CI

 

Embed or link this publication

Description

CI 186

Popular Pages


p. 1

BELGIQUE - BELGIE P.P. - P.B. LIEGE X 9/3306 La littérature lue à voix haute La BD aux Beaux-Arts de Liège Michel Lambert, portrait Eugène Savitzkaya, rencontre L’invention du marollien littéraire Dossier  Actualité LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Trimestriel. N° 186, du 1er avril au 30 juin 2015. Patrimoine P 302031 - Bureau de dépôt Liège X - éd. resp. Martine Garsou - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - mars 2015

[close]

p. 2

sommaire n° 186 En couverture : Laurent Gaudé au festival Les Parlantes © Christophe Toffolo Lecteurs nouveaux 01 ÉDITORIAL par Nausicaa Dewez MAGAZINE DOSSIER Actualité Édition Patrimoine Portrait Vues d’ailleurs Brèves Bibliographie Recensions La littérature lue à voix haute La BD aux Beaux-Arts de Liège Michel Lambert, portrait Eugène Savitzkaya, rencontre Cinq foyers de résistance littéraire Espace Nord, continuité et renouveau L’invention du marollien littéraire David Merveille Vues de Prague 02 11 16 20 23 30 33 42 46 48 le-carnet-et-les-instants.net le-carnet-et-les-instants.net Le Carnet et les Instants est aussi sur internet : le-carnet-et-les-instants.net

[close]

p. 3

Lecteurs nouveaux La Foire du livre de Bruxelles a fermé ses portes le 2 mars 2015 avec, nous annoncet-on, une fréquentation en recul par rapport aux années précédentes. Bien que la foule ait été un peu plus clairsemée que précédemment dans les travées de Tour et Taxis (et sans doute conviendra-t-il d’en interroger les raisons), on se réjouira néanmoins que soixante mille personnes aient pris le temps de partir ainsi à la rencontre des livres – déboursant au passage, pour nombre d’entre elles, les neuf euros d’un billet d’entrée en tarif weekend. S’il est permis de tirer des conclusions du succès, même relatif, de l’incontournable événement annuel, on notera donc que la chose littéraire garde un puissant attrait auprès d’un public (certains diront d’un certain public) que l’on dit pourtant détourné du livre par la civilisation des écrans et par le discours dominant qui, valorisant l’immédiateté et la facilité, n’aurait que mépris pour le temps long et exigeant de la lecture. Cet engouement public traduit aussi et surtout l’appétence des lecteurs pour ce qui distingue la Foire du Livre d’un simple entrepôt de vente de livres : les rencontres avec les écrivains et illustrateurs. Certes, tous les artistes ne suscitent pas un même intérêt auprès des visiteurs. Tandis que la foule indifférente passe sans s’arrêter devant tel poète qui attend, un brin fataliste, de pouvoir engager la conversation avec un lecteur, des hordes se massent pour décrocher quelques mots et une signature de telle ou tel auteur de bestsellers, voire du dernier people qui vient de commettre une autobiographie. C’est que, pour reprendre les mots de Jérôme Meizoz, « dans le champ littéraire de la modernité, la reconnaissance visuelle par un large public est un critère de valeur assimilé au succès commercial1  ». Malgré ces fortunes diverses, l’intérêt suscité par les rencontres avec les auteurs trahit la demande des lecteurs d’aujourd’hui –  tant les lecteurs dits experts que ceux qui sont réputés plus faibles – pour une littérature incarnée, portée par une voix, une présence. Ce dont témoigne aussi le récent renouveau des pratiques de lecture à haute voix, sur lesquelles l’article inaugural de cette 186e livraison de votre revue tente de faire le point. En fait de nouvelles pratiques de lecture, Le Carnet et les Instants s’est quant à lui récemment lancé dans l’aventure numérique, en proposant désormais recensions de livres et bibliographie sur un blog dédié (http:// le-carnet-et-les-instants.net/). La nouvelle formule a suscité des réticences à la mesure du bouleversement qu’elle induit dans les habitudes de lecture des habitués du Carnet, mais aussi un vif intérêt, puisque le blog a enregistré au cours de ses sept premières semaines de présence en ligne 2 500 visites de lecteurs curieux et souvent satisfaits. En publiant une seule chronique par jour (avec un récapitulatif tous les quinze jours), le blog invite ses fidèles à une lecture courte et quotidienne, en même temps qu’il offre aux œuvres plus confidentielles ou pointues dont il traite une visibilité égale à celle accordée à d’autres ouvrages, destinés quant à eux à un public plus large – des œuvres plus fragiles qui risquaient de passer inaperçues au milieu de toutes les recensions proposées en une seule fois dans la revue imprimée. Avec ce rythme nouveau de publication, le blog concourt pleinement à la mission du Carnet : faire découvrir et promouvoir nos littératures dans leur diversité. Un but que ce nouveau numéro imprimé poursuit tout autant. Alors, bonne lecture – ici et sur notre blog ! 1 Jérôme MEIZOZ, « “Écrire, c’est entrer en scène” : la littérature en personne », dans COnTEXTES (en ligne), mis en ligne le 10 février 2015. URL : http://contextes.revues.org/6003 Nausicaa Dewez éditorial

[close]

p. 4

La lecture de textes littéraires à voix haute Mélanie GODIN Aussi loin que nous remontions dans notre mémoire, les souvenirs de notre mère, de notre père ou d’un adulte nous lisant des histoires, chacun à sa manière, sont présents. Le rapport à la lecture à haute voix est intime ; nous avions une histoire préférée que nous ne nous lassions pas d’écouter, au grand dam de celui qui nous la lisait. Par ces répétitions d’histoires contées, l’enfant que nous étions trouvait son chemin vers ses mondes imaginaires. Les êtres chers n’étaient pas forcément tous doués pour la lecture, mais cela n’avait finalement que peu d’importance. Ce qui importait, c’était ce partage avec un proche, qui nous emmenait dans un monde magique, par le seul son de sa voix familière. « Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. » (Marcel Proust) Une longue histoire La lecture a longtemps été une affaire d’oralité. Homère, le poète itinérant, chantait ses poèmes de guerre, de dieux et d’amour. Dans l’Antiquité, même celui qui lisait pour lui seul murmurait : l’écriture continue (scriptio continua) imposait ce passage par l’oralité. La lecture silencieuse existait déjà, mais il s’agissait d’une pratique assez peu répandue. Dans ses Confessions, Augustin d’Hippone note ainsi son étonnement à la vue d’Ambroise, évêque de Milan, lisant silencieusement. C’est à partir du ixe siècle que la lecture silencieuse se développe, notamment dans les monastères. Si elle devient progressivement le mode de lecture dominant, la lecture à haute voix se perpétue. Au sein de l’élite, les lectures de salon entre écrivains et intellectuels ou en petit comité familial sont pratique courante. Hors des classes privilégiées, le taux d’alphabétisation reste longtemps très faible et l’accès au livre n’est possible que par la médiation d’un lecteur à haute voix. Dans ce cas, la lecture orale joue également un rôle politique important. Dans Une histoire de la lecture, Alberto Manguel rapporte l’exemple de Saturnino Martinez, cigarier et poète, qui crée au xixe  siècle à Cuba un journal pour les ouvriers, La Aurora. Ce journal s’adresse à la classe sociale travailleuse, où l’analphabétisme est encore très répandu à cette époque. C’est pourquoi Martinez décide d’engager un lecteur public. L’anecdote veut qu’un texte très populaire auprès des ouvriers cigariers est Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas ; les ouvriers reçoivent l’autorisation de l’écrivain d’appeler un de leurs cigares de son nom. Cette lecture à voix haute, celle qui est dite pour promouvoir une pensée, une idée, rappelle les « Batailles du livres » du Parti Communiste au début des années 1950, menées, entre autres, par Elsa Triolet. Dans L’écrivain et le livre ou la suite dans les idées, celle-ci développe sa conception du rôle de l’écrivain vis-à-vis de son public. Elle le compare à « un poste de radio », dont le talent dépend de la nature du message diffusé. Elle milite pour une littérature engagée. De nos jours, certains écrivains publics, comme le PAC à Liège, ont renoué avec cette pratique militante pour aller à la rencontre de la population en lisant des textes littéraires engagés. Engouement renouvelé On assiste aujourd’hui à un renouveau retentissant de la lecture à voix haute, avec le foisonnement de festivals littéraires et

[close]

p. 5

Monique Dorsel interprète La voix humaine, de Jean Cocteau © Paul Freitas

[close]

p. 6



[close]

p. 7

Dossier 05 Lecture à voix haute page de g. Alberto Manguel © DR page de d. Affiches du festival Les Parlantes et de L’Intime festival une professionnalisation grandissante du secteur. La presse en parle avec entrain. D’aucuns considèrent cette pratique comme une solution pour faire découvrir la littérature, souvent considérée comme difficile d’accès et méconnue du grand public. En Belgique francophone, plusieurs événements ont fleuri ces dernières années tels que le « Marathon des mots » à Bruxelles, qui a connu trois éditions à Passa Porta. Inspiré du premier « Marathon des mots » de Toulouse, celui-ci proposait d’écouter pendant trois jours des textes présentés de manière originale et ludique, de rencontrer les auteurs mais aussi et surtout, d’écouter des textes mis en voix par des acteurs et actrices très connus. Ces trois dernières années se développent «  Les Parlantes  » – Festival international de lecture de Liège qui a lieu durant six jours au mois de mars. Des mises en voix et une multitude d’activités littéraires y sont proposées dans une vingtaine de lieux. Le dernier en date, mais non des moindres, est « L’Intime festival » de Namur, inspiré par l’acteur Benoît Poelvoorde, qui en est déjà à sa deuxième édition. La proposition : partir de l’intime et partager des livres qui en vaillent la peine, en compagnie d’écrivains et d’acteurs médiatiques. À côté de ces grandes productions, de nombreuses associations promeuvent l’oralité de la littérature depuis un certain nombre d’années sans être forcément sous les feux des projecteurs. Parmi elles, citons les Jeunesses Poétiques et le Théâtre Poème fondé par Monique Dorsel dans les années 1960. Pionnière en la matière, Monique Dorsel a ainsi créé des « spectacles-poèmes » ou des «  lectures-spectacles  », sorte de nouvelles formes de récital à destination des jeunes et des moins jeunes. De nombreuses associations, librairies, bibliothèques, maisons de poésie, du livre et du conte émaillent leur programmation culturelle de ces moments de lectures à voix haute. Celles-ci commencent discrètement chez nos voisins français à devenir un sujet d’étude dans le monde universitaire et de la recherche. Créé en 2009, le Centre de la Voix est une émanation du service culturel de l’université Paris-Sorbonne dont la mission est de regrouper et dynamiser les activités universitaires et associatives investissant le champ disciplinaire de la voix. Un atelier, «  Sorbonne sonore », premier atelier universitaire en France de lecture à voix haute, a vu le jour. Destiné tout d’abord à améliorer la qualité des lectures pour aveugles, l’atelier a rapidement pris conscience que la lecture à voix haute pouvait être appréciée par tous.

[close]

p. 8

06 Diversité des pratiques La lecture à voix  haute regroupe des pratiques hétérogènes. Rappelons que Daniel Pennac en fait le neuvième « droit imprescriptible du lecteur » dans son livre Comme un roman. Un droit inaltérable et essentiel, remis au centre de toutes les attentions. Lire à voix haute peut se faire de multiples façons : lire pour soi-même, lire pour quelqu’un d’autre, lire en public, l’auteur lisant directement son texte ou un lecteur lisant le texte en public. Lire à voix haute laisse la porte ouverte à l’interprétation, à l’appropriation d’un texte qui n’est pas toujours sien. Alberto Manguel raconte le moment où il est devenu lecteur pour Borges, l’écrivain argentin devenu aveugle. Il découvre qu’au-delà d’un grand écrivain, Borges était surtout un grand lecteur. Pendant presque deux ans, il est allé lire chez lui régulièrement. La lecture suivait les indications de Borges, qui savait très précisément comment il voulait qu’on la lui fasse. Manguel dit y avoir appris à lire avec un ton de voix neutre, quasi sans plaisir personnel pour satisfaire celui de l’auditeur. Certains spécialistes de la lecture ne sont pas du tout d’accord avec cette posture de neutralité. Ils considèrent qu’une lecture doit être interprétée et assument la grande part de subjectivité. Ils sont pris par le texte et le mettent en avant. Le travail du lecteur est d’apprivoiser les livres et de faire en sorte que, sans costume ni décor, les auditeurs voient des images au fil de la lecture. Le travail long et précis de cette lecture est directement lié à la diction, au ton, au rythme, à la respiration. Écouter lire pour le plaisir, pour s’instruire, pour laisser la musique de la langue primer sur le sens des mots est une source de richesses. Néanmoins, laisser quelqu’un lire à notre place, cela peut signifier être dans une position plus passive, plus paresseuse, moins personnelle. Nos oreilles sont sous l’emprise de la voix de quelqu’un d’autre. Nous sommes, en quelque sorte, privés de la liberté de nous arrêter sur un passage, un mot, un détail en fonction de notre propre rythme. L’expérience peut être alors vécue comme un appauvrissement et une contrainte. Auteur et lecteur à la fois Quand les auteurs lisent leurs propres textes, la réaction de l’auditeur peut être double suivant ses goûts et ses attentes personnels. Soit on aime ressentir le texte à travers la sensibilité de l’auteur, qui nous ouvre une porte vers sa vérité. Soit on n’apprécie que moyennement l’éloignement à notre propre interprétation, cette impossibilité de construire le texte pour nous-mêmes. La lecture de son œuvre par un auteur a une longue tradition. En Grèce antique, Hérodote lisait ses œuvres devant un public nombreux. À l’époque romaine, les lectures publiques étaient faites par les écrivains. Pline le Jeune raconte dans ses écrits comment la lecture d’auteurs était devenue un cérémonial à la mode. À la différence peut-être d’aujourd’hui, on attendait une réaction critique des auditeurs sur la lecture. Cet exercice permettait de faire connaître l’œuvre et de gagner un public. Au vie siècle, les lectures publiques par les auteurs ont disparu, car il semblait ne plus y avoir de public suffisamment cultivé. Cependant, les auteurs ont toujours recherché la stimulation du public. Au xixe siècle, on parle d’âge d’or pour les lectures d’auteurs. En Angleterre, Charles Dickens était une vedette qui donnait des lectures à ses amis proches, pour le critiquer et valider ses écrits, ainsi que des lectures publiques. Bon nombre d’écrivains actuels, surtout des poètes, écrivent avec la voix. Laurence Vielle, comédienne et auteure, aime récolter les paroles des autres, les retranscrire, les écrire, et les dire lors de ses spectacles. Antoine Boute n’envisage pas l’écriture sans la lecture performative de ses textes, à l’instar d’un Vincent Tholomé ou d’un Sébastian Dicenaire. Certains le font en mêlant leur voix à celles des autres. Dans son dernier livre Resplendir, Maxime Coton invite à participer à une lecture plurielle des extraits lus par des lecteurs différents que l’on peut ensuite écouter et regarder sur internet. Antoine Wauters collabore régulièrement avec la comédienne Isabelle Nanty pour la lecture à deux voix de ses romans Césarine de nuit ou bien Nos mères. Les exemples sont nombreux, comme le montre

[close]

p. 9

Dossier 07 Lecture à voix haute l’excellent article de Vincent Tholomé sur la lecture-performance (Le  Carnet et les Instants n°  174). Dans tous les cas, il est certain qu’à l’heure actuelle, tout auteur publiant un texte se doit de penser à sa lecture ou à sa mise en forme. L’auteur est de plus en plus amené à rencontrer son public et ses lecteurs en librairies ou bibliothèques afin de promouvoir ses livres. Comme grande manifestation internationale où les auteurs sont mis en avant à Bruxelles, citons le « Fiestival » de Maelström qui se déroule au mois de mai dans le piétonnier de la chaussée de Wavre, et où la poésie, la danse, la musique, le cinéma et les performances sont sous les projecteurs dans le but de décloisonner les genres et de faire se rencontrer le public. Mensuellement, sont aussi organisés au Cercle des voyageurs des «  Spoken Works Addicts  » menés par Olivier Vanderaa, réunions consacrées à la poésie de performance, au slam, aux contes avec un fil thématique pour susciter l’inspiration. À Mons, capitale européenne de la culture en 2015, est proposé, discrètement, dans différents lieux singuliers le projet « Noir un quart d’heure » avec une comédienne lisant dans un supermarché, un bistrot, une salle d’entrainement de basket… Dans ce laps de temps très court, l’écoutent celles et ceux qui le veulent bien. Les textes sont tout simplement offerts. Une façon d’amener la littérature là où elle ne se trouve pas, de provoquer une rencontre et d’inviter au voyage. De la lecture enregistrée à la création sonore À côté de la lecture à voix haute, il y a la lecture enregistrée. On parle ici des livres audio. En France, mais aussi en Belgique, ces livres sont souvent perçus comme des alternatives destinées aux personnes aveugles et aux enfants. Le public cible est pourtant beaucoup plus vaste, comme le montre l’essor phénoménal de ce mode de lecture dans le monde anglo-saxon. En Allemagne, se vendent aujourd’hui plus de livres audio que de livres numériques. La consommation dématérialisée ne cesse de croître avec l’adoption des terminaux numériques mobiles. Tout utilisateur de smartphone dispose d’un lecteur de livre audio en poche. La dimension sonore a également l’avantage de permettre le «  multitâche  », c’est-à-dire la pratique de plusieurs activités en même temps, contrairement à la lecture visuelle classique. L’art de faire quelque chose tout en écoutant un livre : on « audio-lit » en roulant en voiture, en marchant, en faisant des activités ménagères, dans une salle de sport. L’écoute attentive, exclusive est aussi pratiquée, mais elle est beaucoup plus rare. Ces nouvelles pratiques soulèvent des questions  : Écouter un livre, est-ce réellement de la lecture ? Est-ce aussi bénéfique pour soi ? Pour certains, ce type de lecture appauvrit la mémorisation car le corps n’est plus uniquement concentré sur la lecture. D’autres répondent que si la tâche effectuée en parallèle est très répétitive, et qu’elle demande peu d’attention, elle n’empiètera pas sur la compréhension du livre. De surcroît, pour les lecteurs aguerris, l’écoute d’un livre ne serait en rien préjudiciable. D’autres études suggèrent pourtant que la mémorisation est moindre, mais elle stimule le développement de l’intelligence émotionnelle. Le débat est lancé et est loin d’être clos. En France, parmi les diffuseurs de livres audio, citons Book d’oreille qui promeut et diffuse les livres audio uniquement en langue française. Historiquement, les premiers enregistrements d’auteurs tels qu’Apollinaire, Éluard, Aragon ou Verhaeren ont été édités par Radio France dans Voix de Poètes. Ce sont certes des archives intéressantes, car elles offrent des témoignages uniques de voix littéraires majeures tout en favorisant une redécouverte d’un patrimoine littéraire. Cependant, elles n’apportent pas de réelle plus-value en terme de qualité. Les enregistrements ont souvent mal vieilli, et la prosodie employée ne sert pas les auteurs ni leurs textes. On peut citer également Écoutez Lire de Gallimard ou encore les éditions Des femmes, pionnières du livre audio en France. Lorsque Antoinette Fouque a créé cette «  Bibliothèque des voix », c’était pour donner accès au livre à des femmes analphabètes ou trop prises par les charges domestiques pour avoir le temps d’ouvrir un livre. Réaliser des livres audio prend sa source dans l’envie de réconcilier

[close]

p. 10

l’écrit et l’oral. Il y a une volonté de désacraliser l’écrit, de le rendre plus accessible via le médium de l’oralité. L’écoute permet une redécouverte du texte. Elle suscite curiosité et excitation. À ce moment, il peut se produire un enchantement. Allons jusqu’à imaginer que cela puisse donner l’envie de poursuivre cette écoute chez soi, par l’oreille ou sous la forme de la lecture silencieuse. En Belgique, des initiatives de la même veine ont également vu le jour, comme les éditions Autrement dit ou encore la bibliothèque de la ligue braille qui propose plus de 21 000 livres à écouter. Lors de la Foire du livre de Bruxelles, des cabines d’enregistrement ont été installées pour sensibiliser aux lectures de livre. Sur le web, on pense à Espace-livres qui offre un panel considérable d’enregistrements de rencontres sous forme d’interviews d’écrivains, de philosophe, d’auteurs, etc. SonaLitté, également, met en ligne de façon hebdomadaire des pastilles sonores de lectures de textes essentiellement d’auteurs et d’illustrateurs belges. Elles sont courtes et peuvent être téléchargées sous format mp3, ou disponibles sur une application mobile pour accompagner les lecteurs audio où qu’ils soient. L’opération Thalie Envolée de la compagnie Artaban produit des versions audio de grands textes poétiques ainsi que des enregistrements vidéo de pièces de théâtre disponibles dans le domaine public. Les auteurs et les éditeurs s’y 08 mettent aussi. Le nouveau livre de BiefnotDannemark, La route des coquelicots, offre en bonus des extraits sonores de l’ouvrage disponibles sur le site internet des auteurs. Les éditions Traverse de Daniel Simon ou l’Arbre à Paroles sont également actives dans ce domaine, avec différents projets tels que Zone slam, anthologie de textes de slam rassemblés par Dominique Massaut. Évoquons aussi les émissions, les créations et les documentaires radiophoniques réalisés par des auteurs belges  en lien avec la littérature  : l’émission de Pascale Tison Par ouï-dire sur la Première diffuse de nombreuses pièces radiophoniques où la littérature et les auteurs occupent fréquemment une place de choix. Parmi les créateurs  : Sophie Buyse, Christine Van Acker, Caroline Lamarche, Maxime Coton, Anne Penders, Marie-Clotilde Roose, etc. Récemment, Gulliver, programme international d’aide à la création radiophonique, a lancé un appel à candidatures privilégiant explicitement, pour la Belgique, les projets qui mettent en valeur les auteurs belges et la collection patrimoniale « Espace Nord ». Les publics «  Du moins ai-je parfois rêvé que, à l’aube du Jugement Dernier, quand les grands conquérants, les législateurs et les hommes d’État viendront recevoir leur récompense, leurs couronnes, leurs lauriers, leurs noms gravés dans un marbre impérissable, le Tout-Puissant se tournera vers Pierre et dira, non sans une certaine envie, lorsqu’il nous verra arriver nos livres sous les bras : “Regarde, ceux-là n’ont pas besoin de récompense. Nous n’avons rien à leur offrir. Ils ont aimé la lecture.” » (Virginia Woolf ) Quels sont les publics des lectures à voix haute ? Difficile de répondre à cette question car il n’existe pas encore d’étude belge concrète effectuée sur le sujet. De toute évidence, le public est régulier et averti. Diversifié aussi, mais toujours lié à un espace culturel, une bibliothèque, un théâtre, une librairie. Ce public est en recherche d’événements ou de manifestations qui offrent spécifiquement ce mode de transmission des œuvres littéraires. Les participants partagent une écoute attentive. En parallèle, certains lecteurs se déplacent et vont à la rencontre de publics spécifiques. À Namur, l’opération « Lire en rue » a été lancée en proposant une centaine de mini-lectures gratuites par des lecteurs non professionnels pour rappeler que la lecture est surtout un plaisir. Côté santé, certaines associations, comme Le Plaisir du Texte, se rendent régulièrement dans des maisons de retraite pour lire des textes à voix haute, des poèmes et des chansons permettant de faire appel à la mémoire, et d’activer la parole et les souvenirs. Il s’agit d’un procédé particulièrement prometteur dans le cadre de la maladie d’Alzheimer et déjà largement

[close]

p. 11

Dossier 09 Lecture à voix haute Maxime Coton © Miléna Trivier pratiqué Outre-Manche par l’association Kissing it better. Bien sûr, la lecture à voix haute ne guérit pas, mais elle permet de redonner confiance aux patients qui se souviennent de mots ou de paroles oubliées alors qu’ils ont beaucoup de mal à se souvenir des noms de leurs proches. Dans l’enseignement, l’exercice de la dictée est un cas classique – bien que peu attrayant – de lecture à voix haute, tout comme la récitation de poèmes devant la classe, même si cette activité tend à tomber en désuétude. Cependant, de plus en plus de professeurs de français travaillent l’oralité en classe tout simplement en partageant une lecture orale et collective d’un roman ou d’un texte plus court. D’autres vont plus loin, en créant au sein de leur établissement des groupes de lecture récurrents. De manière générale, il est reconnu qu’une bonne maîtrise de l’art de s’exprimer a un effet bénéfique pour l’étudiant à travers toutes ses matières. Réponse à un besoin La lecture à voix haute induit un silence d’écoute. Lors d’une lecture publique à voix haute, en général, le public se tait. Il est prêt à recevoir ce qui va être dit. Ce silence artificiel favorise, paradoxalement, les retrouvailles avec soi-même, ce qui est de plus en plus rare dans notre société faite de bruits et de distractions. Par l’intermédiaire de la voix d’un autre, on peut ainsi retrouver un moment d’intimité, mais aussi

[close]

p. 12

des sensations liées à son propre imaginaire en apnée. L’écoute collective permet de retrouver une connexion avec les autres, une sociabilité liée au monde de la littérature. Elle met l’accent sur l’importance de l’échange et de la découverte. Les gens aiment se retrouver ensemble et partager leurs expériences de lecture. À ce sujet, les clubs de lecture retrouvent une nouvelle jeunesse, comme par exemple celui du Goethe Institut, le Bozar Book club ou le Je dis livre ! de la bibliothèque de SaintGilles. Les clubs de lectures à voix haute se développent également. Ils sont perçus comme un moyen de démocratiser la pratique de la lecture et de ramener les jeunes à la lecture. Pour certains jeunes, la lecture silencieuse d’un livre est une activité trop passive, dont ils ont perdu l’habitude et ils ont besoin d’une parole plus directe. Dire des textes à voix haute contribue également au travail de mémoire. Dans ces lectures publiques sont dits des textes d’auteurs passés, voire oubliés, remis au goût du jour par le biais de l’oralité. De manière plus générale, la mise en voix de textes littéraires joue le rôle de « passeur de littérature », en l’ouvrant vers un public qui ne l’aurait peutêtre pas connue. Cependant, la découverte d’un texte ne saurait se limiter à cette seule approche sonore. Il est nécessaire d’avoir une diversité des moyens d’accroches et plusieurs canaux de diffusion. Il faut se demander si le fait d’assister à ce genre de manifestation donne l’envie réelle de pour- 10 suivre l’œuvre chez soi et pour soi, ou s’il s’agit uniquement d’un plaisir immédiat. Dans tous les cas, cette lecture permet d’apprécier en toute simplicité la re-connexion avec la part d’imaginaire qui sommeillait en nous, de retrouver, peut-être, l’enfant que nous étions et qui était habitué à ce comportement très lointain. Le faible nombre d’études sur l’intérêt de cette pratique sera probablement comblé en partie dans les mois à venir. En effet, la ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Enfance a récemment annoncé le lancement d’un « plan lecture » en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce plan préconise notamment l’organisation plus systématique de rencontres publiques dédiées à la lecture à voix haute, mais aussi le développement d’études et de recherches sur cette pratique, un domaine qui a encore, assurément et allègrement, de beaux jours devant lui. Pour aller plus loin : Alberto MANGUEL, Une histoire de la lecture, traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Arles, Actes Sud, 1998. Daniel PENNAC, Comme un roman, Paris, Gallimard, 1992. Marcel PROUST, Une journée de lecture, Arles, Actes Sud, 1988. Vincent THOLOMÉ, Dossier sur la lectureperformance, dans Le Carnet et les Instants n° 174. Quelques liens utiles : La lecture à voix haute, ancienne pratique ou nouvelle mode ?, actes des journées d’étude, 14 et 15 septembre 2006, Médiathèque de Roubaix : http://www.mediathequederoubaix.fr/fileadmin/ user_upload/article/Publications/Actes_lecture_ voix_haute_roubaix.pdf http://www.leslivreurs.com/ http://www.bookdoreille.com/ http://www.kissingitbetter.co.uk/ http://www.espace-livres.be/ http://thalieenvolee.artaban.be/ http://www.sonalitte.be/ http://www.joellemilquet.be/2015/02/ presentation-du-plan-lecture-pour-la-federationwallonie-bruxelles/

[close]

p. 13

Exercice de jouvence intégrale Frédéric SAENEN Qu’elle était opportune et bienvenue, la pharyngite ou la grippe qui offrait à l’enfant des années 1970 et 1980 le loisir de passer une journée alité, vaguement fébrile et « dérangé », sous un monceau de couvertures en laine synthétique et aux tons criards. Il y avait toujours bien un moment de l’aprèsmidi où, vous interrompant dans la contemplation des motifs du plafond en bois lamé, maman ou papa surgissait – sans frapper bien sûr, et d’ailleurs à l’époque la porte restait toujours ouverte, pas question de solliciter une autorisation pour investir votre antre  – avec à la main de quoi vous faire endurer le calvaire. Quoi de tel alors que de providentiels albums de bande dessinée ou un illustré plein de « Petits Mickeys », comme les appelaient les vieux sans indulgence ? Je n’ai jamais été aussi agréablement malade que quand je pouvais puiser, à côté de mon lit, dans la pile des volumes annuels du Journal de Spirou que l’on achetait alors dans les rayons des grandes surfaces, avec un an ou deux de retard sur la publication, mais enfin pour un prix de revient moins cher qu’à l’unité et avec le gain en sérieux d’une reliure cartonnée… L’intimité avec la lecture, l’ouverture sur le rêve éveillé, le goût des histoires, un certain sens de la poésie aussi, se forgent avec ce genre d’expériences à répétition. Le morne quotidien se peuple, en l’espace de quelques cases, de figures en deux dimensions mais si bien caractérisées qu’elles deviennent d’emblée familières ; mais si présentes que les frontières entre réel et imaginaire s’abolissent. Le volume L’âge d’or de la bande dessinée belge restitue ce pouvoir magique inhérent à la BD. Paru conjointement à l’exposition de la collection de planches originales de BD du Musée des Beaux-Arts de Liège, il constitue bien davantage qu’un catalogue  : c’est un exercice de nostalgie intégrale doublé d’une réflexion des plus complètes sur la bande dessinée en tant que discipline créative consacrée, champ éditorial complexe et marché à haut potentiel spéculatif. Voilà qui est ambitieux, et peut-être même démesuré : peut-on prétendre enter l’évolution d’une forme de création sur l’évocation d’une vingtaine de spécimens de planches ? Eh bien, le défi est parfaitement relevé, grâce à la diversité des contributions et des regards qui, tout en restant très personnels quand ce n’est subjectifs, convergent vers des constats identiques : la bande dessinée mérite de figurer parmi les arts majeurs, et sans doute n’aurait-elle pas connu son destin florissant si elle avait éclos ailleurs qu’entre le triangle sacré formé par Bruxelles, Marcinelle et Verviers. Une zone géographique qui, une fois circonscrite, permet à José-Louis Bocquet de conclure son excellent rappel historique sur une interrogation que l’on devine rhétorique : « Les bandes dessinées belges et françaises se sont nourries l’une de l’autre et ces incessants échanges graphiques ont tracé les contours de ce que les historiens du Neuvième Art appellent aujourd’hui l’école franco-belge. Belgo-française ne serait-il pas plus juste ?  » Pas question de « cocoriquer » à vide, puisque

[close]

p. 14

12 le constat est sans appel. Si ses origines peuvent être identifiées dans l’illustration du xixe  siècle, de Georgin à Rabier, ou encore dans certains comics américains du xxe siècle, la BD moderne a été magnifiée dès ses débuts par Hergé. Certes, son contemporain français Alain Saint-Ogan participera également à ce basculement, avec les aventures de Zig et Puce, mais il ne connaîtra en rien la postérité d’un Georges Remi et son travail n’accèdera guère au rang d’œuvre universelle. Au-delà de ses trouvailles de génie sur les plans narratif et structurel, de son souci documentaire quasi obsessionnel, d’une fermeté technique dans le trait digne d’un sage oriental, Hergé aura en effet été le premier à comprendre les stratégies de marketing propres à garantir le succès et la pérennité du médium bédéistique. Son intuition cruciale aura été de saisir l’importance de la mise en album de ses feuilletons. La publication des Cigares du Pharaon en 1934 par Casterman pose la pierre inaugurale d’une bibliothèque pyramidale qui, sans occulter l’importance de la presse comme moyen de diffusion privilégié, autonomise la BD et l’anoblit comme « livre » à part entière. Comme en Belgique rien n’est véritablement centralisé, la BD se polarise en deux groupes. Leur dynamique propre, indépendante mais en dialogue permanent avec l’autre, n’est pas sans évoquer celle qui caractérisera dans nos contrées le surréalisme, réparti entre la capitale et le Hainaut. Hergé sera le chef de file de l’école bruxelloise, et l’on rencontrera dans l’équipe dont il sut s’entourer la fine fleur de la « ligne claire », les Edgar P. Jacobs, Paul Cuvelier ou Jacques Martin. Plus canaille et échevelé, le style du Journal de Spirou, créé par la famille Dupuis de Charleroi-Marcinelle, comptera dans ses effectifs Morris, Franquin et Paape, ras- semblés autour d’une autre figure tutélaire : Joseph Gillain, alias Jijé. Malgré la concurrence commerciale – la BD devenant dès 1946 un produit de consommation de masse qui brasse des enjeux économiques considérables  –, Spirou et Tintin ne se livrent pas une guerre ouverte. Ils coexistent, parfois échangent cordialement, et se tiennent dans leur coin de ring comme deux adversaires qui jugent inutile l’affrontement tant ils sont conscients de leur respective robustesse. Les différences de style de ces deux géants tracent les axes de force qui soustendront, pendant près de trois décennies, la création dans le domaine. La BD ne se fige pas pour autant, elle suit le monde tel qu’il évolue, pour le meilleur comme pour le pire. Ainsi, en 1965, Michel Greg, devenu rédac’ chef de Tintin, laisse-til pénétrer dans une publication qualifiée de « réservée à la jeunesse » des scènes dures et

[close]

p. 15

actualité violentes, sous la plume de Hermann ou de Dany par exemple. Puis, pour ce qui sera de l’avènement de la BD adulte, la main passera après Mai 68 du côté de la France, où des fanzines du gabarit de L’Écho des savanes, Métal hurlant, Fluide glacial injectent une dose d’impertinence, d’humour aussi déjanté que volontiers salace, de rock and roll et de psychédélique. Le genre atteint l’âge adulte, tout simplement parce que certains ont pris conscience que son public vieillissait aussi et qu’on n’allait plus le fidéliser longtemps avec des valeurs héritées de Baden-Powell et les bras ouverts de Don Bosco. Hergé pouvait taxer les dessins de Franquin de « vulgaires » ; aujourd’hui, les bons élèves comme ceux qui restaient près du radiateur sont reconnus comme des classiques… Dans son étude sur « La BD comme art », le journaliste spécialisé et commissaire d’exposition Didier Pasamonik relève que la situation longtemps marginale de la BD fut en fait sa meilleure chance de se hisser à un niveau supérieur de reconnaissance symbolique. Il rappelle que, si Hergé fut un collectionneur d’œuvres d’avant-garde, de Fontana à Lichtenberg en passant par Dubuffet, il ne prétendait pas pour autant faire partie de la tribu des artistes contemporains ni pratiquer l’un des BeauxArts. C’est durant l’année 1964, à quelques mois d’intervalle et chez deux auteurs différents (le critique de cinéma Claude Beylie puis le rédac’ chef de Spirou Yvan Delporte), que l’on rencontre les premières occurrences de l’expression « Neuvième Art ». L’étiquette sera ensuite avalisée par le spécialiste des paralittératures Francis Lacassin et dévalisée à tout-va par la presse. Cette reconnaissance vaut à la BD de se muer en objet de prédation des collectionneurs publics comme privés. Côté expositions, la BD s’affiche dans des galeries pointues ou des musées d’art contemporain, comme à Gand en 1987, où les planches se voient assurées au taux de toiles de Petits Maîtres : imaginez, 200  000  francs belges pour couvrir… une couverture d’Hergé, et la moitié pour un Pratt ou un Reiser – une somme difficilement concevable pour des bédéistes toujours vivants à l’époque ! Les affaires iront meilleur train encore quand les libraires-brocanteurs investiront la place. Didier Pasamonik nous fait visiter à sa suite ces grandes enseignes disparues dont on devine qu’il les a fréquentées en bédémane compulsif, entre les librairies Futuropolis ou Azathoth de Paris et la boutique de Michel Deligne, sise à SaintJosse. Ce lieu mythique servit d’exemple à d’autres libraires, qui foisonnèrent dans les années 1980, et fut aussi un «  haut lieu de culture populaire, [qui] servit d’université à une noria de jeunes collectionneurs que l’on retrouve plus tard dessinateurs ou éditeurs. 13 La BD au BAL

[close]

Comments

no comments yet