Agir par la Culture - numéro 29

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

Popular Pages


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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:14 Page2 temps fort 2 mars 2012 : première de la pièce « Royal Boch, la der nièr e défaïence » au Palace de La Louvière. Cette pièce, conçue par les travailleurs de l’usine Boch et la Compagnie Maritime, raconte leurs luttes, leurs espoirs déçus, leur quotidien... www.lacompagniemaritime.be ©Chiavetta

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page3 sommaire 2 4 TeMPs foRT éDITo PoRTRAIT PoLITIque : • Thier r y Bodson : à la recherche d’une vraie culture wallonne CôTé NoRD : • Jeune scène musicale flamande : half Gand, half Anvers. Par sabine Beaucamp 5 8 DossIeR : dossier dossier PRÉCARITÉ, UNE VALEUR EN HAUSSE  PRéCARITé, u Ne VAL euR eN HAusse  dossier ©Fabienne Denoncin L’ART D’ÉRADIQUER LA PAUVRETÉ… « IL Y A DE PLUS EN PLUS DE GENS DE LA CONSCIENCE SOCIALE INUTILES AU MONDE… » dossier ©Fabienne Denoncin C ris e éc ono mi que, co ns équenc es im médi ates . 14% des B elg es v i ven t s o us l e s euil de pauv re té. A ux quel s on p eut ajo ute r c eux qui s e débr oui ll ent, c eux qui s ur v iv ent to ut j us te, ceu x q ui v i v ent dan s l ’ in qui étude d e v oir leu r c ondi ti on s e d égra der de m oi s e n moi s alo rs que tr av ail l er n’ empê ch e plu s d ’ê tre pau vr e. S i l es as s oc i atio ns et s er v ic es s oc iaux c omm e l es CPAS tente nt de co lm ater le s br èc hes , no tamm ent en tentant de m ettr e à p or tée de t ous l a cu ltur e, o n p eut se de mander s i o n d oit s e li mi ter à la s eul e g esti on des pénu ries . Pénu rie d’ em p loi s , de l og ements d is pon ibl es . Mai s aus s i pénuri e d e temp s pour c eux qui tr av ail len t c omm e des f ous pour joi ndr e l es deux bo uts. C ette préc ar is ati on c roi s s ante n’ es t pas s eulem ent l e f rui t de l a cr is e. D es p ol iti ques s tru ctu rel les d’ i ns pi rati on néo li b éral e en s ont, ell es -aus s i r es pons abl es . U ne res p ons abi li té c oll ec tiv e et pol i tiqu e n iée par l es dis c our s domi nants qui l a f ont por ter s ur les ép aule s d es s euls i ndi v id us en j ouant no tamm ent, c ontre la s ol i dari té, l a c arte de l a c ulp abi li s ati on d e ce ux q ui s on t en pre miè res li gnes : l es ch ômeur s s ont des pr of ite urs , le s ar ti s tes des abus eur s . dossier lien salarial. Cet effritement, sous forme par exem- Hartmut Rosa Pierre Bourdieu les budgets sociaux, quoi de plus convainquant en COM BA TT R E L A PAUV R E TE OU L ’I GN OR ER   ? L a ceux-ci m is èr opèrent e d u mun o ntransde A cc él ér at i on . ple d’emplois ©Fabienne Denoncinde plus en plus précarisés, nous effet, que de faire croire que Dav id la P rai le et Deni s U vi er, r espec ti vement c oord inateur et ani mateur de Soli dari nou , posent un d’aur egardUn e c rit iq u e s o cia le d u t e mp s Ce n’est pas neuf, comme le montre très bien série conduit au tés nœud de vel la les question sociale 1993. fert de revenus des actifsSeuil, vers les « oisifs », et que, de e mai s glaç ant s ur l’ état de la grande préc arité. Et s i Charl eroi , épic entre l eurs ac ti ons, acgestion c umulde e l esLa Découverte, 2010. de contributions rassemblées autourluc du id texte resté La de flexibilité croissante et la jourd’hui. découragent lesl efforts de cesdepui actifs et poli- May ce fait, Ce que traduisent, de façon sous-jacente, lesYvan eur, D éputé f édéral et Prés ident d u CPAS deilsBr uxel les -Vi le, mène s enp lus de 15 ans un c ombat au quo Le sociologue français, probl èmes , le c tat v t aus s i pour l ’ ensem ble de W allloi oni e. Iflor esmation, t grand temps , esti ment-i ls , d e les r éinv enter la célèbre de John Kenneth Galbraith, « L’Art plus en plus individualisée grignotent systèmes Donc leau désœuvrement généralisé  ? «  tiques en vigueur de réduction des dépenses putidi en contr e la pauv reté et l’ exc l usi ond’ignorer s oci ale. Icouragent lons a démul tipl ié l es pr ojets en matièr e, dla ’emp , de de lo geéquipe de 23 de avec Une formidable remise en laaux borati on mune avec des ins tances publ iques parune des poli tiques us acte en pl us sél v es… publié pour la Etatsles pauvres », protection sociale et ecti entraînent « une désaffiliacommed le’ac résumait ironiquement Galbraith, ende prenant bliques et de « réformes structurelles », telles qu’elles ment p our p ermettr e aux d première émunicol sfois de sa c om c éder à un peu pl ustentées di gnité. Renc ontre ave de c pl cet ur chercheurs, restitue tion » qui peut faire verser nombre de travailleurs cause de notre modernité Unis en 1985. L’exercice permet, en revanche, d’éra- l’argent des pauvres et en le donnant aux riches, nous sont présentées, c’est que ces « dépenses » sont inimp ortant de l a lutte c ontre la m is ère s ous l ’ angle de l a cul ture. « l’expérience du monde par la dissection concepla n (mauvaise) d’assistés. l’évolution sociale ça, des gens de plus en plus jequ’on fait que le statut Rede n co t re. » au « château » (une maison à Couillet dans dues… pour d’autres que « nous ». Dès lors que la diquer la pauvreté et les pauvres… stimulons l’effort et, partant, l’économie. au travers de résocial » tuelle du temps. Rosa anaconscience publique. j’appelle le château) : tu poses ton sac et on voit ce unes, à la rue, sans parcours scolaire ou d’insertion conjoncture et les politiques dressent les gens les Le uns CPA S, un ce nt re d ’ act i on so cia le Dpe t-i, l t u Bien pour des raisons financières, mais entendu, yp ap des gens qui y vont. avuid p eu x n ou s ilra e le r l’ o b je t d e Mais on s’est inaccessible Jacques Généreux cits denon vie pas d’une portée lyse l’extraordinaire contre les autres, chacun peut rapidement être amené C’est toujours la même idée, aussi ancienne que la DE TOUR NE R L’ A TT E NTI ON qu’on peut faire avec toi. Un parcours où on essaye socioprofessionnelle, rétifs à se conformer à une des raisons de barrières culturelles. rendu compte qu’il y en n’y al- pour exceptionnelle. au ss i ê t re u n ve ct e ur d e cu lt u re p o urs bl lesS o li d Il y met en accélération sociale, des l ’a ari t és n o u ve ll es   ? a aussi beaucoup qui L a Di sssérie oc ié de t é contraintes dont ils ne voient pas le sens : de trouver des solutions. à penser qu’il vivrait mieux si d’autres, forcément Bible, qu’il est moralement contre-productif d’aider Or, contre toutes les évidences assénées laient pas. Et ce, pas à cause des 1,25 €, mais parcepar les disge n s les p lu s d éf av ori sé s  ? avant non seulement « la Seuil, 2006. techniques aux styles de administratives inextricables, empileprocédures Ce sin-am b as sa d eu rs cu lt u re ls on t -il s a u ssi moins légitimes (chômeur sans emploi de longue les pauvres. Car ceux-ci sont responsables C’est unen’était association D av id Pra ile   : le cours d’austérité anti-dépenses, c’est en sens de leurs que théâtre pas und’éducation lieu pour eux, parce qu’il D P bien : Denis condition », liée de Soli- ment des réglementations où plus personne ne s’y misère de vie, des structures famiest pionnier là-dessus au sein durée, préretraité… a fortiori de la fonction publique, Le CPAS doit mener une politique culturelle parce que un ede a ct io n pé d a go g iq u e d’ a cc om p a gn e Une déconstruction de centrée sur la question du logement, permanente verse que très s’est opéré un véritable transfert « malheurs ». Economiquement aussi, car l’aide pu- des problèmes concrets : comment faut-il posait à C’est l’insuffisance de res- à la retrouve même les liales aux affiliations relinouvelles. un projet différent, darités juristes… Parfois le remède est prestataire d’un crédit-temps, candidat réfugié…), ne blique le problème de la pauvreté n’est pas de seulement un prome n t   ? E xp li q ue n t -ils , p ar ex em p le , le libérale et gieuses, l’anthropologie organisée autour mobilisation habitants Les des dépenses publiques, en proportion du – les allocations chômage, par exemple –de larichesses. s’habiller ? Comment est-ce que l’on y va ? Comment sources, mais aussi misère position » permanente où les du stress au manque de temps, qui croisée des « la chemins dede l’éducation et Exemple : lesde fermetures bénéficiaient pas d’autant d’« avantages ». blème financier, th è me d e l a p iè ce , le s p e rso n na g espire av que an t le mal. des d’infrastructures, de logement illusions la démo-de logedans une logique de dans défense des droits des loPIB, le sont stables oua en baisse, dans travail l’Union euroaurait un effet négatif d’accès sur l’incitation à travailler. réagit-on théâtre ? On très vite imaginé la social émancipatrices se heurtent aspirations sur le sentiment d’impuissance, la dissodébouche d’un davantage axé sur aux le collectif : ments insalubres alors n’y a pas de mesures de qu e l es g e ns pu is se nt y al le r ? et de soins. Tout cela est fondamental mais la qualité On formule cratie qu’il représentative. cataires. intervient avec les depuis habitants des logepéenne le début des années En redes ambassadeurs culturels. contraintes et1990. àdes la violence des du travail, mettre solutions en marchés place en ouvrant des portes relogement efficaces. Paradoxalement, on pourrait penser que c’est juste- En août 1984, lors de la convention du parti qui Les gens sont deux fois lution vic- des identités ou la détemporalisation de la de la vie a aussi besoin d’un supplément d’« âme » que démonte L’économiste sociaux,préles personnes mal logées dans le ments vanche, la « contre-révolution fiscale » menée par la du logement de l’école. vie. Joueur ou flâneur ? plus ou qu’en en fermant. Aujourd’hui, dans le foncment en temps de crise que le principe de la sécurité céda la réélection de Ronald Reagan, l’économiste réC’est exactement cela. Non seulement il s’agit de déde leur situation. produit l’inverse times la culture doit apporter. Qu’ e st des -ce campings, q u’ u n am b as sa de ur cu lt u rel  ? dominant selon le- de ce l’édifice On privé, les habitants des parcs résitionnement des institutions sociales, y a une au tentendre les personnes paril rapport lieu et de leur veut. On est dans une situation de gestion de qu’on quel l’humain est par naRobert Castel dentiels, et puis les habitants de la rue ici à J e an Co r ni l de travailler pour le plus nombre, pourles accompaà la culle lieu est grand aussi fait pour eux, dire que Au début, on a d’abord réfléchi en se disant il fallait Pour permettre aux gens d’accéder réellementtation de demandes et très peu 10 Charleroi. L’objectif c’est que les habitants aient une Le s M ét am o les rp ho se s n’ont qu’à la pénurie : énormément ture, un être parfaitement conformer, autres ceux qui peuvent dans ce lieu, mais il s’agit aussi de les préparer gnerse permettre aux gens d’accéder à la culture. On est tou- ture, pour pallier les autres obstacles que simplement d’offres. Alors onautodéterminé responsabilise et à outrance d e la q u es ti on indépen- les gens meilleure maîtrise de leur situation, qu’ils puissent s’adapter… Autrement dit, s’ilOn ya a même de moins en préparer à ce qu’ils vont voir. été jusqu’à jours dans la logique de l’accès au logement, aux l’aspect financier, on a demandé à des ambassadeurs un emploi, sait qu’ils pour rechercherdant so ci al e des on autres, en ne vont faire valoir leurs droits, qu’ils puissent devenir des moins à partager, partageons avec les plus les des gens à apprécier un opéra enméridécodant l’œuvre soins, à la culture. Et donc, on s’est posé la question culturels d’aller vers les personnes, de leur donner il fautrivalité, qu’ils en cherchent. Le Fayard 1995. le plus. Or il y a de pas en trouver mais constante et qui ne acteurs de changement social. ceux qui se conforment on veut en expliquant ce qui allait se passer, à est évident avec le logement : trouver un préalablement, de la gratuité. On s’est rendu compte que le problème codes. Par exemple : « On s’habille commetants, parallèle peut tendre vers l’abondance que par la libre gens qui ne se retrouvent pas dans pour auethéâtre », etc. quoi il fallait être attentif. n’est pas tant la gratuité que le décalage culturel, leis fait La description au travers bon logementàc’est comme trouverde unl’acbon emploi, D en , tu e s a aller n im at u r de ru e p ou r S o li - plus en plus de toutes les sphères d’aides proposés, qui n’ont concurrence pas c’est étendue d’avoir une population pauvre dont les codes sont vaste fresque d ne a rit é s n o u ve ll es m ai s t u e s a u ss i à l’ o - les mécanismes d’une chercher ce« catastrophe qui n’existe pas… des hommes. Cette imminente » tivité Je me suis rendu compte à ce moment-là — je suis Le rôle des ambassadeurs culturels ne se limite pas pas de raisons de de la s’adapter. pas ceux de la culture. Et on a constaté qu’ilri ne suffifrasocio-historique, g in e d u p ro je t c o m mu n a u t ai re e t envie ou qui n’ont un être dissocié, à la comme conscience altérée. Président du Théâtre Varia et du Théâtre des Tanneurs seulement à celui d’être un guide, ilproduit y a aussi une diD U : institutions le CPAS par exemple, Des sait pas de dire aux gens : vous pouvez maintenant b é n év o le «  Pos e to n sa c.   » Tu p e ux no u s gilisation progressive du Dernier pas vers l’inhumain, aliéné. Vo s que cri ti q mension u es d e pédagogique s i n st it u t io qui n s est so c ia le s à Charleroi, qui se veulent d’avant-garde et progressistes — évidemment fondaelles onttotalement le monopole de la pensée. On aller au théâtre presque gratuitement avec e n«  Artidi re p l us   ? v is en t a u ss i l e fo n ct i on n em e n t d es C PA S ? travaille donc dans ce monopole. Finalement je me cle 27 », vous pouvez aller au théâtre pour 1,25 €. le théâtre relève quand même de la culture bourgeoise mentale dans leur action. D en i s Uv ie r  : J’ai toujours dit « donnez-moi un DP  : Tout le monde doit balayer devant sa porte, in- bats contre mon propre « social. » On a une liberté Les p hot os qu i il lus tr ent l es bâtiment et je vous montrerai qu’on peut 12faire du stitutions publiques ou associations. Il y a des tra- de dire mais on est cloisonné par des structures pag dvoudrais e n ot re d oss ie r so nt social autrement. » On cloisonne trop le social au- vailleurs d’institutions qui font un boulot qu’on s’est battu pour mettre enes place. Je jourd’hui. On est dans un système de statistiques remarquable, heureusement qu’ils sont là. Sans ça que ces structures écoutent iss ue stravailleurs, de l’ ex po si ti on plus les et de réussite. Faire de la réussite, c’est comme la situation serait bien plus dramatique. A Charleroi qu’on accompagne plus les mecs quiard vont dans les elà del ’ho riz on » « Reg a u-d faire une équipe de football : on prend les meilleurs, en particulier où les institutions publiques comme squats pour voir les gens de dans quella état ils sont. On to gra ph e p ho Fa bi en ne les autres on les jette ! On crée de l’exclusion… le CPAS sont en pointe sur des projets novateurs. essaye de travailler autrement n’est. pas la Denmais once cin Alors, si je ne peux pas faire avec le social, je me Mais ce n’est pas toujours à la hauteur des réalités seule solution, il faut de nouvelles formes de col« Juge de paix de profession, je suis aussi photographe, de temps en démerde, c’est ça « Pose ton sac. », ouvrir des per- de terrain. La difficulté pour certaines personnes laborations. temps. La photographie m’offre le privilège d’aller à la rencontre des spectives d’actions différentes, c’est un peu ce en décrochage c’est de rentrer dans le moule. C’est sans-voix, des plus démunis, des oubliés, sur le terrain, là où je vis et là où je travaille. Mon premier reportage photographique a été réalisé dans le cadre de 14 mon activité professionnelle. J’ai souhaité traduire l’intensité et la richesse de mes rencontres avec les gens, confrontés à la justice de proximité et aussi, humaniser la salle d’audience du Tribunal avec les portraits réalisés. Les photographies des personnes rencontrées sur le terrain judiciaire y sont exposées depuis juin 2011. Depuis plusieurs mois, j’explore aussi le terrain social de ma ville (Charleroi) et vais à la rencontre des personnes vivant dans la grande précarité, tentant d’exprimer par l’image, leur richesse plus que leur pauvreté, leur résistance plus que leur fragilité, leurs luttes plus que leurs échecs et leur dignité plus que leur déchéance. Mon appareil photo est un outil de résistance à l’indifférence et à la déshumanisation ambiante. » (Fa b ie nn e D en o nc in ) Le s c hô m eu rs f ra ud e urs , la t hè se d u c hô ma g e vo lo n t ai re , la cu l pa b il isa t io n d es (p lu s) pa u vre s, l ’a lt é rit é fa u t ive d e s dé ch us …  : t ou s ce s mé ca n ism e s d e t ra ns fe rt tro u ve nt à s’a n cre r d an s un te rre au m e nt a l fe rt il e d a ns le s t em p s d ’i ns éc uri té é co no mi qu e e t so ci al e gra n di ssa n te . La s t ig ma t isa t io n p u b liq u e d e s «  p riv il èg e s  » d on t jo ui ss en t in dû m en t le s «  a ss ist é s  » a t ou jo ur s se rvi à ju st if ie r l ’a bs en ce ou le rej et de p o lit i qu e vis an t à é rad i qu er la p au vre t é, et à d ivi se r l e sa la ria t. ordre économique et social injuste : taxer moins les s’installent sans rien débourser, ceux qui travaillent et DONNER A TOUS QUATRE OUVRAGES riches pour libérer leur esprit d’entreprise ; diminuer paient des impôts, et ceux qui attendent que l’Etat les en charge. » prennentCULTURE des pauvres pour les encourager les allocations LES CODES DEà tra-LA POUR ANALYSER LA PRéCARITé vailler davantage. Pour mieux justifier les coupes « nécessaires » dans sociale doit pouvoir faire jouer ses effets protecteurs ou compensateurs à plein pour tous. Or, cette fois, encore, les mesures de rigueur décidées, à l’échelle européenne, ne sont conçues et présentées que pour permettre le retour au fonctionnement habituel d’un publicain Phil Gramm libellait comme suit l’acte d’accusation qui produit toujours ses effets, aujourd’hui, sur les politiques d’emploi et les politiques sociales des Etats de par le monde : «  Il y a deux catégories d’Américains : ceux qui tirent les wagons et ceux qui 10 • L’art d’éradiquer la pauvreté… de la conscience sociale. Par Marc sinnaeve dossier RENCONTRE AVEC YVAN MAYEUR 12 • Yvan Mayeur : Donner à tous les codes de la culture 14 • David Pr aile et Denis uvier : « Il y a de plus en plus de gens inutiles au monde… » 17 • quatre ouvrages pour analyser la précarité. Par Jean Cor nil 17 à BAs L A CuLTuRe : • La littérature de gare, ça n’existe pas 18 Par Denis Dar gent RéfLeXIoNs : • Comprendre, c’est désobéir 20 Par Jean Cor nil MéDIAs : 21 • Les mobilisations sociales dans les interstices de l‘information Par Marc sinnaeve CuLTuRe(s) 23 • Rom, Tsigane, Gitan… dépasser les mythes d’un peuple européen Par Anne-Lise Cydzik L’AIR Du TeMPs 25 • « Je suis née grecque et je mourrai grecque » Par Daniel Adam 26 DéCouVeRTes

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page4 édito La précarité gagne chaque jour du terrain, y compris pour celles et ceux qui ont encore un emploi. Les CPAs croulent sous les demandes d'aide et les associations ne savent plus où donner de la tête pour rencontrer les besoins élémentaires de milliers de famille qui n’arrivent plus à se chauffer, se loger, se soigner, se nourrir convenablement. Notre télévision de service public s'est lancée à corps perdu dans la « Télé Charité » en mobilisant les téléspectateurs contre les conséquences d'un hiver glacial. en présentant cette initiative, a priori fort sympathique et fondée sur des bases de solidarité, notre télévision a seulement oublié de nous parler des vraies causes de cette précarité grandissante, exacerbée par cet hiver glacial. Ces causes économiques, sociales et politiques qui conduisent, aujourd’hui, des milliers de gens à devoir mendier le minimum pour survivre. elle aurait pu également rappeler que, sans notre remarquable système de protection sociale (aujourd'hui contesté par les forces libérales et la Commission européenne), le nombre de familles précarisées serait encore plus important. enfin, la RTBf a omis de préciser que même quand on est pauvre, on veut rester digne ! que penser alors de cette journaliste au JT qui fait la morale à un sDf sur le ton du « Vous avez promis de faire un effort pour trouver du travail ? ». Rappelons ici que la lutte contre la pauvreté passe par l’instauration de mesures structurelles, notamment via de nouvelles normes en sécurité sociale. Il y a plus mal lotis que nous. que penser de la Grèce, contrainte de diminuer le sMIC à 400 euros, où plusieurs milliers de fonctionnaires vont grossir les rangs des chômeurs et où les pensions vont être rabotées ? Les jeunes grecs, espagnols, portugais, ont encore moins de perspectives que les jeunes d'origine étrangère qui subissent les discriminations à l'embauche à Bruxelles. qui est responsable ? Le froid glacial ? Les banques ? La Commission européenne ? Non, il parait que c'est le peuple grec lui-même, incapable de comprendre qu'il faut se sacrifier jusqu'à l'os pour assurer le dépeçage méthodique de l'économie grecque qui sert aujourd'hui de laboratoire de la dérégulation sociale européenne. seule une large remobilisation des forces progressistes en europe sur une contestation radicale du modèle néolibéral et de ses multiples dérives économiques et financières, pourrait demain ouvrir de nouvelles perspectives pour les peuples européens. Yanic samzun secrétair e génér al, Dir ecteur de la publication RECEVOIR GRATUITEMENT AGIR PAR LA CULTURE AGIR PAR LA CuLTuRe est gratuit. si vous habitez en Belgique, vous pouvez le recevoir gratuitement chez vous. Pour les autres pays, des frais de ports peuvent s’appliquer (nous contacter). NoM : ..................................................................................................... PReNoM : ............................................................................................... ADResse : ............................................................................................... CP : .......................................................................................................... VILLe : .................................................................................................... PAYs : ...................................................................................................... eMAIL : .................................................................................................... A renvoyer par courrier ou par mail à : AGIR PAR LA CuLTuRe/ PAC - 8 rue Joseph stevens - 1000 Bruxelles maria.casale@pac-g.be egalement possible via notre site www.agirparlaculture.be AGIR PAR LA CuLTuRe N°29 une publication de Présence et Action Culturelles AsBL – 8, rue Joseph stevens - 1000 Bruxelles – Belgique - www.pac-g.be - N° Tél : 02 545 79 11 Tirage : 10.000 exemplaires - PefC-Certifié - Cette brochure est issue de forêts gérées durablement et de sources contrôlées editeur responsable : Yanic samzun Rédacteur en chef : Aurélien Berthier - aurelien.berthier@pac-g.be – 02 545 77 65 equipe rédactionnelle : Daniel Adam, sabine Beaucamp, Jean Cornil, Denis Dargent, Marc sinnaeve. ont participé à ce numéro : Anne-Lise Cydzik, Nathalie Misson, Corinne Ricuort, stuart Wrathall Crédits photographiques : Nathalie Caccialupi, Vincenzo Chiavetta, André Delier, fabienne Denoncin, Damienne flipo, Jean-françois Rochez Photo couverture : fabienne Denoncin Lay-out : Nino Lodico Abonnement et mailing : Maria Casale Pour recevoir gratuitement AGIR PAR LA CuLTuRe par la poste ou pour vous désinscrire de la liste d’envoi, prière de contacter Maria Casale par mail (maria.casale@pac-g.be) ou par téléphone (02/545 79 11) ou de vous rendre sur le site www.agirparlaculture.be Le contenu des articles n’engage que leur(s) auteur(s). 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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page5 portrait culturel THIeRRY BoDsoN : à LA ReCHeRCHe D’uNe VRAIe CuLTuRe WALLoNNe © Jean-françois Rochez T hier r y Bodson, secrétair e génér al de l’Inter régionale wallonne de la fGTB, a la cinquantaine assumée, les cheveux poi vr e et sel, une tr ajectoir e professionnelle coulée dans le bassin sidér ur gique liégeois, dans le monde et la cultur e syndicale. Lor s de cette r encontr e, il nous a fait par tager ses combats, ses indignations, ses goûts éclectiques, son amour du régionalisme, mais aussi son affir mation de citoyen du monde avant tout. un moment pri vilégié qu’il nous a li vré en toute humilité. Comment devi ent-on un syn di calis te w allon ? Y a-t-il des aspects par ticulier s dan s ton exi sten ce qu i t’on t condui ts à cet eng agemen t s yn dical dans cet te petite région d’europe ? Il n’y a pas une recette unique, il y en a autant qu’il y a de syndicalistes. en ce qui me concerne, deux éléments ont principalement forgé mes convictions. Mes premiers engagements, et non mes premiers combats, ont pris naissance autour des mouvements pacifistes contre les bombes présentes en Belgique, fin des années 70. on peut dire que vraiment le mouvement pacifiste m’a amené à la militance. Deuxième élément, je viens d’une famille originaire pour moitié de mineurs, issue de la région liégeoise dans les grands charbonnages. De ce fait, une tradition familiale existe. une des images fortes qui me revient souvent en mémoire, c’est celle d’un oncle mineur (le dernier à être le concierge de la mine de Beyne-Heusay à l’est de Liège). quand j’allais le voir, il avait sa bonbonne qui trainait derrière lui et malgré tout, chaque soir, il continuait à faire inlassablement, consciencieusement un dernier tour du bâtiment avant de fermer. De s pe r sonna ge s co mme fi de l Ca stro, sa lv a dor Allend e o u Lénine n’o nt-ils p as influencé ton parcours syndica l  ? Non, il n’y a pas une figure qui m’a marqué. Par contre, lorsque je remonte le plus loin possible dans ma mémoire, au niveau de mes premiers contacts politiques, c’est sans conteste le courant régionaliste qui, très jeune, vers 14-15 ans, m’a tout de suite intéressé. Ainsi, je suis entré en contact, prolongé d’ailleurs, avec Henri Mordant, le président du Rassemblement Wallon à cette époque. Po urq uoi si tôt c et te fib re po ur l e régiona lisme ? Je pense que c’est déjà d’abord un étonnement, une attirance pour un raisonnement économique car je ne suis pas un régionaliste romantique, mais un régionaliste pragmatique. à l’époque, c’était déjà cette attirance pour une autre façon d’envisager les transferts financiers et l’organisation de l’économie dans ce pays qui me séduisait. et de nouveau pour l’anecdote, quelque chose qui m’avait fortement frappé, et qui explique en partie ma fibre régionaliste, c’était de connaître le pourquoi qui faisait que les arbres se trouvaient en Wallonie et les meubles étaient fabriqués en flandre. C’était une des raisons pour lesquelles j’ai été voir Henri Mordant. Ce fut pour moi une approche originale, différente du reste du monde politique de l’époque. 5

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page6 portrait culturel Pour un régionaliste comme toi, existe-t-il une vra ie culture wallonne a ujourd’hui ? Il n’existe pas une culture wallonne, tout le monde le sait bien malheureusement. Il y a une série de traditions culturelles qui existent, folkloriques ou autres, qui sont fortes. Certes, elles sont intéressantes, mais ce qui manque aujourd’hui et c’est une des choses pour laquelle je revendique la régionalisation de la culture, c’est qu’on ne parvient pas à faire de cet ensemble de cultures diverses une vraie culture wallonne. C’est quelque chose qui bien souvent nous échappe mais aujourd’hui il est impossible de créer un état d’esprit culturel, un lien culturel existant entre le Mouscronnois et l’Arlonais. or, si demain on se dirige vers un pays de plus en plus régionalisé — probablement sur base de quatre régions, l’Histoire le dira, lors de la sixième réforme de l’état – chaque région devra alors vraiment se prendre en main aux niveaux social, économique, industriel, etc. La Région wallonne devra alors se projeter sur les 10 ou 15 ans à venir. on ne peut pas demander à une région d’organiser son développement économique, d’avoir un projet de société sur 10 ou 15 ans sans qu’elle ait la culture dans ses attributions. Te se ns-t u c itoyen du mond e, euro pé en, be lge, fr anc ophone, wallon, liégeois ? De toute évidence tout d’abord citoyen du monde car l’on se rend bien compte que tout est imbriqué. Toutes les décisions ou absences de décisions qui sont prises au niveau politique ou autre, n’importe où dans le monde aurait de toute façon immanquablement des effets directs chez nous. on ne peut pas être absent de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Pe nses-tu que les no uv ea ux rése aux soc ia ux puissent être un instr ument efficac e de lutte socia le  ? Je pense que les réseaux sociaux peuvent en effet être un instrument efficace de lutte contre une série d’injustices comme les luttes sociales et politiques. à titre personnel, je ne suis pas un spécialiste, j’ai besoin de mes jeunes collaborateurs pour que l’interrégionale reste au goût du jour. Je n’ai pas Twitter, je ne suis pas sur facebook et je ne le serai pas avant un bon bout de temps. Par rapport à ces nouveaux médias, il y a une chose que je voudrais mettre en évidence, c’est que si l’on va chercher uniquement l’information sur internet, s’en contenter en ne faisant pas le chemin parallèle qui passe par le filtre d’un journaliste, il y a un véritable danger : perdre la qualité de l’information et tout sens critique. Le journalisme est un filtre très important entre ce qui se passe et la façon dont elle est répercutée, ce qu’on lit. à ce moment-là, on peut mieux identifier s’il s’agit d’un journaliste plutôt ou clairement de gauche, de droite, un croyant, un laïque etc. on connaît alors mieux à travers quel prisme on le lit. Tandis que quand on est sur les nouveaux outils, on connaît moins la source d’information et donc l’œil critique ne cesse de diminuer au fur et à mesure que l’on passe à côté de la presse classique. Pe nses-tu que la c ultur e sy ndic ale auj ourd ’hui soit suf fi samm ent for te pour faire face à un c lima t idéologique antisoc ia l et très antisyndic al da ns les médias ? en effet, le traitement réservé au mouvement social en Belgique ces 2 derniers mois ½ [Décembre 2011 et janvier 2012 NDLR] est profondément injuste. si on regarde rétrospectivement et historiquement, nous avons eu le 2 décembre 2011 la troisième plus grande manifestation sociale en Belgique depuis la guerre 40-45. Le 22 décembre une grève dans les services publics qui est de loin l’une des plus réussie depuis l’Après-guerre. et le 30 janvier 2012, nous avons eu la première grève générale interprofessionnelle depuis 19 ans ! Ça a donc constitué trois mouvements sociaux hyper bien suivis et de très grande ampleur. Le traitement médiatique mis en place autour de ces trois actions syndicales m’a sem6 blé un peu faiblard au vu de la mobilisation des travailleurs. Il se mble que c e ne soit pas seuleme nt un problème mé diatique, mais aussi un probl èm e hi storique e t so cio lo giq ue. est-c e q u’on ob ser v e un re cul fonda me nta l sur nos v aleurs, mais aussi sur le fait syndical, sur la nécessité syndicale ? La gauche dans son ensemble, et l’organisation syndicale peut-être en particulier, avons créé nos rapports de force, les outils de répartition de richesses, notre présence ouvrière dans les usines et dans le monde socioéconomique sur base d’une économie qui était organisée à un niveau national, sur le modèle économique de la reprise économique de l’après-guerre. Ils ont été efficaces jusqu’au premier choc pétrolier en 1973. à partir de cette date, ils ne l’ont plus été. et au niveau du mouvement syndical, nous avons les pires difficultés à transformer nos outils, non seulement de répartition de richesses, mais aussi de rapports de forces, de les adapter à cette internationalisation, cette mondialisation de l’économie. Pour être plus concret, on peut avoir la meilleure protection sociale qui soit, des allocations de chômage décentes, une bonne couverture de soins de santé, mais nous serons toujours perdants si on n’a pas une harmonisation fiscale tant au niveau de l’impôt © Jean-françois Rochez

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page7 portrait culturel que par le prisme de la culture, ils peuvent poser un regard critique sur l’évolution de la société, c’est quelque chose qui échappe complètement à une grande partie des travailleurs. en cela, il y a dans le monde d’aujourd’hui un échec de la culture. Pour ma part, je trouve que l’éducation permanente devrait s’adresser aux laborantins, à l’employé de banque, à l’informaticien. Ce sont les travailleurs actuels, et ceux de demain. selon moi, l’éducation permanente ne parvient pas à accrocher, à ce que ces citoyenslà s’intéressent aux évolutions de la société. Il s’agit là d’un grand enjeu à côté duquel on est en train de passer. quelle est la période de l’histoire ancienne et contemporaine que tu préfères le plus ? Je pense que je m’arrêterais au siècle des Lumières pour les raisons évidentes de ce que cette période représente non seulement par rapport à nos sociétés actuelles d’un point de vue politique et culturel. Mais aussi pour ce qu’elle représente comme paradoxe. Cette réflexion ouverte et humaniste, éminemment importante et positive par rapport à l’évolution des sociétés en occident ne s’adressait en effet qu’à une toute petite partie de l’humanité. L’évolution est intéressante et le paradoxe l’est tout autant. q uelles sont tes lectures ? Ayant peu de temps, j’avoue être d’un classicisme très ennuyant. Je suis en train de terminer le prix Goncourt « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni. Après je passerai certainement au prix Renaudot. La musique que tu écoutes  ? J’adore Arno depuis TC Matic. J’aime beaucoup le dernier CD de Louis Chedid, mais ce n’est pas pour cela que j’aime tout ce qu’il fait. Adolescent, je jouais de la guitare basse, je chantais, c’était l’époque du hard-rock, Deep Purple, Led Zeppelin… Le mot q ui te colle le plus à la pe au  ? Je ne sais pas si c’est un mot, plutôt un sentiment. Je déteste quand l’injustice entraîne la tristesse. C’est quelque chose qui me renverse. Propos rec ueillis par sa bine Beaucamp, Jea n C ornil et Ya nic samzun. © Jean-françois Rochez des personnes physiques qu’au niveau de l’impôt des sociétés. un des grands enjeux de la gauche européenne, c’est d’abord de construire un rapport de force syndical dans un espace qu’est l’europe doté d’une certaine homogénéité politique, économique et géographique. Avec comme objectif de se réapproprier l’outil fiscal. C’est la meilleure façon de pouvoir répartir les richesses. on l’a abandonné à la droite. on a cru qu’il suffisait d’avoir le ministère des Affaires sociales pour pouvoir gérer les choses. Cela a été vrai pendant 20 ou 30 ans après la Guerre, mais maintenant c’est complètement faux. un troisième élément très difficile, tant en rapport de force qu’en termes d’idéologie, appartient aux responsables économiques et patronaux : c’est le discours tenu aux jeunes demandeurs d’emploi. C’est devenu impossible de tenir le même qu’il y a 20 ans d’ici. Aujourd’hui, dire aux jeunes que leur carrière professionnelle ne se fera plus chez un unique employeur, qu’ils changeront d’emploi tous les 5 ans, qu’ils passeront fatalement par des CDD et de l’intérim, mais que, dans le même temps, lorsqu’ils sont chez un employeur, ils doivent s’investir et lui donner tout ce qu’ils ont dans les tripes ! Ce message ne passe évidemment plus. Il est clairement impossible d’avoir une jeunesse qui s’investisse au niveau professionnel, études, ou formation si on lance un message aussi nébuleux que celui-là. Le grand enje u de s proc ha ines anné es de la régio n lié ge oise se ra évidemment la rec onver sion du bassin. quel v a être le rôle de la culture ? C’est une vaste question. Il y a deux manières d’y répondre. D’une part, la culture peut amener à de la création de nouveaux objets ou à d’adaptation d’objets, à du design, etc. Le lien entre la culture, l’art, la création et l’économie est pour moi quelque chose de très important. on croit souvent en Wallonie que quand on fait quelque chose de solide et efficace on sait le vendre. or, ce n’est plus le cas, en économie, il faut quelque chose en plus de « solide et efficace » pour qu’on puisse vendre, industrialiser, commercialiser un produit. Le deuxième aspect en termes de redéploiement, c’est : quelle place va-t-on donner à la culture en Wallonie et dans notre société de façon plus large ? Aujourd’hui, objectivement, la place de la culture prise comme outil permettant aux gens de développer leur esprit critique est un échec complet. Aujourd’hui, les budgets sont consacrés à 5 ou 6 grands outils culturels wallons ou francophones. Budgétairement, on se trompe. seuls 2 à 4 % des francophones vont dans ces lieux, les musées, etc. et puis surtout, et je ne veux pas être moraliste par rapport à l’ensemble des citoyens, mais comprendre 7

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page8 côté nord on ne compte plus les talents venus du Nor d. Ils sont jeunes, déballent leur ver ve textuelle, font vibr er les cor des, les rif fs de guitar e, usent d’ar tifices électr o pop rock comme des nouvelles technologies et s’abandonnent passionnément à leur s publics. et pour tant ils ne sont pas tous aussi connus qu’on pour r ait le cr oir e en ter r e fr ancophone. De GAND... une des découvertes musicales de l’année 2011 est sans conteste T he Bony king of now here. Derrière ce nom — tiré d’un morceau de Radiohead — se cache Bram Vanparys, un jeune gantois de 22 ans. Il est l’auteur d'un excellent premier album, « Alas My Love » pourtant passé inaperçu au sud du pays. son deuxième album, « eleonore », laisse la place à des mélodies pop-folk comparables à celles de Jeff Buckley. sa musique dépouillée, pure, cristalline porte l’émotion à son sommet. Bouli Lanners ne s'est d’ailleurs pas trompé en lui confiant la bande originale de son film « Les Géants ». C’est probablement grâce à lui que Bram Vanparys est désormais connu et apprécié du grand public francophone. (www.myspace.com/thebonyking) Autre talent gantois, soulw ax, groupe formé en 1996 par Dave et stephen Dewaele et Noah Dodson. entre la vague rock belge flamande du moment et musiques électroniques, les morceaux se fondent dans un univers musical très DJ. forcément, ils le sont. on se rappelle de leur double CD de mash-up sous le nom de 2manyDJ's. Ils en font aujourd'hui leur mode de communication avec le public en mettant en ligne leur propre radio sur www.2manydjs.com/radio, également disponible pour iPhone et iPad. Le tout est disponible gratuitement, seule conséquence directe pour les frères Dewaele : ne pas espérer de rentrées financières de leur radio. Aujourd’hui, ils concrétisent le projet de permettre aux gens d’écouter de la musique en tous lieux, tout le temps, avec le streaming, les portables. Leur société est basée en Angleterre, la licence de diffusion à laquelle ils ont souscrit permet aux gens de télécharger les shows. en ce qui concerne les images, il s’agit d’une licence « general entertainment broadcast ». un beau projet. Daan stuyven a commencé sa carrière au sein des Dead Man Ray, groupe culte de rock new-wave, influencé par Pavement, Wire, The fall ou Captain Beefheart où officiait également Rudy Trouvé (ex-membre de Deus). Daan stuyven peut très bien être derrière son piano et nous la faire à la Johnny Cash ou bien vous emporter dans un instrumental à la Neil Young époque Crazy Horse et du rock à l'électro. Les textes sont généralement en anglais, parfois en français ou en néerlandais. enfin, terminons notre tournée musicale en compagnie de Milow (www.milow.com). Jonathan Vandenbroeck, né dans la banlieue anversoise, est l'artiste belge le plus prometteur de sa génération. Le ciment musical a sûrement pris dès 1996 lorsque Milow, absolument fan et subjugué par le talent de Nirvana, se met à jouer de la guitare. Dix ans plus tard, Milow sort son premier album intitulé « The Bigger Picture ». Auteur-compositeur-interprète, c’est en 2007 qu’il fait connaître son travail grâce au titre « You don't know » qui se classe dans le Top 5 des meilleures ventes belges. C’est d’ailleurs la même année qu’il participera au festival Werchter en remplacement du légendaire Mika. sorti en 2011, l’album « North and south » vaut le détour. sabine Beaucamp ... à ANVeRs on quitte Gand, pour la scène anversoise, avec Daau, acronyme de Die Anarchistische Abendunterhaltung  ! (www.daau.be). C’est un quatuor proposant depuis 1992, une musique instrumentale, expérimentale, électroacoustique, colorée de cuivres, violons, violoncelles, clarinettes et accordéons. Le nom du groupe est une référence au roman d’Hermann Hesse « Le loup des steppes ». Cet ensemble singulier frappe les esprits de par la multiplicité des genres et des influences. Très classique au premier abord, DAAu navigue dans un univers unique qui laisse souffler un vent de liberté. et passons maintenant en banlieue anversoise, plus exactement à Berchem, avec Daan (www.daan.be). 8 CC BY 2.0 par Arthwollipot (www.flickr.com/photos/arthwollipot/6016612078) JEUNE SCÈNE MUSICALE FLAMANDE : HALF GAND, HALF ANVERS

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page9 dossier CC BY 2.0 par Arthwollipot (www.flickr.com/photos/arthwollipot/6016612078) PRÉCARITÉ, UNE VALEUR EN HAUSSE  Crise économique, c onséquenc es imm édiates. 14% des Belges vi vent sous le seuil de pauvr eté. A uxquels on peut ajout er ceux qui se débr ouillent, ceux qui sur v ivent tout juste, ceux qui v ivent dans l’inquiétude de v oir leur condition se dégr ader de mois en m ois alor s que tr av ailler n’em pêche plus d’êt r e pauvr e. si les associations et ser vices sociaux comme les CPAs tentent de colmat er les brèc hes, notam ment en tentant de met t re à por tée de tous la cultur e, on peut se demander si on doit se limiter à la seule gest ion des pénuries. Pénurie d’em plois, de logements disponibles. Mais aussi pénurie de temps pour ceux qui tr av aillent comme des fous pour joindr e les deux bouts. Cet te précarisation cr oissant e n’est pas seulement le fr uit de la crise. Des politiques str uctur elles d’inspir ation néolibér ale en sont, elles-aussi r esponsables. une r esponsabilité collec tive et politique niée par les discour s dom inants qui la font por t er sur les épaules des seuls individus en jouant notam ment , contr e la solidarit é, la c ar t e de la culpabilisation de ceux qui sont en pr emièr es lignes : les c hôm eur s sont des profit eur s, les ar tist es des abuseur s.

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page10 dossier L’ART D’ÉRADIQUER LA PAUVRETÉ… DE LA CONSCIENCE SOCIALE Les chômeur s fr audeur s, la thèse du chôma ge v olontair e, la culpabilisation des (plus) pa uvr e s, l’altérité fautive des déc hus… : tous ces mécanismes de tr ansfer t trouvent à s’ancrer dans un ter r eau mental fer tile dans les temps d’insécurité économique et sociale gr andissante. La stigmatisation publique des «  pri vilèges  » dont jouissent indûment les «  assistés  » a toujour s ser vi à justifier l’absence ou le r ejet de politique visant à ér adiquer la pauvr eté, et à diviser le salariat. Ce que traduisent, de façon sous-jacente, les politiques en vigueur de réduction des dépenses publiques et de « réformes structurelles », telles qu’elles sont présentées, c’est que ces « dépenses » sont indues… pour d’autres que « nous ». Dès lors que la conjoncture et les politiques dressent les gens les uns contre les autres, chacun peut rapidement être amené à penser qu’il vivrait mieux si d’autres, forcément moins légitimes (chômeur sans emploi de longue durée, préretraité… a fortiori de la fonction publique, prestataire d’un crédit-temps, candidat réfugié…), ne bénéficiaient pas d’autant d’« avantages ». Paradoxalement, on pourrait penser que c’est justement en temps de crise que le principe de la sécurité sociale doit pouvoir faire jouer ses effets protecteurs ou compensateurs à plein pour tous. or, cette fois, encore, les mesures de rigueur décidées, à l’échelle européenne, ne sont conçues et présentées que pour permettre le retour au fonctionnement habituel d’un ordre économique et social injuste : taxer moins les riches pour libérer leur esprit d’entreprise ; diminuer les allocations des pauvres pour les encourager à travailler davantage. CoMBATTRe LA PAuVReTé ou L’IGNoReR ? Ce n’est pas neuf, comme le montre très bien la série de contributions rassemblées autour du texte resté célèbre de John Kenneth Galbraith, « L’Art d’ignorer les pauvres », publié pour la première fois aux etatsunis en 1985. L’exercice permet, en revanche, d’éradiquer la pauvreté et les pauvres… de la (mauvaise) conscience publique. C’est toujours la même idée, aussi ancienne que la Bible, qu’il est moralement contre-productif d’aider les pauvres. Car ceux-ci sont responsables de leurs « malheurs ». economiquement aussi, car l’aide publique – les allocations de chômage, par exemple – aurait un effet négatif sur l’incitation à travailler. en août 1984, lors de la convention du parti qui précéda la réélection de Ronald Reagan, l’économiste ré10 publicain Phil Gramm libellait comme suit l’acte d’accusation qui produit toujours ses effets, aujourd’hui, sur les politiques d’emploi et les politiques sociales des etats de par le monde : «  Il y a deux catégories d’Américains : ceux qui tirent les wagons et ceux qui s’installent sans rien débourser, ceux qui travaillent et paient des impôts, et ceux qui attendent que l’etat les prennent en charge. » Pour mieux justifier les coupes « nécessaires » dans les budgets sociaux, quoi de plus convainquant en effet, que de faire croire que ceux-ci opèrent un transfert de revenus des actifs vers les « oisifs », et que, de ce fait, ils découragent les efforts de ces actifs et encouragent le désœuvrement généralisé  ? «  Donc, comme le résumait ironiquement Galbraith, en prenant l’argent des pauvres et en le donnant aux riches, nous stimulons l’effort et, partant, l’économie. » DéTouRNeR L’ATTeNTIoN or, contre toutes les évidences assénées par les discours d’austérité anti-dépenses, c’est bien en sens inverse que s’est opéré un véritable transfert de richesses. Les dépenses publiques, en proportion du PIB, sont stables ou en baisse, dans l’union européenne depuis le début des années 1990. en revanche, la « contre-révolution fiscale » menée par la ©fabienne Denoncin

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page11 dossier plupart des gouvernements depuis 30 ans – baisse de l’impôt des sociétés, des taxations des hauts revenus et du patrimoine – a nourri la concurrence fiscale entre pays, en même qu’elle provoquait une hausse quasi générale des déficits publics et des taux d’endettement. Les pouvoirs publics ont, alors, été contraints de s’endetter auprès des ménages aisés et des marchés financiers pour financer les déficits ainsi créés. Avec « effet jackpot » garanti, pointe le manifeste des « économistes atterrés » : les montants économisés sur l’impôt non-payé ont permis aux plus fortunés de prêter aux etats et de se voir rémunérés pour cela en intérêts payés par l’impôt prélevé sur tous les contribuables... L’accroissement de la dette publique en europe, avant même les opérations de renflouement des banques au bord de la faillite, n’est donc pas le résultat de politiques sociales dispendieuses, mais bien plus de politiques fiscales en faveur des groupes privilégiés. Il n’empêche : le discours sur les prodigalités des dépenses sociales a pour effet – si pas pour fonction – de détourner l’attention et le ressentiment envers la minorité de possédants et de les centrer sur les salariés eux-mêmes, que le discours ambiant tend à opposer entre travailleurs privilégiés et assistés illégitimes. C’est ce que détaillait, voici cinq ans déjà, l’économiste français Laurent Cordonnier en s’appuyant sur les Perspectives de l’emploi 2006 de l’oCDe : un document à l’intérieur duquel l’organisation regroupant les pays les plus industrialisés dévoile les grandes lignes stratégiques mises en œuvre dans l’«économie politique des réformes » depuis 1994, notamment en matière d’«activation des chômeurs » de «  dualité du marché du travail ». L’idée pour rendre celui-ci plus flexible et plus efficient (en clair : amener les travailleurs à accepter de se vendre au prix du marché), c’est de fractionner le salariat afin de s’attaquer à lui par étapes successives. Lisons plutôt : « Pour éviter les conflits avec les principaux groupes d’intérêt [NDA : les syndicats], les gouvernements peuvent, dans un premier temps, introduire des réformes à la marge du ’’noyau dur’’ du marché du travail, sans véritablement toucher aux structures institutionnelles dont bénéficient les travailleurs en place. Cela tend à renforcer la dualité du marché du travail, ce qui peut ensuite permettre de gagner progressivement le soutien de l’opinion publique à des réformes plus fondamentales des institutions et politiques du marché du travail. » MeTTRe eN CoNCuRReNCe Les TRAVAILLeuRs en ciblant d’abord la périphérie moins organisée des chômeurs et/ou des travailleurs précaires ou instables, on laisse les « réformes » porter leurs effets impopulaires sur les moins nombreux et les moins valorisés socialement, tout en prévenant le déploiement d’une opposition politique plus forte. La stratégie a porté ses fruits… Les mesures restrictives prises à l’encontre des chômeurs européens depuis 1994 rendent les chômeurs plus «  empressés » à constituer une main-d’œuvre immédiatement disponible. D’autre part, elles exercent une pression à la baisse sur les revendications des salariés. Même dans le langage technocratique de circonstance, cette dernière préoccupation est transparente : « en abaissant le coût d’opportunité de l’inactivité, [les indemnités de chômage] sont susceptibles d’accentuer les revendications salariales des travailleurs et, en définitive, de diminuer la demande de main-d’œuvre [des entreprises]. » Dans les années 1930, encore, chez nous, les employeurs redoutaient que les chômeurs indemnisés, tout en dépensant « inconsidérément » leurs allocations, n’aient tendance à refuser le travail et, surtout, les salaires qui pourraient leur être proposés. Les patrons, note l’historien Guy Vanthemsche, accusaient déjà les caisses de chômage syndicales d’hypothéquer la compétitivité des entreprises en raison des « indemnités scandaleusement élevées » qui « émoussaient la volonté des ouvriers à travailler ». Près d’un siècle plus tard, affaiblie, jalousée pour le maintien de ses « droits acquis » qu’elle serait seule à préserver, la fraction centrale du salariat, la plus syndicalisée, se retrouve elle, aujourd’hui, bel et bien isolée, et exposée à devoir faire des concessions sur les droits conquis autrefois. Dans le quai de ouistreham, florence Aubenas montre, avec des mots qui touchent au plus près du réel, comment le processus de déclassement et de désocialisation des travailleurs-chômeurs précarisés de la région de Caen, pousse ceux-ci à se replier sur euxmêmes, à se couper des mouvements sociaux en cours, à se déchirer entre employés et ouvriers juste licenciés : « Ils décrochent le pactole. C’est facile pour eux. Ils sont nombreux. » on leur en veut, à eux, justement les ouvriers « rois » qui protestent pour obtenir des primes de départ, de prendre ainsi la lumière et les « avantages indus » : « Les chaînes [de télévision] les montrent toute la journée (…) on en a 11 ©fabienne Denoncin marre. Même quand ils sont chômeurs, ils se voient au-dessus du lot.» Les syndicats ne parviennent plus à assurer le lien. Le versement d’une « prime-cartables » supplémentaire de 150 euros, cette année-là, avant la rentrée scolaire est accueilli comme «  notre parachute doré ». Marc sinnaeve

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page12 dossier ©fabienne Denoncin DONNER à TOUS LES CODES DE LA CULTURE RENCONTRE AVEC YVAN MAYEUR Yvan Mayeur, Député fédér al et Président du CPAs de Br uxelles-Ville, mène depuis plus de 15 ans un combat au quotidien contr e la pauvr eté et l’exclusion sociale. Il a démultiplié les pr ojets en matièr e d’emploi, de for mation, de logement pour per mettr e aux démun is de sa commune d’accéder à un peu plus de dign ité. Ren contr e avec cet acteu r impor tant de la lutte contr e la misèr e sous l’angle de la cultur e. Le CPAs, un centr e d’ action sociale peut-il au ss i êtr e un vecteu r de cultu r e pou r les gens les plus défavorisés ? Le CPAs doit mener une politique culturelle parce que le problème de la pauvreté n’est pas seulement un problème financier, d’infrastructures, d’accès de logement et de soins. Tout cela est fondamental mais la qualité de la vie a aussi besoin d’un supplément d’« âme » que la culture doit apporter. Au début, on a d’abord réfléchi en se disant il fallait permettre aux gens d’accéder à la culture. on est toujours dans la logique de l’accès au logement, aux soins, à la culture. et donc, on s’est posé la question de la gratuité. on s’est rendu compte que le problème n’est pas tant la gratuité que le décalage culturel, le fait d’avoir une population pauvre dont les codes ne sont pas ceux de la culture. et on a constaté qu’il ne suffisait pas de dire aux gens : vous pouvez maintenant aller au théâtre presque gratuitement avec «  Article 27 », vous pouvez aller au théâtre pour 1,25 €. Bien entendu, il y a des gens qui y vont. Mais on s’est rendu compte qu’il y en a aussi beaucoup qui n’y allaient pas. et ce, pas à cause des 1,25 €, mais parce que le théâtre n’était pas un lieu pour eux, parce qu’il posait des problèmes très concrets : comment faut-il s’habiller ? Comment est-ce que l’on y va ? Comment réagit-on dans le théâtre ? on a très vite imaginé la formule des ambassadeurs culturels. qu’est-ce qu’un ambassadeur culturel ? Pour permettre aux gens d’accéder réellement à la culture, pour pallier les autres obstacles que simplement l’aspect financier, on a demandé à des ambassadeurs culturels d’aller vers les personnes, de leur donner les codes. Par exemple : « on s’habille comme on veut pour aller au théâtre », etc. Je me suis rendu compte à ce moment-là — je suis Président du Théâtre Varia et du Théâtre des Tanneurs qui se veulent d’avant-garde et progressistes — que le théâtre relève quand même de la culture bourgeoise 12 inaccessible non pas pour des raisons financières, mais pour des raisons de barrières culturelles. C es ambassade ur s cultur els ont- ils aussi une a ction péda go gique d’ac compa gne me nt  ? expli que nt-ils, p ar exemple , le thème de la pièce, les per sonna ges av ant que les gens puissent y aller  ? C’est exactement cela. Non seulement il s’agit de détendre les personnes par rapport au lieu et de leur dire que le lieu est aussi fait pour eux, les accompagner dans ce lieu, mais il s’agit aussi de les préparer à ce qu’ils vont voir. on a même été jusqu’à préparer des gens à apprécier un opéra en décodant l’œuvre préalablement, en expliquant ce qui allait se passer, à quoi il fallait être attentif. Le rôle des ambassadeurs culturels ne se limite pas seulement à celui d’être un guide, il y a aussi une dimension pédagogique qui est évidemment fondamentale dans leur action.

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page13 ©fabienne Denoncin dossier l’é panouisse ment cultur e l et le s ge ns de conditions modestes ? La culture, si on nous en donne les moyens, est le meilleur outil pour rompre l’isolement. or ce à quoi conduit l’extrême pauvreté qui se répand de plus en plus chez nous, c’est à cet isolement. Les gens sont tous seuls chez eux avec comme interlocuteur la télévision qui leur parle, mais eux ne répondent pas évidemment. et donc, on est dans cette scène absurde où les gens restent chez eux avec un flot de sons et d’images continus qu’ils ingurgitent mais eux ne sont plus que passifs. Il faut vraiment sortir de cette logique, permettre aux gens de sortir de chez eux, de rencontrer d’autres personnes, de ne plus avoir peur et donc de sortir de l’isolement. La seule solution pour sortir de l’isolement, c’est par le biais culturel mais il faut consacrer plus de moyens pour cette politique. e st-c e que l’on pour r ait ima giner, pa r exe mple, qu’il y ait un jour un or c hestr e composé de gens bénéficiair es du CPA s ? oui et non. oui, il y a évidemment beaucoup d’artistes qui sont à charge du CPAs parce qu’ils n’ont pas de débouchés alors qu’ils ont une formation artistique. Dès lors que l’on peut donner aux gens par exemple la capacité de produire un orchestre puisqu’on a des musiciens de différents instruments, on pourrait faire un orchestre. C’est un vrai boulot. Il faut donner un boulot et décréter que cet orchestre est un vrai travail parce que cela doit l’être. Il ne faut pas que la production artistique ou la production culturelle soit cantonnée dans le domaine de l’aide sociale. Cela ne va pas. Il faut accepter que l’art soit un métier professionnel. Les gens qui l’exercent doivent donc être rémunérés comme le chauffeur de tram ou le banquier. Il faut donc un vr ai statut de l’ar tiste ? Il faut un vrai statut de l’artiste et à côté de cela, il faut surtout accepter de soutenir la création artistique. Il ne suffit pas de donner un statut d’artiste. C’est insuffisant. Il faut aussi permettre que des artistes puissent se produire. Il faut donc aussi soutenir la création. Pr opos r ecueillis par Jean Cor nil Ber na r d foc r oulle a fait exa cteme nt la mê me chose lor squ’il éta it Dir ec teur de l’opér a Royal de la Monnaie. Aujour d’hui, il l’a reproduit au festiv al d’ar t lyrique d’Aixe n-Pr ove nce. e st- ce que le C PA s de Br uxelles met en œuvr e avec la Monnaie, un tr av ail r écur r ent, per manent, une collabor ation r enforcée ? on a commencé avec Bernard focroulle et on continue maintenant avec la nouvelle direction. un autre travail mis en place consiste à faire aller des gens de la Monnaie dans une des maisons de repos à Pacheco. Ils viennent faire des exercices lyriques avec des résidents, ce qui a un double avantage. D’une part, cela produit un exercice pulmonaire pour les gens. Il faut apprendre à respirer, à expirer, à chanter au bon moment et à jouer avec ces capacités pulmonaires. D’autre part, c’est important du point de vue de la mémoire parce que les gens sont entrainés à retenir des strophes, des phrases qu’ils doivent chanter. Pour des personnes âgées comme à l’Institut Pacheco, c’est très important de promouvoir cet exercice-là. Y a- t-il un tr av a il co nc er nant la lec tur e a vec le s bibliothè ques de la vi lle de Br uxelles ? Non. Ce que l’on a fait, c’est d’abord réfléchir à la consommation culturelle, à l’accessibilité à la culture. ensuite, on a essayé de faire un travail de participation culturelle et notamment avec le Théâtre des Tanneurs. Tous les ans, il y a un spectacle réalisé avec comme acteurs, comme concepteurs du spectacle, les gens du quartier. Le Théâtre des Tanneurs l’a par exemple fait avec le Bal des Marolles. Il s’agissait de demander aux gens du quartier des Marolles de raconter leur histoire, leur vie. Puis on a demandé à un metteur en scène et à un scénographe de rédiger ces récits et d’en faire une pièce. ensuite, on a demandé aux gens de la jouer, de jouer leur vie sur scène devant d’autres. Ce qui était formidable, c’est l’histoire de Marolles racontée par les Marolliens et jouée par des Marolliens. Avec cette diversité, des jeunes, des vieux, des anciens Belges, des nouveaux Belges, un mélange savoureux qui correspond bien aux Marolles. e st-ce qu’il existe une démarc he par ticuli èr e p our r a pp r oc he r le mil ieu de Info : www.cpasbr u.irisnet.be 13

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page14 ©fabienne Denoncin dossier « IL Y A DE PLUS EN PLUS DE GENS INUTILES AU MONDE… » David Pr aile et Denis uvier, r especti vement coor dinateur et animateur de solidar ités nouvelles, posent un r egar d lucide mais glaçant sur l’état de la gr ande précarité. et si Char ler oi, épicentr e de leur s actions, accumule les pr oblèmes, le constat vaut aussi pour l’ensemble de la Wallonie. Il est gr and temps, estiment-ils, de réinventer la collabor ation avec des instances publiques tentées par des politiques de plus en plus sélectives… Rencontr e. D avi d, tu peux n ous r appeler l ’obj et de l’asbl solidarités nouvelles ? David Pr aile : C’est une association d’éducation permanente centrée sur la question du logement, organisée autour de la mobilisation des habitants dans une logique de défense des droits des locataires. on intervient avec les habitants des logements sociaux, les personnes mal logées dans le privé, les habitants des campings, des parcs résidentiels, et puis les habitants de la rue ici à Charleroi. L’objectif c’est que les habitants aient une meilleure maîtrise de leur situation, qu’ils puissent faire valoir leurs droits, qu’ils puissent devenir des acteurs de changement social. Denis, tu es animateur de r ue pour solidarités nouvelles mais tu es aussi à l’ori gine du pr oj et commun autai re et bénévole «  Pose ton sac.  » Tu peux nous en dire plus ? Deni s u vier  : J’ai toujours dit « donnez-moi un bâtiment et je vous montrerai qu’on peut faire du social autrement. » on cloisonne trop le social aujourd’hui. on est dans un système de statistiques et de réussite. faire de la réussite, c’est comme faire une équipe de football : on prend les meilleurs, les autres on les jette ! on crée de l’exclusion… Alors, si je ne peux pas faire avec le social, je me démerde, c’est ça « Pose ton sac. », ouvrir des perspectives d’actions différentes, c’est un peu ce qu’on fait au « château » (une maison à Couillet que j’appelle le château) : tu poses ton sac et on voit ce qu’on peut faire avec toi. un parcours où on essaye de trouver des solutions. DP  : Denis est pionnier là-dessus au sein de solidarités nouvelles. C’est un projet différent, à la croisée des chemins de l’éducation permanente et d’un travail social davantage axé sur le collectif : mettre des solutions en place en ouvrant des portes plus qu’en en fermant. Aujourd’hui, dans le fonctionnement des institutions sociales, il y a une tentation de travailler pour le plus grand nombre, pour ceux qui peuvent se conformer, les autres n’ont qu’à s’adapter… Autrement dit, s’il y a de moins en moins à partager, partageons avec les plus méritants, ceux qui se conforment le plus. or il y a de plus en plus de gens qui ne se retrouvent pas dans les mécanismes d’aides proposés, qui n’ont pas envie ou qui n’ont pas de raisons de s’adapter. Vos criti qu es des ins tit uti ons social es visent aussi le fonctionnement des CPAs ? DP : Tout le monde doit balayer devant sa porte, institutions publiques ou associations. Il y a des travailleurs d’institutions qui font un boulot remarquable, heureusement qu’ils sont là. sans ça la situation serait bien plus dramatique. A Charleroi en particulier où les institutions publiques comme le CPAs sont en pointe sur des projets novateurs. Mais ce n’est pas toujours à la hauteur des réalités de terrain. La difficulté pour certaines personnes en décrochage c’est de rentrer dans le moule. C’est l’évolution sociale ça, des gens de plus en plus jeunes, à la rue, sans parcours scolaire ou d’insertion 14 socioprofessionnelle, rétifs à se conformer à une série de contraintes dont ils ne voient pas le sens : procédures administratives inextricables, empilement des réglementations où plus personne ne s’y retrouve même les juristes… Parfois le remède est pire que le mal. exemple : les fermetures de logements insalubres alors qu’il n’y a pas de mesures de relogement efficaces. Les gens sont deux fois victimes de leur situation. on produit l’inverse de ce qu’on veut. on est dans une situation de gestion de la pénurie : énormément de demandes et très peu d’offres. Alors on responsabilise à outrance les gens pour rechercher un emploi, on sait qu’ils ne vont pas en trouver mais il faut qu’ils en cherchent. Le parallèle est évident avec le logement : trouver un bon logement c’est comme trouver un bon emploi, c’est chercher ce qui n’existe pas… Du : Des institutions comme le CPAs par exemple, à Charleroi, elles ont le monopole de la pensée. on travaille donc dans ce monopole. finalement je me bats contre mon propre « social. » on a une liberté de dire mais on est cloisonné par des structures qu’on s’est battu pour mettre en place. Je voudrais que ces structures écoutent plus les travailleurs, qu’on accompagne plus les mecs qui vont dans les squats pour voir les gens dans quel état ils sont. on essaye de travailler autrement mais ce n’est pas la seule solution, il faut de nouvelles formes de collaborations.

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APC-29:Layout 2 2/03/12 09:16 Page15 dossier Les chômeurs en première ligne Les chômeurs –c’est-à-dire des travailleurs privés d’emploi- subissent une triple peine. 1) Ils sont fortement stigmatisés, perçus comme seuls responsables de leur sort (dédouanant au passage le rôle des politiques économiques), voire comme des « assistés », des fainéants qui coûtent chers aux « vrais » travailleurs (ce qui accentue la concurrence entre ces deux groupes). 2) Ils sont sommés de tout côté de trouver du travail et subissent notamment pour ce faire un contrôle accru et des pressions à multiplier les démarches de recherches d’emploi qui peuvent s’avérer inutiles en période de chômage de masse. 3) Ils vont voir leurs conditions financières se réduire à moyen terme avec la dégressivité des allocations et la limitation des allocations chômage dans le temps. L’assurance chômage, c’est-à-dire la garantie pour un travailleur de savoir que subsistera un revenu s’il perd son emploi est pourtant un maillon essentiel de notre système social et d’une condition de vie moins précaire. Ni la (faible) part de fraude, ni le nombre grandissant de chômeurs ne l’invalide. Ces thématiques sont traitées de manière approfondie par le Collectif pour la solidarité, contre l’exclusion : www.asbl-csce.be (Aurélien Ber thier) Vos avis sur la situation à Char leroi aujourd’hui ? DP  : on a fait des choses, les réseaux de travail social sont beaucoup mieux organisés, plus ouverts, prospectifs et, osons le terme, plus performants qu’il y a dix ans. Chapeau au boulot accompli, mais ce n’est pas à la hauteur de la situation. Avant il y avait la loi du silence, on ne parlait pas de ce qui se passait. Maintenant on est dans une autre loi du silence, Charleroi va mal, Charleroi est une ville presque violentée dans l’inconscient collectif, tu sens qu’il y a un malaise et dès lors, il ne faut plus dire du mal de Charleroi… Mais il suffit de faire le tour du centre-ville pour voir le nombre de logements et d’immeubles abandonnés ou inoccupés, c’est invraisemblable ! Les aménagements urbains, ce sont des processus lourds et lents, mais on voit bien aussi qu’on a du mal à reprendre la maîtrise de la ville, à mettre sur pied un vrai projet de ville. où les personnes les plus précarisées auront aussi une place. La ville s’appauvrit et le réflexe c’est de dire : faisons venir des classes moyennes… Personne ne va revendiquer le fait qu’il faut se débarrasser des plus pauvres mais ça arrange tout le monde s’ils disparaissent de la circulation. C’est compliqué à dire, parce que que tout le monde fait du bon boulot, tout le monde se démène et du coup on ne peut plus être critique… Du  : Les squats à Charleroi, ce n’est pas unique- ment des maisons, il y aussi des tentes dans les bois, des tentes dans des maisons squattées, des caves, des souterrains… Aujourd’hui, des gens vont même squatter des maisons à vendre ! on ne se rend pas compte de tout ça et on s’étonne que les gens se détournent du social, moins de gens vont dans les centres. Con naît -on les c hi ffr es exact s de la gr an de pau vret é à Char ler oi   ? e n Wallonie ? Du  : Non. Pour les sDf notamment, les seuls qui sont reconnus comme tels sont ceux qui ont une adresse de référence au CPAs. Mais il y a un quota à ne pas dépasser… sans oublier qu’il y a beaucoup de gens avec un logement qui sont très malheureux… est-ce qu’on sous-évalue les problèmes ? DP : Il y a une forme de déni de la réalité. en partie compréhensible : à une époque où on dit que la Wallonie doit se relever, ça fait mal de voir ce qui ne va pas. Ce n’est pas simple d’avoir des données fiables. on sait qu’il y a 32.000 demandes de logement social en Wallonie, sans compter ceux qui ne demandent plus ; 10 ou 12.000 personnes qui logent dans des caravanes ou des chalets à l’extérieur des centres urbains, et puis on sait que d’après les études 2006 de la Région, un locataire sur cinq habite dans un logement en mauvais état. en 15 matière de lutte contre l’insalubrité, globalement la politique menée est bonne et donne de bons résultats. Le problème c’est à la marge, avec les personnes dans les situations les plus difficiles. A nouveau on perçoit une tendance à nier la réalité, un manque de confiance dans ces personnes. en général, on vient sanctionner la débrouille. exemple : la cohabitation. Tout le monde sait que c’est plus facile de s’en sortir en logeant ensemble, et bien non ça ne va pas ! Ce n’est pas l’objectif de la réglementation ! Dès que les gens tentent de s’organiser eux-mêmes, on leur coupe l’herbe sous le pied ? DP  : Tout à fait. on n’est pas contre la fermeture des logements insalubres, mais les gens se débrouillent avec les moyens qu’ils ont. une travailleuse sociale me disait récemment : notre seul recours ce sont les marchands de sommeil, il n’y a que chez eux qu’on peut envoyer les gens… C’est interpellant. on n’est pas contre la fermeture, le problème ce sont les conséquences pour les habitants dans la mesure où ils ne sont pas relogés. De marchand de sommeil en marchand de sommeil, on fabrique des sans abris... effarant. o n voit don c gr ossi r un e masse de gens… hor s cadr e ? D P  : Il y a de plus en plus de gens inutiles au ©fabienne Denoncin

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