Agir par la Culture - numéro 31

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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NUMERO SPECIAL EXPOSITION DE CHAIR ET D’ACIER portrait : dominique a réflexions : bernard stiegler côté nord : the kids apc 31_imp.indd 1 26/09/12 08:10

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temps fort liège, le 26 août 2012 à l’esplanade Saint-léonard : 9 fanfares des quatre coins du pays réunies pour le festival ram dam en Fanfares. © e. garrot apc 31_imp.indd 2 26/09/12 08:11

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sommaire 2 teMPs Fort Portrait Dominique a : rendons-nous la lumière ProPos inteMPestiFs les sages et les fous Par Jean Cornil CÔtÉ norD the Kids : la punk attitude Dossier : De Chair et D’aCier Histoire de la sidérurgie et redéploiement économique en Wallonie Édito Pour ce dernier trimestre de l’année, notre programme est chargé en quantité et en sens. ouverture des hostilités avec la présentation à liège en première de l’exposition «de chair et d’acier» (1) produite par Présence et Action Culturelles autour de l’histoire et de l’avenir de la sidérurgie dans les bassins wallons. C’est aussi le thème du dossier de ce numéro. l’expo accompagne le spectacle «l’homme qui valait 35 milliards » mis en scène par le Collectif Mensuel et basé sur le roman de nicolas Ancion. Ce sera aussi pour nous l’occasion de lancer la tournée du spectacle « Boch, la dernière défaience» (2), spectacle joué par les ouvriers et ouvrières de Boch et mis en scène par la Compagnie Maritime. dans le cadre de notre campagne «Changer de regard, c’est pas ringard» consacrée à la situation des roms, nous participerons avec nos partenaires de dynamo international à la journée qu’ils organisent au Parlement européen sur le thème : «roms, travail de rue et politiques européennes». (3) nous poursuivrons le débat sur les roms dans le cadre du Festival des libertés (4) et nous présenterons le travail photographique de damienne Flipo à tournai. (5) tout le mois de décembre sera consacré à l’accueil de la Palestinian Circus School qui présentera sa nouvelle création un peu partout en Belgique (voir page 25). Cet évènement nous permettra de présenter largement l’évolution du projet «Asseoir l’espoir» autour de la construction de l’école de cirque à ramallah. Autant de projets et bien d’autres, à l’image de notre engagement et de nos valeurs. Au plaisir de les partager avec vous. Yanic samzun Directeur de la publication secrétaire Général de Présence et action Culturelles 4 7 8 10 12 13 15 17 19 20 Acier d’ici, histoire d’une industrie Par Julie richel Giuseppe amella : travailler aux Forges Vers quel avenir ? Par serge smal enzo Claudio et Michael sacchi : Au nom du Père, du fils et de l’industrie José Verdin : «la sidérurgie a liège ? obligatoire !» Collectif Mensuel : Comme un roman À Bas La CuLture : Mondo Kitsch ! Par Denis Dargent rÉFLeXions Bernard stiegler : un philosophe en lutte MÉDias ombres du travail et travail de l’ombre à l’écran Par Marc sinnaeve CuLture(s) l’ecole de cirque palestinienne de retour Par Dominique surleau L’air Du teMPs Aimable Par Daniel adam DÉCouVertes 21 23 25 26 (1) du 9 octobre au 3 novembre au MAMAC à liège (2) 22 et 23 octobre, sous chapiteau dans le parc de la Boverie à liège en partenariat avec Arsenic (3) 16 octobre au Parlement européen (4) 19 octobre au théâtre national de Bruxelles à 16h30 (5) Vernissage le 13 octobre à 17h30 en l’espace Art et Création, Bd léopold, 15 à tournai (Jusqu’au 4 novembre) 27 apc 31_imp.indd 3 26/09/12 08:11

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portrait dominique a : rendons-noUs la lUMiÈre dominique A est l’un des initiateurs de ce que l’on appelle la «nouvelle chanson française», celle qui a confirmé des talents comme Christophe Miossec, thomas Fersen, Benjamin Biolay, Florent Marchet ou encore Julien Baer. Amoureux de l’écriture, de l’art, du grand écran, et doux rêveur, le nantais installé à Bruxelles a aussi bien les pieds sur terre. il mesure aujourd’hui sa chance, celle de pouvoir exercer le métier qu’il aime et salue les rencontres qui ont changé sa vie, prend conscience de ses acquis, déterminé qu’il est à s’en servir artistiquement. Son tout dernier album «Vers les lueurs» est une vraie réussite. rencontre avec son auteur. tu as commencé ta carrière musicale au début des années 90. Quel est ton rapport à la musique ? Comment te situes-tu au niveau du paysage musical français ? Je ne me situe pas, je laisse les autres me situer. quand j’ai commencé, je me sentais très isolé et j’avais l’impression que j’avais des points de vue sur la musique et sur la façon de faire un petit peu marginaux. quand j’en discutais avec des copains musiciens à nantes, ils ne comprenaient pas très bien où je voulais en venir. J’étais obsédé par l’idée de ne pas se laisser déposséder en studio par les producteurs, par les chansons… donc tout faire soi-même. Aujourd’hui, c’est un peu banal mais à l’époque on considérait que faire un disque, c’était se mettre entre les mains de gens. donc, je me sentais un petit peu paumé avec des idées assez fortes, un petit peu en marge. Puis, il y a eu une espèce de tournant au début des années 90 alors que j’étais vraiment déterminé et un petit peu désabusé et qu’en même temps j’avais décidé de continuer de façon complètement autonome. quelqu’un est arrivé pour me tirer de ma solitude : Vincent du label lithium. il m’a laissé entendre, lui qui montait son label à ce moment-là, que c’était recevable par des gens qui ne me connaissaient pas et pas seulement par mes copains, puisqu’il avait envie d’engager son label. et puis dans le même temps, il y a eu quelques signes, c’est-à-dire des gens comme Philippe Katerine qui était de la même région que moi et qui partageait les mêmes lubies que moi par rapport au matériel, au fait de ne pas remettre sa musique à quelqu’un qui ne la comprendrait pas en studio. ensuite il y a eu tout un parcours. et la scène francophone a énormément évolué. J’ai eu la chance d’arriver dans un moment creux. une espèce de creux générationnel dans les musiques qui nous intéressent, des gens comme Bashung sans parler des générations d’avant. et puis des gens de mon âge, à l’époque j’avais 22-23 ans, nous n’étions pas représentés musicalement. et aussi, à l’époque, le français était ringardisé : on considérait que c’était pour la variété sauf à quelques exceptions comme Bashung, Murat, Manset… Finalement, c’était le moment idéal. on est arrivé très simplement, Philippe et moi, mais avec des idées très arrêtées. on présentait à la fois une image de fragilité totale et en même temps, on était déterminé ! Aujourd’hui, tu as vingt ans de carrière, tu viens de sortir ton 9ème album, tu as à la fois cet esprit rock inspiré de l’ère punk, très minimaliste et des textes très poétiques. Assumes-tu cette ambiguïté d’être connu et reconnu et finalement si peu présent dans tout ce qui est média, dans tout ce qui est image ? C’est en train de changer puisque je suis même passé au journal de tF1 l’autre jour… et je ne considère pas que j’ai été sous-exposé ou discret, je fais de la scène depuis des années… l’image fait partie du système, je n’ai jamais été un type de l’image, je crois. Je n’ai pas non plus cultivé de mystère, j’ai été là où on me proposait d’aller… Ce n’était donc pas un refus de ta part ? A un moment donné c’était un refus, vers la deuxième moitié des années 90 où je ne voulais pas participer au jeu médiatique, je voulais tout axer sur la musique. Puis je me suis rendu compte que cela me coupait des gens. A ce moment-là, je me suis coupé de beaucoup de monde un peu sciemment, sans savoir que je me fermais à ce point. Pour les rouvrir, il a fallu donner des coups de bélier. C’était après «la Mémoire neuve», après 1995. J’ai écrit l’album «remué» en 1999 et c’était le plus dur. C’était une façon autonome encore une fois de revenir aux fondamentaux, à savoir un esprit de contradiction, un esprit d’opposition, et de refus de devenir un énième chanteur de variété. Parce que cela prenait cette tournure-là, parce que la maison de disques flairait que je commençais à vendre des disques, je me suis braqué. Après, je suis revenu mais parce que cela correspondait dans ma vie à des moments un peu houleux, tout allait de paire. C’était ma crise de la trentaine avec l’album «Vers Les lueurs», on a l’impression d’un retour aux sources, du rapport à l’environnement, en références aux agressions typiquement urbaines sonores, à la détérioration de la nature, aux changements climatiques, à l’importance de la lumière, à l’envie de quitter la ville,… on a l’impression parfois de retrouver un univers un peu comparable à celui de Mickey 3D ou encore de Florent Marchet ? oui… après sur le discours écologisant, pour moi ce sont les deux premières chansons, après il y a beaucoup de références à la nature parce que j’avais envie de dire des choses assez simplement dans le début du disque sur effectivement un refus d’agressions urbaines. il se trouve que pour des raisons musicales, j’ai mis les deux premières chan- 4 apc 31_imp.indd 4 26/09/12 08:11 © Franck loriou

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portrait sons côte à côte et pas tellement pour des raisons thématiques. et c’est vrai que l’ouverture est très importante et je crois que le discours que ces deux chansons ont, contamine en quelque sorte la perception que les gens ont du disque mais les autres chansons passent et ce n’est pas aussi explicite. Après j’avais envie de ne pas être trop métaphorique par rapport à ces questions-là, c’est un peu naïf… Ce qu’on retient c’est «tiens, il semble fatigué de la ville». tout y concourrait. il y a le fait qu’il y a énormément d’instruments à vent, les flûtes,… qui peuvent évoquer un certain décor champêtre. C’est assez rigolo parce que juste avant les législatives il y a un député écolo qui a voulu utilisé « rendez-nous la lumière » mais j’ai refusé parce que pour moi ce n’est pas une prise de parti mais plus un ressentiment, une exaspération, c’était très basique, il n’y a pas de discours. Je ne crois pas à la chanson qui change les consciences. Ce n’est pas un rien moralisateur ? les gens le disent, il doit y avoir un côté comme cela chez moi mais… Ce côté moralisateur, je l’ai à mon corps défendant. C’est l’impératif de la chanson qui amène cela la chanson aurait dû s’appeler «rendons-nous la lumière» mais cela sonnait tellement moins bien que c’est une supplique envers n’importe qui, ce n’est pas un dieu, ce n’est pas un gouvernement, c’est plus une façon de dire qu’il y a une certaine laideur dans nos vies qui est environnementale, paysagère, même morale parce que à un moment donné il est question dans le deuxième couplet de «l’écriture blanche» «des années empilées». Ce n’est pas politique, c’est une façon de poser la question de ce que l’on fait de nos vies. oui, il y a un côté moralisateur mais alors à ce moment-là on ne peut plus rien dire. Mais je crois que c’est l’impératif qui amène la perception… parce que par ailleurs, il n’y a pas de solutions présentées. et puis, il y a cette nuance dans le refrain : c’est «si le monde était beau », il n’était peut-être pas plus beau avant. Je ne suis pas un apologue du « c’était mieux avant» je n’étais pas là, je ne suis là que depuis 43 ans. Simplement sur un certain nombre de plans en tant que par exemple musicien qui arpente un peu les mêmes territoires tout le temps, c’est vrai que le fait de passer de zones industrielles en zones industrielles peut jouer énormément sur la perception que je peux avoir de ce qu’est pour moi le paysage, la ville aujourd’hui dans ce périmètre Belgique-France. Ce que je vois, où je vais, à quel type de paysage je suis confronté est une espèce d’uniformisation de la grisaille en quelque sorte. il y a des gens qui peuvent me dire que c’est très prêchi-prêcha, que le béton ce n’est pas beau, les zones industrielles ne sont pas belles, etc… oui je le pense mais apparemment le dire frontalement cela pose des soucis à un certain nombre de gens ! C’est tellement basique, c’est un discours qui est un peu trop caricatural sans doute. Comme par ailleurs on me dit souvent que ce que je fais est métaphorique ou codé, là au moins c’est clair. tu aimes Bruxelles ? Pas spécialement. non, parce que je trouve Bruxelles très isolée. J’aime beaucoup Bruxelles en hiver, c’est une ville d’hiver où on a envie de s’engouffrer. C’est aussi une architecture proche par moment de l’architecture des villes en Angleterre et c’est vrai que pour moi, c’est des lieux d’hiver, des lieux de nuit. et du coup, je trouve que la ville est vraiment belle et plaisante à ce moment-là. Autrement, il y a une douceur de vivre dans les rapports humains qui est vraiment appréciable. il y a toujours une balance. Quel est ton type de public ? Beaucoup de quadragénaires. Souvent des gens de ma génération, qui me suivent depuis longtemps. il y a une espèce de fidélisation. C’est quelquefois un peu flippant et en même temps très gratifiant parce cela prouve que l’on ne s’est pas totalement fourvoyé. C’est rassurant et il y a l’envie de continuer à surprendre les gens. Sur le dernier disque-là, c‘est marrant mais il y a beaucoup de gosses qui l’aiment vraiment. C’est nouveau et c’est sans doute les enfants de quadragénaires… mais j’ai beaucoup d’échos sur les gamins qui écoutent spontanément le disque. l’autre fois, un gosse de 11 ans est venu me voir en me regardant très intensément en souriant et il m’a dit : j’adore vos chansons. Cela m’a vraiment fait un drôle d’effet et a été très intense car je n’étais pas préparé à recevoir cela. as-tu un personnage que tu admires, vis-àvis duquel tu as une très forte sympathie de longue date ? il y en a beaucoup pour lesquels j’ai une sympathie très forte. Alors je dirais sur un plan musical strictement et francophone, il y a des gens comme gérard Manset. Je l’ai rencontré pour la première fois la semaine dernière dans un ascenseur. Je n’avais pas envie de le rencontrer car je l’avais trop écouté et je ne voulais pas être déçu et finalement ce n’est pas la rencontre de ma vie mais cela m’a quand même fait un sacré quelque chose. Cela peut être aussi un écrivain allemand comme W.g Sebald mais qui est mort. sur le plan politique, qu’est-ce que tu penses du gouvernement français actuel, je pense notamment à Jean-Marc ayrault ? Sur le plan du gouvernement, c’est un peu tôt pour juger des résultats. la seule chose c’est que l’on vivait en France dans une gangue extrêmement étouffante une atmosphère très lourde pendant les années Sarkozy avec des glissements qui se sont révélés de plus en plus, en fin de campagne sur des thématiques qui sont toujours là et qui sont toujours inquiétantes, liées à la place de plus en plus prépondérante de l’extrême droite en France. il y a eu un sentiment de soulagement réel de la part de tas de gens et on ne peut pas dire que la campagne a été placée sous le signe de l’espoir. J’ai rarement et aussi peu entendu ce mot ou l’espérance durant une campagne. Aucun des deux et même les autres candidats ne s’autorisaient à utiliser ce mot-là parce que personne n’y croit plus. C’est un petit peu inquiétant de se dire que l’espoir est une notion qu’on n’ose plus mettre en avant. de ce fait-là, il y a eu 5 apc 31_imp.indd 5 © Franck loriou 26/09/12 08:11

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portrait aussi une espèce de vote de dépit sans conviction pour Hollande de la part des gens qui voulaient se débarrasser de Sarkozy. et en même temps j’ai eu l’impression que l’espoir est revenu après coup, avec le soulagement. C’était d’abord la crainte effectivement que cela ne change pas et que l’on ne parvienne pas à éjecter sarkozy. et une fois que cela s’est avéré, les gens ont commencé à réellement espérer en se disant que peut-être les choses allaient finalement changer ? oui, après on est dans un modèle social démocrate. est-ce que l’on reconduit en même temps des choses qui sont en place, on entend toujours des expressions comme «rassurer les marchés» qui pour moi à partir du moment où on entérine le fait que l’objectif d’une politique économique c’est de rassurer les marchés, ce n’est pas un changement ou une révolution, c’est juste d’autres méthodes pour finalement arriver aux mêmes fins. les méthodes semblent un petit peu moins expéditives et un petit peu plus soucieuses du bien pensant général. Ayrault en tant que Maire est très décrié sur le plan de l’écologie avec cette histoire d’aéroport surnommé «l’Ayrauport» qu’ils veulent implanter en zone rurale d’ailleurs depuis des années et dont personne ne veut. Mais à part cela, sur le plan de gestion de sa ville, il a permis à celle-ci, après des années de gangue de droite où les choses semblaient mortes et étouffantes, de respirer. Cela passe beaucoup par la culture. Ce n’est pas tout mais elle permet de rendre à des vies une saveur particulière, je défends ma chapelle mais je pense que par la culture on peut arriver à amener les gens à penser différemment et à s’exprimer tout simplement. C’est un axe à part. si tu étais Président, quelles seraient les mesures urgentes que tu prendrais ? Socialement, ce qu’il faudrait c’est une redistribution et une imposition plus forte. Arrêtons ce discours de : ne faisons pas partir nos forces vives. Ce discours-là comme quoi c’est la porte ouverte à toutes les délocalisations, il faut arrêter. les mesures qui ont été prises dans ce sens-là me semblent être ce à quoi je crois. Après je te dirais que j’ai une conscience politique. Après il y a un terrain sur lequel le temps passe et finalement rien ne se fait vraiment, Je veux parler des gens qui sont dépourvus de tout, des gens dans la rue, sur l’encadrement de ceux-ci, l’extrême précarité. Finalement les gouvernements défilent, les politiques se succèdent et se suivent et rien ne se passe. Je pense que ce n’est pas un enjeu électoral, ces populations-là tout le monde s’en fout, elles ne votent pas donc il y a un côté marketing. C’est là le côté marketing de la vie politique, c’est le marketing des présidentielles, on s’adresse à une clientèle. le plus choquant, c’est quand on entend des politiciens dire : «oui, mais on ne va pas prendre cette mesure, nos électeurs ne nous suivraient pas». Mais le courage d’un homme politique c’est d’imposer son point de vue, ses convictions envers et contre tous sinon la guillotine serait toujours en vigueur et on couperait les couilles des pédophiles ! Sur un autre plan, il y a un livre de François emmanuel qui avait fait l’objet d’un film super «la question humaine ». Cela se passe en entreprise, une enquête est menée par un cadre qui va être amené à découvrir les secrets honteux et soigneusement gardés de l’entreprise notamment par rapport à la Seconde guerre mondiale et il y a tout un discours et une théorie sur le langage en entreprise, l’héritage de ce langage. d’où vient ce langage déshumanisé que l’on entend et qui est adopté dans les entreprises, ce sur quoi il peut déboucher et la mise en parallèle avec des choses qui ont donné lieu historiquement à des catastrophes. tout cela est intéressant et je pense que le langage est un vrai enjeu politique, c’est pour cela que quand on entend «rassurer les marchés» de la part d’un homme politique, ça me fait mal. quand j’entends un commentateur économique sur les ondes nationales parler de «rassurer les marchés» comme quelque chose qu’on ne discute pas, qui fait partie de l’ordre des choses, c’est très choquant. Quelle est ta citation ou ta philosophie préférée ? il y a une phrase que j’aime beaucoup qui est encore rattachée à la culture, c’est une phrase de robert Filliou, un artiste américain qui faisait partie dans les années 60 d’un mouvement artistique qui s’appelait Fluxus et il a dit : «l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art». C’est un peu mon crédo par rapport à ma vie parce que ma vie est faite autour de cela, autant sur le plan de mon activité que sur le plan de la nourriture spirituelle. Je me nourris sans arrêt de disques, de bouquins, de films et j’en crève quand je n’ai pas cela. Je vis un peu pour cela hormis les relations personnelles, amoureuses, familiales, c’est vrai que toute ma vie s’organise autour de cela et j’ai du mal à m’entendre avec quelqu’un qui n’a pas du tout ce rapport-là parce que sinon cela induit un rapport prosaïque. Je trouve que c’est une façon pour moi idéale de se remettre les pieds sur terre, c’est justement de pouvoir s’en détacher de temps à autre pour souffler. et dans l’immédiat, ce sont les concerts, d’autres projets ? Pas de projets, mais j’écris pour des gens, j’écris des chansons pour Saule. J’essaie d’écrire pour Camélia Jordana parce que je trouve que c’est une jeune fille qui a une belle voix et qui a un caractère super trempé, qui est très mature. elle a vingt ans et elle sait très précisément ce qu’elle veut et en plus elle défend bien ses choix artistiques. elle va vers des gens comme Bertrand Belin, Mathieu Boogaerts. Je fais partie des gens qui ont découvert Mathieu vraiment sur le tard, c’est un vrai musicien et super créatif. Propos recueillis par sabine Beaucamp retrouvez l’interview en version longue sur le site www.agirparlaculture.be 6 apc 31_imp.indd 6 26/09/12 08:11 © Franck loriou

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propos intempestifs les sages et les Fous le vertige intellectuel me dépasse complètement. Je ne dois rien comprendre à mon époque. d’un côté les études scientifiques de plus en plus nombreuses, nous prédisent le basculement du monde dans les prochaines décennies. de l’autre, nos décideurs, de la politique à la culture, raisonnent et agissent à partir des schémas du XXème siècle. transformations accélérées de la nature, croissances productives comme unique solution, consommations illimitées comme sens de l’existence. la crise n’est qu’une panne, un passage désagréable avant de retrouver le chemin, certes modernisé et légèrement décarbonisé, d’un âge d’or à l’image des années d’Après-guerre. quel décalage, quel hiatus entre les débats économico-sociétaux qui saturent les médias en ronronnant les solutions du passé et les prédictions catastrophiques de penseurs et de savants. un gouffre entre les prophéties sur l’effondrement programmé des écosystèmes et le cadre mental archaïque qu’il préside aux controverses satisfaites à propos de l’actualité. la césure n’est plus tant entre un capitalisme débridé et une social-démocratie essoufflée, qui conserve une pertinence de surface, qu’entre l’optimisme béat de la très mesurée transition écologique et l’anthropologie aussi noire qu’implacable que nous fournissent les données de plus en plus inquiétantes des relevés scientifiques. une étude collective, publiée par la très sérieuse revue nature, décrit notre planète au bord d’un seuil critique qui modifierait radicalement nos conditions de vie. le responsable ? l’homme. le dernier seuil en date ? la révolution néolithique il y a 12.000 ans. et pendant cette advenue d’un changement d’ère, nos élites dissertent et se confrontent sur la relance des industries, le maintien du pouvoir d’achat ou la géopolitique la plus traditionnelle. loin de moi l’idée que ces thèmes ne soient pas décisifs pour la vie de chacun, ici et maintenant, surtout pour les plus humbles broyés par les mutations économiques. Mais ne pas les inscrire dans l’anticipation de la dévastation qui s’annonce est totalement irresponsable, du moins si l’on possède le sens de la prolongation de la destinée humaine. Ce fossé entre ce que nous pensons, nous croyons et ce que nous savons, comme l’explique JeanPierre dupuy, est proprement ahurissant. Pour celui qui veut tenter d’un peu moins mal décrypter son époque, au-delà des scansions électorales et des divertissements olympiques. une frontière cérébrale nous coupe en deux. nous agissons comme si le grand réservoir de la nature était illimité, paisible et à notre entière disposition. Mais un regard un peu sérieux, au-delà des nouvelles du soir ou de la petite phrase sur les réseaux sociaux, sur les analyses scientifiques nous laisse apeurés et affolés. Sans verser dans le scientisme, qui sont les fous et qui sont les sages ? entrevoir la catastrophe, décrite par l’étude de nature, à proprement inimaginable pour les esprits de chacun d’entre nous, est le seul moyen d’obtenir une chance de l’éviter. «A quoi pouvaient donc bien penser nos parents ? Pourquoi ne se sont-ils pas réveillés alors qu’ils pouvaient encore le faire ?». Cette citation d’Al gore illustre ce que pourront penser nos descendants de notre somnolence morale et de notre gigantesque erreur intellectuelle. Mais, à la fin des fins, peut-être est-ce le destin de l’homme de cheminer vers le néant, la tête emplie de rires et de promesses ? Jean Cornil 7 apc 31_imp.indd 7 CC BY 2.0 par Beatrice Murch 26/09/12 08:11

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côté nord the kids : où et comment avez-vous démarré dans la musique ? A 18 ans, j’étais à l’armée et je caressais l’espoir de devenir un grand footballeur. Mais un soir, j’ai vu des militaires qui jouaient de la guitare et l’envie m’est venue. dès que j’ai su jouer trois cordes, je me suis mis tout de suite à composer des mélodies. Je me rendais souvent à londres pour voir des concerts. J’y ai vu les débuts du punk-rock, en 76. Je n’avais jamais vu ça ailleurs, c’était très simple mais énergique. en 1976, j’avais 22 ans nous formions un groupe. très vite, nous nous sommes produits en concert, on jouait des reprises des ramones et quelques compos. nous jouions en première partie de Patti Smith ou the Buzzcocks. notre bassiste avait tout juste 12 ans, il était hyper doué. Son jeune âge nous posait des problèmes, on ne voulait pas le laisser rentrer sur les lieux de concert, on ne croyait pas qu’il faisait partie du groupe… nos messages n’étaient pas politique, c’était simplement rendre compte de l’establishment, de dénoncer la crise… Ces sujets sont toujours d’actualité. Aujourd’hui la crise à l’emploi est toujours bien présente. en 1978, nous chantions «i wanna get a job in the city». Pas de futur, un univers bouché, le chômage grimpe encore : nous en sommes encore là ! Quels étaient vos rapports avec le public ? en général, ils étaient très étonnés. À l’époque, la plupart des groupes jouaient du blues et portaient des cheveux longs. leurs morceaux étaient généralement d’une longueur extrême. Après 5 ou 6 concerts, nous sommes très vite passés à l’enregistrement, en 1976 et en 1978 nous avons signé chez Philips. ensuite tout s’est emballé rap- la pUnK attitUde ludo Mariman, le chanteur-compositeur anversois du groupe «the Kids» a été une figure importante de la scène belgo-punk en 1976. Chansons engagées, provocatrices sur fond de crise à l’emploi furent un répertoire précieux pour les «no future» de l’époque. décibels et pogodance voyageaient allègrement dans les endroits branchés de Bruxelles, liège, Charleroi sans oublier la Flandre. depuis 1996, le groupe s’est recomposé et redécouvre le plaisir de jouer ensemble de new-York à tokyo. ludo âgé de 57 ans aujourd’hui n’a rien perdu de son enthousiasme et de son punch. rencontre. idement. nous jouions souvent en Wallonie, plus qu’en Flandre d’ailleurs. A Charleroi et liège, le punk était bien accueilli, dans des villes à caractère social et ouvrier comme celles-là, quoi de plus normal. en Allemagne de l’est ou de l’ouest, ce n’était pas tout à fait pareil, c’était beaucoup plus fanatique. J’ai joué avec Plastic Bertrand et Chelsea, un groupe anglais. dans les années qui suivirent je suis resté punk. dans les années 80, j’étais une vedette, on me disait génial. Par la suite entre 1986 et 1996, ce fut la chute. J’ai joué en solo, des années galères. A new York, nous avons réalisé un dVd, les jeunes de 18 à 20 ans pour la plupart connaissent toutes nos chansons. C’est déjà la troisième génération successive. en Flandre, notre public reste jeune et personnellement je trouve que c’est important. Cela me rassure de savoir que je ne joue pas que pour des nostalgiques, les jeunes apprécient notre musique. on redécouvre toujours the Kids. Qu’est ce que tu penses des punks à l’heure actuelle ? il y a toujours une place pour les punks. quand il y a des crises, il y a des gens qui n’ont pas la possibilité de s’élever, il existe toujours des gens qui veulent changer, et suivre une autre voie. il y a toujours des gens qui veulent vivre d’une autre manière. Moi par exemple, je ne suis pas matérialiste, je ne veux pas une jaguar, ni une rolex. Si tu désires ces objets de luxe, il faut travailler pour les obtenir. Moi, je travaille pour jouer de la musique, c’est la chose la plus importante qui soit. nous sommes peut-être le seul groupe flamand qui ne s’est jamais produit sur la scène du Werchter par choix. Ce serait trop l’engrenage du star system à notre goût ! © Andre delier the Kids se sont reformés en 1996 ? des Parisiens s’intéressaient à nous. ils avaient grandis avec la musique punk et souhaitaient que nous enregistrions aux etats-unis, des contacts avaient été pris. J’ai alors retrouvé des morceaux du premier album, il y en avait 13, et un dVd d’un concert de 78, ils ont tout de suite étaient emballés. nous nous sommes reformés à 4, et nous avons signé un contrat d’un an pour partir en tournée. nous avons dû chercher un autre bassiste, celui de l’époque ne pouvait plus assurer les tournées. nous avons refondé le groupe avec le batteur du groupe belge «the Scabs». Maintenant cela fait 16 ans que nous continuons à nous produire sur tous les continents. Quels sont tes futurs projets ? Mon but est de continuer à jouer, beaucoup de concerts prévus, l’agenda est rempli pour toute l’année, pas moins de 30 concerts. Pour ma part, l’important c’est d’avoir un groupe, de s‘amuser, je ne suis pas un oiseau que l’on enferme dans une cage dorée ! tu as 57 ans aujourd’hui, tout va donc pour le mieux ? oui, j’ai tout ce que je veux. Ma femme va avoir un bébé en décembre… le bonheur. Je me suis toujours amusé dans la vie et de la vie ! Propos recueillis par sabine Beaucamp dVd : the Kids, « live in new-York », 2004, ghost records 8 apc 31_imp.indd 8 26/09/12 08:11

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dossier de cHair Alors que l’actualité nous rattrape (à l’heure où nous mettons sous presse, il semble que la décision de fermer la phase à froid liégeoise soit en passe d’être prise), Présence et Action Culturelles-liège présente une exposition consacrée à la sidérurgie wallonne, et à son hypothétique avenir… Cette expo sera accessible au MAMAC de liège du 9 octobre jusqu’au 3 novembre 2012, à Charleroi en avril 2013 et parcourra également toute la Wallonie et Bruxelles. Ce dossier la complète et lui sert de livret. Julie richel, historienne et conseillère scientifique de l’exposition, revient sur les grandes étapes du travail du fer jusqu’aux premières restructurations du secteur. Serge Smal analyse les pistes de reconversion Histoire de la sidérurgie et redéploiement économique en Wallonie et d’aCier possible. José Verdin, conseiller auprès des métallos liégeois se positionne contre tout fatalisme et revient sur la proposition syndicale alternative pour le site de liège. le témoignage de giuseppe Amella, ancien fondeur puis chef d’équipe aux Forges de Clabeq rend compte des réalités des travailleurs tandis que les paroles entrecroisées des Sacchi père et fils, respectivement ancien cadre de la Fafer et fondateur du rockerill, installé dans l’ancienne usine de la Providence à Charleroi, illustrent les possibilités de reconversion par la culture. Culture également avec le théâtre engagé du Collectif Mensuel qui a adapté le roman de nicolas Ancion, « l’homme qui valait 35 milliards », qui raconte l’enlèvement de lashkmi Mittal par un commando artistico-sidérurgique. 9 apc 31_imp.indd 9 26/09/12 08:11

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dossier aCier d’iCi, histoire d’une industrie de ses origines antiques au démantèlement de sa phase à chaud par les multinationales en passant par ses phases de rayonnement et de crises, cet article retrace l’histoire de la sidérurgie en Wallonie, histoire structurante du paysage économique et social actuel de ce territoire. oriGines a La rÉVoLution inDustrieLLe le traitement du fer apparaît au 4ème - 5ème siècle dans nos régions. le fer était produit dans un basfourneau qui, au 14ème siècle se transformera en haut-fourneau. dans ce dernier, le point de fusion est atteint et une coulée appelée gueuse de fonte est obtenue. Celle-ci est envoyée au foyer d’affinage pour être battue à l’aide d’un marteau. on parle de méthode wallonne. elle nécessite la présence d’un cours d’eau, de forêt et de minerai de fer, éléments présents en Wallonie au Moyen-Âge. Au 18ème siècle, un faisceau de changements provoque le basculement d’une société à dominance agricole à une société industrielle. on commence à utiliser le coke dans la sidérurgie, on passe à la mécanisation et à la machine à vapeur et la société est traversée par un changement démographique et social. en 1798, la firme Simonis-Biolley engage un constructeur anglais du nom de William Cockerill qui met au point des machines pour le textile, secteur inaugurant l’industrialisation dans nos régions. John Cockerill, son fils, mènera la Wallonie au sommet de la sidérurgie. il est le premier à faire fonctionner un haut-fourneau au coke sur le futur territoire belge en 1826. dès 1835, la sidérurgie au coke se répand très rapidement à proximité des houillères. les techniques évoluent. l’acier remplace la fonte*, les dynamos et l’électricité remplacent la machine à vapeur. la sidérurgie se développe dans les pays voisins. Parallèlement à cela, le minerai de fer se raréfie en Wallonie. la production sidérurgique belge excédentaire pour le seul marché national, devient dépendante de la demande étrangère. or, un certain protectionnisme caractérise le marché international. la sidérurgie industrielle belge connaît alors ses premières grandes crises (1873-1895). la nécessaire modernisation de l’outil due à la révolution de l’acier et de l’électricité rend l’initiative individuelle insuffisante. d’une industrie d’entrepreneurs, on passe à une industrie de capitalistes. la plupart des sociétés sidérurgiques sont transformées en société anonyme rassemblant les intérêts de différents groupes. les entreprises entament des fusions, des intégrations tant verticales qu’horizontales, réalisent des ententes et cherchent de nouveaux marchés à l’est. grâce à cela, la sidérurgie belge se relève et acquiert une renommée mondiale. De La rue auX tranChÉes les ouvriers métallurgistes ont été contraints d’engager des luttes pour bénéficier de droits civils ainsi que de conditions de travail décentes. Au début de la révolution industrielle, ils travaillent jusqu’à 14 heures par jour pour des salaires de misère, le travail des enfants est généralisé, la protection sociale n’existe pas. des dispositions législatives les empêchent de s’organiser. Cependant, progressivement des initiatives naissent et d’un mouvement syndical morcelé, on passe progressivement à des organisations structurées (telles que la Fédération nationale des Métallurgistes créée en 1886). le mouvement ouvrier se consolide tant autour de services aux personnes qu’autour des grandes revendications que sont le suffrage universel, la journée de 8 heures. la Première guerre mondiale interrompt une période florissante pour la sidérurgie wallonne. la majorité des industriels et ouvriers refusent la collaboration. un plan organise le pillage systématique de l’industrie au service de l’effort de guerre allemand. la sortie de guerre est difficile : matériels démantibulés et capitaux investis à l’est disparus. Comme un tribut de guerre, des avancées sociales (réduction du temps de travail, suffrage universel masculin…) sont concédées aux ouvriers. dès les années 1920, l’industrie reprend et se modernise. Coll. CHSt-ulg - Fonds Cockerill Du JeuDi noir au «MiraCLe BeLGe» en 1929, le krach de Wall Street ébranle l’équilibre retrouvé. les cours de l’acier s’effondrent, les capitaux investis à court terme sont rapatriés. les patrons et l’État reviennent sur les droits acquis par les travailleurs. une politique d’austérité est mise en place. les années suivantes seront marquées 10 apc 31_imp.indd 10 26/09/12 08:11

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dossier par de nombreux troubles sociaux. en mars 1935, le gouvernement tripartite Van Zeeland i initie une politique de grands travaux, inspiré par le Plan du travail de de Man. la reprise économique est en marche. les producteurs d’acier et de produits dérivés renforcent les mécanismes d’entente afin de stabiliser les marchés. À la veille de la deuxième guerre mondiale, la sidérurgie belge a retrouvé ses profits. quand la guerre éclate, marqué par les destructions de la Première guerre mondiale, un groupe de financiers et d’industriels adopte la «doctrine galopin». Celle-ci consiste à assurer la production industrielle pour maintenir l’emploi, assurer le ravitaillement, empêcher les déportations et les destructions. ils acceptent de vendre à l’Allemagne à condition qu’il ne s’agisse pas d’une participation directe à l’effort de guerre… l’industrie sort en relativement bon état de la guerre et fournit de l’acier et des produits aux États en pleine reconstruction et aux troupes alliées. la reconstruction achevée, les sidérurgistes belges sont à nouveau confrontés aux problèmes des débouchés. tandis que les États voisins profitent des crédits du plan Marshall pour renouveler leurs industries, on retrouve peu d’investissement de modernisation en Wallonie. le «miracle belge» s’évanouit aussi vite qu’il est apparu. Comme le niveau de vie et d’instruction a augmenté, la plupart des travailleurs ne désirent plus aller au charbon. Ainsi, après des prisonniers de guerre allemands, les industries font appel à une main-d’œuvre étrangère. la Belgique signe des conventions avec l’italie (1946), l’espagne (1956), la grèce (1957), le Maroc (1964) et la turquie (1964) afin de satisfaire la demande en maind’œuvre. Cette dernière passe ensuite en partie à la sidérurgie. restruCturation, Fusion et MonDiaLisation la tendance internationale change. de nouveaux pôles sidérurgiques fleurissent à travers le monde. de plus en plus souvent, le minerai provient d’Afrique et d’Amérique du Sud par voie maritime et, en 1962, le gouvernement belge décide d’aider le luxembourgeois Arbed à ouvrir un complexe sidérurgique maritime : SidMAr. les bassins liégeois et carolo, qui étaient jusque-là le creuset du dynamisme industriel belge, sont à la recherche d’un nouveau souffle. Sous l’étouffoir des holdings financiers qui les contrôlent, ils ne bénéficient pas d’investissements significatifs. Sous la pression d’une concurrence de la sidérurgie maritime, affaiblis par la fermeture progressive des charbon- nages et menacés par le déclin démographique régional, ils sont en situation de faiblesse pour affronter le choc pétrolier de 1973. l’État belge se retrouve contraint à se substituer au secteur privé pour éviter une catastrophe économique et sociale : les pertes sont alors socialisées par la dette publique… désormais actionnaires déterminants, les pouvoirs publics lancent une vague de restructurations discutables. en 1981, le plan davignon fusionne les bassins liégeois et carolorégien. C’est la naissance de Cockerill-Sambre, mais cela ne suffit pas, la rage gronde. en 1983, le plan gandois préconise de se concentrer sur les produits qu’il estime les plus commercialisables et de supprimer d’autres productions. déclarée en faillite en 1997, la SA Clabecq entre dans les mains du groupe duferco. la région wallonne, propriétaire de Cockerill-Sambre, est persuadée que la meilleure issue consisterait en l’intégration d’un groupe européen. en 1999, la région vend Cockerill-Sambre à usinor, transformant ainsi l’entreprise en une des nombreuses entités d’un grand groupe international. Peu de temps après, usinor s’allie au luxembourgeois Arbed et à l’espagnol Arcelia, formant dès lors le plus grand groupe sidérurgique mondial : Arcelor. en 2006, Mittal lance une oPA sur Arcelor. Arcelor Mittal est né. en ce qui concerne la sidérurgie continentale, les hauts-fourneaux de liège et de Charleroi deviennent des variables d’ajustement au marché, variables qu’ils choisiront de supprimer en 2011-2012 suite à une nouvelle crise de l’acier. Julie richel LeXiQue révolution de l’acier : Passage de l’usage massif du fer puddlé et de la fonte à l’usage de l’acier (composé de fer et de carbone dont la contenance en carbone est moindre) grâce à l’invention par Bessemer d’un convertisseur permettant d’obtenir de l’acier à moindre coût. Soupe au fer : Mélange de minerai de fer, de charbon et de calcaire porté à (±1200°c) © Pierre Machiroux Pour aLLer PLus Loin institut d’histoire ouvrière, économique et sociale & FgtB Métal liège-luxembourg, rouge Métal. 100 ans d’histoire des Métallos liégeois de la FgtB, iHoeS, 2006. r. HAlleuX, Cockerill, deux siècles de technologies, liège, éditions du Perron, 2000. 11 apc 31_imp.indd 11 26/09/12 08:11

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dossier giusePPe amella : traVailler aUx forGes A 23 ans, giuseppe Amella quitte la misère et sa Sicile natale pour rejoindre le nord de la France où il travaillera dans les mines quelque temps avant de rejoindre la Belgique et d’être embauché aux Forges de Clabecq. il y tiendra son poste pendant presque 30 ans. témoignage. Vous êtes venu seul en Belgique ? J’ai quitté la Sicile pour la France avec mon frère en 1960, j’avais 23 ans. nous avons d’abord travaillé dans l’agriculture en attendant que les mines ouvrent dans le nord-Pas-de-Calais, près de douai. un an plus tard, on descendait dans la mine affronter l’obscurité. Pas évident pour des gens venant du pays du soleil… la photo date de 1961, on y voit mon frère et mes camarades italiens mineurs. très vite, l’amitié entre nous s’est installée. on était toujours de bonne humeur, on se racontait des anecdotes amusantes de la vie. on riait souvent, pas le temps pour la mélancolie ni la nostalgie. Sicile et, moi, j’ai quitté seul la France pour venir en Belgique. Arrivé à la gare du Midi, il me fallait à tout prix trouver un travail. Je rentre dans un restaurant portugais, et je demande s’il y a du travail dans la région. le tenancier évoque les Forges de Clabecq. Je m’y rends dès le lendemain. nous étions 60 personnes à être questionnées et à espérer un engagement. nous avons tous été engagés. C’était l’année de l’ouverture de la nouvelle usine des Forges de Clabecq. Quel poste occupiez-vous aux Forges ? J’ai commencé comme fondeur. Ma fonction était de dégager et nettoyer le passage avec du sable pour faciliter la coulée suivante. Ça s’appelait la «compresse». Pour dégager le passage, je me servais d’une masse, qui était mon premier outil de travail, d’un poids de presque 30 kg, pour éviter des bouchons provoqués par les déchets du fer. Pour protéger notre corps des éclaboussures et des particules de poussière, nous avions une jaquette d’amiante avec en plus par-dessus un tablier en cuir d’une épaisseur de 5 mm, et pour notre tête nous avions un casque métallique. quelques années après, on m’a proposé le poste de chef d’équipe, chef couleur. C’était une fonction à responsabilités. Je devais régulièrement faire des prélèvements d’échantillons de fer qui devaient être analysés par les ingénieurs qui décidaient des mélanges et du dosage. Je devais aussi veiller à la sécurité de mon équipe. il fallait toujours avoir un œil sur la coulée, éviter un débordement, qui aurait pu mettre la vie de mes hommes en danger. Que se passe-t-il s’il y a débordement ? Arrêt de l’usine et accident de travail… le métal liquide s’éparpille au sol, les rails des chariots peuvent fondre, il n’y a plus moyen de toucher le sol, on peut être gravement brûlé. il faut arrêter le fourneau pour empêcher l’expansion de la coulée de fer. Je suis fier de dire que pas une seule goutte de fer n’est tombée au sol. J’étais très attentif à la sécurité de mon équipe. Je suis de nature très prudente. Cette photo date des années 70, on y voit mon équipe. les conditions étaient dures, surtout au début, car les fourneaux étaient petits et pas encore bien équipés. d’année en année, les techniques se sont améliorées et le travail aussi. Plus le travail était dur, plus il y avait de l’amitié, de la solidarité et du respect entre nous. nous formions une grande famille. A mon époque, il y avait beaucoup d’italiens, de grecs, d’espagnols et très peu de Belges. on faisait les trois-huit, l’usine ne s’arrêtait jamais. toutes les équipes étaient formées de cette manière, une semaine le matin, une semaine l’après-midi et une semaine la nuit, 21 jours d’affilée sans arrêter et ensuite nous avions une asemaine de congé. et on recommençait. J’ai travaillé à ce rythme toute ma carrière c’est-à-dire presque 30 ans. Qu’est-ce vous avez ressenti à l’annonce de la fermeture des Forges ? J’étais triste, pour mes camarades, Clabecq c’était une grande famille. et du travail pour tout le monde, même pour ceux qui n’avaient pas de diplômes, on était formé par les plus anciens. la fermeture des Forges, ce sont les difficultés qui commencent pour les familles. Pour moi le travail c’est la santé. C’est pouvoir se nourrir, se loger et s’amuser. Pas de travail, c’est le retour à la misère. C’est vraiment dommage aujourd’hui pour tous mes camarades des Forges. Par solidarité, j’ai encore été manifesté avec eux pour les soutenir. Propos recueillis par Concetta amella, sabine Beaucamp et aurélien Berthier Pourquoi avoir quitté la sicile ? C’était la misère là-bas, il n’y avait pas de travail, et quand il y en avait, on gagnait à peine 1€ par jour ou un kilo de pain. Mon père travaillait dans les champs et la moitié de la récolte des propriétaires était son salaire. C’était très dur physiquement, car à l’époque tout se faisait à la main, il n’y avait pas d’outils. Mes parents n’arrivaient pas à nous nourrir. très jeune, je voulais aider la famille et à 9 ans déjà j’allais chercher du travail. J’ai fini par être engagé par un fermier. Cela ne suffisait pas pour toute la famille. nous étions trois enfants. une fois adulte et prêts, nous avons tous émigré. Mon frère et moi en Belgique et ma sœur en Allemagne. Comment s’est passée votre arrivée aux Forges de Clabecq ? en 1964, après la mine, mon frère est retourné en 12 apc 31_imp.indd 12 26/09/12 08:11

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dossier Vers QUel aVenir ? depuis l’arrivée de John Cockerill à Seraing en 1826, une large part de l’activité économique wallonne s’est structurée autour de l’industrie sidérurgique, assurant la prospérité de toute une région. la sidérurgie a aussi favorisé l’émergence d’un mouvement ouvrier fort et a nourri la culture et l’imaginaire wallon. les hommes et les femmes qui ont consacré leur vie à la sidérurgie ont ainsi façonné une terre de Chair et d’Acier. depuis les années 70, l’industrie sidérurgique est régulièrement en crise. les récentes annonces de fermeture (haut-fourneau 6 de Seraing et Carsid à Marcinelle) semblent sonner le glas de la sidérurgie, entraînant une remise en question de l’activité économique wallonne et de la société en général. État des lieux. QueL aVenir Pour La siDÉrurGie WaLLonne ? Aux mains de groupes internationaux, la sidérurgie wallonne semble à la croisée des chemins. quelles sont les pistes pour son avenir ? • L’international et le «sur mesure» une voie possible pour la sidérurgie wallonne reste l’intégration dans de grands groupes internationaux pour en constituer un des maillons. Ainsi, malgré la conjoncture économique et la concurrence internationale, les phases à chaud de Clabecq (ittre) et de la louvière sont entrées dans le giron du groupe russe novolipetsk et continuent de produire de l’acier. Certains produits spécifiques, réalisés «sur mesure» et ne nécessitant pas une grosse production, nourrissent également de belles perspectives. de leurs côtés, les aciéries électriques semblent avoir un bel avenir, notamment via le recyclage. • La réappropriation régionale la réappropriation régionale d’une partie de la sidérurgie permettrait à celle-ci de sortir des griffes des multinationales et pourrait garantir l’indépendance et le maintien de l’activité. en 2012, réagissant à la fermeture de la phase à chaud liégeoise, les syndicats métallurgistes liégeois présentent un plan visant à la réappropriation de l’ensemble des outils de la sidérurgie liégeoise et au maintien de la sidérurgie intégrée, c’est-à-dire de la phase à chaud et de la phase à froid (voir interview de José Verdin page 17). • Recherche et Développement la sidérurgie wallonne doit renforcer davantage encore la recherche et développement, dans la phase à froid, mais aussi dans le cadre d’un renforcement d’une sidérurgie intégrée sur le site de liège. Face à une concurrence internationale qui pratique des tarifs plus bas et augmente sans cesse la qualité de sa production, la phase à froid wallonne doit garder une longueur d’avance en proposant des matériaux innovants à haute valeur technologique. de plus, les technologies de pointe, connectées aux technologies et aux savoir-faire plus anciens, augmentent la maîtrise des travailleurs et rendent la production moins facilement délocalisable. • Friches industrielles et reconversion des sites Pour les sites sidérurgiques ayant cessé toute activité, il convient d’éviter l’impasse de la friche et de s’orienter vers la réhabilitation de ceux-ci. Celle-ci peut prendre deux formes : l’assainissement du site pour lui donner une nouvelle affectation ou la sauvegarde de ce patrimoine en lui donnant une vocation économique, culturelle (voir interview de enzo-Claudio et Mickael Saachi page 15), pédagogique, touristique et/ou immobilière. Attardonsnous sur deux exemples de reconversion. Certains sites à l’abandon pourraient avoir un destin comparable à celui d’anciennes mines. Ainsi, le grand-Hornu accueille le MAC’s (Musée des arts contemporains) et, c’est en compagnie de trois anciennes mines wallonnes (le Bois du Cazier, le Boisdu-luc et Blégny-Mine), qu’il vient d’être reconnu par l’uneSCo comme faisant partie du patrimoine mondial de l’humanité. le patrimoine sidérurgique suivra-t-il leurs traces ? en Allemagne, le landschaftspark de duisburg est un exemple de reconversion particulièrement réussie. dans cet ancien site sidérurgique de 200 hectares, les bâtiments industriels exceptionnels ont été rénovés et les autres abattus pour faire place à la nature. des visites sur l’histoire industrielle et des 13 apc 31_imp.indd 13 26/09/12 08:11 © Pierre Machiroux

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dossier Fondeur sur le Haut-fourneau 6 de Seraing et sur le haut-fourneau B d’ougrée, Pierre Machiroux est également photographe. il anime un blog photo, trace de l’acier «made in liège», souvenir de son «univers professionnel, fumée et étincelles, la naissance de l’acier» http ://haut-fourneau06.skyrock.com. il est l’auteur de la plupart des photos de ce dossier. • Horizon 2022 Suite aux derniers accords communautaires, la région wallonne va recevoir de nouvelles compétences et voir la solidarité fédérale se réduire. C’est pourquoi le gouvernement wallon travaille au plan «Horizon 2022». encore en débat, il s’inspire du Plan Marshall (tant dans la philosophie que dans la méthode), voit à plus long terme, définit des axes de travail et vise à une meilleure gouvernance (avec notamment la simplification administrative). rendezvous en 2022 ? QueLLe soCiÉtÉ DÉsirons-nous Construire ? dans le monde globalisé du 21e siècle, la compétitivité économique d’une région joue un grand rôle dans son avenir, mais ce n’est pas le seul élément à prendre en compte : l’avenir d’une région, c’est aussi la capacité de ses habitants à être acteurs de la société et à la transformer. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives voient le jour pour envisager un monde qui n’aurait pas le «tout-à-l’économie» comme horizon. tous les jours, des citoyens s’engagent au sein d’associations, de collectifs ou individuellement. en s’indignant, en revendiquant et en créant du lien social, ils s’investissent dans la société pour la transformer. Ainsi, au départ du roman l’homme qui valait 35 milliards de nicolas Ancion et de son adaptation pour la scène, un vaste ensemble d’expressions artistiques engagées a vu le jour dans le but de questionner notre situation socioéconomique. l’exposition «de chair et d’acier» en est issue (infos : www.pac-liege.be ). serge smal événements culturels y sont organisés. les sports et les loisirs y trouvent également leur place : vingthuit kilomètres de pistes cyclables et des circuits de randonnée ont été créés, l’ancien gazomètre est transformé en bassin pour plongeurs et des vestiges industriels se sont mués en murs d’escalade. • D’autres voies ? Bien sûr, les perspectives évoquées peuvent être combinées et d’autres voies sont probablement encore à inventer. QueL reDresseMent ÉConoMiQue Pour La WaLLonie ? • Le Plan Marshall les difficultés de la sidérurgie et de l’économie wallonne ont amené le gouvernement wallon à lancer le Plan Marshall en 2005 (suivi du Plan Marshall 2.vert en 2009). Ce plan vise à rassembler différents acteurs (économiques, académiques et publics) pour stimuler le développement économique et favoriser la création d’emplois. en résumé, le gouvernement wallon mobilise des capitaux publics pour : • Mettre la formation en adéquation avec les besoins des entreprises; • Améliorer le niveau de performance dans des domaines d’activités dans lesquels la Wallonie dispose déjà d’un réel potentiel (les pôles de compétitivité); • Poursuivre le réinvestissement dans le secteur de la recherche publique et privée pour atteindre 3 % du PiB; • Stimuler l’initiative privée, la création d’entreprises et leur développement en Wallonie ou à l’étranger; • Positionner la Région pour qu’elle profite des opportunités à venir dans le secteur du développement durable; • Renforcer des services de proximité (crèche, garderie, service aux personnes handicapées et âgées, insertion sociale). S’il est encore trop tôt pour faire le bilan du Plan Marshall (il faudra attendre quelques années pour se prononcer sur ses effets), il est généralement bien accueilli par les acteurs économiques, sociaux et académiques. les premiers chiffres (emploi, formation, recherche…) sont encourageants et les pôles de compétitivité sont salués comme étant l’une des réussites majeures de ce plan. Cependant, le Plan Marshall est un plan économique et non une remise en question de notre modèle de société, ce qui peut soulever des interrogations. • Focus sur les pôles de compétitivité Pour améliorer les performances des entreprises, les pôles combinent les acteurs liés aux entreprises, à la formation et à la recherche et innovation. en s’unissant autour de trois priorités (le partenariat, les projets communs concrets et la visibilité internationale), ils doivent amener de nouvelles perspectives de développement aux entreprises wallonnes et donc des créations d’emplois. Ainsi, six pôles de compétitivité ont été identifiés : logistics in Wallonia (transport et logistique); Skywin Wallonie (aéronautique et spatial), greenWin (chimie verte et matériaux durables), BioWin (biotechnologies et santé), WagrAliM (agro-industrie) et Mecatech (génie mécanique). © Pierre Machiroux une analyse de Michel Capron sur le passé et l’avenir de l’acier en Hainaut et Brabant wallon est disponible sur le site www.agirparlaculture.be 14 apc 31_imp.indd 14 26/09/12 08:11

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dossier au nom du PÈre, du Fils et de l’industrie enzo-Claudio Sacchi a passé près de 50 ans dans la sidérurgie à Charleroi. Sur le sujet, sa mémoire reste vive, sans excès de nostalgie. Son fils, Michaël, est, depuis 2005, la tête pensante du rockerill, haut fourneau des cultures alternatives en europe, implanté dans l’ancienne usine de la Providence à Marchienne. d’une génération l’autre, souvenirs croisés. enzo-Claudio, quand Michaël a racheté la Providence, quelle a été votre réaction ? enzo-Claudio : Je ne m’y attendais pas. C’était un fameux challenge. Je ne connaissais pas suffisamment les intentions artistiques de Michaël mais si on avait demandé mon avis j’aurais dit : mollo, plutôt non que oui. Au départ en tout cas… Michaël, à l’époque tu pensais déjà à la sauvegarde du patrimoine industriel ? Michaël : Pas du tout. l’idée c’était d’avoir un lieu permanent. Avec le collectif «têtes de l’art», j’organisais des expos itinérantes dans des endroits insolites. quand on est tombé sur la Providence, je me suis dit : c’est l’endroit idéal, il y a les forges et puis de la superficie pour faire des ateliers d’artistes. Mais je me suis rendu compte que les têtes de l’art n’avaient pas forcément envie d’investir dans un tel projet… C’est pour ça que j’ai été voir thierry [thierry Camu qui a lui aussi investi dans l’achat du bâtiment, ndlr]. Je ne pensais pas sauver un patrimoine, la conscience de ça n’est venue qu’après. Maintenant j’en ai conscience et à Charleroi on n’est pas assez nombreux dans ce cas. Si les pouvoirs publics avaient eu conscience de ça plus tôt, on aurait été plus aidé. e-C : dans la région de Charleroi, on a déjà beaucoup démoli. on conserve les écrits mais pas les briques. Pourquoi ? e-C : Parce que ça coûte cher et la région n’est pas riche. regarde ce qui a été fait en Allemagne où l’on a transformé certaines usines en musées. non, je ne vois pas ça à Charleroi… Mais Carsid, aujourd’hui en voie de fermeture, est un site colossal. il faudra des années pour raser tout ça… e-C : Seulement quelques mois. il reste surtout la cokerie et l’agglomération, parce qu’on a longtemps espéré rallumer le haut-fourneau de Marcinelle. Je ne crois pas qu’on va garder tout ça, tout va être démoli. M : C’est vrai que la cokerie n’a pas d’intérêt architectural ; le bâtiment de la Providence oui, il a été construit en 1920, comme le château d’eau. la salle des pompes date du XiXe. et puis les forges ont un petit cachet. Mais tout ce qui est plus récent n’a pas vraiment d’intérêt pour les politiques. Le choix du nom rockerill manifeste néanmoins un certain attachement au passé ? M : oui, je ne voyais pas ce que je pouvais choisir d’autre, c’était assez symbolique. Mais c’est uniquement le nom de la petite salle, pour la musique; l’usine en elle-même s’appelle toujours la Providence, c’est son nom d’origine, c’est aussi le nom de la plaine, l’usine s’est implantée dans un endroit qui s’appelait déjà comme ça. e-C : rockerill, fallait y penser ! M : J’ai commencé à m’intéresser à la Providence quand je me suis rendu compte que l’endroit avait une histoire. le festival Mai’tallurgie en 2008 en avait déjà parlé. des livres existaient et papa a écrit quelques articles pour un cercle d’Histoire, c’est comme ça que j’ai découvert, par exemple, qui était thomas Bonehill ! Aujourd’hui, tout ça me tient plus à cœur. et puis un des piliers de notre asbl c’est JeanChristophe gobbe [aka globul, ndlr], descendant du fondateur des verreries gobbe à Jumet. un fils de la métallurgie et un de la verrerie, comique, non ? C’est qui exactement ce Bonehill ? e-C : l’autre grand ingénieur anglais avec Cockerill. Cockerill s’est implanté dans la région de liège, Bonehill dans le Hainaut. tous deux ont développé chez nous le procédé de fabrication de l’acier avec du coke, point de départ de la sidérurgie en Wallonie au XiXe siècle. M : les forges existaient déjà à gouy-lez-Piéton. le directeur a demandé à Bonehill de trouver un autre endroit pour développer ses affaires, et c’est Bonehill qui a dégotté le site de la Providence, près des charbonnages et de la Sambre. enzo-Claudio, vous n’êtes pas nostalgique d’un monde en voie de disparition ? e-C : non. la sidérurgie à Charleroi a vécu. il reste encore quelques usines qui fonctionnent bien avec un matériel récent mais ce qui est plus ancien, le haut-fourneau, l’agglo ou la cokerie, il faut démolir tout ça. la cokerie, en termes de pollution c’était infernal ! les souvenirs à garder ? Je dirais le château d’eau, quelques cheminées, une cage de laminoir ou les forges. on peut entretenir ça à peu de frais. Aujourd’hui, il faut des surfaces disponibles pour investir dans autre chose. et la transmission de la mémoire ? e-C : C’est nécessaire, c’est vrai, pour les jeunes, pour tout le monde. Mais on ne peut pas tout garder. M : il faut au moins que les jeunes se souviennent où leurs grands-parents ont travaillé. toi Michaël, tu as des souvenirs de gosse lié à la sidérurgie ? M : Plein ! de ma chambre, je voyais une vingtaine de cheminées qui fonctionnaient, ma fenêtre était griffée par les poussières… C’était où ? M : À Marchienne, rue… thomas Bonehill, plus dedans qu’ça y a pas ! Je surplombais le bassin de Marcinelle, c’était Blade runner ! quand j’étais gamin, parfois j’accompagnais papa au travail. on traversait toute l’usine, ça paraissait immense ! J’allais dans son bureau, je devais avoir six ou sept ans, lui partait pour ses coulées et moi je restais là, je dessinais ce que je voyais par la fenêtre, il doit encore avoir les dessins… © Patricia giargeri 15 apc 31_imp.indd 15 26/09/12 08:11

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