 2006.

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 1 2 chantier SE PASSER DE PROTHèSES Julien Mattern est Maitre de conférences en sociologie à l’Université de Pau. Il avait écrit Le cauchemar de Don Quichotte avec Matthieu Amiech, un essai contre la fascination par le capitalisme des milieux militants qui luttent contre lui. Se revendiquant d’une sociologie critique de l’innovation technologique, il répond ici à nos questions sur l’impact du déferlement des technologies contemporaines propulsant une idéologie technophile et des conséquences sociales et culturelles d’un monde de plus en plus mécanisé. Propos recueillis par Aurélien Ber thier TECHNOLOGIQUES •   On a l’impression de faire face à un monde de plus en plus déshumanisé et peuplé d’automates. Les répondeurs téléphoniques ou les « guichets en ligne » sur internet remplacent des interlocuteurs dans les administrations, banques, postes, caisses de supermarché ou autres services. Est-ce qu’on sait quels effets sociaux ou culturels provoque cette déshumanisation ? toujours trouver une pluralité de pratiques tendant à valider l’idée que « tout dépend de l’usage qu’on en fait ». Or, même avant « l’internet des objets » qui les connectera tous, nous n’avons pas seulement affaire à des outils mais à un système technique, à un « monde » dans lequel baigne chacun d’entre nous, qui conditionne nos manières de sentir, de penser, et nos rapports aux autres. Ces objets techniques, qui sont une idéologie matérialisée, constituent désormais le cadre de socialisation des plus jeunes. Comme l’ont fait hier On fait souvent l’erreur de voir chaque l’automobile et la téléphonie, le milieu objet technique (par exemple, un téléphone formé par l’ensemble des technologies portable) comme un simple outil répon- numériques est probablement en train de dant à un besoin bien défini dans le temps transformer profondément les relations et l’espace. De ce point de vue, quel que humaines et les rapports de pouvoir. soit l’objet considéré, on pourra presque Mais on ne pourra connaître vraiment les effets de ces technologies qu’a posteriori, une fois celles-ci adoptées et «  appropriées  » par les sociétés. De toute façon l’innovation est devenue un tel impératif qu’un tel bilan a peu de chances d’être établi  : à peine adoptées, les nouvelles technologies sont chassées par d’autres, encore plus nouvelles. Nous ne sommes pas dans un processus de «  transition  » qui nous mènerait d’un univers à un autre et que nous pourrions réguler, mais face à ce que Michel Tibon-Cornillot a appelé un « déferlement technologique », au-delà de toute maîtrise consciente et laissant très peu de place à la réflexion critique.

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 1 3 chantier Toutefois, pour répondre à votre question, chacun peut aussi s’appuyer sur son expérience concrète de ces objets, ainsi que sur toute une série d’analyses fragmentaires qui viennent des États-Unis, où le processus est suffisamment avancé pour que les effets sociaux et psychologiques soient très visibles (cf. Nicolas Carr ou Sherry Turckle par exemple). Mais il faut noter que la critique de la mécanisation du monde a au moins un siècle (cf. Walther Rathenau pour l’Allemagne). Certaines analyses déjà anciennes, comme celles de Günther Anders ou Bernard Charbonneau semblent avoir dit l’essentiel. En fait, le point à éclaircir est plutôt de comprendre pourquoi et comment, malgré cette expérience, tous ces avertissements, ces inquiétudes et ces dénonciations, il existe un tel consensus, parmi les acteurs ayant un peu de pouvoir, pour développer et diffuser ces technologies. temps, a standardisé, appauvri, et déqualifié le travail humain – une «  robotisation de l’homme  » qui rend ce genre de poste de travail effectivement peu défendable et prépare sa disparition. Le processus qui a abouti aux lignes de caisse des hypermarchés semble bel et bien destiné à déboucher inéluctablement sur les étiquettes RFID et le péage automatique. des années 1960 et 1970 – que les écrans, tablettes et téléphones prétendent «  ré-humaniser  ». Tout en promettant une vie inédite, sans temps mort, où toutes les opportunités de la vie urbaine peuvent être saisies. En médecine, on parle régulièrement des « fantastiques percées » rendues possibles par la technologie (pour traiter les cancers, les maladies génétiques, etc.), et certains y voient les prémices d’une amélioration de l’homme et d’une prolongation indéfinie de la durée de vie humaine. Or une partie des problèmes sanitaires qu’il s’agit de traiter sont directement liés aux conditions de vie dans les sociétés industrielles : vie hors-sol dans les grandes agglomérations, circulation massive d’êtres humains et de marchandises, exposition généralisée aux substances toxiques. Tout cela impose une prise en charge sanitaire beaucoup plus serrée des individus. Dans ces conditions, les promesses transhumanistes sont certes à la fois ridicules et terrifiantes. Mais elles sont aussi un écran de fumée devant des pratiques plus concrètes d’adaptation de l’homme à des conditions de vie de plus en plus pathogènes. Comme s’il fallait sans cesse en rajouter dans la surenchère pour justifier une réalité beaucoup plus décevante, dont les causes profondes restent hors de portée. Ce n’est pas par contrainte que les objets que vous citez ont été massivement adoptés, validant ainsi le système marchand qui les produit. Ils fascinent et suscitent une adhésion massive, notamment parce qu’ils correspondent à des désirs, à des fantasmes très anciens Au moment où elle fut massivement mise (maîtrise, ubiquité, immortalité...), tout en en œuvre, au milieu du 20e siècle, on a pu prétendant les accomplir en suivant la ligne penser que l’automatisation allait soulager du moindre effort. Le rôle du marketing •   Et est-il possible de sortir les hommes d’un certain nombre de tâches n’est pas négligeable dans cet enthou- de cette fascination ? Est-ce que pénibles ou dangereuses. Elle l’a fait en siasme apparent. je peux être contre le capitalisme partie. Mais elle n’a pas fait disparaître ce et utiliser ces outils ? genre de tâches, et en a même créé de Mais il faut aussi rapporter cette puissance nouvelles. De plus, en donnant congé à de fascination au fait que ces marchan- Bien sûr, on peut sortir de cette fascinal’homme dans des secteurs croissants de dises s’inscrivent dans une trajectoire tion. On peut même s’efforcer de dépendre la production de marchandises, l’automati- historique de long terme : la massification le moins possible de ces macro-systèmes sation a réduit l’importance des savoir-faire de la production, l’urbanisation géné- techniques. Se passer de téléphone personnels et transféré l’autorité à des rale et la bureaucratisation détruisent les portable, de tablettes et ne pas fréquenter dispositifs impersonnels, sapant par-là conditions d’une vie autonome. Cette tra- les réseaux sociaux n’est pas si difficile. même les capacités de résistance des sala- jectoire appelle presque naturellement des C’est à la fois une manière de s’efforcer riés et les perspectives de réappropriation prothèses technologiques pour résoudre d’être cohérent dans la critique, et souvent de l’appareil productif. Enfin, depuis une (temporairement) les problèmes qu’elle un moyen de se préserver physiquement et trentaine d’années, elle a entraîné beau- a elle-même engendrés. Par surcroît, mentalement. coup de chômage, que ne parvient pas à l’idéologie technophile dessine un horizon résorber la quête désespérée de « nouveaux utopique qui donne un sens historique à Toutefois, devant l’ampleur de la marchantoute cette histoire. gisements de croissance ». disation et de l’artificialisation du monde, ce genre d’efforts individuels est un peu En fait, depuis la révolution industrielle, Par exemple, le développement industriel dérisoire, et ne permet pas du tout de les machines ont rarement été conçues a liquidé une grande part des relations sortir de la société industrielle. Quant à pour soulager la peine des hommes. humaines traditionnelles (avec toute leur fixer des exigences individuelles beauLe principal but de l’automatisation réside ambivalence), mais il n’a pas supprimé coup plus radicales (pas d’ordinateur, pas dans les gains de productivité qu’elle promet. pour autant le besoin de rapports humains. d’automobile, pas de travail salarié, pas de réseaux sociaux  » viennent à la fois consommation marchande), cela risque Or en régime capitaliste la productivité est Les «  un impératif aveugle et permanent, puisque compenser cette perte, tout en prétendant d’être le meilleur moyen de les abandonner : des rapports humains à la très vite. En fait il y a déjà beaucoup à faire chaque gain est invariablement «  annulé  » offrir mieux  par la généralisation à la concurrence des carte, totalement maîtrisés (ou totalement en se concentrant collectivement sur les aléatoires), débarrassés des anciennes fronts où progresse le désastre : informatinouvelles techniques. pesanteurs, des lenteurs et des préjugés. sation générale, « grands projets inutiles », Vu sous cet angle, le problème est bien « techno-sciences », etc. plus profond que la simple mise en place Dans les transports en commun, c’est de « robots ». L’automatisation proprement un univers par nature impersonnel et dite n’est bien souvent que la dernière massifié – et qui plus est déshumanisé par phase d’un processus qui, dans un premier les grandes transformations techniques •   Outre les automates de notre quotidien, c’est également dans l’espace professionnel que la robotisation progresse fortement et remplace des postes auparavant tenus par des humains. Quels sont les enjeux de cette robotisation du monde du travail ? •   Dans votre livre, Le cauchemar de Don Quichotte, vous abordez l’idée de la difficulté d’être dans une critique du système capitaliste tout en étant partie prenante et fasciné par lui. Dans quelle mesure les technologies contemporaines (smartphones, tablettes, les réseaux sociaux jusqu’aux promesses d’« humain augmenté » du projet transhumaniste) participent-elles à ce phénomène de fascination ?

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n °4 1 - p r i n t e m p s 2 0 1 5 - 1 4 chantier PAUL JORION : Propos recueillis par Aurélien Ber thier DES ROBOTS ET DES HOMMES Anthropologue, spécialiste d’économie, titulaire de la chaire « Stewardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel et bloggeur très suivi, Paul Jorion revient sur la mécanisation du monde en cours jusqu’aux valeurs que partagent les néolibéraux avec les robots. •   Vous dites que des millions d’emplois sont menacés, que d’ici 20 ans près de 50 % des emplois seront assurés par des machines. Contrairement à l’idée reçue, la technologie détruirait donc plus d’emploi qu’elle n’en crée ? Et encore, c’est une projection qu’on fait maintenant, avec l’état actuel de la technologie. Comme la technologie va s’améliorer encore, ce chiffre sera probablement beaucoup plus élevé que cela. On ne voit pas d’emploi humain qui ne soit remplaçable par du mécanique. Sauf à ce qu’il y ait une politique délibérée. Par exemple de dire que les personnes en train de mourir doivent être assistées par un être humain et non par un robot. On arrive à un état où tout ce que nous savons faire, la machine peut le faire mieux. Si on parle de la singularité comme du moment où l’ordinateur prend le pouvoir sur nous, ça se passe vers 1980, lors de l’invasion de l’ordinateur individuel. Le passage s’est fait là. À partir du moment où il y a un logiciel qui assiste les décisions, les personnes qui viennent après ceux qui ont créé ce logiciel n’ont plus aucune conscience du mécanisme. Elles savent qu’il faut appuyer sur le bouton pour obtenir le résultat. Mais en général, il y a une déclassification sur laquelle Bernard Stiegler attire d’ailleurs l’attention. Le fait qu’à emploi égal, par exemple dans une banque celui qui s’occupe de la valorisation du calcul des obligations, maintenant, c’est quelqu’un qui a une qualification bien inférieure par rapport au moment où il fallait concevoir les logiciels. À l’époque, on devait comprendre comment cela fonctionnait. Maintenant plus. On perd des capacités. Non seulement la machine raisonne mieux que nous mais nous, en parallèle, nous cessons de réfléchir puisque la machine le fait bien. •   Cette robotisation va créer un chômage de masse. Qu’imaginez contre cela ? De nouvelles révoltes luddites ? Si personne ne fait aucun effort pour maitriser cela oui, cela conduira à des révoltes luddites, des gens qui considèrent qu’il faut casser la machine. Le luddisme, c’est justifié par le fait qu’on n’a jamais permis à celui qui est remplacé par la machine dans notre régime de p rop r iété p r ivé e de b é néf icie r véritablement du bénéfice qui en résulte. C’est le propriétaire de la machine qui va en bénéficier. En fait, il y a deux questions distinctes : est-ce que c’est une bonne idée d’inventer des machines pour nous remplacer, oui. Est-ce que c’est une bonne idée que seuls les plus riches bénéficient de cela, non. C’est pour ça que j’ai proposé avec Bruno Colmant, dans Penser l’économie autrement, une taxe sur la productivité des machines qui permettrait au travailleur remplacé par un logiciel ou un robot de bénéficier lui aussi de cette mécanisation globale au lieu d’en être simplement la victime. •   La société est de plus en plus régie par des algorithmes, ces programmes informatiques destinés à accomplir une tâche sont au cœur de plus en plus de services privés et publics (Éducation, santé, énergie…) Est-ce qu’on ne risque pas d’entrer peu à peu dans une tyrannie de l’efficacité ? On en est déjà là. Le tournant, c’est les années 1970 avec Thatcher et Reagan ou le prix Nobel Gary Becker en 1992 disant qu’on peut tout marchandiser, tout calculer et qu’il faut tout calculer… C’est la reconnaissance de la victoire du robot, que la technologie soit là ou non. C’est Metropolis. On donne le pouvoir à une rationalité purement quantitative et on évacue la question qualitative. La méthode du robot c’est la même pensée que le néolibéralisme : dire que c’est la rentabilité qui va décider. Le problème que nous avons est que l’homme d’affaires a gagné. Et l’homme d’affaires n’est pas un très bon philosophe. C’est une sorte de robot avant la lettre. Et malheureusement, il n’y a plus qu’eux qui prennent les décisions. Le problème n’est •   D’une manière plus générale, pas celui de la technologie mais celui d’un comment faire pour que progrès système politique où nous nous désintechnologique rime un peu plus avec ses valeurs de progrès social téressons de ce qui se passe. On s’est déjà déresponsabilisé au profit d’individus et démocratique ? aux schémas de pensées très robotisés. On s’est beaucoup leurré sur la notion de On a déjà abandonné sa souveraineté à progrès. En 1867, avec l’abrogation des quelqu’un d’autre ou quelque chose. Robot lois qui interdisaient la spéculation (ou en ou pas, peu importe. France en 1885), on disait : « la spéculation, c’est le progrès  ». Le mot «  progrès  » dit « vous êtes un imbécile si vous ne croyez pas à ça  ». Le mouvement technologique n’a jamais été spécialement motivé par le progrès mais plutôt par le profit. Ça continue de cette manière-là. La différence entre droite et gauche ne se situe pas par rapport à une attitude vis-à-vis de la technologie mais par rapport au partage des bénéfices que ça rapporte. Ce qui est de gauche, c’est de dire on partage les bénéfices, ce qui est de droite c’est de dire, c’est celui qui a apporté le capital qui en bénéficie.

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