Feuilletage - Clara 3

 

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Penser les rencontres entre architecture et sciences humaines 3 RECHERCHE ARCHITECTURE

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7 ÉDITORIAL Par le Comité éditorial DOSSIER THÉMATIQUE : PENSER LES RENCONTRES ENTRE ARCHITECTURE ET SCIENCES HUMAINES 9 INTRODUCTION. EXCURSIONS EN ZONES FRONTALIÈRES Michaël Ghyoot Pauline Lefebvre Typhaine Moogin RECHERCHE ARCHITECTURE « Parler d’exploration n’est pas fortuit. C’est insister sur la multiplicité des liens pouvant s’établir entre ce que l’on identifiera – pour l’instant – comme l’“architecture”, d’une part, et les “sciences humaines”, de l’autre. » 15 QUAND LE PRAGMATISME EST INVITÉ EN ARCHITECTURE : UNE RENCONTRE PLACÉE SOUS LE SIGNE DE L’ÉVIDENCE Pauline Lefebvre « Les pratiques diffèrent par leurs réquisits et une reprise ne peut pas être une transposition directe ; elle passe nécessairement par des mécompréhensions, des trahisons, dont on ne peut qu’espérer qu’elles soient à la fois créatives et diplomatiques. » 3

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31 APPRENDRE EN SITUATION DE TRANSMISSION Graziella Vella Victor Brunfaut « De la même manière qu’il ne s’agit pas de transformer les architectes en anthropologues, on n’attend pas de cet “étranger”qu’il s’intègre. Il doit faire la différence, sinon sa présence n’a aucune raison d’être. » INTERMÈDE. CONSTRUCTION, DÉCONSTRUCTION, RECONSTRUCTION : CROISEMENTS EN ARCHITECTURE ET PHILOSOPHIE Par Jean-François Côté 43 45 DIS-MOI CE QUE TU FAIS ET JE TE DIRAI CE QUE TU ME FAIS FAIRE. LE PRIX VAN DE VEN COMME OBJET DE RECHERCHE Typhaine Moogin « Car tous les acteurs n’agissent pas de la même manière et ne répondent pas des mêmes enjeux. Chacun invite à s’adresser à eux avec une méthode spécifique. En somme, si un prix est une composition d’acteurs divers, c’est par l’adoption d’une composition de méthodes que le chercheur peut parvenir à l’étudier. » « Notre intérêt pour les usages politiques qui sont faits des bâtiments introduit une divergence méthodologique avec la sociologie de l’action publique, car [...] l’architecture y demeure appréhendée comme un simple réceptacle pour 63 L’ARCHITECTURE (DURABLE) COMME TECHNOLOGIE DE GOUVERNEMENT : APPORTS ET DÉTOURNEMENTS DE LA SOCIOLOGIE DE L’ACTION PUBLIQUE Julie Neuwels

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la mise en œuvre et à l’épreuve des politiques (agir sur l’architecture), et non comme étant également un instrument à part entière (agir par l’architecture). » 73 GENÈSE D’UNE RENCONTRE ENTRE CRIMINOLOGIE ET ARCHITECTURE : L’ESPACE CARCÉRAL À TRAVERS LES ÉPISTÉMOLOGIES David Scheer « Structurée autour d’un objet non clairement défini (le crime, le criminel, la réaction sociale), elle ne dispose pas d’une épistémologie ni de méthodologie propres. La criminologie est transdisciplinaire en soi et ouverte aux sciences qui la jouxtent […]. Elle ouvre donc d’emblée à l’hybridation et à la transgression des frontières disciplinaires. » INTERMÈDE. OUVRIR LA CROISÉE Par Pierre Chabard 85 87 UNE DIMENSION HUMAINE ET SOCIALE POUR L’ARCHITECTURE RÉSIDENTIELLE : LES RÉCITS DE LÉGITIMATION DE DEUX PROMOTEURS Anne Debarre « L’architecte et le promoteur racontent leurs références puisées dans les sciences sociales, un refuge qui permet au premier de ne pas parler de son architecture, tout en évoquant des savoirs de l’architecture, et au second de se détacher de sa fonction commerciale. »

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101 INVENTION ET RÉINVENTION DE LA « PROGRAMMATION GÉNÉRATIVE » DES PROJETS : UNE OPPORTUNITÉ DE COLLABORATION ENTRE ARCHITECTURE ET SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES POUR DES MODES D’HABITER « DURABLES » Jodelle Zetlaoui-Léger « Dans cette perspective, il n’est plus possible d’opposer les experts des sciences humaines et sociales porteurs des connaissances sur “l’habiter”aux architectes comme spécialistes des questions esthétiques et constructives. Une certaine hybridation des savoirs doit s’opérer sans pour autant qu’il puisse y avoir forcément superposition des compétences, c’est-à-dire des prises de responsabilités. » INTERMÈDE. COUP DE THÉÂTRE ET CHANGEMENT DE RÔLES Par Stéphane Dawans 115 117 OBJETS PLANOLOGIQUES EN DÉPLACEMENT. VERS UNE JURISPRUDENCE DE CAS ETHNOGRAPHIQUES Rafaella HoulstanHasaerts Giulietta Laki « Nous allons suivre les objets planologiques lorsqu’ils quittent ce que nous avons appelé dans notre fiction leur “biotope”originaire pour s’installer dans des milieux a priori moins familiers. » « […] le travail ethnographique de suivi des trajectoires de diverses entités n’a pas seulement des vertus descriptives ; il semble également un bon moyen 131 TRAVELLINGS – FAIRE PRISE SUR DES TRAJECTOIRES DE MATÉRIAUX Michaël Ghyoot

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pour détecter des pistes concrètes, utiles aux acteurs désireux d’entreprendre la reconfiguration des circuits de l’économie matérielle. » 143 ARCHIVES 145 CE QUE LES ARCHIVES NOUS APPORTENT. NEUF PROJETS NON RÉALISÉS DE JACQUES DUPUIS (QUAREGNON, 1914 – MONS, 1984) Maurizio Cohen INTERMÈDE. ÉTUDIER LES ARTEFACTS ARCHITECTURAUX : FAITES ENTRER LES ACTEURS ! Par Isabelle Doucet « Ces projets sont des leçons d’architecture. Ils nous parlent du plaisir de concevoir et d’offrir aux utilisateurs de nouveaux univers. Ils continuent à vivre grâce à leur conservation dans les archives, mais aussi à nous éclairer et nous rappeler que le parcours créatif est peuplé d’intuitions. »

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APARTÉS 163 ALICE : 1994-2014. VINGT ANS D’EXPÉRIMENTATION ET D’ENSEIGNEMENT SUR L’ANALYSE ET LA REPRÉSENTATION ARCHITECTURALE Denis Derycke avec David Lo Buglio Maurizio Cohen Michel Lefèvre Vincent Brunetta « ALICE prend alors le contrepied de la plupart des laboratoires d’architecture et d’informatique […]. Son champ d’expérimentation se focalise désormais sur l’analyse, pour la simple raison que cette dernière peut être entendue comme une forme de rétroconception, mais vierge – dans une certaine mesure – d’idéologies architecturales. » « Comment je me vois ? Comme quelqu’un qui a toujours recherché la diversité des choses, des projets, mais qui a eu des périodes. » 175 UN ÉTERNEL PERFECTIONNISTE DANS UN MONDE IMPARFAIT. ENTRETIEN AVEC ANDRÉ JACQMAIN Sarah Avni Thomas Guilleux

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ÉDITORIAL 7 UN est unique. Deux font la paire. Une unité de plus, et voilà une série. Ce troisième numéro de CLARA Architecture/Recherche consacre un dossier thématique à une question qui traverse l’histoire de l’architecture : celle de ses croisements avec d’autres disciplines, en l’occurrence ici, les sciences humaines. Cette rencontre, les membres du laboratoire Sasha, responsables du dossier, ont voulu la réfléchir symétriquement : que font les sciences humaines à l’architecture, et que leur fait en retour l’architecture ? Comment se construisent des « hybrides » architecturaux imprégnés, incrustés… des savoirs ou des savoir-faire issus des sciences humaines ? Comment faire sociologie, psychologie, philosophie… avec l’espace construit, avec les matériaux de construction ? Comment les représentations ou les imprimantes 3D, l’atelier ou le chantier questionnent-ils les évidences établies de ces disciplines ? Ce dossier est lui-même hybride, par ses contributeurs, issus tant des sciences humaines que de l’architecture, ou mieux, parce qu’ils se sont intellectuellement construits au cœur de et par un tel croisement. Les deux apartés marquent des anniversaires. Créée avant l’intégration des instituts d’architecture à l’université, le laboratoire ALICE fête cette année ses vingt ans, en présentant un bref bilan de ses activités, où recherches numériques de haut niveau sont constamment conjuguées à une ambition pédagogique, où apprentissage rime avec expérimentation. Auteur de nombreuses réalisations, l’architecte belge André Jacqmain est décédé début 2014, à 92 ans. Nous publions ici ce qui constitue en réalité une dernière interview, réalisée par deux étudiants de la Faculté d’architecture fin 2013. Jacqmain y livre un regard rétrospectif, remarquablement lucide et éclairé, sur son parcours durant ces golden sixties peu connues, peu analysées, qui cèderont bientôt la place à une période de crises répétées, et de fin des grands récits qui avaient animé le modernisme et le fonctionnalisme. Le dossier Archives apparaît comme un plaidoyer en acte, mettant en scène ce que ces documents nous apprennent. Puisés dans le fonds de Jacques Dupuis, désormais conservé dans la Faculté, des projets non réalisés de l’architecte né il y a 101 ans cette année, nous en disent beaucoup sur ce que veut dire concevoir, dessiner, hésiter, délimiter, organiser l’espace… tout en y prenant plaisir. Par ailleurs, les Archives et Bibliothèque d’architecture de l’ULB ont eu l’honneur de recueillir cette année une dizaine de fonds d’archives, dont ceux des architectes Léon Stynen, Roger Delfosse, Pierre Puttemans, Robert Puttemans, Yvan Blomme, Adrien Blomme et Pierre Farla, de l’ensemblier Eric Lemesre, ainsi que des enseignants Suzanne Goes, Guy Pilate et Alphonse Pion. Que sera la quatrième livraison de CLARA ? Nous y travaillons. La série se poursuivra, comptant désormais sur le soutien du FNRS, qui a en particulier reconnu dans les premiers numéros la spécificité d’une recherche en architecture où les contenus graphiques font plus qu’illustrer la réflexion : ils en sont le medium.

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QUAND LE PRAGMATISME EST INVITÉ EN ARCHITECTURE : UNE RENCONTRE PLACÉE SOUS LE SIGNE DE L’ÉVIDENCE Pauline Lefebvre 15 À l’aube de l’an 2000, à New York, Joan Ockman, alors professeure à l’École d’architecture de Columbia University, est chargée d’organiser un événement pour marquer le tournant du siècle. Elle saisit cette opportunité pour intervenir dans les débats qui commençaient à secouer la scène architecturale américaine concernant le rôle prépondérant que la théorie s’y était octroyée depuis plus de deux décennies. Pour répondre à cette situation problématique, Ockman décide d’introduire une tradition philosophique encore inédite en architecture : le pragmatisme. Elle arrange cette rencontre originale à travers un ambitieux événement en plusieurs volets, intitulé The Pragmatist Imagination. Au premier abord, l’entreprise paraît paradoxale : le « schisme entre la théorie et la pratique » auquel Ockman (2000c) espère répondre par l’introduction du pragmatisme est de fait largement attribué aux relations trop soutenues que l’architecture entretient alors avec la philosophie. À partir des années 1970, la vague de la theory – ce savant mélange de pensées importées d’Europe – a radicalement transformé les campus américains (Cusset, 2005) et a emporté l’architecture dans son sillage. La théorie de l’architecture acquiert une autonomie sans précédent. La pratique ellemême sort transfigurée : la séparation s’accroît drastiquement entre, d’un côté, une pratique « théorique » conduite dans l’autonomie de la sphère académique ou culturelle et, de l’autre, une pratique « professionnelle » de l’architecture, laissée à des grands bureaux au chiffre d’affaires enviable, mais au crédit culturel faible. Curieusement, l’autonomie disciplinaire

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QUAND LE PRAGMATISME EST INVITÉ EN ARCHITECTURE 16 qui caractérise la pratique « théorique » va de pair avec la relation intime qu’elle se met à entretenir avec d’autres disciplines. L’intimité frôle même la confusion : « Pour prendre place parmi les autres disciplines des humanités, [l’architecture] devait elle-même se redéfinir comme une pratique discursive, voire textuelle. » (Allen, 2012 : 211.) Cette situation gonfle jusqu’à l’essoufflement : la théorie se trouve méprisée par un nombre accru d’architectes qui ne veulent plus jouer le jeu du langage savant, des emprunts conceptuels et des discours jargonnants. Les objections se multiplient à l’encontre d’une architecture devenue discursive, et des tentatives émergent visant à lui restaurer des modes propres d’agentivité. Surtout, c’est l’« invasion1 » de l’architecture par les philosophies européennes – en particulier, la déconstruction derridienne, les concepts deleuzoguattariens, mais aussi les théories critiques de l’École de Francfort – qui est tenue pour responsable de cette situation. Pourtant, Ockman choisit de ne pas renoncer à toute alliance. Elle opte plutôt pour une alternative à ce corpus doublement étranger de la philosophie continentale : d’une part, le pragmatisme a l’avantage d’être une tradition proprement américaine ; d’autre part, en tant que « théorie de la pratique », le pragmatisme est plus proche par ses thèmes des préoccupations des architectes et à même de réconcilier pratique et théorie. De plus, le pragmatisme a le mérite de jouir d’un renouveau dans d’autres sphères de l’académie (Rajchman et West, 1985 ; Dickstein, 1998), que l’architecture ne doit pas, selon Ockman, manquer de suivre. 1 « L’invasion française de la critique architecturale […] a injecté un regain d’énergie et d’enthousiasme à une discipline qui souffrait d’un retard culturel. Toutefois, cette invasion a entraîné beaucoup de critiques d’architecture dans le plus mortel des pièges, à savoir une perte d’identité en tant que critique d’architecture. » (West, 1999 : 459). Cornel West prolongera encore cette métaphore guerrière à l’occasion de l’événement dont il est question ici en parlant d’une « occupation française et allemande de l’esprit américain ». (West et Koolhaas, 2001 : 19). 2 Toutes les citations en langue anglaise ont été traduites par l’auteure. Si l’initiative d’Ockman est si intrigante, c’est en partie parce que, malgré son ampleur, elle n’aura finalement que peu de retentissements et restera relativement isolée. L’importance des moyens déployés témoigne pourtant de la prétention d’opérer un tournant : une cinquantaine d’intervenants, parmi les plus réputés, sont réunis au sein d’institutions de prestige (plus particulièrement au MoMA, que l’histoire de l’architecture aime considérer comme le berceau de mouvements qui se succèdent). Dans un milieu où la réussite consiste à « faire événement », et selon les critères propres à ce milieu, on peut dire que l’initiative a échoué, puisqu’elle ne sera pas reprise : « Et le “Nouveau Pragmatisme ” ? Si seulement c’était le cas ! Je peux dire avec assurance que si une telle chose existait, la très compétente machine à détecter des talents de la culture architecturale new-yorkaise s’en serait emparée, et si une masse critique de praticiens correspondants pouvait être trouvée – j’en vois deux –, une exposition aurait été organisée, un manifeste aurait été écrit, et un catalogue aurait été publié (intitulé Deux architectes ?)2. » (Nobel, 2001.)

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Pauline Lefebvre 17 Les contestations contre la théorie de l’architecture à l’origine de The Pragmatist Imagination gagneront une vigueur renouvelée. Surtout, elles prendront un tour « post-critique » qui sera largement discuté, et disputé (Baird, 2004). Toutefois, les objections à leur encontre proviennent surtout du ton « anti-intellectuel » pour lequel elles optent. À cet égard, le projet d’Ockman peut difficilement être considéré comme un précédent à cette vague « pro-pratique » (Sykes, 2010), puisque l’opportunité d’éclairer les mutations en cours grâce à la tradition pragmatiste ne sera pas prolongée3 : « Ce qui allait se passer ensuite est fascinant : la manière dont Somol et Whiting ont repris ceci. J’avais vraiment l’impression d’avoir ouvert la boîte de Pandore. […] Ils étaient intéressés par à la pratique, la pratique sans la théorie. Et, d’une certaine manière, le pragmatisme, faisant progressivement place au discours post-critique, servait de caution. » (J. Ockman, 2013.) Le caractère paradoxal de l’événement explique en partie cet insuccès : résoudre une situation de crise par une alliance à une philosophie alternative n’a pas convaincu ceux qui attribuaient la crise précisément à de telles alliances, quelles qu’elles soient. Toutefois, c’est aussi et surtout l’évidence de la proposition qui a inhibé l’enthousiasme qu’elle aurait dû provoquer pour réussir. Il semble que l’événement ne soit pas parvenu à faire sentir aux architectes les promesses comprises dans l’écart entre « leur pragmatisme » et les exigences du Pragmatisme. Pourtant, cette ambiguïté était au cœur du programme d’Ockman : « Les architectes, à quelques rares exceptions près, ne sont pas des philosophes. Cependant, plus que tous les autres producteurs de culture, ils semblent être “naturellement ” pragmatistes. […] L’habituelle confusion entre le pragmatisme générique ou pragmatisme “petit-p ” – associé, le plus souvent péjorativement, à des aspects pratiques, opportunistes et instrumentaux – avec le pragmatisme philosophique ou Pragmatisme “grand-p ” – la tradition intellectuelle de Charles Sanders Pierce, William James et John Dewey, ses pères fondateurs – constituait à la fois un danger et un défi. » (Ockman, 2001 : 26.) Malgré l’attention qu’elle porte aux enjeux du Pragmatisme « grand-p », Ockman énonce l’idée que les architectes seraient « “naturellement”pragmatistes ». Cette affirmation est peu propice à susciter une mise au travail concernant ce qu’une rencontre avec le Pragmatisme pourrait faire à l’architecture, puisqu’elle implique que les conditions sont déjà réunies. Surtout, cette tendance à « naturaliser » la rencontre est incompatible avec le pragmatisme lui-même, défini par James comme « une attitude, 3 À l’exception de Michael Speaks – sans doute le « postcritique » le plus virulent – qui instrumentalise une certaine généalogie pragmatiste pour défendre son projet d’une postavant-garde entrepreneuriale (Speaks, 2000). Speaks ne rallie toutefois pas l’initiative de Ockman, parce que celle-ci ne renonce pas à formuler « une théorie de la pratique » et à attribuer un rôle prédominant à la philosophie (Speaks, 2002).

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QUAND LE PRAGMATISME EST INVITÉ EN ARCHITECTURE 18 [qui] consiste à détourner nos regards de tout ce qui est chose première, premier principe, catégorie, nécessité supposée, pour les tourner vers les choses dernières, vers les résultats, les conséquences, les faits. » (James, 2007 : 120.) À l’encontre de cette idée selon laquelle la rencontre serait « naturelle » et « nécessaire », cet article profite du caractère isolé (inédit et avorté) de l’entreprise pour mettre en lumière son caractère artificiel. Dans une perspective pragmatiste, aucune connotation négative n’est attribuée au terme « artificiel ». Au contraire, l’artificialité de la rencontre est considérée comme une opportunité pour rendre visible l’ensemble des dispositifs qui ont été mis en place pour que la rencontre prenne. Ce travail de description permet de prendre au sérieux l’événement et de tracer des manières de « faire rencontre » plus ou moins réussies, et ce, du point de vue des architectes, mais aussi de celui des philosophes embarqués (malgré eux) dans l’expérience. DÉPLIER LES DISPOSITIFS DISPOSITIF 1 : SÉQUENCER 4 Les titres attribués aux deux événements diffèrent d’ailleurs légèrement, mais significativement : le workshop était intitulé The Pragmatist Imagination. Thinking about « Things in the Making », insistant sur la tradition pragmatiste et la réflexion qu’elle implique, alors que l’intitulé de la conférence, Things in the Making : Contemporary Architecture and the Pragmatist Imagination, perd la dimension réflexive (« Thinking ») au profit d’un ton qui relève à la fois d’un constat et d’un programme pour l’architecture contemporaine. 5 Le Reader est une pratique courante dans le milieu anglosaxon ; il consiste à réunir une série de textes de références sur un sujet donné ou d’un même auteur afin d’offrir un accès plus aisé à un corpus choisi. Le premier dispositif consiste à séquencer l’événement en plusieurs phases. Chacune d’elles sert des ambitions différentes et se trouve donc servie par des cadres et des participants distincts. La première séquence est un workshop (fig. 1), organisé sur deux jours en mai 2000 dans le cadre universitaire de Columbia University, réunissant principalement des académiques. Comme le pragmatisme est une référence inédite en architecture, Ockman considère que ce temps préliminaire est nécessaire afin que les participants deviennent plus familiers avec cette philosophie. Il s’agit en fait de préparer une autre séquence, la conférence publique (fig. 2), qui se tient quelques mois plus tard au MoMA et qui réunit quant à elle un public composé majoritairement d’architectes4. Les actes du workshop (fig. 3) auraient dû paraître avant cet événement afin de servir de transition, mais ils ne sortiront qu’après. Les actes de la conférence publique auraient également dû être publiés ; le caractère inégal des contributions poussera toutefois Ockman à renoncer à ce projet. Curieusement, seules des revues étrangères consacreront finalement des dossiers à cette rencontre et traduiront quelques-unes des interventions (Dahms et Krausse, 2001 ; Fernández-Galiano, 2001). En amont de cette séquence workshop-publication-conférence, un Reader5 (fig. 4) avait été assemblé et distribué à tous les intervenants afin de les préparer aux enjeux de l’événement.

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FIG. 2. L’AFFICHE DE LA CONFÉRENCE THINGS IN THE MAKING: CONTEMPORARY ARCHITECTURE AND THE PRAGMATIST IMAGINATION. SOURCE : THE TEMPLE HOYNE BUELL CENTER FOR THE STUDY OF AMERICAN ARCHITECTURE RECORDS, AVERY ARCHITECTURAL & FINE ARTS LIBRARY – COLUMBIA UNIVERSITY, NEW YORK.

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FIG. 3. LA COUVERTURE DE LA PUBLICATION DES ACTES DU WORKSHOP THE PRAGMATIST IMAGINATION. THINKING ABOUT « THINGS IN THE MAKING ». SOURCE : OCKMAN, 2000. FIG. 1. LE PROGRAMME PAPIER DU WORKSHOP THE PRAGMATIST IMAGINATION. THINKING ABOUT « THINGS IN THE MAKING ». SOURCE : ARCHIVES PERSONNELLES DE JOAN OCKMAN. FIG. 4. LA COUVERTURE DU READER PRÉPARÉ EN AMONT DU WORKSHOP THE PRAGMATIST IMAGINATION. THINKING ABOUT « THINGS IN THE MAKING ». SOURCE : THE TEMPLE HOYNE BUELL CENTER FOR THE STUDY OF AMERICAN ARCHITECTURE RECORDS, AVERY ARCHITECTURAL & FINE ARTS LIBRARY – COLUMBIA UNIVERSITY, NEW YORK.

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