Agir par la Culture - numéro 30

 

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Description

Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

Popular Pages


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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:27 Page2 temps fort 1er mai 2012 à Bruxelles : La « pêche aux Canards », animation ludique proposée par PAC. 1- Tirez les fils 2- Obtenez des citations très douteuses de personnes quelque peu ennemies du progrès social 3- Trouvez une réplique à ces canards et l’afficher... ©André Delier

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:27 Page3 sommaire 2 TEMPS FORT 3 éDITO PORTRAIT POLITIqUE : 4 • Rudy Demotte : De Spartacus à Tournai PROPOS I NTEMPESTIFS : 7 • Penser ailleurs Par Jean Cor nil CôTé NORD : 8 • Sioen : Songwriter et pianiste gantois éDITO Le résultat des élections de nos voisins français, mettant un président socialiste au pouvoir pour la première fois depuis 31 ans, nous fait espérer un changement des rapports de force au sein de l’Union Européenne, les Allemands, Hollandais, et Italiens s’apprêtant également à voter dans les semaines qui viennent. Mais la situation grecque très préoccupante nous rappelle que nous devons rester vigilants face aux discours dominants du libéralisme, qui, s’appropriant et détournent à leur profit des termes si chers à nos valeurs, comme la relance et la croissance au profit de quelques –uns. Cette vigilance, nous aurons à la maintenir lors des prochaines élections communales et provinciales chez nous. Cette vigilance, le PAC la nourrit et l’illustre dans bon nombre d’actions. Entre autres dans le cadre de cette fin de saison culturelle : Deux cahiers de l’Education permanente, l’un consacré au journalisme citoyen et le second qui concerne les nouvelles politiques de lecture publique sont toujours disponible auprès de notre service Edition. Début juillet, sortira l’ouvrage « Théâtre des Doms, voyage d’une décennie » dans notre collection « Les Voies de la création culturelle », il retrace l’aventure audacieuse d’un théâtre belge de création en Avignon. L’Envol des Cités 2012, lancée le 7 avril à Charleroi, verra son apothéose le 9 juin à La Louvière avec notamment Machiavel et Romano Nervoso qui viennent se produire aux côtés des participants de ce concours de talents, compositeurs et musiciens amateurs issus des quartiers populaires. La pièce « Royal Boch : dernière défaïence » mise en scène par la Compagnie Maritime, raconte avec beaucoup de justesse et d’émotions sincères, la vie et aussi la mort des usines Boch. Le spectacle joué par quelques-uns de ses ouvriers, fait salle comble à chaque représentation. Un rendez-vous soutenu par PAC à ne pas manquer. C’est d’ailleurs l’un des sujets traités dans le dossier de ce numéro qui consacre les productions culturelles ouvrières. L’occasion ici de rappeler le rôle primordial de la culture dans l’expression populaire et les luttes sociales que soutient notre mouvement. Littérature, Cinéma, Théâtre en construction collective sont autant d’outils pour s’approprier, se réapproprier son image, son identité, témoigner, exister, créer, et résister ! Les équipes de PAC s’affairent à préparer la rentrée prochaine qui s’avèrera chargée… avec un spectacle –animation autour des élections, une exposition sur la sidérurgie, l’exposition Anne Frank, la Campagne Roms… avec pour terminer en décembre, une nouvelle tournée de l’Ecole Palestinienne de Cirque. Enfin, tout le PAC s’associe à moi pour souhaiter une bonne route au nouveau directeur de l’Eden à Charleroi, Fabrice Laurent, qui a fait ses classes au sein du PAC en tant qu’animateur –coordinateur de talent ! Yanic Samzun Directeur de la publication DOSSIER : CULTURES OUVRIERES, CULTURE EN LUTTE 10 • quand la culture s’invite dans des conflits sociaux Par Ludo Bettens Groupe Medvedkine : le cinéma pour prendre en main son image Par Aurélien Ber thier Dernière Défaïence : raconter le conflit social par le théâtre Par Aurélien Ber thier et Benjamin Larivière Adieux au prolétariat : la littérature ouvrière de Gérard Mordillat Par Jean Cor nil 13 • 14 • 17 • à BAS LA CULTURE : 18 • Starsky & Hutch dans l’évier infernal Par Denis Dargent ART-ACTION : Emmanuel Bayon : Les villes rendues visibles 19 • RéFLEXIONS : Tristan G arcia : Nous autre, animaux 20 • EN DéBAT : 22 • Les spécificités des métiers de la création Par Marc Mour a CULTURE(S) 24 • Nos vieux, nos défis Par Sabine Panet L’AIR DU TEMPS 26 • C’est légal d’occuper une usine ? Par Daniel Adam 27 DéCOU VERTES

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:27 Page4 portrait culturel RUDY DEMOTTE : DE SPARTACUS A TOURNAI… Rencontr e avec Rudy Demotte, Mini str e-Présiden t de la Wallonie et de l a Fédér ation Wall on ie-Br u xel les qu i nous a accueillis dans sa maison tour naisienne, on y aperçoit le centre ville au loin, les cinq clocher s. Cette maison qu’il a voulue minimaliste, laisse entr er un f aisceau de lumièr e maximal. On y a par lé de projet de ville, de la place et du sens du mot « cultur e », de folklor e, de r urbanité, de natur e, d’engagement politique… E st-ce qu ’il exis te u ne spécifi ci té de la cu ltu r e Wal loni e-Br uxel les à côt é de la puissance de la Fr ance et au-delà de la puissance de la culture anglo-saxonne ? Tout d’abord, c’est toute l’ambiguïté du mot « culture », est-ce qu’il existe une culture ? Au quel cas si on répond « oui, il existe une culture » c’est qu’on lui donne un sens universel. Et donc il est difficile de la contingenter sous l’angle d’un territoire ou d’une institution. Et j’ai tendance à dire qu’il existe une culture universelle mais qui est détachée du territoire et qui est difficilement définissable parce que l’universalité est par nature quelque chose qui se construit dans le lien commun qui est lui-même très évolutif. C’est compliqué à expliquer mais, pour moi, la culture universelle existe, mais ce n’est pas la culture wallonne. Est-ce qu’il existe une culture wallonne ? Je pense qu’il existe des cultures wallonnes. La Wallonie est un espace géographique qui est en construction, l’identité est liée au territoire et il est courant de la décliner selon les saveurs du terroir. Je dis le mot ‘’saveur‘’ volontairement car souvent on a réduit la culture wallonne à son folklore, à ses dialectes, à ses produits de bouche. C’est une culture multiple au sens de la déclinaison du terme comme les déclinaisons que l’on a apprises dans les langues anciennes. Et donc, la culture est à la fois multiple mais occupée à trouver ses repères d’identification. La culture francophone, entre les francophones de Bruxelles et les Wallons, existe aussi et elle est, ellemême, bigarrée, métissée. Elle est elle-même assez équivoque et se nourrit de ce caractère. Ce sont tous ceux qui lors de leurs études, se sont confrontés à la multiplicité des cultures à Bruxelles. Ils viennent d’un terreau où ils ont effectivement vu une coloration particulière. Si on se rend ou habite à Bruxelles, on rencontre des populations beaucoup plus métissées. Donc l’approche du Wallon au contact de la culture ou des cultures bruxelloises est teintée de ces mouvements migratoires estudiantins d’abord, des navetteurs qui vont sur Bruxelles ensuite. Maintenant, est-ce que la culture francophone bruxelloise au contact des Wallons en est, ellemême, imprégnée, je pense que oui, car il y existe de plus en plus une mobilité des Bruxellois vers la périphérie bruxelloise. Comme Bruxelles a toujours existé avec son hinterland brabançon flamand ou wallon, aujourd’hui, il y a de nouveaux territoires sur lesquels des Bruxellois vont planter leurs racines. C’est notamment le cas de la Wallonie picarde. quand on voit que Charles Picqué a choisi de mettre sa seconde résidence sur une des communes qui fait partie de l’entité d’Ath. quand je vois la composition d’une commune comme Enghien qui est véritablement devenue la porte de Bruxelles, Silly dont 40 % de la population est aujourd’hui bruxelloise, ou encore Lessines le Pays des Collines, partout les Bruxellois ont trouvé un lieu où ils peuvent vivre, s’évader en dehors de la périphérie stricto sensu de Bruxelles. Oui, ce mouvement de friction de la culture francophone bruxelloise aux cultures de terroirs wallons est en train de se produire. Et il y a d’ailleurs un concept qui en est vraisemblablement né, c’est la « rurbanité ». 4 ©pac-g

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:27 Page5 portrait culturel Et le troisième point saillant que je ferais découvrir sur la Wallonie, ce sont les dimensions culturelles invisibles qui font partie du patrimoine immatériel de l’humanité. Parmi elles, je ne prendrai pas les grands carnavals mais davantage un moment qui a existé dans de nombreux villages, qui a tendance à disparaitre de plus en plus : c’était ces bourses d’échanges émotionnelles de ce que l’on vivait pendant la journée. J’ai vécu cela non seulement en Wallonie picarde, mais aussi en Flandre. Les gens déposaient la chaise sur le trottoir ou invitaient chez eux leurs voisins. C’est un des points qui me manque d’ailleurs le plus dans la vie contemporaine. Est-ce que tu as une expression picarde qui te tient par ticulièrement à cœur ? « Le bac finit toujours par se retourner sur le pourchau ». « Une auge finit toujours par se retourner sur le cochon ». Donc on devine intuitivement ce que cela veut dire et c’est la même chose avec l’expression « on est toujours noirci par un noir pot ». Cela se traduit par «  on est toujours noirci par quelqu’un qui est plus sale que soi ». En politique, ceci sous-tend comme réflexion : on doit s’abstenir d’avoir une attitude, un comportement qui se sert des défauts des autres et qui soutient le négatif des autres. C’est quand même une des raisons pour laquelle dans mon engagement politique, on ne m’entend jamais me positionner en termes d’opposition ad hominem. Si tu deviens Bour gmestr e de Tour nai en octobre 2012, quelle ser ait la place que tu accorder ais à la culture ? habitation de la culture et de l’économie qui se fait aujourd’hui par le redimensionnement muséal de ce lieu qui fut jadis un charbonnage m’inspirent. Le contemporain dans un site qui semble appartenir à un autre siècle m’intéresse. Le deuxième élément que j’aimerais présenter si j’étais amené à capitaliser nos points saillants culturels mais pour Bruxelles cette fois, ce serait le Théâtre de Toone. En disant cela, c’est presque l’image du piège à touristes. Mais en même temps, j’ai envie d’être provoquant parce que le Théâtre de Toone, c’est le métissage linguistique parfait qui montre que cette terre bruxelloise dont le Zinneke est la langue de référence nous rappelle à une grande modestie. Cette friction culturelle a un côté extrêmement pertinent dans le Théâtre de Toone. Vous savez combien je suis attaché à la ville de Tournai, on considère le Théâtre de marionnettes comme une faculté d’exprimer une réalité, mais, d’un autre côté, les messages qui passent sont eux-mêmes porteurs de sens au-delà de ce côté un peu folklorique. 5 D’abord, pour moi un projet de ville, c’est un projet qui organise la relation de l’homme et de la femme à l’environnement urbain, et Tournai est un environnement urbain atypique parce que c’est une ville de 35.000 habitants fusionnés avec 29 villages qui font eux-mêmes au total 35.000 habitants. Elle est donc dans un rapport parfait d’équilibre entre la campagne et la ville. Cette situation oblige à une réflexion sur la culture qui n’est pas une réflexion liée à des murs. Ce n’est pas la culture institutionnelle. Donc la relation des hommes et des femmes, dans une ville de ce type, à la culture est forcément une relation qui est empreinte de décentralisation constante. quelle est dans les villages de Tournai la manière de faire en sorte que chacun prenne part au projet ? Ce n’est pas simple. C’est d’ailleurs la plus grande commune en termes de superficie de Belgique avant Anvers. Dans ce contexte-là, la culture est un enjeu extrêmement compliqué. C’est aussi compliqué à Tournai que la réparation des ©pac-g Ce sont à la fois des urbains car ils possèdent une culture urbaine à la base mais ancrée dans la ruralité. Et la ruralité devient un récipient d’exigences qualitatives supérieures, les services par exemple. On ne se contente plus de la bibliothèque de village, c’est l’événementiel que l’on veut attirer sur le territoire. Précisément l’événementiel est apporté par ces populations. On a aujourd’hui des groupes maghrébins qui, viennent se produire dans la région et qui, au contact des populations des campagnes, s’enrichissent mutuellement. Si tu devais classer les trois œuvres de la culture wallonne et br uxelloise qui ont été déter minantes dans tes choix politiques et esthétiques, quelles seraient-elles ? D’abord, je suis très inspiré par le patrimoine architectural. Je sais que c’est un peu réducteur mais ce que mes sens retiennent pour la Wallonie, c’est le Grand Hornu. Sa conception architecturale, le côté rotondinal de l’ensemble qui est en commun, la co-

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:27 Page6 portrait culturel routes. Cela fait rire parce qu’on comprend très bien ce que cela veut dire. Cela veut dire que l’essaimage des moyens dans une ville comme celle-ci par rapport à un projet culturel est un danger et une opportunité. L’inscription dans un plan communal de développement rural de Tournai est un des éléments de réponse à cela. Il ne suffit pas d’embellir des places publiques, il faut que, quand on a l’opportunité de le faire, il y ait des salles, des maisons de villages qui sont comme des maisons d’associations, des endroits où la vie culturelle vient lécher au plus bas niveau de citoyenneté possible les bases communales. Et puis à côté de cela, il y a toute la politique de l’événementiel. quel est le grand per sonnage historique et le gr and intellectuel qui aujourd’hui imprègnent ton engagement politique ? Le grand personnage historique, c’est Spartacus. Je trouve que c’est un des plus beaux moments de révolte de l’humanité. Ce sont ceux-là mêmes qui sont placés dans la même position que les Kapos dans les camps de concentration et d’extermination allemands qui doivent surveiller les leurs dans des conditions de dégradation où ils sont annihilés psychologiquement. Ces esclaves qui sont des gladiateurs sont ceux qui doivent faire verser le sang des leurs pour survivre un petit peu plus longtemps. Je trouve qu’il y a là une filiation et que ce sont ceuxlà qui se sont révoltés à un moment donné contre leurs oppresseurs auxquels ils offraient un spectacle. Ils se sont transformés en forces armées organisées, ont résisté, et pour finir aussi, comme dans le Germinal de Zola avec leurs martyrs, ils ont été crucifiés sur une voie longue qui menait à Rome. C’étaient les premières bases de la révolte humaine, en tout cas dans notre histoire, contre l’oppression. Ce qui explique que des mouvements de gauche, les spartakistes, Rosa Luxembourg, s’en sont inspirés par la suite. Je reste attaché à ce personnage. Pri- vilégier un intellectuel, c’est extrêmement difficile parce qu’il y en a des myriades. Si je devais en choisir un, très modestement, je choisirais quelqu’un qui n’est peut-être pas un intellectuel à la hauteur des sphères internationales mais qui m’a touché personnellement. C’est Marcel Liebman. q uel es t le fi lm que t u as r e gardé der nièr ement ? « The Man from Earth », L’Homme de la Terre. C’est un film, une coproduction canadienne, je pense, qui raconte l’histoire d’un homme d’une quarantaine d’années, qui réunit ses amis, profs d’unif dans différents domaines sciences, psychiatrie,…, et qui leur avoue avoir plus de 40.000 ans. C’est un homme qui n’arrive pas à mourir et qui a vécu le néolithique. La question est : est-ce que ce type est un fou ou est-ce que son histoire est vraie ? Sur le plan intellectuel, c’est un des plus grands moments de plaisir que j’ai eu depuis très longtemps à partager. quel est ton r appor t à la musique ? Je pourrais parler de ce que je n’écoute pas, je déteste la musique agressive et je suis assez irrité par la musique électronique. C’est peut-être une forme d’hermétisme à une évolution très récente de la musique. Je suis sensible aux musiques douces. C’est tellement classique pour un laïc de se référer à Mozart… Je suis plus marqué par les voix et les chants italiens, par un artiste comme Zucchero ou le russe Vyssotski qui sont un petit peu dans le même registre, qui me touche. Brel, bien sûr. L e rappor t à la nature, cela t’inspir e ? Oui, j’aime le vélo et singulièrement le VTT. J’ai pratiqué longtemps le vélo sur route et j’aimais 6 d’ailleurs le faire à titre presque de compétition. quand j’étais jeune, j’étais sur la route tout le temps. J’ai fait des rallyes à vélo, des compétitions mais maintenant, je fais du VTT. Pour moi, c’est le moyen de rejoindre le plus directement la forêt, la nature, et de sentir l’odeur de la terre. J’ai un rapport sensuel à l’odeur de la terre. J’aime l’odeur de l’humus. Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais c’est ce qui me reconstruit le plus. Pour toi, le lieu enchanteur sur la planète, à par t Tour nai, ce ser ait où ? En dehors de ma terre tournaisienne et du pays des Collines que j’aime beaucoup, ce serait une ville qui est un ancien comptoir grec, une péninsule aujourd’hui en Bulgarie, où je vais quasiment chaque année, construite encore de vielles maisons en moellons de pierre et un encorbellement avec des pièces de chêne. C’est la ville de Sozopol, Sozopolis. C’est une ville dans laquelle nous avons des amis qui ont une maison un peu isolée de tout. C’est comme si on retournait au moins deux siècles en arrière. Là, c’est la Mer Noire qui est une mer d’encre à certains moments. Elle peut être parfaitement opaque. C’est un contexte climatique qui ressemble très fort au contexte méditerranéen. On a souvent de la Bulgarie une vision d’un pays de l’est ex-bloc communiste. C’est faux. Si l’on regarde bien une carte, le nord de la Bulgarie commence à la latitude de Rome. On est là-bas dans un climat qui est très agréable l’été, plus dur l’hiver car il ne bénéficie pas du Gulf Stream comme nous l’avons ici dans notre partie de l’Europe. Mais c’est vraiment un coin de paradis. Propos recueillis par Sabine Beaucamp et Jean Cor nil Retrouvez cette interview en version longue sur www.agirparlaculture.be ©pac-g

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page7 propos intempestifs PENSER AILLEURS à lir e les com ment air es médiatiques des temps présent s, la politique moder ne se ser ait émanc ipée de la t r adition r eligieuse et des dogm es tr anscendants. Les quer elles du sacré et du profane appar t iendr aient désor mais à notr e passé. La séc ularisat ion ayant réalisé son œuv re histor ique, il conviendr ait, com me nous le r appelle sans cesse l’act ualité, de bien défendr e les fr ont ièr es de la laïcité et de lutter pied à pied contr e tout em piètem ent spirituel au sein de l’espace public. Les balises du débat, en év olution const ante, sont bien c onnues et aliment ent souvent la r aison primair e du politique, en t er mes de communauté, d’identit é, d’appar tenance ou de nation. Ce qui est par compte rarement évoqué, c’est l’arrière-fond théologique de l’imaginaire politique moderne. à la différence de la hiérarchie de la Grèce antique, il y a une parenté de signification entre la doctrine chrétienne et nos conceptions du politique. L’éthique communautaire chrétienne a profondément imprégné notre rapport au pouvoir, à la légitimité, à la hiérarchie, à l’autorité. Toutes nos approches modernes de la démocratie, de l’anarchisme ou du communisme, de Rousseau à Marx, sont baignées par les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, de paix universelle ou de l’autonomie de la conscience critique. De Jean-Marc Ferry à Michel Onfray, les démonstrations comme les dénonciations ne se comptent plus. Des notion de souveraineté et de représentation aux exigences d’unité et d’autonomie, la prégnance du message divin sur notre organisation politique confirme le principe selon lequel le monde sécularisé d’aujourd’hui est la tradition profane du monde religieux d’hier. Affinons le trait à propos de la crise économique actuelle. S’appuyant sur les fameuses thèses de Max Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Mona Chollet remonte aux sources morales de l’austérité, très en vogue dans l’espace européen. Car, sous le couvert de la rationalité économique, c’est en fait un substrat culturel et religieux qui détermine les choix posés. La rigueur fleure bon l’influence de l’ascèse calviniste et le péché de paresse tant honni par Luther innerve nos plans d’accompagnement des chômeurs ou l’allongement de l’âge de la retraite. Dans l’optique puritaine, prendre du bon temps, se reposer ou profiter de la vie devient moralement condamnable. On ne peut plus « souffler » sans mauvaise conscience. Après la laïcisation des états, la tâche sera à la démonothéisation des esprits. L’obstination de la rigueur flirterait-elle avec les vertus de la mortification ? La certitude éthique expliquerait bien plus le choix des mesures que l’apparente raison économique. Walter Benjamin écrit que « le capitalisme est probablement le premier culte qui n’est pas expiatoire mais culpabilisant ». Prenez la dette. De sa limitation à la règle d’or, elle aspire tout le débat politique. 7 Car, comme le raconte Alexandre Lacroix, « la dette est la structure morale et métaphysique première de notre culture ». Elle implique une vision linéaire de l’histoire qui va en s’améliorant. « La conception judéo-chrétienne du temps est en quelque sorte la condition mentale d’une action économique pariant sur la croissance » écrit-il. Aujourd’hui plus de Jésus venu racheter les dettes des hommes envers Dieu lors du péché originel. Mais des états qui sauvent avec l’argent public les conduites imprévoyantes. Plus de Bible ou de Providence qui garantissent les promesses célestes mais une Banque centrale qui assurera l’avenir des hommes et des gouvernements pour autant qu’ils expient dans la souffrance et la culpabilité les forces prométhéennes qui les ont conduits à croire qu’ils pouvaient sans cesse se dépasser. Il s’agit bien de commencer à penser ailleurs. Jean Cor nil CC BY-SA 2.0 par Jon Diez

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page8 côté nord SIOEN. SONGWRITER ET PIANISTE GANTOIS Fr ederik Sioen est un jeune chanteur gantois, compositeur-inter prète de 32 ans. En février der nier, il sor tait son quatrième album «  Sioen. ». Un album très réussi qui risque for t de le propulser sur le devant de la scène belge notamment dans la par tie sud de notr e pays où il r este encor e peu connu. Rencontr e avec un garçon très sympathique et ouver t d’esprit. Tu viens de sor tir ton quatrième album et pour tant il me semble que tu r estes peu conn u dans la par tie fr ancophone du pays. Peux-tu nous r aconter ton parcour s musical ? Mon parcours a débuté très tôt, mon père était professeur de musique. Il m’a poussé dans cette direction. J’ai joué de la flûte traversière, puis de la flûte classique pendant 11 ans. à l’âge de 16 ans, j’ai commencé à écouter de grands artistes, j’ai ensuite rejoint un groupe de rock dans lequel j’ai chanté et composé des mélodies sur mon piano. Je me suis produit en concert pour la première fois en 2000, aujourd’hui voilà déjà 12 ans que Sioen l’artiste existe. à l’instar de beaucoup d’artistes, j’ai eu la chance de jouer dans des festivals comme les Rockalies au Havre et j’ai fait énormément d’autres concerts avant la parution de mon 1er album. Essentiellement au nord du pays ? Oui. Et simplement en piano voix. J‘ai commencé à jouer partout où je pouvais, surtout à Gand où j’habite. Dans les bars, j’avais mon jour qui était programmé afin de me produire en live. Cela m’a permis de rencontrer mes premiers fans. Au début, on m’a dit de me produire au maximum et en priorité à Gand ou à Louvain car c’est là que la population estudiantine est la plus forte. Ce qui est encourageant avec un public comme les jeunes, c’est qu’ils achètent ta démo et l’écoute directement en rentrant chez eux. quand j’ai sorti l’album en 2003, il était déjà très attendu par le public, donc si je peux donner un conseil aux jeunes musiciens, ce serait de multiplier le plus possible le nombre de petits concerts afin d’acquérir de l’expérience et voir comment les gens accueillent votre musique. Pour moi, la musique doit avant tout toucher les gens. Je préfère être proche du public. C’est comme un art qui unit le public et la musique. Je ne veux pas créer des choses artificielles, mais de vraies émotions. Tu s embles un ar tis te en gagé cont re le r aci sme n ot ammen t avec Ar n o et Tom Bar man le chanteur de « Deus » et tu t’investis aussi dans des campagnes comme celles d’Oxfam inter national. quel type de message veux -tu f air e passer ? C‘est pour moi quelque chose qui va de pair avec le public, je m’identifie d’ailleurs à mes idoles de la musique comme Bob Dylan ou Bob Marley, des groupes et des artistes aux textes engagés. Personnellement, j’ai aussi eu une éducation très ouverte socialement parlant. Ainsi quand nous jouions en concerts, nous donnions une partie de nos bénéfices pour ce type de causes. J’ai d’autres projets avec Oxfam ou Belgavox dans lesquels nous allons collaborer avec des musiciens africains. C’est là une belle occasion de découvrir une nouvelle culture. La musique n’a pas de frontières et c’est ce qui me plaît. La musique me donne l’alibi pour être un chanteur engagé. Entendre simplement mes morceaux diffusés sur les ondes, cela ne me suffit pas à me sentir utile. As-tu des contacts avec des ar tistes francophones ? J’ai fait la première partie de Girls in Hawaii. J’ai joué également avec Sharko à Paris et fait une tournée avec Puggy. Je connais ces artistes et j’essaie au maximum de les suivre mais ce n’est pas évident car 8 les médias sont divisés. On ressent toujours cette cassure linguistique. Je trouve que nous devons stimuler des échanges. Faire le contraire est stupide. Nous devrions bien au contraire nous soutenir davantage les uns les autres. C’est une façon de penser qui doit débuter très jeune, il faut favoriser les rapports mais je ne me fais pas de soucis car les jeunes d’aujourd’hui ont beaucoup d’énergie positive. Ton nouvel al bum s’i nti tul e «   S ioen  ». Considèr es-tu que c’est ton album le plus abouti ? C’est l’album le plus représentatif de ce que je suis. Après ma collaboration avec les musiciens africains, j’ai eu une longue pause lors de laquelle j’ai pu réfléchir à ce que je voulais faire et dire. Je voulais parler de mon passage à la trentaine, de faire découvrir qui est vraiment Sioen. J’ai travaillé également avec d’autres artistes, c’était comme si je me regardais dans un miroir et je me suis comparé à eux pour mettre en avant mes faiblesses, mes qualités... Comme j’écris mes textes, j’ai voulu parler de moi sans me fourvoyer, je suis heureux car mes amis estiment que cet album est celui qui me ressemble le plus. Pr opos r ecueillis par Sabine Beaucamp Sioen sera en concert  le 24/06/2012 au Eupen Musik Marathon (Eupen) et le 20/07/2012 au Boomtown (Gand) www.sioen.net Retrouvez cette interview en version longue sur www.agirparlaculture.be © Dirk Leunis

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page9 dossier CULTURES OUVRIERES CULTURE EN LUTTE que ce soit dans les années 1970 ou le présent, la culture a par tie l iée av ec l es lu ttes soci ales comm e l e brosse l’historien Ludo Bettens qu’elle les ser ve ou qu’elle s’en ser ve. Peti t r etou r en ar rièr e, au sein des c élèbr es groupes Medvedkine, une expérience d’ éduc ation popul air e où des c inéastes on t appri s au x ouv rier s à f air e leur s pr opr es f ilms. A utr e exemple plus ac tu el de cette culture par , pour et avec les tr av ailleur s en lutte avec la pièce de la Compagnie maritime, «  Royal Boch  : Der nière défaïence », dont le spectacle per met tant le souvenir que la vigi lanc e et l’aler te sociale. E nfin, la l ittérature d’ un au teur «  ou vri er  » c omm e Gér ard Mor dil lat per met el le aussi de passer le message du mouvement social. © Chiavetta

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page10 dossier QUAND LA CULTURE S’INVITE DANS DES CONFLITS SOCIAUX UNE INNOVATION DES ANNéES 1970. ET AUJOURD’HUI ? D ans une étude que nous avons c onsacr ée avec éric Geer kens à la conf lictualité soc iale en région liégeoise dans les années 1970, nous mettions en év idence un r enouvellem ent de c elle-ci mar qué par l’émer genc e de for mes inédites de lut tes sociales et par le r ecour s fréquent à des inter ventions cult urelles. A ujour d’hui, alor s que la Belgique est à nouv eau c onfr ontée à une c rise économ ique aiguë, il nous semble int ér essant, sur base de quelques conf lits récents, de r appeler la place que la cult ur e peut pr endr e dans les conflits sociaux et de mettr e en r elief cer taines constantes ou évolutions depuis quar ante ans. Les années 1970 se caractérisent en Belgique par une augmentation importante des conflits sociaux et une modification de leur typologie. Les moyens de pression des travailleurs sur le patronat prennent de nouvelles formes, plus radicales : séquestrations, actes de sabotage, déprédations de machines ou de locaux, grèves de la faim et surtout occupations d’usine (elles atteignent le nombre de 64 en 1977-1978 !). Souvent liées aux conflits d’ordre défensif, celles-ci s’inspirent du conflit mythique mené, en 1973, aux usines horlogères de Lip à Besançon. Elles s’accompagnent d’ailleurs parfois, comme leur modèle français, de pratiques autogestionnaires, visant à prouver la viabilité de l’entreprise (Daphica-Ere en 1974, Val-Saint-Lambert en 1975, Fonderies Mangé en 1976-1977, Salik en 1978, etc.). LU TTES SOCI AL ES ET CU LTURE   : L’ÂG E D’OR DES ANNéES 1970 Ces conflits atypiques innovent également par leur connexion avec la culture. Dans la foulée de Mai 68, le monde ouvrier exerce sur les intellectuels engagés une fascination qui conduit nombre d’entre eux à faire l’expérience du travail en usine. Dans le même esprit, une série d’artistes prennent l’initiative d’aller à la rencontre de la classe ouvrière. Dès 1969, le Théâtre de la Communauté de Seraing présente de courts spectacles de « théâtre-tract » lors des pauses des ouvriers aux abords des entreprises de la région liégeoise. Plusieurs autres troupes (Théâtre des Rues, Atelier du Zoning, etc.) adoptent la même démarche et créent des sketchs ou des spectacles avec la participation de grévistes (chez Farah, Salik, Siemens-Baudour…). Sur le plan musical, le GAM, créé au début des années 1970, entend « mettre la lutte de classes dans la chanson et la chanson dans la lutte de classes ». Ce souhait s’incarne en 1974 dans un premier disque de chansons de lutte réalisé en collaboration avec les travailleurs en grève des Grès de Bouffioulx. D’autres groupes musicaux, tels Expression ou Cigal, suivront l’exemple, entraînant la production de nombreuses chansons (Sherwood Medical, le Balai Libéré, Martin-Frère, etc.) et de disques de lutte au sein d’usines en conflit (Siemens-Baudour, Glaverbel, Fonderies Mangé et Capsuleries de Chaudfontaine, etc.). Cette participation active des travailleurs à la création artistique est particulièrement intéressante en ce qu’elle les rend « porteurs de culture ». Ces collaborations ont parfois débouché sur la création de groupes musicaux ou de troupes de théâtre autonomes qui ont, à leur tour, © Chiavetta 10

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page11 dossier © Chiavetta participé aux innombrables fêtes de solidarité aux entreprises en lutte mais qui ont rarement survécu longtemps au conflit dont ils émanaient. à partir du milieu des années 1970, il est de plus en plus courant d’associer pratique culturelle et lutte sociale. D’autres animations artistiques viennent peu à peu appuyer les revendications des travailleurs : ciné-clubs, tournage de reportages sur les conflits, expositions, etc. Les occupations d’usines se prêtent particulièrement bien à ces rencontres entre le monde du travail et celui de la culture. Elles s’installent en effet dans la durée et offrent aux artistes un lieu idéal pour venir à la rencontre des travailleurs momentanément dégagés des lois contraignantes du travail (horaires, cadences…). Ces activités culturelles regroupent cependant des réalités fort différentes selon qu’elles soient menées par des artistes à destination des travailleurs ou mises en place par les grévistes eux-mêmes ; selon qu’elles soient envisagées dans un but de distraction passive ou qu’elles participent activement à la lutte. Néanmoins, elles témoignent toutes d’un engagement des artistes dans les mouvements sociaux et constituent un extraordinaire vecteur de médiatisation des conflits. Le monde syndical intègre peu à peu certaines pratiques artistiques aux formations de délégués. En découlent, par exemple, un atelier créatif animé à Liège par l’artiste Gibbon en vue de sensibiliser les délégués FGTB à l’expression graphique ou un atelier-théâtre mis en place par le Théâtre de la Com- munauté pour le syndicat chrétien. Ce dernier débouche en 1977 sur le théâtre des jeunes CSC (future Compagnie du Réfectoire) qui se produira régulièrement lors de manifestations syndicales ou dans les entreprises en lutte. Au cours des décennies 1980-2000, on assiste à une relative « pacification » des relations sociales : le nombre moyen annuel de jours de grève est, dans les années 2000, divisé par trois par rapport aux années 1970 et est historiquement bas dans le secteur privé. Outre sans doute l’amélioration globale de la situation économique et l’augmentation moyenne du niveau de vie, plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Parmi eux, la tertiarisation croissante du monde du travail, le secteur des services étant plutôt caractérisé par des conflits de courte durée. De plus, la concertation sociale a évolué depuis les années 1970 vers un modèle de plus en plus cadenassé dans lequel l’état intervient de manière récurrente et où organisations patronales et syndicales sont “invitées” à privilégier au maximum la concertation. Enfin, à partir des années 1980, on assiste à la judiciarisation croissante des conflits collectifs, le patronat recourant de plus en plus régulièrement à la justice pour faire cesser les mouvements sociaux. Cette évolution de la conflictualité semble s’accompagner d’une perte d’intérêt du monde culturel pour le monde du travail et du déplacement de la militance vers de nouvelles causes jugées plus urgentes ou plus fondamentales (droits de l’homme, équilibre Nord-Sud, questions environnementales…). 11 L A RéSU RG ENCE DE LA CULTURE COMME MOYEN DE LU TTE ? La récente crise des subprimes a visiblement changé la donne et entraîné un durcissement des relations sociales et le retour à une conflictualité plus musclée : séquestrations de membres de la direction par les travailleurs — notamment chez Cartomills, Cytec et Arcelor-Mittal — ou occupations, comme chez Fiat-IAC et Royal Boch. L’analyse de quelques conflits récents semble indiquer par ailleurs une solidarité retrouvée du monde culturel avec celui du travail. Ainsi, l’occupation de Royal Boch (février-mai 2009) évoque à bien des égards les avatars des années 1970. Très rapidement en effet, des artistes (dont la photographe Véronique Vercheval et le metteur en scène Daniel Adam) apportent leur soutien à ce combat (voir pages 14 à 16 de ce numéro). Le théâtre constitue toujours, en région wallonne, l’un des secteurs culturels les plus proches du monde des travailleurs. Cela s’explique notamment par la place importante du théâtre-action qui entend donner la parole à ceux qui se la voient habituellement refuser, au travers de spectacles conçus par et/ou pour eux. C’est donc naturellement qu’il s’inscrit dans le champ des revendications, comme en témoignent le spectacle « SVP Facteur » de la Cie Alvéole et la Cie Buissonnière dénonçant la désagrégation progressive des services publics ou « Cadeau d’entreprise » du Collectif 1984 qui prend la forme du murga, une pratique de contestation po-

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page12 dossier © Chiavetta pulaire originaire d’Argentine qui mêle carnaval et critique sociale, pour dénoncer les restructurations d’entreprise réalisées sur le dos des travailleurs. Dans un monde de plus en plus dominé par l’image, les syndicats choisissent d’investir le champ audiovisuel. En 2008, la FGTB et les métallurgistes de Liège produisent ainsi le documentaire « HF6 ». Récit d’une victoire syndicale, il médiatise la détermination des travailleurs pour la relance du haut-fourneau 6 de Seraing et offre alors un message de fierté et d’espoir, malheureusement contredit par l’actualité. Le cinéma implique un long processus de création qui ne s’accorde pas toujours avec l’urgence des conflits. L’Internet, au contraire, par la visibilité immédiate qu’il confère, constitue un outil plus adapté. Les organisations syndicales n’ont pas tardé à le mettre à profit : leurs sites proposent des clips relatifs à l’actualité syndicale (manifestations, prises de paroles de responsables) ou à certaines revendications. Les Métallos de la FGTB sont particulièrement actifs dans ce domaine. Ces reportages, proches, dans l’esprit, des courts métrages réalisés jadis par Canal Emploi dans les usines occupées, s’en distinguent par une diffusion sans commune mesure avec celle de l’ancienne télévision communautaire. Postés sur YouTube, ces vidéo-tracts touchent un public très large et constituent un des moyens de communication essentiels des conflits. « Carrefour dangereux »1, illustrant la lutte contre le géant français de la grande distribution en 2009, a ainsi été visionné par plus de 9000 internautes en à peine quelques semaines ! Le combat mené contre Arcelor Mittal en faveur du maintien de la sidérurgie en région liégeoise a donné lieu, au cours des derniers mois, à quatre vidéos produites par la FGTB2 et à des marques de soutien de divers acteurs culturels. Ainsi par exemple, un groupe d’artistes proches de travailleurs de l’entreprise sidérurgique a créé un autocollant « Full Mittal Racket » en clin d’œil au célèbre film de Stanley Kubrick. Parallèlement, l’équipe du Centre culturel Les Grignoux produisait une affiche sur la même idée. Plusieurs chorales (Les Canailles, le Conservatoire de Liège et la troupe du Grandgousier, les Callas’roles, les Voix du Leonardo, etc.) ont fait entendre leur voix aux côté des travailleurs en interprétant des chants de luttes lors de manifestations ou de piquets de grève. Par ailleurs, le Collectif Le Mensuel, travaille actuellement à l’adaptation théâtrale de L‘Homme qui valait 35 milliards, œuvre de syndicalisme-fiction où Nicolas Ancion imagine le kidnapping du patron Lakshmi Mittal par des ouvriers licenciés ! Plus fondamentalement, le conflit Arcelor Mittal pourrait constituer à terme une date clé en termes de redéfinition de la stratégie de lutte syndicale. En effet, la FGTB Liège-Huy-Waremme lance au cours du mois de mai, une initiative originale avec la plateforme collaborative « Harcelez Mittal »3 qui entend fédérer les jeunes, les artistes, les intellectuels, les travailleurs et le syndicat dans la lutte commune contre le système capitaliste. Un appel sera prochainement lancé auprès des artistes et créatifs de tous secteurs visant à susciter des projets à vocation sociale, écologique, artistique ou culturelle. CONCLUSION à la veille de la fête des travailleurs, l’Union wallonne des entreprises publiait une enquête qui dénonçait le caractère « illégal » de 60 à 70% des grèves dans le secteur privé en Wallonie (parce qu’elles se déroulent sans préavis préalable) et qualifiait la séquestration de « mal wallon » (La Libre Entreprise, 28 avril 2012, p. 2-3). C’est oublier un peu vite que la violence n’est pas l’apanage syndical comme l’a montré encore récemment l’action musclée d’une milice privée envoyée par le patron de Meister Benelux à Sprimont pour saisir le matériel de l’entreprise. On peut d’ailleurs s’interroger sur cette conception de la justice qui estime légales les restructurations - même lorsqu’elles sont motivées par la seule loi du profit - et taxe d’illégale la riposte des travailleurs pour la défense de leur emploi et de conditions de vie décentes. Face à une économie mondialisée qui permet toutes les dérives patronales et prive les travailleurs d’interlocuteurs lo12 caux, faut-il s’étonner que le recours à ces moyens de lutte plus radicaux apparaissent aux travailleurs comme une des dernières manières de faire entendre leurs revendications ? Parallèlement, la crise que connaît l’Europe a entraîné un regain de la militance dénonçant l’injustice de plus en plus flagrante de nos sociétés et la toute-puissance arrogante de la finance. Les artistes et acteurs culturels y trouvent naturellement leur place, entraînant une résurgence des pratiques artistiques dans les conflits sociaux. Les mouvements des années 1970 nous ont montré à quel point le décloisonnement des mondes du travail et de la culture a nourri la combativité. Sommes-nous en train d’assister à une nouvelle alliance de ces deux mondes et aux prémices d’une riposte générale contre le capitalisme triomphant ? Les initiatives évoquées dans cette analyse prouvent en tout cas que certains sont décidés à relever le défi ! L udo Bettens 1 2 3 www.youtube.com/watch?v=m3TSdPAkJnk www.far.be/vitrinevideo/index.html Pour plus d’informations voir : www.harcelezmittal.be Cet article est une version résumée et actualisée de l’analyse de Ludo Bettens « quand la culture s’invite dans des conflits sociaux : une innovation des années 1970. Et aujourd’hui ? » disponible sur www.ihoes.be/PDF/Ludo_Bettens-Annees_1970.pdf En savoir plus : éric Geerkens et Ludo Bettens, « Des occupations d’usine à la médiatisation culturelle » in Nancy Delhalle et Jacques Dubois (dir.), Le tournant des années 1970. Liège en effervescence, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2010, p. 62-82 & 303-312.

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page13 GROUPES MEDVEDKINE LE CINÉMA POUR PRENDRE EN MAIN SON IMAGE dossier Ac tifs en Fr ance de 1967 à 1974, les gr oupes Medvedkine ont pr oduit une quinzaine de films de création ouvrièr e au t on nov ateur, en alliant esthétique av ant-gar diste et libér at ion de la par ole populair e. Et à des ouvrier s de r epr endr e le contrôle de leur s images t out en posant une critique profonde de la vie quotidienne. Retour sur cette avent ur e qui a lié cinéastes milit ants et milit ants ouv rier s. Les groupes Medvedkine ont été le fruit d’une rencontre entre des cinéastes (comptant notamment dans leur rang Chris Marker, auteur d’une cinquantaine de documentaires politiques et poétiques) et des ouvriers. D’abord au sein de l’Usine Rhodia (Besançon) de 1967 à 1970 puis dans l’Usine Peugeot (Sochaux), de 1970 à 1974. Ils ont été mis en contact par Paul Cèbe, militant syndical, responsable de la bibliothèque du personnel dans ces deux entreprises, mais aussi éducateur populaire. Le nom des groupes rend hommage à Alexandre Medvedkine, réalisateur soviétique, connu pour ses reportages sur le front et ses chroniques de la vie ordinaire. En 1932, celui-ci traverse la Russie dans son ciné-train, tournant le jour, montant la nuit pour finalement projeter le résultat aux personnes filmées le jour suivant. L’histoire du cinéma retiendra de lui qu’il a inventé le rythme moderne de la télévision et de l’actualité filmée tout en ayant le souci constant d’inclure les sujets de ses films dans leurs productions, de permettre aux ouvriers de se voir au travail et de mettre le cinéma « entre les mains du peuple ». PASSER DERRIÈRE LA CAMéRA En 1967, suite à un conflit violent se déroulant à l’Usine Rhodia, trois cinéastes viennent y réaliser un documentaire. Cela donnera « à bientôt j’espère » qui fait apparaitre à l’écran les travailleurs, leurs angoisses, leur action. Mais, projeté aux ouvriers, le film frustre, insuffisant à rendre compte de la situation ouvrière et syndicale. Au fil de la conversation, houleuse, entre cinéastes parisiens et travailleurs bisontins, un moyen se dégage pour remédier à cette vision bourgeoise et romantique du monde ouvrier : les cinéastes apprendront aux ouvriers à filmer et les ouvriers feront eux-mêmes des films. Des films d’ouvriers et non plus des films sur les ouvriers. quatorze films seront produits tout au long de cette expérience hors norme. On y voit le travail cinématographique de ceux qui ne sont pas censés faire du cinéma. Un cinéma de terrain, une expérience d’émancipation autant qu’un outil de lutte. Il s’agit tout autant de prendre la parole que de produire de l’art, chercher des formes différentes et développer une esthétique. MONTRER L A VISI ON OUVRIÈRE En 1968 est réalisé « Classe de lutte ». Il débute ce renversement des points de vue : c’est depuis l’intérieur du monde ouvrier que s’expriment les voix de ceux qui n’en avaient pas, où s’autorise la prise de parole et ce faisant, l’émancipation. Les destins individuels et collectifs sont réunis dans la lutte à travers le portrait d’une ouvrière s’impliquant peu à peu dans le syndicat, s’émancipant par le savoir et la militance. C’est l’usine, Besançon, l’exploitation, la critique de la vie quotidienne qui y sont montrées et liées, replacées aussi dans un contexte international plus large comme l’Espagne franquiste ou le Vietnam… Suivent d’autres productions, portant sur les conditions de vie et d’épanouissement des ouvriers. Durée du temps de travail excessive qui « vole la vie », cadences infernales, bruits, accidents du travail, petits chefs, la fatigue, l’abrutissement… face à la « Nouvelle société » proposée par la classe dirigeante pompidolienne qui justifie toute cette précarité et en appelle – déjà — à la sainte concurrence mondiale et la nécessaire amélioration de la productivité. Les dernières productions de Rhodia sont plus poétiques et libres, moins centrées sur l’idée de faire découvrir le « monde caché » des ouvriers et rendent ainsi compte de cette créativité / résistance culturelle au sein du groupe ouvrier. à Sochaux, le cinéma Medvedkine se fait plus pessimiste, plus amer. On s’éloigne peu à peu de l’utopie 68 pour rentrer dans une nouvelle phase de l’exploitation qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme. Leur dernière production en 1974, « Avec le sang des autres », implacable, pointe le désespoir et un écrasement par le travail, l’aliénation de la Société de consommation et de contrôle alors que s’insinue peu à peu le chômage de masse. Le cinéma est une arme, une arme politique et artistique, pour pouvoir prendre en main les images qui sont produites de soi et de son groupe, reconquérir son identité, ses représentations et, en somme, de faire culture. Aurélien Ber thier L’intégralité des films Medvedkine est éditée dans un double DVD Editions Montparnasse, 2006. Certains de ces films sont visionnables sur www.ubuweb.com En savoir plus : http://remue.net/spip.php?article1726 13 © Chiavetta

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page14 dossier DERNIERE DEFAÏENCE Raconter le conflit social par le théâtre  « Royal Boch, La der nièr e déf aïence » est la der nièr e création de la compagnie Maritime. Elle dév oile le récit, tr ois ans a pr ès son oc cu pat ion par une qu ar ant aine d’ouv ri er s, de la vi e et de l a mor t de l a manu fac tu r e Royal Boc h à La Louvièr e, de ses tr av ailleur s, de leur s c ombat s, leur s déboir es fac e aux escr ocs de tout poils. Cett e pièc e a été créée avec le c oncour s d’anciens t r av ailleur s de Boch, qui ont non seulem ent par ticipé à l’écritur e mais qui y jouent aussi leur propr e situation sur scène. La pr emièr e s’est dér oulée le 1er mar s 2012 et la tour née se pour suit dev ant des salles c ombles en Belgique et en Fr ance. Réc it de cette aventur e de théât r e-action. Le projet est ancien rappelle Daniel Adam, metteur en scène : « On ne peut pas parler du spectacle sans parler de ce qu’il s’y est passé avant, lors de l’occupation de Royal Boch. Je m’y rends d’abord comme voisin. On venait de terminer un spectacle, en partenariat avec PAC, dans la région de Couvin avec d’anciens fondeurs, « Tu vas encore nous faire pleurer », qu’on a joué dans l’usine dans les premiers jours de son occupation. Suivent d’autres spectacles et actions dont la publication d’un livre de photos de Véronique Vercheval et de texte que j’ai écris, « Usine occupée ». L’idée était de rendre compte de comment se passe une occupation de l’intérieur pendant 5 mois. Après plus de quatre mois d’occupation, un repreneur rachète, et on s’aperçoit en fin de compte que c’est un escroc. L’usine est démolie. Les travailleurs sont licenciés de façon scandaleuse, sans droit, sans couverture sociale. Et avant que ce soit la fin, je vais leur proposer de monter un spectacle qui témoignerait de leur aventure.» La construction du spectacle s’est faite avec une visée collective. « Les ouvriers faisaient des pièces, nous-aussi, ça tombe bien ! Donc, on a essayé de trouver la même. D’entrée de jeu, nous sommes tombés d’accord de travailler sur la période d’occupation. Puisque sa durée de presque 5 mois la rend exceptionnelle, il était important pour nous d’en parler. Nous avons, au travers de leurs histoires personnelles, retracé toute l’évolution de l’entreprise Royal Boch. J’ai donc repris leurs idées, je créais les scènes puis je leur présentais pour que nous en discutions. On ne peut pas appeler cela une écriture collective mais plutôt un propos collectif. » Pour autant, Daniel Adam réfute le terme de pièce ouvrière : « Je ne me suis pas dit au départ ‘’je vais venir faire du travail théâtral en milieu ouvrier’’. Je voulais monter ce spectacle parce que cette occupation est exceptionnelle et que créer cette pièce est la meilleure chose que je puisse faire pour les aider. Finalement, ils m’ont sûrement apporté plus que moi à eux. L’ingrédient qui a fait la réussite de © Chiavetta 14 © Chiavetta

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APC-30:Layout 2 9/05/12 12:28 Page15 dossier © Chiavetta notre travail c’est notre complicité et j’espère que celleci va perdurer durant toutes les représentations » E XPL I qU ER, REV ENDI qU ER ET FA IRE D U THéÂTRE La mise en scène regorge de nombreuses trouvailles scénographiques qui permettent de camper le rythme quotidien de l’usine dans toute sa complexité : à la fois chaîne de production et lieu d’exploitation, mais aussi lieu de vie, d’histoire, de rapports de force, de résistance, d’expression de dignité et de conflit. Les cultures ouvrières, ses sociabilités, son humour, y sont dépeints sans folklorisme. L’insuffisance des soutiens politiques ou syndicaux n’est pas niée. Le défilé des intervenants, et autres curieux qui peuvent agacer par leurs intrusions ou leur opportunisme y est représenté avec humour. Des passages entiers sont joués en Wallon ou en Italien mais pourtant on comprend absolument tout de ce qui se noue et se joue sur scène, alors que les comédiens-faïenciers, dans leur propre rôle, nous relatent leurs mésaventures. Par le récit, on comprend le surpoids des commerciaux au détriment des productifs, les effets pervers des délocalisations sur le produit fini, les stratégies et magouilles patronales qui font fi de la bonne foi des travailleurs, les effets de la recherche du profit d’abord, au détriment de l’humain. Les diffusions vidéo figurent merveilleusement l’ambiance industrielle et humaine tels ces mouvements de vaisselle en stop-motion dans l’espace désaffecté. Les machines sur lesquelles travaillaient les ouvriers directement projetés sur leurs blouses blanches. Ou encore le travail de décoration de la vaisselle qui envahit l’espace et laisse deviner tant la minutie requise que l’extrême répétitivité des gestes. Mais la pièce n’est pas qu’impressionniste, elle se veut aussi efficacement explicative. Par exemple au travers d’une vidéo de quelques minutes, on saisit rapidement le schéma de production de la vaisselle, le rôle de chacun. Au travers d’un calcul de la vaisselle produite par chaque travailleur sur une carrière, on rend compte des cadences infernales. Les contradictions peuplent le récit. Au plaisir d’être ensemble répond la dureté des conditions de travail et l’exploitation. Au désir de conserver son emploi répond la précarité d’une usine délabrée ne tenant plus que par la peinture. Le conflit qui, s’il est riche de liens, d’amitiés et de possibles, n’est jamais une partie de plaisir et engage énergie, stress et argent. à la libération de la parole qu’autorise le conflit social répond le désir de reprendre le travail dans de bonnes conditions. Aux calculs froids et égoïstes du « repreneur » répondent la solidarité et la détermination d’un collectif de travailleur. à la peur de l’avenir répond l’espoir d’un autre futur. L’HIS TOIR E D ’UNE E SCR OqU ERI E DANS L ES RÈG LES Petit rappel des faits : 2009, Royal Boch est en faillite. L’homme d’affaires Patrick De Meyer surgit avec une offre en avril. Il est accueilli en « héros » par la presse. Il reprend la faïencerie avec l’aide de prêts et subsides publics (lentement récupérés à ce jour). Mais, il s’avère rapidement être plus un liquidateur à la recherche d’un bon coup commercial qu’un redresseur. Il viserait plutôt la délocalisation que le sauvetage de la structure. Mais ce n’est pas tout. Le deal qui s’établit lors de cette reprise invitait les ouvriers à laisser à l’entreprise leur prime de licenciement, afin d’en faciliter la relance. De toute manière, il n’y avait pas trop le choix : les ouvriers au chômage peuvent-ils refuser un emploi identique à celui qu’ils ont perdu ? Mais, s’interrogent-ils, que se passerait-il si l’ONEm, qui a versé cet argent, vient à nous réclamer ces indemnités ? Pas de panique, la direction prendrait les éventuelles demandes de l’ONEm à sa charge. Promesse en l’air ? Oui, malheureusement. Après la fermeture, l’ONEm vient réclamer ces dizaines de milliers d’euros à des travailleurs déjà essorés. La Direction, contrairement à ses promesses, fait savoir qu’elle ne prendra rien à sa charge. à la première, le 1er mars 2012, au Palace de La Louvière, pour les spectateurs venus nombreux, l’émotion est forte. Dans cette ville, chacun a un 15

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