Agir par la Culture - numéro 36

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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par la culture  M a g a z i n e p o l i t i q u e e t c u lt u r e l 3 6 h i v e r 2 0 13 Ag i r Dépôt Bruxelles X P501050 Périodique trimestriel Belgique – Belgie P.P. - P.B. 1099 Bruxelles BC 8507 Chantier AC TI O N S SO C I O-A RTI STI Q U ES DA N S L’ ES PAC E PU B LI C L’architecture défensive du quartier européen Portrait : Nabil Ben Yadir À L A VI LLE COM M E À L A SC È N E Rituels médiatiques, empathie et torpeur sociale G r at u i t

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 2 L e t e m p s e s t c o m m e s u s p e n d u d a n s c e s u s i n e s t e r r a s s é e s p a r d e s d é c i s i o n s v e n u e s d 'a i l l e u r s … P h o t o  : G . D u r v a u x - w w w. p o s t i n d u s t r i e l . b e

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 3 é dito Le dossier de ce dernier numéro de l’année est consacré à l’Art et aux interventions urbaines sous toutes ses formes. L’occasion pour nous de lancer notre nouvelle campagne  : «  PLACE DE LA CULTURE ? » qui se déclinera prochainement sur les murs de nos villes sous forme d’autocollants et d’interpellations de nos mandataires locaux, provinciaux et régionaux. Cette campagne a pour objectif d’interroger la place dédiée à la culture et aux cultures au sein de nos centres urbains, où les espaces de promotion et d’expression non marchands sont de plus en plus réduits. Que constate-t-on en effet  ? Qu’une urbanisation galopante et insuffisamment concertée favorise aujourd’hui le rétrécissement, voire la privatisation des espaces d’expression et de débat publics. La ville est un livre ouvert, un ensemble de signes, verbaux, métaphoriques, symboliques. «  La ville devrait être d’abord considérée comme une narration jamais finie, comme un système complexe de signes continuellement en mouvement  », ajoute le sémiologue urbain Jean-Pierre Grunfeld. Et cette narration peut à la fois être produite par les pouvoirs publics, les acteurs culturels, les institutions mais aussi, et surtout, par les citoyens eux-mêmes, dans leurs pratiques artistiques, leurs luttes, leurs revendications… Défendre la ville avant tout comme un espace d’expression est un enjeu démocratique essentiel, à l’heure où, sans aucun doute, la communication de type mercantile est devenue le premier raconteur d’histoires de nos espaces urbains, le premier producteur de sens en quelque sorte. Or, au nom de quel principe est-il plus acceptable que les murs de nos cités soient placardés d’affiches publicitaires que de graffitis ou autres formes d’art urbain  ? Pourquoi l’affichage racoleur est-il plus légitime que l’expression ou le questionnement d’un artiste ? Premières interpellations pour amorcer un débat plus large sur les orientations des politiques culturelles publiques sous la prochaine législature. À l’heure des dérives populistes, voire obscurantistes, et de la volonté de certains d’imposer partout l’austérité comme seule réponse possible à la crise ; il n’est pas inutile de rappeler que ce n’est pas parce qu’on a peur du noir, qu’il faut éteindre la lumière… Yanic Samzun Directeur de la publication Secrétaire général de PAC Cet édito se base sur le texte de campagne Place de la culture rédigé par Jean Cornil et Denis Dargent. Sommaire 4 7 PORTR AIT : Nabil Ben Yadir LE RE TOUR DES SOMNAMBULES  ? chantier : INTER V ENIR D AN S L A V I L L E 10 LE R E TOUR DE L A GUILLOTINE 12 14 15 16 CULTUR ES D’INTERSTICES : R ES SORTS POLITIQUES SA FA R I UR BA IN UR BA NISASON PA NOR A M A STR EE T ART 21 ENTRE TIEN : MARTIN BUX ANT 22 ENTRE TIEN : BENOiT MORITZ 24 25 FAIS MOI-MAL HARRY HARRY HARRY ! RITUELS MÉDIATIQUES, EMPATHIE ET TORPEUR SOCIALE 27 POPCORNS

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 4 ortrait Nabil Ben Yadir : FILMER LE MÉTISSISME Il y a 30 ans, une trentaine de jeunes et moins jeunes habitants des Minguettes, une cité lyonnaise, entamaient une marche à travers la France pour réclamer l’égalité et lutter contre un racisme alors très meurtrier. Nabil Ben Yadir, jeune cinéaste bruxellois, qui a réalisé les Barons, brosse ce pan peu connu de l’histoire de France dans La Marche, son second long-métrage. Rencontre avec un portraitiste social. Propos recueillis par Sabine Beaucamp et Aurélien Ber thier Par rapport à la Marche telle qu’elle a eu lieu, quelle est la part de la fictionnalisation dans le film ? À quel point vous êtes-vous éloigné des faits réels ? Je ne me suis pas du tout éloigné du réel. Par contre, au départ de Marseille, ils étaient 32 à marcher. Pour moi, c’était un peu compliqué à mettre en scène. Donc, j’ai pris la liberté de garder deux personnages : Mohamed qui a reçu la balle et Olivier Gourmet qui incarne Christian Delorme, le curé des Minguettes qui a encouragé cette démarche et d’en créer d’autres, d’ajouter des conflits. Mon souhait était de faire un À l’instar des protagonistes de film cinématographique, pas un documenLa Marche, est-ce qu'à 19 ou 20 taire. Nous avons dû raconter les petites ans, vous seriez parti marcher pour histoires mais en respectant toujours la grande Histoire. Le départ, le milieu, la fin l’égalité et contre le racisme ? sont tirés des faits réels. La bavure, les Je ne sais pas… Je trouve que l’idée était super naïve et utopique mais en même temps très intéressante. C’est pour cela que j’ai décidé de la filmer. Après avoir ramassé la balle, Mohamed (qui représente Toumi Djaïdja) a dit : « Il faut que l’on fasse comme Gandhi » et un groupe de jeunes du quartier de la cité des Minguettes à Lyon décident alors d’organiser une marche non violente. Nous sommes en 1983 en pleine sortie cinématographique du film « Gandhi ». Les marcheurs ont vu ce film à ce moment-là et s’en sont d’ailleurs inspirés. Quand je vois cette marche qui date d’il y a 30 ans et quand j’observe ce qui se passe maintenant, je me dis que cela les a fait grandir, mais je me demande si ça a véritablement changé les choses. Peutêtre le regard. Et il y a moins de crimes racistes. Le droit à l’égalité est devenu un message beaucoup plus large. Mais estce qu’à 19-20 ans, j’aurais marché ? Non. Parce que j’étais un baron donc forcément, marcher, ce n’était pas dans ma philosophie ! (rires) p h o t o  : H é l è n e Fr a i g n e u x Minguettes, le départ à Marseille pour l’arrivée à Paris, les images d’archives avec la mort d’Habib Grimzy, les rencontres, la marche des flambeaux, le racisme qui vient de partout et de nulle part, c’est la réalité. Selon vous, quel a été l’impact de la Marche pour l’égalité en Belgique ? Je sais simplement qu’il y a eu une marche qui s’est organisée juste après mais en bus. C’est une vraie histoire belge  ! En deux heures, le tour était joué  ! (rires). Non, je connaissais juste la fin. 80 % des jeunes ne connaissent pas la Marche en France. Alors, vous imaginez le résultat en Belgique. Pendant des années, j’ai cru que c’était SOS Racisme qui avait réuni 100.000 personnes à Paris et fait cette marche alors que pas du tout. Je m’en suis voulu, car ce

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 5 ortrait « J’ai grandi avec des films populaires comme ceux de Louis de Funès, ou des films bollywoodiens qui durent 4 heures, des films que l’on pouvait regarder en famille. » n’était pas juste un rassemblement, c’était une vraie Marche. Et j’ai réalisé aussi que les journalistes avaient réduit la portée universelle de cette Marche pour l’égalité contre le racisme en collant la dénomination « Marche des Beurs ». Ces jeunes des quartiers ont traversé pacifiquement la France avec un message d’espoir pour plus d’égalité et moins de racisme. Ils ont été là où on ne les attendait pas, là où les habitants n’avaient jamais vu un Arabe. Les marcheurs dormaient chez l’habitant, dans les églises, dans les assoIl y a des séquences qui ciations, et parfois dans le camion. Évidemment, on peut faire un lien mais mon prochain film va être un film policier sur le séparatisme en Belgique que je le tourne l’année prochaine. Je vais vraiment aux montrent le prolétariat dans les années 80. On y voit les familles des À la manière de ce que l’on voit histoires qui me touchent. En fait, ce n’est marcheurs qui sont des familles dans le film, à l’instar des mar- pas une question que je me pose. Avec La très populaires et ouvrières. Est-ce cheurs, est-ce qu’il y a encore des Marche, j’ai fait un film français avec une que vous avez voulu cette dimen- revendications sociales qui tra- touche belge. Est-ce qu’à travers vos films, La Marche et Les Barons, il y a l’idée de déconstruire l’image de « l’Arabe », de l’étranger telle qu’elle est véhiculée dans notre société ? sion sociale dans le film ? versent les quartiers populaires ? C’était la réalité. Évidemment, l’aspect social et même politique est là. Mais c’est une histoire tellement forte et surréaliste que tu n’as pas besoin d’insister sur cet aspect pour le faire sentir. Et encore, par exemple dans les décors, là où ils habitaient aux Minguettes, nous avons été gentils, car si vous regardez les images d’archives, c’est bien plus dur et délabré. C’était laissé à l’abandon. En même temps, je n’ai pas fait un film pour dresser un état des lieux des banlieues en France. J’ai réalisé un film sur la France, pour montrer la réalité de l’époque. Oui. Il y a toujours des militants et des associations. Mais est-ce qu’ils sont plus militants qu’avant ? Non, ils le sont plutôt moins. Il y a plus d’associations et le problème, c’est que chacune campe sur ses positions politiques alors qu’elles devraient avoir plus de cohérence entre elles. Il y a aussi plus d’attractions pour rester chez soi. Plus d’internet, plus de chaînes de télévision. En fait, il y a peut-être moins de militantisme dans les quartiers, car il est peut-être plus cerné politiquement : on doit afficher sa couleur. Quand on est militant sans couleur politique clairement identifiable, On voit les marcheurs qui vont on est considéré comme un ovni. Or, les à la rencontre d’ouvriers au gré marcheurs ont justement été des ovnis de leur parcours, des travailleurs politiques ! Ils avaient une petite associaprécaires, des foyers Sonacotra, tion mais n’arboraient aucune couleur. Cela ils se découvrent aussi politique- ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas pour ment, se construisent, deviennent autant engagés politiquement, ils l’étaient militants au fur et à mesure de leur mais refusaient une étiquette et la récupération. Ils disaient simplement qu’ils étaient marche… français. C’est tout à leur honneur ! Certains deviennent militants au fur et à mesure, d’autres se perfectionnent au niveau du discours en allant à la rencontre de la France. Ils sont passés dans les foyers Sonacotra d’où ils ressor tent avec la revendication pour la car te de séjour de 10 ans (qu’ils obtiendront). Il s o n t é té d a n s les usines Renault et Citroën où des grèves avaient lieu. Ils ont essayé de motiver les gens pour les rassembler à Paris. La culture belge, la culture bruxelloise, c’est un vrai mélange. À aucun moment dans Les Barons, on ne prononce le mot « arabe ». À aucun moment on parle même d’immigrations ou d’où on est né. On parle du présent ou du futur. Je ne dis pas qu’on ne doit pas connaitre ses origines mais on les connaît. Quand tu te lèves le matin, tu ne te demandes pas d’où tu viens. Cela a toujours été ma manière de dire, j’ai fait un film sur la Belgique, et là, j’ai voulu faire un film français de France et pas du tout communautaire. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de faire le film et je l’ai construit comme cela. Je veux juste raconter, comme dirait Jamel Debbouze dans le film, ce qu’est le « métissisme » : la nouvelle photo de famille ! Comment êtes-vous passé de l’électromécanique au cinéma ? Par la sortie de secours en gros… l’électromécanique, c’était là où je me sentais le moins mal après avoir essayé un parcours artistique. J’ai tenté de m’inscrire dans trois écoles artistiques, on m’a toujours refusé. Je voulais faire du dessin parce qu’à la base c’est la création, dessiner des por traits, d e s p ay s a g e s . O n m’a refusé l’accès en disant que ce n’était pas pour moi, qu’il y avait trop de filles ou je ne sais quoi. Il y a même eu cette phrase ex traordinaire d’un prof qui a dit à ma mère, complètement bouleversée : « s’il manipule aussi bien un «  Il y a même eu cette phrase extraordinaire d’un prof qui a dit à ma mère, complètement bouleversée : ‘’ s’il manipule aussi bien un tournevis qu’un crayon, il fera un excellent mécanicien ‘’…  »

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 6 ortrait tournevis qu’un crayon, il fera un excellent mécanicien »… À 14-15 ans, refusé de partout, je me suis retrouvé en couture-cuisine à l’Institut de la Sagesse à Ganshoren. J’y suis resté deux mois et demi. À partir de là, j’ai été complètement déscolarisé. Ensuite, J’ai essayé plus d’une dizaine d’écoles bruxelloises, cela s’est toujours soldé d’un échec. Puis à un moment donné, je me suis réinséré dans la branche qui me gênait le moins. Pourquoi l’électromécanique ? Par des choix faciles, c’est concret, il faut réfléchir mais aussi toucher. Je ne voulais pas rester derrière un bureau. L’électromécanique j’en ai fait très vite le tour. Et puis, j’ai fait mon chemin, j’ai été à l’ULB en philologie romane juste pour me prouver que je pouvais accéder à l’université. J’y suis resté deux mois et demi le temps nécessaire pour obtenir ma carte d’étudiant et pouvoir rentrer à la bibliothèque, aspirer à la tranquillité… Après, j’ai bossé. J’ai été gardien de parking, j’ai travaillé à la chaîne chez Volkswagen, dans la machinerie puis taximan. Mais j’écrivais toujours tout en travaillant. Puis je me suis dit que je n’avais rien à perdre, bien au contraire tout à gagner. Je garde toujours cette philosophie de vraiment bien choisir mes projets par plaisir. Puis voilà j’ai monté mes films ! Avant Les Barons, j’ai écrit un court-métrage, j’ai reçu un peu de fonds d’un producteur et de la Communauté française pour pouvoir le mener à bien. Officiellement, je fais du cinéma depuis 2005-2006. Je continue à faire des portraits mais autrement, je les porte à l’écran ! J’ai grandi avec des films populaires comme ceux de Louis de Funès, ou des films bollywoodiens qui durent 4 heures, des films que l’on pouvait regarder en famille. Ce n’était pas dans ma culture d’aller au cinéma. On regardait le cinéma à la télévision. On avait une télé installée dans le salon qui était squattée par le papa. Je suis de la génération télé. J’ai grandi avec des films et des dessins animés, comme « Dragon Ball » et « Juliette je t’aime ». Puis j’ai découvert, très tardivement, des réalisateurs comme Scorsese et Kubrick. Mais je suis né avec Gérard Oury, j’assume totalement. Quelles sont vos influences Est-ce qu’une marche pour cinématographiques ? l’égalité aurait encore un sens aujourd’hui ? Évidemment, encore plus aujourd’hui ! Les mouvements pacifistes ne sont jamais assez nombreux  ! Le peuple doit s’exprimer. Mais si c’est juste pour participer à des manifestations, où la police vous dit que vous pouvez défiler de tel endroit à un autre entre 13h et 13h30, quel est l’intérêt ? Un mouvement pour l’égalité et contre le racisme c’est noble, et évidemment que l’on a besoin de cela encore maintenant  ! Selon moi surtout en France, plus qu’en Belgique. Quoique quand on voit les propos vicieux de certains politiciens d’ici qui sont dans des partis dits démocratiques... Notamment à Anvers, il y a eu des mots Vous aviez évoqué le projet d’un et des phrases surréalistes, qui sont sornouveau film sur le séparatisme en tis de la bouche de Bart De Waver qu’on oublie et qu’on trouve presque normaux. 2014 ? C’est bien là le danger. On se dit ce n’est Au-delà du séparatisme, c’est surtout un pas grave, il l’a dit, il ne le pense pas, il s’est film sur la Belgique contemporaine avec emporté. En revanche, ce n’est pas pour comme personnage central un commis- cela qu’il faut tomber dans la parano totale saire flamand de la brigade des stupéfiants non plus, il faut rester mesuré. Il ne faut pas sur le chemin de la retraite qui rentre en avoir une police de la bonne conscience politique pour être bourgmestre d’Anvers, mais rester dans de la prévention. L’erreur il veut faire de la Wallonie un parking pour serait de tomber dans la victimisation. Les la Flandre. C’est un vrai ripou ! Il a comme marcheurs ne sont jamais tombés dans ce message politique : la sécurité, le sépara- piège. C’est intéressant, car tout le monde tisme et véhicule des idées douteuses. Un les attendait au tournant, quand ils étaient jour, il découvre qu’il a un fils à Charleroi… fatigués, découragés, quand ils souffraient. Ils ont fait ce qu'il fallait : ne pas attendre les pansements, mais s’autogérer ! « L’erreur serait de tomber dans la victimisation. Les marcheurs ne sont jamais tombés dans ce piège. » LA MARCHE POUR L’ÉGALITÉ ET CONTRE LE RACISME trentaine de personnes à marcher du 15 octobre près de Marseille jusqu’au 3 décembre à Paris où près de 100.000 personnes les accueilleront. Reprise de pouvoir, d’affirmation de soi et de son identité culturelle, elle a été le fruit des acteurs de cette marche eux-mêmes, malgré des manipulations et récupérations qui ont pu avoir lieu par la suite. Par exemple, le terme « marche des beurs », inventé par les médias et que ne reconnaitront jamais les marcheurs qui voient en elle une réduction de leur message universaliste. Certes, le bilan est en demi-teinte. Beaucoup d’espoirs soulevés, peu de revendications rencontrées à l’exception notable de la carte de séjour de 10 ans. Il n’empêche que la marche et son écho constitueront un tournant qui voit une France se réveiller multiculturelle, et des enfants d’immigrés qui découvrent en retour un pays, le leur. (AB) L’année 1983 est une année un peu particulière en France. Elle marque l’alliance entre le FN et la droite française à Dreux et la victoire électorale de cette coalition. Le contexte est celui d’une France fortement crispée face à une population d’origine immigrée et de ses enfants nés en France, où les crimes racistes et « bavures » policières sont fréquents et peu punis. C’est dans une cité près de Lyon, les Minguettes, que Toumi Djaïdja, qui s’est pris une balle tirée à bout portant par un policier, décide d’une réponse non-violente, à l’image de la Marche du Sel de Gandhi. Il s’agira d’une marche pour réclamer l’égalité réelle des droits (face à la justice, à la police, à l’emploi), pour être un Français à part entière. Véritable marche pour les droits civiques à la française, elle conduira une Retrouvez cette interview en version intégrale sur : www.agirparlaculture.be

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 7 propos intempestifs LE RETOUR DES SOMNAMBULES ? domaine public L es commémorations de la Première Guerre Mondiale ont commencé dans le recueillement, le souvenir, la dignité, la nation réconciliée pour un temps dans la mémoire de cette boucherie universelle. Chacun a étudié, en principe, cet impitoyable engrenage qui commence en 1903 par un sanguinaire coup d’État en Serbie pour aboutir à l’assassinat à Sarajevo par un nationaliste, Gravilo Princip, de l’archiduc héritier du trône d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand. Puis qui, par une mécanique infernale de jeux d’alliance entre les puissances européennes, conduit droit à la guerre dès les premiers jours d’août 1914. Malgré les tentatives de stopper la marche vers le gouffre, celui qui essaiera de faire barrage à l’horreur sera assassiné le 31 juillet 1914. Jean Jaurès tombe sous les balles de Raoul Vilain à Paris au café du Croissant. Première victime de la guerre. embryon de l’Union européenne, espace de paix entre les nations du vieux continent, depuis plus de soixante années. Il aura fallu trois guerres, 1870, 1914, 1940, et des dizaines de millions de cadavres pour pacifier les deux rives du Rhin. Et ce, en plein cœur de la modernité, après les promesses de la raison et du progrès des Lumières. Après les projets de paix perpétuelle et du règne de cosmopolitique d’Emmanuel Kant. Malgré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, malgré les rêves de Jean-Jacques Rousseau, malgré les avancées des sciences, le train lancé sur la voie du bonheur européen s’est fracassé sur Auschwitz. Goethe, le grand savant allemand, rappelait qu’il préférait une injustice à un désordre. Il y eu génocide et le désastre vertigineux de la guerre. « Weimar est à quelques kilomètres de Buchenwald ». Et après les camps d’extermination, il y eu la solenLa suite, l’abomination d’une guerre de tranchées, figée pour nelle proclamation de « Plus jamais ça ». Et il y a eu Phnom Penh, quatre années dans le sang, la mort, la mitraille, les gaz, les rats, Kigali, le Darfour… le désespoir et les millions de victimes, est nichée dans un recoin de la conscience de chaque Européen. Puis le Traité de Versailles. Avec en filigrane cette lancinante question  ? quelles leçons L’humiliation de l’Allemagne. Le nationalisme revanchard qui peuvent tirer les hommes de la mémoire de leur histoire ? L’œil rivé conduira au nazisme, au fascisme, à la Shoah jusqu’à l’effondre- au rétroviseur, on serait tenté de se murmurer ? aucune. Revenons, ment du « Reich de mille ans » à Berlin en mai 1945. Fin d’un des ici encore, sur les impertinents propos de Régis Debray. La policycles les plus tragiques de l’Histoire moderne, voire de l’histoire tique, « cette gestion de l’impuissance », l’incessante activité pour humaine tout court. Nouvelle étape, certes plus constructive, transformer la société, nous cache le politique, les principes qui l’alliance franco-allemande, scellée par De Gaulle et Adenauer, structurent et immobilisent les sociétés à tout jamais. Ces propos

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 8 propos intempestifs visent à « couper l’élan » de nos rêves en politique, à « frustrer le désir », à « connaître les limites immanentes à toute entreprise politique ». Bref, derrière toute la volonté de changer le monde et de sacrifier au nouveau, il y a un filet d’archaïsmes qui nous enserre de manière indépassable. Les furieux bondissements du progrès vont de pair avec des reculs immémoriaux. Le livre du philosophe, «  Jeunesse du sacré  » l’illustre à merveille, des prétoires des palais de justice aux commémorations lunaires des révolutions « progressistes ». Les souterrains inconscients qui forgent le sens et le destin d’un groupe ou d’une communauté ne varient pas. Avec ou sans Facebook. Il y a des invariants anthropologiques que le temps, la science ou les réseaux sociaux n’érodent pas. Au fond, c’est toute la philosophie de l’Histoire qui est interrogée au travers de la ressouvenance de cette époque de sang, de chair et d’acier. Face à ceux qui croient que l’Histoire ne nous apprend rigoureusement rien, car elle justifie tout et contient tout, se dressent les monumentales synthèses de l’enchainement causal des faits qui dessinent un destin, un sens pour l’humanité. Phénoménologie de l’esprit de Hegel où l’odyssée des hommes poursuit un dessein bien précis ? la manifestation progressive de l’Esprit à lui-même, où tout, même les pires horreurs, ont une raison car il faut savoir « percevoir la rose sur la croix du présent » et où l’aboutissement s’incarne dans la traversée d’Iéna par Napoléon sur son cheval. Matérialisme historique de Marx et Engels qui renverse la dialectique idéaliste de Hegel et où les lois de l’Histoire suivent des stades en fonction du développement des techniques et de l’état des forces productives. Jusqu’aux thèses récentes et très controversées de Francis Fukuyama sur la fin de l’Histoire qui, par la chute des régimes « socialistes », devrait enfin s’arrêter, ayant épuisé la totalité des formes possibles qu’elle pouvait emprunter, et « marquerait la victoire définitive et sans appel du capitalisme comme mode de production universelle ». Triomphe de la démocratie de marché comme stade ultime de l’organisation optimale des sociétés. Mais il y eut depuis cette thèse qui fit grand bruit, le « choc des civilisations » de Samuel Huntington, le 11 septembre ou les révolutions arabes… « Ces somnambules, inconscients du gouffre vers lequel ils précipitaient leurs peuples, il faut aujourd’hui plus que jamais s’en souvenir.  » Plus encore la belle histoire, comme la décrit Hubert Reeves, celle de notre planète, de l’émergence de la vie et des civilisations depuis le Big-Bang, improbable perspective grâce à un ajustement inouï et d’une finesse quasi magique de forces qui se combinent, bref le récit des sciences de la nature, rejoint celui des sciences de l’homme, aboutissement de la moins belle histoire, celle du dérèglement potentiellement mortel pour l’homme des écosystèmes. Entrecroisement complexe des narrations scientifiques et des sciences humaines qui certes ont existé dans le réel de tout temps, mais dont l’interaction des effets devient à terme déterminante pour la suite de la vie sur terre. Profond bouleversement des paradigmes où la nature, jadis neutre dans l’histoire humaine, réservoir inépuisable où l’on pouvait se servir à satiété, réintègre enfin toute sa place dans l’indispensable et périlleux équilibre entre la démesure du projet humain et les limites matérielles de la biosphère. Impossible de réfléchir comme auparavant au sens de la destinée historique sans y introduire le premier acteur du spectacle du monde, la nature, non plus comme élément passif de retransformation au profit exclusif des hommes mais comme agent dynamique et interdépendant dont le rythme des cycles affecte en profondeur nos activités et nécessite impérativement tempérance et préservation. Pour faire mentir la terrible prophétie de Cioran ? « l’homme est un animal qui a trahi et l’histoire est sa sentence ». Ainsi, et pour revenir au centenaire du début de ce court XXème siècle, comme le qualifie Eric Hobsbawm (1914-1989), il est frappant de constater avec quelle ardeur, avec quelle inconscience, les jeunes de France et d’Allemagne étaient partis, au cœur de l’été 1914, la fleur au fusil, ivres de fierté nationale. Pierre Lemaitre, dans son roman « Au revoir là-haut », qui a obtenu le prix Goncourt, décrit remarquablement dès les premières lignes l’incroyable force de propagande qui fit croire à toute une nation que la guerre contre l’ennemi « héréditaire » serait gagnée en quelques semaines. Même l’internationale des travailleurs, lien si puissant entre les prolétaires de tous les pays, explosera en quelques jours. L’identité nationale transcendera-t-elle toujours la classe sociale  ? Et du côté des cousins germains, même scénario, même enthousiasme, même foi inébranlable en une victoire courte et rapide. Du poilu au chef d’état-major, même cécité, même aveuglement, même illusion. Des erreurs qui « coûtent » plusieurs millions de morts devraient faire réfléchir. On sait, depuis Munich en 1938, qu’il n’en est rien. Sans parler du maréchal de Verdun à Vichy pour rester dans le même contexte. Et qui furent ces serial killers de 1914, des fanatiques slavophiles aux catalyseurs d’intérêts impérialistes  ? «  Des gens ordinaires, apparemment sensés, bons pères de famille, peut-être bons époux, souvent intelligents, toujours cultivés » écrit Guy Konopnicki. Et ce sont eux qui vont enclencher la boucherie universelle qui ne se clôturera qu’en 1945 tant la Seconde Guerre mondiale est la conséquence de la Première. Comme quoi, comme le disait Paul Valéry, « la confusion mentale est pathologique quand on est seul, normale quand on est plusieurs ». Ces somnambules, inconscients du gouffre vers lequel ils précipitaient leurs peuples, il faut aujourd’hui plus que jamais s’en souvenir. Car un autre désastre se profile. D’une tout autre nature. D’une tout autre ampleur. Celui de l’effondrement des écosystèmes et du climaticide. Combien seront somnambules ? Combien seront réveillés ? Jean Cornil domaine public

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 9 Chantier AC TI O N S SO C I O-A RTI STI Q U ES DA N S L’ ES PAC E PU B LI C À L A VI LLE COM M E À L A SC È N E i l l u s t r a t i o n d o s s i e r : O l i - B L a rue, les places, le quar tier, la ville sont autant de lieux d’actions directes où se déploient de multiples interventions socio-artistiques. à une époque où la rue devient de plus en plus un espace surveillé et se voit petit à petit privatisée, que signifie agir dans la ville  ? Comment peut-on intervenir en ville, collectivement ou individuellement ? Quel lien possible entre action artistique et action politique  ? Ce dossier présente quelques outils d’hier et d’aujourd’hui qui sont autant de moyens différents de travailler le décor, améliorer l’ambiance, susciter des rencontres, et d’amener les citoyens, les passants, vers d’autres réflexions et ce, directement dans leur cadre de vie.

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 10 chantier POUR LE RETOUR DE LA GUILLOTINE Le théâtre invisible est une vieille blague d’interventionnistes théâtraux. Si vous n’avez pas vu notre prestation de théâtre invisible c’est qu’elle était vraiment bien ! Plus sérieusement, le théâtre d’intervention, l’agit-prop, le théâtre de rue, autant de définitions qui racontent des approches, souvent idéologiques, différentes. Les déclinaisons sont nombreuses et flirtent avec la réalité, la peur, ou la politique-fiction. Comme dans les autres expressions artistiques, il ne s’agit pas seulement de fabriquer un objet culturel, encore faut-il que celui-ci soit compris. Ça demande de savoir ce que l’on veut dire, ce que l’on poursuit. Le théâtre invisible qui n’agirait que comme « acte artistique », sans fond, ne récolterait que son inanité. Le théâtre invisible, à y regarder de plus près, il y en a partout et tout le temps ; de quoi perdre la tête… Par Daniel Adam La Grand-Place de Bruxelles est noire de monde, comme d’habitude. Aux touristes se sont rajoutés les nombreux spectateurs du Festival international de théâtre action, alors appelé Actes. Nous sommes au mois de mai 1992, il fait beau. D’aucuns regardent, étonnés, un échafaud dont la construction se termine. Une femme vêtue de sombre, accompagnée de deux messieurs vêtus à l’identique, l’encadre. Au micro, elle annonce qu’elle va procéder aux basses œuvres, et que le public va pouvoir assister, pour la première fois depuis longtemps, à une exécution capitale. Sur les pavés de la place, ça rigole. Deux assistants se saisissent d’un mouton aux pattes liées qui est promptement couché sous la lame. Sur les pavés, ça ne rigole plus trop. La dame en noir explique que, bien sûr, il ne s’agit pas d’exécution humaine, mais animale. Brouhaha. Injures. Deux agents de police montent sur l’échafaud et interdisent l’exécution. Le mouton est libéré, mais voilà la lame orpheline. L’exécutrice pose la question au public : mais alors, qui exécuter  ? La foule, unanime  : la police  ! Aussitôt les assistants maîtrisent un des policiers et jette l’autre sous la lame. Rires et sifflements de joie dans le public. Mais voilà que monte sur l’échafaud une petite fille en pleurs, tenant une poupée dans ses bras, en sanglotant : « c’est mon papa, laissez-le, c’est mon papa   ». La place remue, on s’émeut, on ne rit plus, on trouve que la farce a assez duré, et si c’était vrai ? La dame aux basses œuvres donne le choix à la petite fille : on libérera son papa si elle donne sa poupée à guillotiner. En pleurs, elle accepte, et la tête de la poupée roule dans le panier… Le Théâtre de l’Unité vient de frapper, fort. Fallait-il après la représentation un débat avec le public ? Impossible à organiser bien sûr. Le débat a eu lieu en différents groupes. Les uns trouvant ça scandaleux, d’autres génial, les touristes n’en revenant pas de ce pays où on décapite les poupées. Début des années 90, la Belgique n’a pas encore voté la loi abrogeant la peine de mort… La dernière exécution date de 1950. En France, la loi Badinter a à peine dix ans. Quant aux États-uniens de passage… Évidemment, cette intervention théâtrale dans l’espace public résonnerait aujourd’hui plus encore qu’il y a 20 ans. Comment ne pas faire le lien avec les images de décapitation publique, de lapidation, dans des pays vivants sous des dictatures ? S’il fallait rejouer ce spectacle aujourd’hui, on aurait vraisemblablement l’amicale des policiers, Gaïa, le cercle des collectionneurs de poupées et la filière du bois (de justice) sur le dos. (1) « L’intervention de théâtre invisible n’est pertinente que si et seulement si elle est décodée directement après la ‘’ représentation ‘’». ou des porte-voix, des micros, tout tend à installer les badauds dans un cadre momentané qu’on appellera théâtre. C’est tellement vrai qu’à l’issue du spectacle, le public applaudit, ou siffle, mais manifeste un point de vue de spectateur. Même quand celui-ci participe. À la même période, place Bethléem à Bruxelles, quatre femmes venues d’Ouzbékistan rejouent le drame de la mer d’Aral. Bidons d’eau gaspillée, puis raréfiée, impropre, polluée, baisse du niveau de la mer, maladie, feu, mort. En une demi-heure sont résumées des années d’incapacité politique à gérer le bien commun. Mais chacun peut agir, semblent nous dire les comédiennes de H2O de Tachkent. Elles se saisissent d’un tuyau d’eau courante et distribuent des dizaines de longues gouttières au public qui, ensemble, doit s’organiser pour faire arriver l’eau dans un bidon vide. Lorsque celui-ci déborde, explosion de joie  ; la mer a retrouvé son niveau grâce au public. (2) PLU S Q U ’ U NE S I M PL E RE PRE S ENTATI O N Avec la Compagnie Maritime par exemple, nous intervenons dans l’espace public L’intervention théâtrale sur les marchés depuis des années, et singulièrement dans n’est pas neuve comme chacun le sait. Les les gares où, à l’occasion de la campagne bateleurs avaient usé cette place bien avant Ruban blanc, nous jouons des situations (3) nous. Et il s’agit bien de représentation, hélas banales de violences conjugales  . au cours de laquelle le public perçoit les Bien sûr, l’on attend les réactions et codes liés à l’acte théâtral. Que ce soit par chaque intervention d’un passant dirigée le décor, que les comédiens soient maquil- vers l’agresseur est considérée comme lés, costumés, qu’ils utilisent de la musique un «  plus  », comme une accréditation

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n ° 3 6 - h i v e r 2 0 1 3 - 11 chantier « Le théâtre en rue ? Le théâtre de la rue ? On préfère quand le théâtre rue ! » de l’efficacité de la saynète, mais il est indispensable à nos yeux que chaque intervention soit suivie immédiatement d’une prise de parole du groupe organisateur auprès des spectateurs. Que ce soit par la distribution d’informations, de rencontres individuelles, d’interviews filmés, etc. Le risque du théâtre invisible est qu’il ne soit pas compris comme tel. Auquel cas, quel est son intérêt  ? L’espace public regorge de situations d’oppressions sans que nous ayons besoin d’en rajouter. Dernièrement, quelqu’un me dit avoir assisté à une altercation dans une gare entre un couple, et s’être demandé si c’était du théâtre invisible… Comme dit plus haut, l’intervention de théâtre invisible n’est pertinente que si et seulement si elle est décodée directement après la « représentation ». Il s’agit d’honnêteté intellectuelle d’une part, et d’inscrire ces actions culturelles dans une perspective d’éducation populaire. (4) D’aucuns pourraient arguer que placer le quidam devant une situation forte et interpellatrice et le laisser ensuite avec cette vision est aussi de l’activisme politique et que le public n’a pas besoin d’être pris par la main. J’ai le souvenir de cette anecdote : dans une galerie d’art un homme regarde une toile de Picasso et dit à son ami: je ne comprends rien. Picasso entendant cela lui répond : c’est normal, on ne vous a pas expliqué. Vrai, pas vrai, l’histoire est belle et nous raconte que la force de l’action culturelle ne le devient que si elle est perçue tant dans sa forme que dans son fond. Et tend à l’action. un magasin d’informatique, la différence existe, certes, mais a la minceur du téléphone portable glissé dans la poche d’un danseur. Comment encore tenter d’ouvrir les yeux, si ce n’est en cisaillant les images existantes pour en proposer d’autres. La lame de rasoir posée sur l’œil dans «  Le chien andalou » de Buñuel, date de 1929. Difficile de battre cette fascinante image. Et dans quel espace  ? Si soulever une caravane à six mètres du sol place de la Monnaie et y jouer une dispute amusera les touristes, réaliser la même intervention en hiver dans un camping «  résidentiel  » de la Semois n’aura pas le même impact ni le même sens. Peut-être faut-il retrouver aujourd’hui des formes d’interpellation qui se situeraient à l’opposé de ce qui est (1)  Allez, pour la belle histoire je dois à la vérité de dire que des gens, ayant aperçu le mouton couché sous la lame, avaient averti le bourgmestre d’alors, Hervé Brouhon, qui a déboulé juste après la représentation en exigeant de voir l’autorisation, ce qui fût fait à l’instant même. Il héla deux policiers présents à qui il demanda de prendre les identités des responsables. Les deux policiers obtempérèrent le sourire aux lèvres ; c’étaient les deux comédiens… (2)  Symboliquement, les comédiennes conservaient lors de chaque représentation un litre d’eau apporté par le public. Au terme de deux ou trois ans de tournée à travers l’Europe, elles ont larguée toute l’eau de ces bidons par hélicoptère au milieu de omniprésent et dont nous ne nous désenchaînons pas : l’écran. Pratiquer le close up théâtral en quelque sorte. Un peu comme si, plutôt que de réaliser des fresques et tags sur les murs des villes, des graffeurs dessinaient sur des petits morceaux de papier pour l’offrir aux passants. Et le théâtre de rue dans tout ça  ? Le théâtre en rue  ? Le théâtre de la rue ? On préfère quand le théâtre rue ! Dans les années 70, l’important était de se rassembler ou d’assembler autour d’idées à partager. Les années 90 ont vu «  l’événement » triompher (on dirait faire le buzz aujourd’hui). Des structures culturelles aux entreprises commerciales, l’event était la clé de la reconnaissance. Aujourd’hui, c’est le nombre de like qui décuplera(it) telle performance ou proposition artistique dans l’espace public dans lequel on est même pas obligé de se rendre pour être vu. Entre le monde et moi, un écran me protège, me cadre, m’éloigne et, estce un hasard, me fait courber la tête en permanence. Aujourd’hui, quels outils pour investir culturellement, donc politiquement l’espace public. Les grandes organisations syndicales se questionnent et avouent que les «  manifs  » n’ont plus l’impact qu’elles avaient. Non pas que les militants n’y viennent plus mais qu’elles ne frappent plus ni l’opinion ni les responsables politiques. Faudra-t-il bientôt, pour se faire entendre, suivre l’exemple de Jan Palach ?(5). Il me semble que, plus que jamais, le pouvoir a besoin d’écouter les frondes culturelles pour avancer et construire non pas la société de demain, on n’en demande pas autant, déjà celle d’aujourd’hui serait un pas en avant. L’intervention culturelle dans l’espace public est le reflet de la réflexion politique, de la chose politique, de son inventivité. C’est peut-être pour ça que les rues sont étrangement silencieuses… V ER S D E S R U E S S I L ENCIE U S E S   ? Aujourd’hui, l’espace public est saturé d’images et de bruits qui égrènent principalement les différentes façons de consommer. Entre un flash mob pour la défense des baleines ou une concentration d’un millier de personnes devant la mer d’Aral. Cela avait donné lieu à un film documentaire. L’année suivante, le niveau de la mer remontait… (3)  www.lacompagniemaritime.be (4)  Bien sûr, je ne parle pas ici d’interventions théâtrales qui ne font aucun doute sur leur aspect : fanfare détournée, interventions costumées dans les manifs, faux policiers, éboueurs etc. dont le public comprend d’emblée que ce sont des comédiens. (5)  Jan Palach, né en 1948 est un étudiant en Histoire tchécoslovaque qui s'est immolé par le feu le 19 janvier 1969 sur la place Venceslas à Prague pour protester contre l'invasion de son pays par les forces du Pacte de Varsovie en août 1968.

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 12 chantier Nicolas Buissart Par Denis Dargent Préfère le slow Avec son safari urbain, l’artiste met en scène un Charleroi alternatif et décomplexé. Retour sur une blague d’étudiant devenue un incontournable de la hype à la carolo… Les chantiers tant attendus ont démarré à Charleroi. Une par tie de la ville est sens dessus de s sous. Et déjà certains s’offusquent, oubliant que quinze années de décrépitude u r ba in e n’au ro nt laissé à la cité que des souvenirs en ruine. Mais le futur de Charleroi est ailleurs. Il est là, dans ce microcosme culturel qui a survécu aux naufrages successifs de la cité, industriel, social ou politique  ; et où de nouveaux acteurs sont apparus. La ville et son architecture de science-fiction stimulent ar tistes, urbanistes et créateurs comme jamais a u p a r ava n t . L e s idées nouvelles s’entrechoquent dans la métropole qui, peu à peu, s’incarne comme la Mecque des ar ts urbains. Au sens large, à travers des modes d’expression fondamentalement enracinés dans cette terre de labeur. Nicolas Buissar t, 33 ans, est à la fois le plus décrié et le plus courtisé de ces ar tistes. Ce banlieusard (Gerpinnes) qui débuta comme artisan boucher, a troqué son tablier blanc pour un survêt d’ar tiste contemporain. Après des études de design à p h o to : N . B u i s s a r t Saint-Luc (Tournai) puis à Anvers («  le design ce n’est pas de l’art mais c’est une façon de rendre joli le quotidien  ») celui qui prétend toujours «  jouer à l’artiste  », a créé le safari urbain qui focalise l’attention des médias étrangers sur Charleroi de puis que lque s années. Et si le regard de ceux-ci reste condescendant ou stéréotypé, l’expérience s’est avérée suf fisamment intrigante que pour y at tire r aujourd’hui de s diz a ine s de personnes tous les mois, venues des quatre coins d’Europe, à la découver te non balisée de la ville noire. c’est le guide qui décide du hasard. Buissart conduit les baladeurs dans les derniers retranchements du hors-piste, totalement hor sville, dans l’envers du décor  : friches industrielles, no man’s land, terrils, terrains vagues… Traces d’un certain déclin ou d’une fulgurante renaissance (arrêt obligé au Rockerill). Buissart : « Au début j’étais plutôt un imposteur, il y avait des endroits que j’aimais bien mais on n’a jamais pensé que ça pouvait marcher… Quand j’ai eu les premiers journaux flamands et les radios, je r aconta is qu’il y avait déjà 500 personnes qui étaient Le safari urbain  se venues ! Finalement calque sur le prin- ces 500 personnes vraiment cipe de la dérive, s o n t chère aux situation- venues. Au début, nistes, sauf qu’ici je devais broder, je faisais deux tours de ring, ça prenait déjà une demi-heure… En même temps je discutais avec plein de gens, je récoltais des légendes et de vraies anecdotes. J’y ai vraiment pris goût, j’ai trouvé des sentiers, j’ai connectés des endroits aux autres… Aujourd’hui je fais des parcours, mais c’est devenu comme une scénographie, avec de vieilles industries et d’autres trucs. On va partout où j’avais peur d’aller quand j’avais 15 ans  ! Des endroits où c’est plus ou moins préservé, c’est ça qui intéresse les gens même si l’Office du Tourisme à charleroi est un peu gêné de ça… » temps, je surfais sur les on-dit. J’étais dans la dénonciation mais c’était juste pour me montrer… Aujourd’hui je suis plus dans la compréhension, je m’amuse à dire que je suis une espèce de sociologue amateur, voire un archéologue. J’ai toujours veillé à ne pas en faire trop, à rester suffisamment enthousiaste pour les gens. » Et le geste artistique là-dedans ? Le safari comme une forme d’art urbain à part entière ? « Plus ou moins. Je fais des trucs qui ne coûtent pas chers en tout cas. Je ne fais pas de l’ar t pour faire de l’art, je fais de l’art pour La C h a r l e r o i m’o c c u p e r, p o u r Adventure cache- me soigner ou pour rait-elle un message faire des blagues. p a r t i c u l i e r, u n e Jo ue r à l’a r tiste ça m’a permis de revendication ? «  Dans un premier m’extérioriser.  (…) Je demande juste à être heureux et j’ai des souhaits assez basiques. Le s afari ça me permet de faire beaucoup de marche à pied, c’est un hobby qui ne me coûte pas cher et qui me rapporte une dringuelle. Je suis vraiment dans une démarche… comment dire  ? slow, r a d i n - m a l i n . Le s gens me demandent comment je gagne ma vie mais la vraie q u e s t i o n c ’e s t   : comment je ne la dépense pas ? » www.charleroiadventure.com

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 13 chantier CULTURES D’INTERSTICES : RESSORTS POLITIQUES Depuis le milieu des années 90, se développe, à Bruxelles, une série d’actions culturelles ou artistiques formant un ensemble qui s’articule à un discours d’ordre politique sur la ville. Nous allons ici présenter quelques éléments permettant de comprendre le mode de structuration en milieu de ces actions ainsi que les menaces auxquelles elles font face. P a r D a v i d J a m a r, a n t h r o p o l o g u e u r b a i n «  Des tournesols plantés en plein quar tier européen. Des artistes-chômeurs établis dans un bureau de pointage. Du cinéma dans des friches urbaines. Des manifs musicales qui déboulent dans les rues. Des communautés diverses qui font vivre leur propre outil d’expression sur les ondes hertziennes. éléments inévidents, de lui faire prendre un tour particulier. Des usagers des transports en commun qui Ainsi, par exemple, les séances de cinéma itinérantes et en plein pensent faire fonctionner leur propre bus à air de PleinOPENair organisées à Bruxelles l’Été supposent un l’huile de colza. En ville, les modes d’intertravail scénographique précis à mille lieues de la solution aisée vention dans l’espace public se diversifient. du chapiteau et du plancher amovible, travail réalisé à partir de Une émulsion foisonnante de pratiques à la micro-interventions à partir des singularités d’un lieu dont il s’agit limite entre la création artistique et l’engagede montrer qu’il recèle plus de densités, d’usages ou d’usament politique… ».(1)  Dans cette description gers qu’attendus, qu’ils ne sont pas vides contrairement à ce qu’affirment les discours, le plus souvent de promotion immobiqu’une partie du milieu fait de lui-même lière, visant à les rendre disponibles. Non seulement offrent-ils frappe d’abord la grande diversité des des perspectives visuelles neuves si la mise en scène du lieu y est modes d’action dont l’éventuelle commune attentive, constituent-ils des niches pour des usages discrets, des mesure tiendrait au fait de se tenir « entre » respirations urbaines mais encore sont-ils objets de controverses création culturelle et politique mais qui, que PleinOPENair contribue à faire vivre à propos de leur devenir. toutes, engagent plus ou moins explicitement les lieux, les rues, les espaces publics, Considérer l’environnement donné comme susceptible de fuites, la ville. de possibilités de changement, d’intrications de couches à partir desquelles agir constitue une première caractéristique d’un C U LT U RE D E S L IE U X régime d’action. Ces actions se déploient alors de manière privilégiée dans des friches urbaines, des C U LT U RE D E G R O U PE S lieux abandonnés, à moins qu’elles ne s’articulent à des situations hybrides, un Nous avons affaire d’abord à des noms de projets autour ensemble d’espaces aux attributions urbadesquels des collectifs s’organisent sans qu’un groupe organinistiques a priori peu claires ou qu’elles ne sateur premier n’apparaisse clairement. Nous avons affaire à une cherchent à se saisir des espaces d’une conception politique selon laquelle les alliances, les énoncés et manière inattendue. Elles s’appuient bel et les modes d’action doivent dépendre des situations et receler de bien sur des situations que l’on peut qualifier nombreuses innovations locales, de la créativité, du travail scénod’interstitielles(2). Qu’il s’agisse de tournesols graphique. Si ces actions valorisent l’invention, elles ne sont pas ou de happenings dans les couloirs du métro, pour autant purement spontanées ou informelles. Il existe bel et l’enjeu est en effet de faire vivre, à partir de bien des groupes, des lieux qui tentent de produire ces coopéraressources possibles d’une situation, des tions horizontales selon des modalités neuves. De nombreux groupes plus stables ont émergé des actions qu’ils pérenniseront plus tard, voire suscitent l’externalisation de nouveaux groupes autour d’une action réussie. L’une des associations à laquelle nous avions affaire, financée par les pouvoirs publics, multipliait explicitement les structures associatives, visant ainsi à un fonctionnement allégé. Une autre organisait ses programmations en confiant une large autonomie aux collectifs de membres et d’usagers du lieu qui étaient à l’initiative d’une proposition. Est alors objet d’expérimentation ce que devient le groupe, l’association, l’identité du projet, son nom, etc. Dans chaque cas, l’organisation est au moins partiellement à renégocier en même temps que l’action à mener. C’est à ces conditions qu’une culture – au sens actif de « cultiver » – de groupes a pu ça et là émerger, questionnant les modalités de décision, les modalités de paroles, les modalités de financements.(3)  p h o t o  : C i n é m a N o v a B i o s c o o p

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 14 chantier Pour continuer à produire des actions innovantes, de tels groupes ont besoin de se laisser récupérer par leurs usagers conçus comme aptes à proposer des actions qui affecteront le groupe. Ces usagers ne peuvent donc pas être pensés comme pures cibles de l’action : « à Public Cible nous préférons définitivement le terme d’usagers. Un terme et son implicite, où l’animateur ainsi que le public sont tous deux usagers du projet »(4). « Public Cible » - le plus souvent défini comme « non diplômé » par opposition à l’animateur « diplômé », ce qui constitue une importante barrière entre les rôles – ne semble par permettre les passages nécessaires entre les différents contraste avec les récupérations réciproques faisant tenir le rôles du groupe. milieu décrit. Cette récupération – qui signifie plus prosaïquement l’échec de l’ouverture d’un espace de négociation institutionnelle – s’apparente, dans les villes contemporaines, aux transformations C U LT U RE D ’ U NE V I L L E … des cultures de groupes et de lieux au sens donnés plus haut RUGUEUSE en un stock de culture qu’une ville posséderait plus ou moins Ce que supposent ces formes d’horizon- à destination de nouveaux publics-cibles. C’est ainsi que certalité, c’est une ville «  rugueuse  », une ville taines des actions du milieu décrit peuvent apparaître comme offrant le support possible pour des lieux arguments manifestant le caractère substantiellement créatif de Bruxelles  ». C’est ainsi également que les interventions artisdivergents. C’est la culture de lieux qui «  permettrait à des extérieurs, cultivant éga- tiques elles-mêmes peuvent servir d’alibi participatif à des projets lement leurs lieux, de s’associer, en misant d’aménagements d’espaces publics entrant alors en concursur la richesse de production de «  milieux rence avec les formes de contre-pouvoirs organisées par les liminaires ». En conséquence, les formes de fédérations habitantes, au nom précisément, contre les plans et lissages urbains, d’affectations trop strictes les « contraintes normatives », de la spécificité de tout lieu et de et rapides des espaces, bref les effets de la tout projet. C’est ainsi enfin que le déploiement d’événementiels fameuse pression immobilière constituent urbains (6) destinés à renforcer l’attractivité de Bruxelles pour des une autre menace pour le milieu en question habitants plus aisés et des entreprises à haute valeur ajoutée autant qu’un ressort politique d’opposition. peuvent être justifiés par l’existence préalable du milieu décrit. Mais entre ce dernier et ces formes de récupération unilatérale, Enfin, toutes ces configurations n’auraient c’est toute l’épaisseur des processus de cultures des groupes, pas pu, en l’absence d’un véritable statut des lieux, des scénographies, des alliances qui fait littéralement d’artiste, se déployer sans l’existence d’allo- césure politique. cations de chômage. Ce n’est pas un hasard si ces actions culturelles, urbaines ont pu/dû déployer une série d’énoncés et d’objets artistiques prenant les formes d’activation comme objet à dénoncer (5). La vente d’une force de travail dans le cadre d’un marché déjà existant tient son immédiateté au caractère moins innovant du travail concerné. Pour terminer, une dernière menace peut être envisagée. Elle porte classiquement le nom de «  récupération unilatérale  » par (1)  Voir Bigoudis, Des tambours sur l’oreille d’un sourd. Récits et contre-expertises de la réforme du décret sur l’éducation permanente 2001-2006, Les éditions du Bigoudis, 2006 (2)  Pour des développements sur la notion de « culture des interstices », voir I.Stengers et P.Pignarre, La sorcellerie capitaliste, La Découverte, 2007. (3)  Voir David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, HB éditions, 2007 et Starhawk, Femmes, magie et politique, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 2003 (4)  Bigoudis, ibid. : p.154. La plateforme se présentera d’ailleurs de la sorte : « Nous sommes un groupe d’usagers de l’éducation permanente regroupés en une plate-forme ». (5)  Voir Choming Out, éditions D’une Certaine Gaieté ou le film Win for Life de Marie Vella. (6)  Voir, pour plus de détails, David Jamar, « Art-Activisme : enjeux de la créativité urbaine à Bruxelles », L’Information Géographique, 2012/3, pp 24-35. p h o t o  : C i n é m a N o v a B i o s c o o p

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n ° 3 6 - h i v e r 2 013 - 15 chantier U R B A N IS A S O N   : Par Aurélien Ber thier L’ÂME SONORE D’UN QUARTIER Le matériau sonore est aussi un outil puissant pour intervenir en ville. C’est celui-ci qu’Urbanisason, un collectif créé en 2007 a choisi d’utiliser. Le collectif Urbanisason organise des balades sonores dans le quartier de Flagey (Ixelles) réalisées par et avec ses habitants. «  L’idée de base était de demander à un(e) habitant(e)  : « Si tu ne devais montrer à quelqu’un qu’un seul endroit de ton quartier, lequel choisirais-tu ? ». Puis de s’y rendre et récolter les histoires des personnes sur place.  » Des lieux qui ne sont pas choisis au hasard. «  Pourquoi est-ce que l’on a travaillé dans ce quartier ? C’est parce que les travaux pour le bassin d’orage qui s’y faisaient alors avaient suscité une énorme polémique. En effet, le quartier était en train de se métamorphoser sérieusement, voire de se gentrifier, notamment de par la proximité du quartier européen. » Ensuite, dans un deuxième temps, on propose aux passants, lors d’événements publics de se rendre sur les différents lieux et d’écouter au casque les témoignages et anecdotes in situ. Comme beaucoup de ces espaces disparaissent petit à petit ou sont réaffectés, la balade fait également office de mémoire du quartier. L’objectif de base d’Urbanisason est de faire de la création sonore qui consolide les liens entre le territoire et les habitants, qui tente de mettre en lumière l’âme d’un quartier. Si les témoignages peuvent aborder des situations conflictuelles ou soulever des points plus politiques, cette dimension critique n’est pas le but premier de la démarche. «  On ne le fait pas dans le but d’interpeller les politiques. On ne prend pas parti. On essaie d’avoir un éventail d’avis différents et c’est cela qui va susciter une Via son projet « BXL-Cap sonore sur l’Europe », le collectif travaille actuellement sur un territoire plus large, celui de l’Europe. Ce projet s’est décliné en deux phases. La première, réalisée en 2012, consistait en la création d’une installation sonore et visuelle qui confrontait le point de vue de vingt-quatre jeunes européens d’origines sociale et culturelle différentes. On recueillait leur avis sur l’Europe, son avenir, ses pays bêtes noires,... En 2013, le collectif a décidé de se concentrer sur la participation et sur les actions citoyennes d’interpellation au niveau de la politique européenne en réalisant six capsules et une émission radio diffusée sur Radio Panik. Et ce, toujours dans une optique de confrontation de points de vue. Par exemple très récemment dans le cadre d’une action initiée par Agir pour la paix/Vredes Actie, Urbanisason a recueilli des témoignages de participants et de passants. « On voulait emmener avec nous une des personnes que l’on avait interviewée l’année passée tout en sachant pertinemment que cette personne ne partageait pas totalement le point de vue de l’association. On a fait le choix de faire participer une personne plutôt pro-européenne dans une action plutôt critique de l’Union européenne, le lobby tour ». On poursuit toujours l’idée et l’objectif de susciter le débat et le questionnement chez les auditeurs. Tous les témoignages sont disponibles sur le blog du collectif : réflexion qui va plus loin. Si nos choix de lieux peuvent dénoter d’un certain parti pris, en revanche, on laisse parler les gens et on ne les influence pas dans leur discours. Quand on fait des balades sonores, on aime aussi rencontrer les gens, les habitants, découvrir des endroits que l’on ne connait pas et puis questionner l’endroit, permettre le débat sur l’espace public. » Urbanisason se veut aussi tout-terrain, peut utiliser d’autres espaces que le quartier, par exemple lors de festival ou d’action militante (ou non) afin de recueillir ou diffuser des témoignages sonores. Le collectif utilise également l’outil « porteur de paroles » (voir encadré). www.urbanisason.be On sait que beaucoup de gens évitent les stands des ASBL militantes par peur qu’on leur « vende » des idées ou qu’on leur fasse la morale. Pour dépasser cela, beaucoup de collectifs utilisent le dispositif « porteur de paroles ». Il s’agit de se placer sur des espaces de transit (rues, couloirs de métro etc.), où on ne fait habituellement que se croiser sans se parler, d’y afficher une question et de récolter les réponses qui sont à leur tour écrites sur des panneaux. Quelques règles de base : la question ne doit pas être moralisatrice ou induire la réponse, elle Porteur de paroles n’est qu’une amorce pour susciter le débat. Il ne faut jamais imposer la participation. Il faut écouter sans tenter de convaincre. Et il faut retranscrire les paroles reçues le plus fidèlement possible. Les passants s’arrêtent d’eux-mêmes, intrigués, lisent la question et les réponses, discutent et réfléchissent entre eux. L’affichage des réponses et l’effervescence autour de ces panneaux qui confrontent des points de vue, provoquent en effet le débat. On s’aperçoit alors que ce qui fait réfléchir, ce ne sont pas nécessairement les discours des « experts » en tout genre. (AB)

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