Agir par la Culture - numéro 37

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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par la culture  M a g a z i n e p o l i t i q u e e t c u lt u r e l 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 Ag i r Dépôt Bruxelles X P501050 Périodique trimestriel Belgique – Belgie P.P. - P.B. 1099 Bruxelles BC 8507 Chantier D E GU E RR E L ASSE Portrait : Bernard De Vos E N T R E F A S C I N AT I O N , E M B R I G A D E M E N T ET DÉSASTRE Les enseignements andalous Théâtre : Le Signal du Promeneur G r at u i t

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 2 B r u x e l l e s e n g u e r r e ? U n e g é o p o l i t i q u e -f i c t i o n p h o to g r a p h i q u e d e S e r g e j C u l u m a r e v i c e t J é r é m y M a r c h a n t à d é c o u v r i r p a g e s 16 e t 17.

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 3 La campagne électorale bat son plein. Inutile de rappeler qu’il s’agit d’un scrutin important pour l’avenir du pays et de ses institutions. Il concerne plusieurs niveaux de pouvoir et influencera donc l’ensemble de nos choix politiques pour les cinq prochaines années. Or, une partie de plus en plus importante de nos concitoyens semble tentée par l’abstention. Rappelons simplement que la possibilité d’exprimer nos choix au travers du vote est un droit qui a été durement acquis par les générations qui nous ont précédés et que des millions d’hommes et de femmes dans le monde nous envient ce droit. Alors, comme le proclame la campagne PROVOTE que nous coproduisons avec le MOC, le CAL, la FGTB, la CGSLB, le CLARA, ETOPIA et les Territoires de la Mémoire, au-delà des mauvaises excuses et du poujadisme ambiant  : « ASSEZ RIGOLÉ, ALLONS VOTER . » Autre menace : la tentation des extrêmes et autres YAKA. Face aux difficultés socioéconomiques et aux limites des compromis imposés par la constitution de coalitions, beaucoup seraient tentés par de petites formations aux discours radicaux se situant tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite de notre paysage politique. Sur l’extrême droite, les arguments sont connus et restent d’actualité. Les programmes fondés sur la haine, le racisme, le populisme relèvent du délit et doivent être combattus avec la plus grande détermination. Sur l’extrême gauche, si l’on peut se réjouir d’un regain d’intérêt d’une partie de la population pour des discours résolument à gauche, il ne faudrait pas pour autant se tromper d’ennemis. On a vu fleurir des discours, notamment de certains syndicalistes, qui prennent comme cible le PS plutôt que les partis de droite et les lobbys économiques et financiers. S’il est vrai que le PS a du composer au sein de la coalition fédérale avec des propositions imbuvables portées par la droite (restriction des allocations de chômage, politique d’asile…), il a aussi constitué la seule ligne de défense de l’index, de la sécurité sociale et a porté une réforme importante sur la taxation du capital. À l’heure où des pans entiers de la population basculent dans la précarité, il est indispensable d’imposer des rapports de force qui permettront de mieux peser dans les prochaines coalitions. Et ces rapports de force nécessitent des alliances fortes entre les forces politiques progressistes, les forces syndicales et mutuellistes. Loin des discours enflammés autour des YAKA, nous avons besoin de mandataires non seulement de gauche mais aussi capable de se confronter aux dures réalités du pouvoir. Yanic Samzun Directeur de la publication Secrétaire général de PAC é dito Sommaire 4 7 PORTRAIT : BERNARD DE VOS ENSEIGNEMENTS ANDALOUS CHANTIER : DE GUERRE LASSE 10 11 13 14 15 16 18 LA LASSITUDE DE POLéMOS ENTRETIEN AVEC SAMUEL LEGROS NOUVELLES GUERRES : PROPRES OU BARBARES ? CES JEUNES QUI PARTENT EN SYRIE éCRITURE À BALLES RÉELLES BRUSSELS AT WAR L’HOMME QUI LIBÉRAIT LES ENFANTS SOLDATS 21 22 24 26 27 WILLY CLAES DONNE LA NOTE COMMENT L’INFORMATION CAUTIONNE LA DOMINATION SOCIALE LE RAOUL COLLECTIF EN PROMENADE SOCIALE GICLÉES SUSPECTES AU GRAND-GUIGNOL… popcorns I l l u s t r a t i o n  : M o X i a .

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 4 ortrait COMMIS D’OFFICE POUR LES ENFANTS Bernard De Vos, après un parcours original dédié à aider et responsabiliser des jeunes qualifiés de « difficiles », est devenu, à sa grande surprise, Délégué général aux droits de l’enfant. De sa critique de l’école à son soutien aux enfants réfugiés, de son analyse du rôle dévastateur de la publicité à son point de vue sur le cannabis ou la majorité sexuelle, portrait d’un homme de convictions, qui allie, ce qui est rare, de légitimes indignations et des propositions constructives. P r o p o s r e c u e i l l i s p a r S a b i n e B e a u c a m p, J e a n C o r n i l e t Ya n i c S a m z u n BERNARD DE VOS : Pouvez-vous nous rappeler quel était votre parcours avant d’être Délégué général aux droits de l’enfant ? Quand j’étais en humanités, mes parents auraient bien aimé que je sois médecin, architecte ou avocat. À partir de 20 ans, j’ai commencé à travailler comme éducateur et le suis resté jusqu’au moment où je suis devenu Délégué général. C’est ce que je voulais faire. D’ailleurs, cela me plairait bien de terminer ma carrière en retravaillant comme éducateur, histoire de J’ai créé le projet Babylone qui se trouvait à Etterbeek. C’était un premier essai : offrir l’accès à un projet à des jeunes contrevenants, qui avaient des problèmes « borderline ». Ces adolescents qui posent toujours problème aujourd’hui : ni vraiment malades mentaux, ni vraiment délinquants, ni vraiment handicapés. L’idée était de leur offrir un cadre moins contraignant que celui d’une cellule ou d’un hôpital psychiatrique et de leur permettre d’avoir des terrains de réussite et d’insertion à travers une série de projets comme une entreprise de déménagement, une cantine populaire, une du Conseil communautaire et Président du Conseil d’arrondissement. Le dernier projet que j’ai créé, est un service d’accrochage scolaire à Etterbeek : Seuil. À ce moment-là, Claude Lelièvre quittait son poste de Délégué général aux Droits de l’enfant. J’ai introduit ma candidature sans avoir aucun soutien politique, pensant n’avoir aucune chance. Je suis pourtant devenu le candidat par défaut — je préfère dire « providentiel » pour mon égo et mon image — et depuis, c’est le bonheur intégral ! « Très fréquemment dans les grandes villes, les enfants des classes populaires, notamment immigrées, se retrouvent dès la première primaire dans l’enseignement spécialisé alors qu’ils n’ont aucun handicap. » boucler la boucle. J’ai commencé dans le domaine du handicap. J’ai travaillé avec des enfants autistes, des enfants avec de gros troubles du comportement. J’ai créé à partir de l’institution qui m’avait engagée à l’époque, « La Petite Maison » à Chastre, un hôpital psychiatrique dirigé par un médecinpsychiatre, le Docteur Lerminiaux, génial mais un peu gourou, qui utilisait des techniques de la méthode Ribbers, une technique de régression très importante pour des adolescents en les droguant avec des substances médicamenteuses puissantes. En 1983-84, j’ai dénoncé les pratiques pas très correctes de ce docteur qui a été licencié et j’ai pris ensuite la responsabilité de tout le département adolescent. imprimerie, une entreprise de chantiers. Que pensez-vous de la Babylone était implanté dans un quartier proposition de loi concernant populaire. C’était en quelque sorte l’ancêtre l’abaissement de la majorité des Restos du cœur. sexuelle à 14 ans plutôt qu’à Puis, j’ai voyagé pendant un an en Afrique. J’ai ensuite travaillé pour Médecins sans frontières dans le pôle d’urgence pendant environ un an. De retour au pays, j’ai recréé un projet appelé Samarcande à Etterbeek. Même si mon ambition était de travailler à Samarcande, j’ai accepté la place de direction de SOS Jeunes. Puis nous avons développé d’autres projets comme : Quartiers Libres, Solidarités. En même temps, j’ai pris des responsabilités dans différents organes de concertation d’aide à la jeunesse, jusqu’à être Vice-président 16 ans ? Sur tous les abaissements de la majorité, je suis fort en questionnement. Si on veut être cohérent avec l’évolution de la société, je pense que beaucoup de mineurs d’âge n’attendent même pas 14 ans pour être responsables sexuellement. Même si parfois je le regrette. Je ne veux pas faire les pères la vertu et la pudeur, je ne suis pas le président des prudes de Belgique mais je ne suis pas sûr non plus que les messages de sexualisation de l’espace public, la sexualité «  précoce  » due au

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 5 ortrait P h o t o  : J u r g e n R o g i e r s système publicitaire, au marketing et au fait notamment de la marchandisation des corps, soit une avancée. Je pense que si l’on peut « permettre » aux enfants de grandir à leur aise, sans devoir se donner l’air d’avoir 16 ans quand ils n’en ont que 11 ou 30 ans quand ils n’en ont que 15, cela les aidera. Là, j’ai l’impression que l’on précipite les choses. Dans le même temps, je considère que l’on ne peut Quel est votre sentiment à propas à la fois inciter des enfants à avoir une pos des Institutions Publiques de maturité sexuelle plus précoce qu’avant et Protection de la Jeunesse (IPPJ) ? leur interdire de l’exercer. Il faut essayer de suivre son époque. Je ne fais pas l’apologie des IPPJ. Le gros problème dans l’Aide à la jeunesse Le plus tracassant en fait, c’est peut-être c’est que toutes les mesures réparatrices ce système publicitaire et cette marchan- et restauratrices sont très peu utilisées. disation des corps avec en corollaire, Alors que la loi réformée de 1965 donne une standardisation des stéréotypes des justement aux magistrats la possibilité de genres, un renforcement incroyable  : les prendre plusieurs mesures conjointes afin filles à partir de 11 ans doivent être belles d’obtenir une mesure générale productive. et sexys et les garçons doivent être forts et Ils peuvent dire au gamin : « Pendant 3 ou courageux ! Cela devrait faire rugir toutes 4 mois, tu vas aller dans les IPPJ et arrêter les femmes qui se sont battues pour tes fréquentations à droite et à gauche. Tu l’égalité des genres. peux développer un projet personnel que tu vas rédiger avec un éducateur. Tu vas t’exprimer sur ce que tu veux faire pour Êtes-vous favorable à la réparer tes délits, tes petites délinquances. » dépénalisation du cannabis pour Les magistrats peuvent tenir ce discours. Il les jeunes ? s’agit d’un ensemble de mesures qui finaleIncapable de dire oui ou non. Il y a un ment donnent du résultat. Il ne faut surtout tel flou juridique qu’il est compliqué de pas laisser croire à la société, à monsieur construire un message pédagogique et madame Tout-le-monde, que les conneet éducatif cohérent, ce qui est pour- ries, les agressions, les meurtres commis tant essentiel. Car finalement, ce qui est par les jeunes vont rester lettre morte. important avec les adolescents c’est d’être C’est ce qui s’est passé par exemple avec clair, cohérent et constant. Ce sont les Marius, un des coauteurs du meurtre de trois C. Si tu regardes la consommation Jo Van Holsbeeck. Marius a été enfermé, de cannabis, interdiction ou autorisation, soumis à une mesure de garde très étroite libéralisation ou contrainte  : on est dans à l’IPPJ de Braine-le-Château, il a bénéficié tout sauf cela. Il faut simplement faire d’un encadrement éducatif très poussé. évoluer la loi. D’autant qu’il y a de l’hypocrisie entre la consommation de cannabis, C’est encore une prison ? la consommation d’alcool, etc. Elle est limitée aux mineurs d’âge à l’achat et non à Tout est dans la façon de travailler dans la consommation. En tout cas, il est cer- l’IPPJ. C’est très comportementaliste. tain que la loi et la pratique en matière de On pourrait réfléchir sur le travail édurépression de la détention de la consom- catif, le maintien de la scolarité en IPPJ. mation de cannabis sont mal adaptées. Mais globalement, c’est nettement mieux. La réparation, plus l’indemnisation des victimes, cela donne quelque chose de sérieux, qui est certainement aussi rentable, si ce n’est plus, que l’incarcération pure et simple. Je me rends à la prison de Saint-Hubert assez régulièrement. Je ne verse pas de larmes, mais il ne faut pas me parler quand j’en reviens. On leur désapprend le cours de la vie, de la chronologie naturelle, les relations sociales. Et on leur faire croire, que lorsqu’ils vont sortir, ils iront mieux. Si tu y réfléchis trois minutes, cela ne tient pas la route. Des études relativement longues ont été faites et montrent bien les effets catastrophiques qu’engendre la détention pure et simple. Le politique surfe sur les peurs, les angoisses ou les analyses irrationnelles de la population : peu importe l’avenir des jeunes pourvu qu’ils soient enfermés ! Comment est-ce que le Délégué général aux droits de l’enfant peut mettre en œuvre des propositions qui fassent que ces enfants puissent retrouver un peu l’insouciance de l’enfance ? Avec d’autres acteurs, je sortirai dans le courant de cette année, un projet d’école sur lequel on travaille depuis maintenant trois ans. Nous l’avons déjà présenté à une série de responsables à la Fédération Wallonie-Bruxelles, à l’administrateur général, au Directeur général qui étaient admiratifs. Nous l’avons fait car nous avions le soutien associatif, ainsi que des gens du privé. Il s’agit d’une transformation radicale, un modèle du genre. Nous revendiquons un tronc commun jusque plus ou moins 15 ans ou 16 ans qui amène à goûter à des matières culturelles, artistiques, techniques, professionnelles et technologiques afin de pouvoir faire le meilleur choix entre une orientation plutôt intellectuelle, manuelle ou technique. Il s’agit d’un enjeu actuel majeur. Dans les grandes villes où il faut créer de nouvelles écoles, il faut veiller dans

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 6 ortrait l’implantation à une meilleure mixité des quartiers, multiplier les quartiers plus défavorisés en synergie avec les quartiers des entités plus privilégiées. Donner la priorité à la mixité naturelle. Il s’agit aussi de penser intelligemment la fonctionnalité des nouveaux locaux. Est-ce que l’on va s’amuser à construire des bâtiments qui vont remplir simplement leurs missions d’écoles ou vont-ils être ouverts sur le quartier  ? Je pense aux fameuses salles de gym qui ne peuvent pas servir d’espace de minifoot parce qu’elles sont trop petites. En travaillant de concert avec des architectes, on a par exemple imaginé les classes en carré ou en L pour favoriser le tutorat des jeunes entre eux. Va-t-on concevoir des couloirs larges ou étroits, larges pour la circulation ou étroits pour favoriser les rencontres  ? On peut faire en sorte que les locaux puissent être utilisés par les académies de musique le soir. Ou qu’ils puissent être utilisés par le quartier en vue d’y développer des activités sportives et culturelles pendant les vacances. Tout cela doit être pensé. Ainsi dans le groupe fondateur que nous avons constitué, je voulais que tous les acteurs soient là. Pas seulement les acteurs scolaires mais aussi ceux de l’extrascolaire, de la culture. Ce collectif a planché sur ce projet durant trois ans. En ce qui concerne l’interdiction du travail des enfants, quel est la région ou le pays qui vous semble le plus problématique ? Je voyage pas mal, je reviens de Dakar et je vais à Lubumbashi la semaine prochaine. Il y a des pays où évidemment c’est catastrophique. Chez nous, l’interdiction du travail n’est pas toujours respectée non plus. C'est ma première priorité. Il y a beaucoup de gamins qui à 13 ou 14 ans sont à l’abattoir, au marché ou transbahutent des caisses avant d’aller à l’école. Nos sociétés riches et industrialisées devraient pourtant garantir un niveau de vie suffisant à tous les enfants afin de leur permettre de suivre une scolarité et ne pas devoir travailler en deçà de l’âge légal avant de se rendre à l’école ou après. Résultat : 40% d’augmentation d’inscription en dix ans dans l’enseignement spécialisé. Le fait qu’ils soient dans l’enseignement spécialisé n’est pas si grave. Le problème est que très peu d’entre eux obtiennent le CEB. Ce qui donne des carrières scolaires déglinguées dès le début et les obligent à rester dans le spécialisé. Quel livre lisez-vous ? Amin Maalouf : « Les Identités meurtrières ». J’ai aussi suivi des études universitaires. Je suis licencié spécialisé en islamologie. Ce qui fait que j’ai une appréciation particulière pour tout ce qui touche à l’Orient. C’est une manière de penser et de voir le monde autrement. Un artiste que vous écoutez ? Hubert-Félix Thiéfaine. Un morceau qui m’a particulièrement marqué, c’est Ad Orgasmum Aeternum. C’est ce contraste entre le moment d’extrême lucidité et de grande folie. C’est exceptionnel, écrit avec une telle poésie. Et en matière de scolarité  ? En matière de scolarité, ce sont les phénomènes de relégation dans l’enseignement secondaire, du général vers le technique, du technique vers le professionnel, etc. Ainsi, très fréquemment dans les grandes villes, les enfants des classes populaires, notamment immigrées, se retrouvent dès la première primaire dans l’enseignement spécialisé alors qu’ils n’ont aucun handicap. Ils ne sont ni dyslexiques, ni dyspraxiques, ni dysorthographiques, et pourtant ils se retrouvent dans l’enseignement spécialisé. Pourquoi  ? Les centres PMS savent que si ces enfants suivent l’école dite «  normale  », ils seront broyés. Au lieu de dire « changeons l’école pour faire en sorte qu’ils parviennent à suivre », ils les orientent donc rapidement vers ces écoles. Le film qui vous a marqué ? Incendies de Denis Villeneuve. Le contexte géographique et historique m’a plu. Tout me parlait, notamment cette question de filiation. Or, s’il y a bien une question sur laquelle je travaille beaucoup avec des spécialistes pour le moment, c’est la filiation. Une question qui renvoie aux problématiques de l’adoption, de l’accouchement dans la discrétion ou du double nom. Je pense que c’est d’ailleurs l’un des gros enjeux en matière des droits de l’enfant pour les années à venir. « Nos sociétés riches et industrialisées devraient garantir un niveau de vie suffisant à tous les enfants afin de leur permettre de suivre une scolarité et ne pas devoir travailler en deçà de l’âge légal avant de se rendre à l’école ou après. » Retrouvez cette interview en version intégrale sur : www.agirparlaculture.be

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 7 propos intempestifs BOABDIL, LORCA, MARINALEDA ENSEIGNEMENTS ANDALOUS Grenade. La cité andalouse, au pied des monts enneigés de la Sierra Nevada, diffuse depuis des siècles, une âme, une beauté, un esprit, une finesse, un raffinement exceptionnels. La ville, par son passé et son présent, symbolise aussi les graves questions culturelles et politiques, tragiques ou heureuses, au travers des siècles. Elle apparait comme un condensé, un chaudron, une cristallisation de toutes les espérances et de toutes les crispations du temps. constructives. L a R e n d i c i ó n d e G r a n a d a . Ta b l e a u d e Fr a n c i s c o P r a d i l l a y O r t i z (18 8 2) D P L e 2 janvier 1492, Boabdil, le dernier roi maure de Grenade, remet les clés de la ville sur la colline de l’Alhambra à la reine Isabelle de Castille. Devant cent mille spectateurs musulmans, juifs et chrétiens, la Reconquista s’achève. Elle avait commencé en 722, début de la croisade des chrétiens d’Espagne pour chasser les maures de la péninsule ibérique. Il n’y pas de pillage ni de mise à sac. Juste une cérémonie fastueuse et un Te Deum. Huit siècles de présence musulmane s’achèvent. Al-Andalus, cette petite merveille de rapprochement entre hommes de toutes confessions, cette subtile combinaison entre foi et raison, comme en témoignent la puissance spirituelle d’Averroes et de Mamimoïde à Cordou, s’efface. Malgré les promesses des « Rois catholiques » sur la liberté de culte et la sécurité des personnes, tout de suite les vexations et les pressions s’abattent sur tout qui ne se reconnait pas dans le Christ. L’expulsion des Juifs est décrétée le 31 mars 1492. Tomás de Torquemada, l’inquisiteur général de Castille, traque impitoyablement les « conversos », ces nouveaux chrétiens restés juifs de cœur. Les Juifs ont trois mois pour vendre leurs biens et organiser leur départ. Ceux qui resteront après le 30 juin 1492 sont passibles de mort. Deux millénaires de présence juive en Espagne, s’éteignent brutalement. Et en 1502, un édit condamne les marranes et les musulmans à quitter le royaume. L’ordre catholique règne. En un sens il dure encore. Le 18 août 1936, le poète Federico Garcia Lorca est conduit à dix kilomètres au nord de Grenade par deux gardes civils et deux soldats de la Phalange. Au bord d’un ravin, devant une oliveraie, près d’une fontaine nommée « la source des larmes », dans ce qui est devenu aujourd’hui le « parc Federico Garcia Lorca », il est fusillé et jeté dans une fosse avec des militants anarchistes. Les corps sont recouverts de chaux. On ne retrouvera jamais celui qui restera «  le mythe vivant de l’ignominie franquiste  ». L’ami de Luis Buñuel, de Pablo Neruda, de Salvador Dali, le chantre d’un paganisme solaire, lui que le compositeur Manuel de Falla tenta de sauver à la dernière minute, comme le raconte si bien Dan Franck dans Libertad, demeure pour toujours le poète assassiné, « le symbole de l’Espagne martyre », « la victime emblématique de la guerre civile ». Dali dira « Lorca avait de la personnalité à revendre et à louer, assez pour être fusillé par n’importe quel Espagnol avant tous les autres  ». Et ses meurtriers proclameront : « Mort à l’intelligence ». Tout était dit à peine quelques mois après la victoire du Front populaire en février 1936 et à un mois jour pour jour du soulèvement de Franco au Maroc espagnol contre le gouvernement républicain. Quatre cents mille victimes et quarante années de dictature du Caudillo plus tard, l’Espagne retrouvera très progressivement la démocratie et la monarchie. Aujourd’hui, les princes de la Zarzuela chancèlent sous les scandales et les soupçons de corruption. Et entre l’effondrement économique, un chômage ravageur, les volontés indépendantistes des basques et des catalans, l’image ternie de la Casa Réal, près de la moitié des espagnols seraient favorables à un retour à la république. Comme un pied de nez posthume par le dramaturge homosexuel, celui dont Luis Buñuel disait que « le chef d’œuvre, c’était lui », à toutes les forces réactionnaires et haineuses qui gangrènent les espérances de ce peuple depuis la défaite de Boabdil.

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 8 propos intempestifs Le 5 décembre 2013, le maire de Marinaleda, une commune andalouse qui développe depuis 1979 une alternative concrète au capitalisme, est condamné à sept mois de prison. Un petit village de 2.700 habitants qui est organisé en coopérative agricole et où chacun a un travail et un toit. Une communauté où comme le proclame José Manuel Sánchez Gordillo, le maire de Marinaleda, «  la terre doit revenir à ceux qui la travaillent et non dans les mains mortes des notables  ». Cet élu depuis plus de trente ans à la tête du village a lancé des occupations de terrains militaires, «  dirigé des razzias dans les supermarchés, raflant le pain, le riz et l’huile d’olive pour les donner aux banques alimentaires » ou « entrepris une marche de trois semaines dans le sud espagnol pour inciter les autres maires à ne pas payer leur dettes municipales ». Cette condamnation est la conséquence de la politique répressive du Partido Popular (PP) qui veut durcir le Code pénal en érigeant en infractions toute une série d’actions et de manifestations pacifiques. Lors de l’ouverture de son procès à Grenade le 11 novembre dernier, Sánchez Gordillo déclarait : « ce qu’il faut c’est une véritable lutte anticapitaliste, à la fois révolutionnaire et capable d’ébranler le système ». Lorsqu’il fut élu maire, à 27 ans, en 1979, lors des premières élections municipales démocratiques, il rebaptise les noms des rues du village qui honoraient les vainqueurs franquistes de la guerre civile. La Plaza de España devient la Plaza del pueblo et Plaza Franco devient la Plaza Salvador Allende. Tout combat contre un système d’asservissement commence par une mémoire et des symboles. Après suivent de profondes réformes économiques et sociales réellement alternatives à la domination marchande. Marinaleda, quelles que soient ses imperfections, nous prouve que l’exploitation n’est pas inéluctable A f f i c h e e s p a g n o l e e n f a v e u r d u d r o i t à l'a v o r t e m e n t , 2 013 et que l’espérance peut prendre en Europe un visage concret. « Andalous, n’émigrez pas, battez-vous ! ». Le mercredi 12 février 2014, à l’heure où ces lignes sont écrites, le Congrès des députés espagnols, les Cortes, ont rejeté, par 183 voix contre 151, une proposition du Parti socialiste (PSOE) de retirer le texte du gouvernement conservateur de Mariano Rajoy relatif à la limitation drastique du droit à l’avortement , ce qui fera de l’Espagne l’un des pays européens les plus restrictifs en la matière. Malgré les manifestations de grande ampleur à Madrid, mais aussi à Bruxelles et à Paris, le Ministre de la justice, Alberto Ruiz-Gallardón, très lié à l’épiscopat, maintient ce texte au nom des « droits des non-nés » et de la protection « des êtres faibles de la société ». « Ce retour à l’obscurantisme franquiste » selon un médecin d’une des cliniques de Madrid aura comme conséquence inéluctable que « les femmes ayant de l’argent iront avorter à l’étranger », quant aux autres… Face à cette vague de répression puritaine et rigoriste, qui embrasse les lois contre les homosexuels en Russie aux défilés récurrents des fanatiques religieux et de l’extrême-droite pour «  défendre la famille » en France, la Belgique, en adoptant très récemment la loi sur l’euthanasie des mineurs, apparait comme une petite oasis de tolérance, d’empathie, de respect et de liberté. En un certain sens, elle s’inscrit dans l’éthique minimale du philosophe Ruwen Ogien qui soutient la liberté de faire ce que l’on veut de sa propre vie du moment qu’on ne nuit pas aux autres. Et Michel Onfray rappelle l’impératif catégorique de l’éthique hédoniste formulé dans un aphorisme de Chamfort : « Jouir et faire jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà toute morale ». Exactement l’inverse des sectarismes et des pudibonderies qui relèvent la tête à l’aube de notre troisième millénaire. Quatre dates issues de l’Histoire ibérique qui nous imposent de se souvenir que les hommes, quelles que soient leurs convictions spirituelles, peuvent vivre pacifiquement, dans le respect et la dignité. Au moins tant que les groupies du fanatisme et de l’obscurantisme ne parviennent à imposer leur exaltation fondée sur l’exclusion et le meurtre. Se souvenir qu’ici, au cœur de la mondialisation libérale, des îlots de résistance radicale peuvent surgir et organiser pragmatiquement une autre vie, loin des rêves et des utopies qui paralysent l’action volontariste sur le présent. Mais être à tout moment d’une vigilance absolue tant les mordus de l’ordre moral et de l’étroitesse d’esprit pèsent sur ce que nous avons, à tort, cru comme des avancées irréversibles vers plus d’égalité, d’autonomie et de générosité. La défaite de Boabdil, l’assassinat de Lorca, la résistance de Marinaleda, le recul du gouvernement conservateur de Madrid sur les droits des femmes. Autant d’alertes et d’aspirations pour tous ceux qui se veulent les sentinelles résolues d’un monde plus fraternel et plus partageux, combinant une véritable répartition des richesses avec une souveraineté absolue de chacun sur son corps et sur son esprit. Jean Cornil au cœur de la mondialisation libérale, des îlots de résistance radicale peuvent surgir et organiser pragmatiquement une autre vie, loin des rêves et des utopies qui paralysent l’action volontariste sur le présent.

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 9 Chantier D E GU E RR E L ASSE E N T R E F A S C I N AT I O N , E M B R I G A D E M E N T ET DÉSASTRE I l l u s t r a t i o n : M o X i a . Alors qu’on va fêter le centenaire de la Première guerre mondiale, la guerre, en transformation, continue de poser de nombreuses questions. Quelles sont les ressorts de la guerre actuellement ? Comment a-t-elle été relégit imée  ? Quelles évolutions peut-on constater  ? Une guerre peut-elle être juste ? Qu’estce qu’être pacifiste ? Qu’est-ce que l’art et la littérature peuvent nous en dire  ? La guerre civile en Syrie qui entraine la participation de citoyens belges et celle plus discrète se déroulant au Congo RDC où des enfants deviennent soldats nous donne aussi des éclairages plus précis sur ce funeste phénomène aux mille visages.

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 10 chantier LA LASSITUDE DE POLéMOS La guerre peut-elle être légitime et juste  ? Ou bien faut-il proclamer un pacifisme absolu, quelles que soient les circonstances ? Par Jean Cornil À cette question délicate, commençons par apporter quelques éclairages. Tout d’abord celui de la transformation anthropologique majeure de la modernité. La guerre, ou la capacité de sacrifier sa vie pour sa communauté d’origine, a été pendant très longtemps la valeur première qui fondait l’estime de soi et la reconnaissance des autres. Du guerrier primitif à l’envahisseur romain, du martyr chrétien au chevalier médiéval, la violence a été pendant des millénaires la vertu suprême : l’honneur d’une mort héroïque comptait bien plus que la conservation de sa petite vie biologique. Comme le décrit Jean-Claude Michéa, «  les deux principales causes de la folie guerrière sont, d’une part, le désir de gloire des grands et, de l’autre, la prétention des hommes, source de toutes les guerres civiles, à détenir la Vérité sur le Bien  ». Que l’on songe dans l’histoire relativement récente du continent européen à la tragédie des guerres de religion entre protestants et catholiques. Une communauté pacifiée par le droit, le marché, le commerce et les intérêts strictement rationnels et privés. Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville en ont posé les lumineux fondements dans leurs œuvres. Les vices privés aboutiront paradoxalement à la vertu publique. N’invoquons plus le recours à un idéal transcendant, à une interprétation des textes sacrés, à une valeur cardinale et la ruche des abeilles produira le miel en faveur de tous dans la paix. Adieu Sun Tzu, Clausewitz et Machiavel ? Hélas, cette ambitieuse philosophie visant à instaurer la paix perpétuelle entre les nations, selon la formule de Kant, occultait à la fois les formidables inégalités économiques entre individus et entre nations, sur lesquelles Marx et Engels allaient fonder leurs impitoyables analyses du capitalisme, et les prétentions civilisationnelles de l’Occident qui allaient légitimer, de la traite négrière à la torture en Algérie, toutes les exactions de l’impérialisme et du colonialisme. La modernité, comme avant elle, ne fut qu’une succession de conflits et de massacres, quelles que soient les invocations pour légitimer l’ardeur belliqueuse, dont le XXe siècle remporta la palme d’or de l’horreur humaine, des guerres mondiales au génocide rwandais, de la guerre tribale entre les peuples yougoslaves au sanglant déchirement du Darfour. Et aujourd’hui, ayant évité l’ultime affrontement par la dissuasion nucléaire, les embrasements pour les matières premières et les ressources naturelles déchirent le globe. L’autre nom du combat  ? La défaite de «  Plus jamais ça  »  ? La guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens ? L’histoire de l’homme est dominée par Polémos et Athéna. De la guerre du Péloponnèse aux croisades, de la résistance au nazisme à celle des Sandinistes face aux Américains, y a-t-il des critères pour admettre qu’une guerre puisse être, dans certaines circonstances, juste et légitime  ? Ou bien une guerre n’est-elle jamais juste ? La violence et le meurtre, voire la torture, peuvent-ils, même dans des cas limites extrêmement réduits, légitimer moralement une entreprise guerrière ? Depuis des millénaires, penseurs et stratèges en discutent et cherchent à en fixer les critères, et ce, bien loin des clichés simplificateurs entre belliqueux et pacifistes, entre mains sales et belles âmes. Sur les guerres coloniales, pillage organisé au profit exclusif de la métropole, les guerres du fascisme ou du nazisme pour étendre leur espace vital et asservir des peuples prétendus inférieurs, ou les guerres déguisées au profit d’intérêts économiques et géostratégiques telles les guerres d’Irak ou du Caucase, les éléments sont suffisamment clairs pour conclure à leur illégitimité. D’autres peuvent semer le trouble et l’hésitation  : la France au Mali, ou en Centrafrique, envoie-t-elle ses soldats pour contenir les poussées fanatiques ou a-t-elle un agenda moins avouable, reprendre pied dans la rude compétition mondiale pour l’accaparement de ressources de plus en plus rares ? D’autres encore, une fois le travail de la mémoire historique accompli, ne souffrent quasi plus de contestations  : qui songerait remettre en cause la légitimité du débarquement en Normandie ou les guerres de libération nationale des anciens colonisés  ? Pour ma part, ancien objecteur de conscience, viscéralement attaché au désarmement généralisé de la planète, toujours fasciné par le courage des déserteurs et des insoumis, je reste à penser, tout en rêvant à la paix perpétuelle de Kant, que l’insurrection de l’esclave face au maître, quelque soit son nom, son intérêt, sa nationalité ou la valeur qu’il brandit est une composante cardinale de la dignité humaine. « La France au Mali, ou en Centrafrique, envoie-t-elle ses soldats pour contenir les poussées fanatiques ou a-t-elle un agenda moins avouable, reprendre pied dans la rude compétition mondiale pour l’accaparement de ressources de plus en plus rares ? » I l l u s t r a t i o n  : M o X i a .

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 1 4 - 11 chantier « QUAND FAIRE LA GUERRE, C’EST FAIRE LA PAIX » Samuel Legros est chargé de recherche et de plaidoyer politique au sein de la CNAPD (Coordination Nationale pour la Paix et la Démocratie) qui réalise un travail de veille, d’information et de mobilisation sur les questions internationales liées à la paix, à la non-violence, à la justice internationale. Il revient ici sur la guerre « humanitaire », une intervention militaire toujours imposée dans l’urgence qui cache d’autres enjeux plus terre-à-terre. Propos recueillis par Aurélien Ber thier SAMUEL LEGROS Les raisons qui déclenchent les guerres ont-elles changé ou restent-elles globalement les mêmes ? Depuis la fin de la Guerre froide où il s’agissait de se définir par rapport à l’un des deux blocs, on constate que les entrées en guerre ont chaque fois été légitimées ou en tout cas expliquées par des raisons humanitaires ou humanistes  : défense des droits de l’homme, protection de la population, lutte contre le terrorisme… Ces raisons-là sont toujours mises en avant pour expliquer une intervention militaire afin que celle-ci soit acceptable pour l’opinion publique. Mais pour la CNAPD, derrière ces discours légitimateurs, il y a des intérêts beaucoup plus quantifiables qui expliquent l’entrée en guerre des États, vu le coût financier que représente une intervention militaire. D’une part, l’accès aux ressources dites stratégiques, c’est-à-dire vitales, dont tous les États ont besoin pour vivre ou pour alimenter la croissance économique des pays, et d’autre part un positionnement géostratégique intéressant pour une présence dans telle ou telle région du monde. Or, nous sommes dans un monde où les ressources sont finies, non renouvelables. Des besoins infinis dans un monde fini. Cette contradiction prend des tournures dangereuses quand il s’agit des biens «  stratégiques  », ceux dont tout le monde a un besoin vital. On y revient longuement dans CAP Magazine [voir encadré ] que nous éditons. Le système de développement dans lequel on vit, le capitalisme ultralibéral en tout cas, est un système fondamentalement conflictuel. Et le caractère de plus en plus multipolaire du monde accroît davantage cette conflictualité. Comment sont perçus des discours qui s’opposent à ces guerres « humanitaires » ? On constate qu’on a de plus en plus de mal à se positionner contre. Par exemple, contre la participation de la Belgique à la guerre en Lybie ou contre une intervention militaire en Syrie. Face à un problème de sécurité, de déni de démocratie, de violation des Droits de l’homme, il y a une machine médiatique, une machine de relations publiques qui fonctionne très bien et qui amène même à faire penser que « faire la guerre, c’est faire la paix » ! Dire, comme on le fait à la CNAPD, que la guerre entraîne des conséquences catastrophiques en termes humains, en termes de destruction des infrastructures, en termes de dialogue (inter-)national de reconstruction, est un discours de plus en plus difficile à tenir… Il faut sans cesse rappeler qu’il y a d’autres moyens qui peuvent et qui devraient être mis en place pour défendre la démocratie ou pour attaquer les violations des Droits de l’homme, même si ce sont des moyens moins spectaculaires qu’une intervention militaire. Par exemple pour la Lybie, l’Union africaine avait demandé, avant l’intervention de l’OTAN, une entrée sur le territoire libyen pour mettre autour de la table Kadhafi, son gouvernement avec la rébellion et le Conseil national de transition. L’OTAN a refusé cette médiation en arguant qu’il était trop tard et qu’il fallait y aller, car toute une population était en train de souffrir. « Nous, l’OTAN, on va intervenir militairement pour défendre la population.  » Ça a été perçu comme étant très volontariste et même très progressiste ! Face à un problème construit comme urgent, il faut une réponse très convaincante et très rapide. Et la réponse à la hauteur de cette urgence devient de plus en plus : envoyer des bombardiers ! Nous sommes convaincus qu’il existe d’autres possibilités. Par exemple, en ce qui concerne le conflit syrien, la Conférence de paix Genève 2. Sans savoir ce que vont donner ces négociations, on pousse à ce qu’il y ait une conférence qui se tienne et mette les partis en opposition autour de la table. La communauté internationale a empêché la tenue de ces négociations pendant longtemps en mettant des conditions préalables qui étaient inacceptables. Du coup, on se retrouve devant une situation où les gens ont de plus en plus de mal à se parler parce qu’ils se font de plus en plus mal. En empêchant le dialogue, on rend d’autant plus forte la « nécessité » et l’urgence d’une intervention militaire. Quelles sont ces ressources stratégiques ? Les énergies au premier plan. Essentiellement, le gaz, le pétrole et l’uranium. C’est aussi l’eau ou encore des ressources minérales souvent nécessaires pour les nouvelles technologies comme le lithium ou le coltan. Des ressources dont chaque État a besoin quelle que soit son orientation philosophique, car nécessaire pour la vie humaine et pour la vie en société. Et comme ce sont des ressources qui sont par définition non renouvelables, on a besoin d’en sécuriser l’approvisionnement. Surtout que l’on s’inscrit dans un mode de développement, le capitalisme, qui est basé sur une accumulation du capital. L’accumulation du capital repose sur la satisfaction des besoins des individus qui sont postulés comme étant infinis. La tendance est donc de plutôt privilégier l’attaque et une réponse rapide plutôt que de forcer à négocier ou s’interposer ? Une cristallisation s’est faite sur les conflits libyen et syrien. Cela empêche malheureusement une réflexion plus posée et rationnelle. Comme il y a une forte concentration médiatique sur tel ou tel conflit, on en parle beaucoup, on ressent de plus en plus une urgence, et donc la nécessité de «  faire quelque chose ». Finalement, le fait de parler d’un

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 12 chantier conflit est contre-productif pour les gens qui sont dans ce conflit parce qu’on en parle, certes, mais avec des termes de débat qui sont biaisés  : faut-il intervenir militairement ou pas  ? On occulte toute la gamme des autres possibilités qui s’offrent à nous et qui, elles, feraient avancer un ordre juridique qui soit plus juste. La Guerre froide est supposée être terminée depuis près de 25 ans. Des tensions existentelles encore ? Le bloc de l’Est n’existe plus mais la Russie a son agenda, sa politique de puissance, face à laquelle l’Europe et les États-Unis conservent des garanties. Par exemple, dans le travail de plaidoyer que l’on fait contre la présence des armes nucléaires américaines stationnées à Kleine-Brogel, on montre que ces armes sont présentées comme une monnaie d’échange vis-à-vis de la Russie. Si la Russie fait des efforts de désarmement nucléaire, alors nous accepterons de retirer les armes nucléaires qui sont stationnées sur le territoire européen. Or, les États-Unis sont les seuls à entreposer des armes nucléaires sur le territoire européen. Elle l’avait fait dans les années 1970 pour montrer à l’Union européenne qu’elle était là et qu’elle allait défendre ce territoire contre la Russie (URSS à ce moment-là) donc pendant la Guerre froide. Et maintenant, c’est encore un des arguments pour empêcher ou s’opposer au retrait des armes nucléaires de Belgique et d’Europe. On a pu aussi noter que l’OTAN assume de ne plus être en totale légalité par rapport à ses propres fondements juridiques et assume de se charger de garantir l’approvisionnement énergétique du territoire européen et américain. Ce qui nous fait dire que l’OTAN est le bras armé du capitalisme  : la présence militaire aux quatre coins du monde est légitimée comme étant nécessaire pour assurer le bon fonctionnement des échanges économiques. C’est inacceptable pour nous car cette volonté de sécurisation des approvisionnements énergétiques représente à terme un danger pour la paix. et plus en sécurité, il faut lutter contre la pauvreté et l’exclusion économique. L’ONU a ainsi mis en place dans les années 2000 les Objectifs du millénaire pour le développement. Ces mesures ne sont pas aussi spectaculaires qu’une intervention militaire mais sont pourtant des moyens essentiels pour lutter pour la paix et pour la sécurité. Ils auraient dû être atteints en 2010 mais on s’est rendu compte qu’on n’y arriverait pas : il n’y avait tout simplement pas assez de moyens alloués par les États membres des Nations-unies pour permet tre leur réussite. Il aurait fallu débloquer 40 milliards de dollars par an. À titre de comparaison  : les dépenses militaires mondiales en armement se sont élevées à 1.756 milliards de dollars rien que pour l’année 2012. Il y a donc une contradiction. On est prêt à mettre le prix afin de « faire la guerre pour faire la paix » mais, en même temps, on ne met pas autant de moyens dans des politiques qui conduiraient vraiment à la paix et ce, sans violence. Comment se pose la question du nucléaire aujourd’hui à l’échelle des relations internationales ? Pourquoi parle-t-on de moins en moins du désarmement à l’échelle mondiale ? Un Traité de non-prolifération a été créé pour éviter la prolifération des armes nucléaires mais très peu pour travailler au désarmement. Aujourd’hui, l’accent est tout le temps mis sur la non-prolifération. Et de nouveau, sur l’arme nucléaire comme sur la guerre, on en arrive à dévier le débat. En mettant l’accent sur la dangerosité supposée de l’Iran, on détourne l’attention de la dangerosité de l’arme nucléaire elle-même, quel que soit son possesseur. Des études poussées sur base de simulations d’attaques nucléaires entre le Pakistan et l’Inde donc «  à petite échelle » nous rappellent bien les conséquences mondiales catastrophiques que cela générerait jusqu’en Europe  : hiver nucléaire, abaissement des températures et des rendements agricoles, famine… On connait également la destruction des villes japonaises de Nagasaki et Hiroshima par des bombes américaines. En Belgique - une puissance nucléaire par procuration-, on présente l’arme nucléaire comme une arme politique nécessaire non seulement pour asseoir la puissance mais aussi comme moyen de négociation pour lutter contre la prolifération nucléaire ! Bref, on lutte contre la prolifération nucléaire avec des armes qui sont totalement abominables. Par un tour de passe-passe, l’opinion publique en arrive à accepter la présence d’armes nucléaires et la nécessité même d’en avoir afin de pouvoir parler avec les autres dans un rapport de forts contre faibles. Ce serait quoi être pacifiste aujourd’hui ? Si on devait trouver un lien entre toutes les différentes conceptions de la paix ou du pacifisme, ce serait la certitude que la militarisation des réponses aux crises est contre-productive et que, par tous les moyens, il faut pousser à mettre en œuvre d’autres modes de règlement des conflits. Je pense que le pacifisme dans son expression la plus essentielle, c’est la croyance dans le dialogue mais aussi dans le soutien à un ensemble de règles qui existent dans le droit international pour éviter l’intervention militaire. Il s’agit de multiplier les expériences non violentes de résolution des conflits pour arriver petit à petit dans un ordre juridique qui soit de plus en plus habitué à cette forme de résolution, à cette nonmilitarisation des réponses aux crises. CAP MAGAZINE CAP magazine est un magazine trimestriel édité par la CNAPD conçu comme un outil pédagogique pour expliquer les relations internationales et les guerres en cours et à venir. L’un des motifs de conf lit principal étant la recherche de la sécurisation des énergies et matières premières, le magazine se consacre durant plusieurs années à ces questions : en 2013 les énergies, 2014 l’eau, et 2015 les ressources minérales. www.cnapd.be Pourquoi l’OTAN n’a-t-elle pas disparu à la fin de la Guerre froide ? Depuis 1991, l’OTAN a trouvé d’autres raisons pour justifier son existence et son action sur les relations internationales. On vient à ce sujet de terminer un plaidoyer intitulé «  L’OTAN  : du bouclier à l’épée  ». L’OTAN a été créée en 1948. Il s’agissait d’une alliance défensive du territoire Atlantique Nord (donc européen et d’Amérique du Nord) contre l’Union soviétique et ses alliés des pays de l’Est, réunis au sein du Pacte de Varsovie. À la chute du Mur de Berlin, le Pacte de Varsovie s’est naturellement dissout parce qu’il n’avait plus de raison d’être. L’OTAN aurait d’ailleurs dû se dissoudre également à ce moment-là. Au lieu de ça, on observe que les territoires d’intervention de l’OTAN se sont de plus en plus éloignés des frontières du territoire de l’Atlantique Nord. Ceci est en totale contradiction avec son fondement d’alliance défensive. En fait, il y a maintenant un amalgame fort entre défense et sécurité. L’OTAN fait encore un peu le lien entre terrorisme en Afghanistan et défense du territoire de l’Union européenne, mais ce lien est selon nous très ténu pour ne pas dire totalement inexistant. Que faudrait-il faire pour éviter les guerres ? L’ONU a établi les menaces principales à la paix et à la sécurité internationale. Ce sont avant tout des menaces d’ordre économique. Si on veut lutter contre la violence, viser un monde plus en paix

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 13 chantier PROPRES OU BARBARES ? Loin des guerres mondiales meurtrières, boucheries et autres bourbiers, la guerre semble avoir retrouvé une légitimité. Les « opérations militaires » et de « maintien de la paix » se justifient aujourd’hui par le droit international et surtout, par la technologie. Par Aurélien Ber thier NOUVELLES GUERRES : Illustration : Mo X ia. Les discours sur la guerre ont réussi à relégitimer le recours à la guerre sur un continent traumatisé par deux guerres mondiales. Ne faisant quasiment plus appel au patriotisme, une guerre n’est à présent légitime et juste que si elle s’opère dans le but de faire respecter « propreté » de cette guerre. On se met à rêver d’une guerre sans le « droit international » (même si, celui-ci est morts… surtout dans notre camp. L’autre trait de ce nouveau à géométrie variable et dépend bien souvent type de guerre, c’est la mise en avant forte de sa haute technicité. des ressources énergétiques présentes dans On s’émerveille devant la précision et l’efficacité des machines le pays cible de l’intervention…). Elle s’effec- à détruire. On le remarquera à l’occasion des deux guerres du tue ainsi dans le cadre de quasi-opérations de Golfe, les médias en perdront leur sens critique. Ils adoptent peu police de la fameuse « communauté interna- à peu le langage de l’armée à l’instar des « frappes chirurgicales » tionale » afin d’imposer ce droit et de secourir qui envahissent les JT et remplacent avec un terme évoquant les des populations jugées menacées. Mais c’est soins celui, plus explicite, de « bombardement ». surtout l’idéologie de la « guerre propre » qui lui a redonné du crédit. La guerre devenue «  asymétrique  » fera dire au philosophe américain Michael Walzer que «  lorsque le monde se trouve irrémédiablement divisé entre ceux qui lancent les bombes et ceux L A G U E R R E PR O PR E qui les reçoivent, la situation devient moralement problématique ». L’idéologie de la «  guerre propre  » apparait Les pays riches disposent aujourd’hui de cette supériorité lors de la guerre des Malouines en 1982. technologique qui permet de causer chez leurs adversaires des Une imagerie se constitue à cette occasion pertes massives sans risquer la vie de leurs propres soldats. en opposition totale à celle de la guerre- Et permet de désigner toutes les guerres non menées par boucherie. Elle institue une guerre de type l’Occident comme « sales » et barbares. « fire and forget » (« Tire et oublie »), celle où les missiles à vol autonomes atteignent leur cible L A T E R R E U R V E N U E D U C I E L : L E D R O N E pendant que la personne qui en a déclenché le tir s’attelle déjà à d’autres tâches. «  C’est Comme le développe le philosophe Grégoire Chamayou dans exactement l’image de la guerre comme « Théorie du Drone  », l’instrument de la guerre asymétrique et intervention chirurgicale que les nouveaux « propre » contemporaine par excellence, c’est le drone. Machine guerriers psychologiques ont diffusée à de guerre volante et téléguidée par un opérateur situé en milieu travers les images d’ordinateur du pilote qui protégé, loin du champ de bataille, il autorise une mise à distue de très loin sans voir son ennemi et sans tance maximale des combattants. Ainsi, les drones opérant en être vu. Le mythe de la guerre aseptisée et Afghanistan ou au Pakistan sont pilotés depuis les États-Unis, à entre professionnels  » la qualifiera Armand plusieurs milliers de kilomètres de là. Mattelart. C’est précisément cette mise à distance qui devient peu à peu la nouvelle norme Ce puissant dispositif, bardé de caméras et de missiles antimartiale et l’une des caractéristiques de la char, permet une surveillance de tous les instants ainsi que la réalisation « d’assassinats ciblés », dernier avatar de la « guerre chirurgicale  ». On continue de mourir donc, mais seulement d’un côté… celui du supposé « terroriste » qui ne mérite aucune forme de procès ni aucune possibilité de se défendre pendant ces « combats » qui s’apparentent alors à du tir aux pigeons. Le drone entérine le passage de la guerre à une véritable chasse à l’homme. Sans compter les « dommages collatéraux », des individus qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment, tués car dérogeant aux normes et algorithmes de la CIA qui détermine qui doit mourir ou non. Tout un discours marketing élaboré par l’armée vante même cette arme qui fait qui fait régner la terreur au sol depuis le ciel comme étant plus « éthique » car plus précise ! Une autre conséquence de l’équipement croissant des armées occidentales en drones, c’est… la guerre. Pourquoi en effet donner ses chances à la diplomatie si le « prix de la guerre » en vies humaines est si faible ? Nos gouvernements hésiteront ainsi de moins en moins à partir en guerre. Et le recours à la violence armée risque fort de devenir une option par défaut de notre politique étrangère et menace d’instaurer un véritable « militarisme démocratique ».

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 14 chantier CES JEUNES QUI PARTENT EN SYRIE De nombreux jeunes belges partent se battre en Syrie. Pour quelles raisons ? Face à leur sentiment d’exclusion, que doit-on faire ? Comment remettre à l’honneur la mobilisation citoyenne et la solidarité internationale ? Par Guillaume Defossé, Président de la CNAPD La déferlante du «  printemps arabe  » n’a pas épargné le pouvoir syrien, confronté aux revendications populaires de justice et d’égalité. Les premières manifestations eurent lieu en mars 2011 et se sont prolongées jusqu’à aujourd’hui, de manière de plus en plus violente. Au départ intra-syrienne, cette violence s’est internationalisée et confessionnalisée. L’un des facteurs complexifiant la résolution du conflit en Syrie est en effet lié à la transformation du territoire syrien en une terre de Jihad. Ainsi, peu à peu, ceux que l’on appellera « opposants » par souci de simplification, se sont vu rejoindre dans la cible de leurs revendications par des troupes djihadistes formées grâce aux nombreuses cellules de recrutement. Le phénomène s’étend à toute l’Europe et à la Belgique, d’où plus de 200 jeunes sont partis combattre en Syrie. C’est la plus grande représentation nationale d’Europe proportionnellement au nombre d’habitants. LU T T E C O N T R E L E TERRORISME OU LU T T E C O N T R E L A R A D I CA L I S AT I O N   ? Lutter contre la radicalisation et le terrorisme passe donc par la lutte contre les inégalités sociales qui induisent frustration et sentiment d’injustice. La prévention qui propose une stratégie de dé-radicalisation et la promotion de la justice sociale et économique constitue une véritable alternative. Cela signifie pour la Belgique, particulièrement touchée par les départs de jeunes en Syrie, de mettre en place des politiques qui visent réellement l’intégration sociale, économique et politique du plus grand nombre. Ce n'est qu’alors que nous pourrons construire un sentiment d’appartenance où la voie du dialogue peut véritablement prendre le pas sur celle de la violence. Le cas de ces jeunes Belges doit être appréhendé comme le symptôme de malaises profonds qui appellent à une transformation radicale de nombreux aspects de notre vie en société. Les chiffres ne manquent pas (chômage, éducation, ségrégation socio-spatiale, etc.) et témoignent tous de la nécessité d’un développement sociétal différent1. La CNAPD vient à cet effet de publier un outil pédagogique sur ce phénomène : « Ma ville, mon quartier. Déconstruire les discours simplistes. Ségrégation socio-spatiale et communautarisation » 1 REDONNER À L’ E N G AG E M E N T S E S TITRES DE NOBLESSE Il convient également de se demander pourquoi la volonté de marquer son indignation par rapport au conflit syrien – et donc une certaine forme de solidarité – prend dans ce cas-ci la forme d’un engagement dans la lutte à mort. Les formes traditionnelles et démocratiques d’engagement solidaire sont-elles inadéquates ou inefficaces  ? Le citoyen se sent-il à ce point dépossédé de ses moyens d’action ? L’émergence dans le débat public de l’engagement de jeunes Belges en Syrie prouve en tout cas la nécessité d’accentuer l’importance de la mobilisation citoyenne (et de son écoute par les pouvoirs publics) et la promotion d’un engagement judicieux et légitime. Le choix de ces jeunes engage aussi une réflexion sur le cadre politique et diplomatique dans lequel il s’inscrit. Nos sociétés occidentales sont promptes à militariser les réponses aux crises, à proposer des moyens violents pour atteindre les objectifs de paix et de sécurité. Le cas syrien n’échappe pas à la règle : pendant longtemps, les efforts diplomatiques n’ont pas été portés vers une résolution politique du conflit, mais plutôt vers l’exacerbation des tensions. Les appels à l’armement ou à l’intervention armée ont publiquement jalonné ces trois ans de crise syrienne. Quel exemple nos gouvernements ont-ils ainsi donné à nos jeunes ? D E S M OT I VAT I O N S SINGULIÈRES Il est bien sûr difficile de dépeindre les motivations qui poussent ces jeunes, parfois sans lien avec la Syrie voire même le monde arabe, à partir combattre et mettre leur vie en danger. L’une des clés de compréhension réside dans l’analyse du processus de radicalisation qui permet à certains groupes extrémistes de convaincre ces jeunes du bien-fondé de leurs propos, celui du Jihad et la promesse d'un au-delà meilleur. Plusieurs facteurs peuvent faciliter la radicalisation dont la situation économique et sociale difficile ou les profondes inégalités sociales, réelles ou perçues. Ici, l’exclusion par rapport au groupe dominant induit une perte de repères et donc la quête d’un cadre normatif et identitaire stable. L’idéalisme face à la situation injuste ressentie en Syrie, le besoin de se sentir utile et l’absence de repères sont autant d’éléments qui poussent ces jeunes à s’engager physiquement dans ce conflit. I l l u s t r a t i o n  : M o X i a .

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n ° 3 7 - p r i n t e m p s 2 0 14 - 15 chantier ÉCRITURE À BALLES RÉELLES La Grande Guerre a fourni le matériau d’un roman nouveau, issu de la mêlée. Sa lecture est toujours d’actualité. Par Denis Dargent Les évènements dramatiques de la guerre de 14 ont entraîné la publication d’une quantité phénoménale de récits, journaux et témoignages divers, tous ancrés dans les terribles réalités du conflit. Cette production abondante, initiée pendant la guerre, se poursuivra jusqu’à la fin des années 20. De ce gigantesque corpus se dégage un roman d’un genre nouveau, hybride, témoignage romancé des années de front, vécues durement par une génération d’écrivains combattants. Auteurs confirmés avant la catastrophe ou «  révélés  » par la guerre elle-même, ces écrivains laissent à la postérité une littérature dont leur propre expérience du champ de bataille constitue la matière première. La mort et ses formes nouvelles, violentes, « grotesques » (Cendrars) ; les conditions de vie dans les tranchées ; la guerre mécanique, chimique ; la vie en groupe au-delà des préjugés de classe (pas simple pour des intellos…) ; les bombardements et les offensives à outrance, dévastatrices… Comme bon nombre d’intellectuels, les écrivains — traditionnels, modernes ou d’avant-garde — se sont massivement engagés dans la Grande Guerre, certains par conformisme patriotique, d’autres par consentement à l’inéluctable, d’autres encore tentés par une vision «  régénératrice  » du conflit, la guerre étant perçue comme un passage nécessaire de la décadence à la naissance d’un monde nouveau. Les motivations varient peu d’un camp à l’autre, mais le choc industriel du conflit bouleversera chez la plupart les représentations romantiques et préalables d’une guerre idéalisée. C’est donc une fiction profondément inspirée par des modes guerriers encore inédits qui prend forme dans les tranchées. La difficulté étant de raconter l’inconcevable. Si le rapport est étroit entre cette fiction et le réel, si la relation à la vérité se fait complexe, il n’en reste pas moins que la littérature de la Grande Guerre conserve une force intacte et bouleversante. « La guerre a fait de nous des propres à rien, écrit Remarque. Nous ne voulons plus prendre d’assaut l’univers. Nous sommes des fuyards. Nous avions dix-huit ans et nous commencions à aimer le monde et l’existence ; voilà qu’il nous a fallu faire feu là-dessus. Le premier obus qui est tombé nous a frappé le cœur. Nous n’avons plus aucun goût pour l’effort, l’activité et le progrès. Nous n’y croyons plus ; nous ne croyons qu’à la guerre. » Malgré les points de vue, les intentions, voire les idéologies qui catégorisent leurs auteurs, seule la sensibilité formelle de l’écrivain diffère vraiment. La convergence se vérifie sur de nombreux thèmes dont celui, et non des moindres, d’une humanité contrainte à la régression… « Je comprends cette sagesse des oppresseurs, qui retirent à ceux qu’ils exploitent l’usage de leur cerveau, en les courbant sous des tâches qui épuisent. Je me sens parfois au bord de cet envoûtement que donnent la lassitude et la monotonie, au bord de cette passivité animale qui accepte tout, au bord de la soumission, qui est la destruction de l’individu. Ce qui est en moi qui juge s’émousse, admet et capitule. L’hébétude, le jeu des disciplines se passent de mon consentement et m’incorporent au troupeau. Je deviens un vrai soldat d’infanterie, la biffe comme on dit, l’intelligence sur la couture du pantalon, exécuteur des corvées et fragment d’effectif » (Gabriel Chevallier). Notons enfin que la censure ne s’organisant que tardivement, elle touchera peu les romans (en France en tout cas), contrairement à d’autres types de publication (la presse essentiellement et les écrits pacifistes, plus rares). Ainsi, « Le feu » d’Henri Barbusse est publié en 1916 et obtient le prix Goncourt la même année, sans avoir été « échoppé » (subir des coupures). La censure sera d’autant plus acceptée que c’est en partie parmi les écrivains et poètes eux-mêmes que l’on recrutera les censeurs… Guillaume Apollinaire sera l’un d’eux. La plume sur la couture du pantalon. Sur le même sujet : « La Grande guerre et la Littérature » par Michel Gheude à lire sur www.agirparlaculture.be À lire en priorité  : Henri Barbu sse, Le Feu (Gallimard/Folio), Ernst Jünger, Orages d’acier (Livre de poche/Biblio), Blaise Cendrars, La main coupée (Gallimard/ Folio), Gabriel Chevallier, La peur (Livre de poche), Frederic Manning, Nous étions des hommes (Phébus/Libretto), Jean Bernier, La percée (Agone/Manufacture de proses), Erich Maria Remarque, À l’Ouest rien de nouveau (Livre de poche).

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