Agir par la Culture - numéro 38

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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par la culture  M a g a z i n e p o l i t i q u e e t c u lt u r e l 3 8 - é t é 2 0 14 Ag i r Dépôt Bruxelles X P501050 Périodique trimestriel Belgique – Belgie P.P. - P.B. 1099 Bruxelles BC 8507 Chantier LE LIVR E E N M UTATI ON Portrait : Olivier Gourmet L’art troublant de Michaël Borremans face au numérique et l a marchandisation Le musée du capitalisme G r at u i t

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 3 édito Sommaire 4 PORTRAIT : OLIVIER GOURMET 7 LES VERTUS DU RÉTROVISEUR Vida Mehri vit et travaille à Bruxelles. Cette jeune ar tiste se concentre sur des questions politiques et sociales dans son pays natal, l’Iran, telles que la censure, l’autocensure et les effets de ces filtres et limi tations su r la p e r so nna lité d e s c itoye ns. Dans cette œuvre, élément d’une installation multimédia plus large Censorship is beautiful, elle coud avec du fil des parties de l’image comme si elle les censurait. Tentative pour elle, à travers une identité virtuelle, de rattraper l’actualité politique de son pays qu’elle vient tout juste de quitter pour immigrer en Europe. L’Iran est alors en proie aux répressions des manifestations postélectorales de 2009. www.vidamehri.com Yanic Samzun Secrétaire général de Présence et Action Culturelles Illustration : Fanny D reyer À l’heure où nous écrivons ces lignes, les résultats des élections du 25 mai sont à peine dévoilés et les consultations vont à peine commencer. Mais nous pouvons en tout cas noter une réalité très inquiétante  : la montée des forces populistes, réactionnaires et même carrément fascistes dans une grande partie de l’Europe. Certains y voient déjà une opportunité de renégocier l’ensemble des Traités, d’autres caressent le rêve d’une Europe minimum, une Europe ou les États nations reprennent la main dans une concurrence effrénée basée sur le protectionnisme économique de chaque territoire national. Nous pensons au contraire que dans la situation de crise identitaire que traverse l’Union, il faut plus d’Europe pour affronter la crise, et surtout un autre projet européen qui s’inscrit dans une logique sociale en se donnant les moyens de réguler les flux financiers, de soutenir la croissance dans les pays comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal. L’Europe se doit d’être aussi et d’abord un projet culturel qui rassemble les peuples autour de valeurs communes fondées sur l’égalité, la fraternité, la solidarité et le respect des Droits de l’homme. Une Europe actrice de paix sur son territoire et dans le reste du monde. En Wallonie et à Bruxelles, les résultats confirment pour le PS le statut de premier Parti en Région wallonne et à Bruxelles et donc à la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est une excellente nouvelle. Mais les très nombreux débats et rencontres de proximité ont mis en évidence des réalités sociales vécues dans la souffrance par beaucoup de nos concitoyens, réalités qu’on a largement tendance à occulter pour préserver une image positive de nos régions. La montée spectaculaire de la pauvreté est vécue par les classes populaires qui subissent très lourdement les effets de la crise. Ces nouveaux damnés de la terre, ces « invisibles » attendent des socialistes et plus largement des progressistes qu’ils fassent de l’éradication de pauvreté une priorité absolue. Ce défi passe par des mesures structurelles en matière de sécu, d’accès au logement et par la création massive d’emplois, y compris peu qualifiés. En les rencontrant, nous recréerons les conditions d’un dialogue positif avec notre base historique. Ce dialogue ne peut se construire qu’en étroite collaboration avec nos partenaires de la Mutualité socialiste et de la FGTB. Au boulot ! CHANTIER : L E L I V R E E N M U TAT I O N 10 12 13 14 16 18 LA RENAISSANCE DU LIVRE VOYAGE EN AMAZONIE LE LIVRE EN BELGIQUE FRANCOPHONE, REPÈRES SE REDÉFINIR OU PÉRIR ÉDITION MILITANTE : SUR LE FIL DU RASOIR LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES 20 L’UNIVERS TROUBLANT DE MICHAËL BORREMANS 21 LE CAPITALISME AU MUSéE 23 ENTRETIEN : CHANNEL ZeRO 24 POSTURE VIRGINALE DU JOURNALISME, MAGIE SOCIALE DES MÉDIAS 26 FANTÔMAS, QUE TON RÈGNE REVIENNE ! 27 popcorns

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 4 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 5 ortrait ortrait OLIVIER GOURMET : RESTER CURIEUX DES GENS Dans son petit hôtel ardennais, nous découvrons Olivier Gourmet tel que nous l’imaginions. L’acteur fétiche des frère Dardenne est drôle, humble, aimant la singularité, la curiosité et la compagnie des gens. Amoureux autant de la culture artistique que de la culture du travail, des voyages que des Ardennes, il revient sur son plaisir de jouer, sur le cinéma et sur l’enseignement de la curiosité. Rencontre. Propos recueillis par Sabine Beaucamp et Aurélien Ber thier Auriez-vous pu ou pourriez-vous exercer un autre métier que celui d’acteur ? Si oui, lequel ? Je travaillerais probablement dans une entreprise de construction. Je suis très bricoleur, j’ai toujours eu besoin de travailler de mes mains. J’ai grandi dans une ferme et dès l’enfance, j’ai commencé à essayer de tout faire moi-même. La plupart de mes amis sont ouvriers dans la construction. Mon voisin est couvreur, mon meilleur ami est menuisier, mon grand-père était menuisier... Quand j’ai commencé le conservatoire, j’ai continué à travailler avec mon père à la ferme, c’était obligatoire. Puis, entre deux projets de théâtre, j’allais bricoler chez des amis qui ne savaient pas planter un clou. Aujourd’hui, dès que je ne tourne pas, je me lance dans des projets de construction. Par exemple acheter une maison où il faut tout retaper. J’ai toujours eu du plaisir à cela depuis longtemps. Puis, vers 20 ans, je suis arrivé au Conservatoire à Liège, une école engagée. Il y avait bien sûr le plaisir de jouer mais aussi beaucoup de prises de position sur la société actuelle, un apprentissage des auteurs qui ont eu ce regard critique sur la société, et un questionnement sur la manière de sensibiliser les gens avec telle pièce sur tel ou tel sujet. Il y avait un vrai rapport vis-à-vis de la société, une vraie étude et analyse via la scène. Ce sont eux qui m’ont fait prendre conscience de cela. Il y a eu aussi une vraie influence du cinéma américain, du jeu d’acteur américain de l’Actor’s Studio. Des gens comme De Niro dans Taxi Driver, ou Raging Bull, où ils vivent vraiment le personnage, où ils disparaissent eux-mêmes de leur image de star pour être le personnage. Ou le cinéma anglais. C’est tout de suite cela qui m’a influencé, qui m’a touché. Vous ne jouez pas totalement le jeu de la vedette de cinéma. Vous êtes assez discret dans les médias, pas spécialement En est né tout le plaisir d’émotion, à la un people, c’est possible de lecture des scénarios, d’être touché par poursuivre une carrière sans tel personnage parce qu’il a un écho dans suivre ce jeu-là ? la vie d’aujourd’hui et d’être profondément ému par cela. Et je me suis rendu compte que plus j’étais ému plus cela me donnait une véritable raison de les incarner. Et au travers de cela, qu’on pouvait sensibiliser les gens, les faire réfléchir, afin qu’ils sortent d’un film ou d’une pièce de théâtre en se posant quelques questions. C’est plutôt difficile mais c’est possible. Disons que j’ai toujours eu une bonne étoile, j’ai assis une certaine notoriété et -sans prétention- une certaine qualité de travail auprès des réalisateurs et producteurs, ce qui m’a permis de continuer. Cela veut dire que c’est possible autrement. On m’a proposé plusieurs fois des rôles sur des films plus « grand public ». En général, à la lecture, ce ne sont pas spécialement des films qui m’attirent. Pas que ce ne soit pas bien d’avoir des films de divertissement ou grand public, ce n’est pas un parti pris, ni un refus de principe. Simplement, quand je lis ces scénarios, cela me touche moins par rapport à d’autres où l’on a relaté de vrais problèmes d’aujourd’hui ou à des films historiques qui sont universels et qui ont encore une résonance aujourd’hui. Des films où évoluent des personnages concrets humainement, que l’on pourrait croiser dans la rue. Ce sont ces genslà qui me touchent, la vie au quotidien et non pas un héros de cinéma ni une histoire héroïque. Et d’autre part, comme je ne veux pas être au devant des médias, en tout cas l'être le moins possible, on m’a déjà écarté de projets plus grand public pour lesquels j’étais partant, en me disant que même si j’étais un très bon acteur, je n’étais pas assez vendeur pour les éditions du 20 heures… Ils cherchent plutôt des gens qui, au moment de la promotion, vont être des De 0 à 20 ans, la seule culture que j’ai eue, c’est la culture du travail ! [Rires]. J’ai terminé les Humanités parce que j’avais des aptitudes et que mes parents m’y ont obligé. J’ai suivi latin-grec, j’ai abordé certains auteurs et certaines lectures à l’école. Mais j’étais forcé et cela me faisait chier à mort ! J’ai détesté l’école. Je ne m’y suis pas amusé, aucun prof ne m’a excité et ne m’a donné l’envie d’étudier. Bon, j’étais probablement récalcitrant, je n’avais sûrement pas suffisamment de maturité. Je lisais parce qu’il fallait lire mais je n’en retenais rien. Je faisais tout juste ce qu’il y avait à faire. Quand j’ai commencé à faire du théâtre à l’école, au collège, je n’avais aucun regard sur le théâtre, la culture ou le cinéma. Ce qui m’amusait, c’était simplement de faire l’idiot sur un plateau, de faire rire mes camarades et de me défouler physiquement. C’était tout ce qui m’importait. C’est le plaisir mon premier carburant. Je le conserve encore aujourd’hui. P h o t o   : H e l e n e Fr a i g n e u x Qu’est-ce qui vous a nourri en tant qu’acteur ? Ma chance, cela a été aussi de rencontrer les bonnes personnes et les bons enseignants, ceux qui vous révèlent à vous-même et à ce que vous aviez en vous. À ce que vous n’aviez pas été chercher vous-même par paresse, par manque de maturité ou de curiosité. Parce que je vivais à la ferme, on travaillait la terre, on soignait les bêtes. J’étais riche de plein de choses que je continue à faire aujourd’hui. Mes parents m’ont donné cette culture-là. Mais ils n’allaient pas au théâtre, au cinéma, ne regardaient pas la télé. Quand je suis arrivé à Liège, je me suis mis à aller tous les jours au cinéma, à louer des films et à discuter cinéma et théâtre avec les gens. Et au niveau du jeu d’acteur ? Par ma formation, j’ai compris l’importance du corps, d’être traversé par l’émotion avant de prendre la parole, par quelque chose qui résonne en vous. En Belgique, on met davantage l’accent sur la formation corporelle, sur l’importance du corps, dans le fait d’incarner un personnage. « Ce n’est pas en enfermant dans la singularité qu’on trouve la singularité, c’est en l’ouvrant vers les autres, vers la différence, vers ce que l’on ne connaît pas que, tout à coup, on va pouvoir vous révéler. »

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 6 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 7 ortrait propos intempestifs bien mais c’est parfois difficile de se dire du jour au lendemain que l’on doit s’en débarrasser pour aller vers quelque chose de plus frais et vivant. Attention, l’héritage, Est-ce que choisir de tourner Oui, mais c’est aussi de rendre le jeune c’est magnifique aussi. La culture c’est curieux. Sur ce plan-là, on ne les stimule aussi apprendre à donner, à partager ce dans des films dits « sociaux » pas, parce que déjà les parents sont de que l’on a appris, le transmettre aux autres. c’est aussi une forme d’engagegénérations qui ont été formatées, tuées Il y a la culture artistique mais aussi la ment politique de votre part ? par la télévision. C’est terrible le mal que culture du travail. La menuiserie, c’est aussi Oui, c’est exact. Il faut que je sois atti- la télévision a fait depuis 30 ans sur les la culture, de l’apprendre à un jeune c’est ré émotionnellement par un rôle pour gens. Elle a enfermé les gens chez eux à formidable. Si ce n’est qu’à un moment donné il faut le laisser vivre, le laisser faire b i e n d é f e n d r e d e s p e r s o n n a g e s . ne regarder que des conneries. et parfois c’est plus compliqué. Ce sont ces histoires-là qui me touchent, qui me retournent et me bouleversent. Et chez vous, comment cette En Belgique donc, tout a été permis. Dès Probablement parce que j’essaie de rester curiosité s’est-elle déclarée ? lors une nouvelle culture, quelque chose en phase avec la société, avec les gens. C’est aussi une des raisons pour lesquelles J’ai toujours été curieux des gens. Cela de neuf, un regard différent et surtout une j’essaie d’être le moins possible au devant continue à être mon plus grand plaisir : les singularité sont nés. Parce qu’on ne devait des médias : à partir du moment où l’on est gens plus que les auteurs. C’est pour cela ressembler à rien. Chacun a existé dans sa trop connu, on n’a plus de vie privée. On ne que j’ai arrêté le théâtre. Le cinéma m’a singularité. C’est ce qui fait la richesse du peut plus sortir de chez soi. Or, je pense permis de rencontrer des gens, les films cinéma belge aujourd’hui. Qu’il soit flamand que pour parler du monde et des gens, d’auteur m’ont permis d’interpréter des ou wallon, c’est le même type de cinéma : il faut vivre dans le monde et faire des situations sociales. J’ai tourné avec des un cinéma singulier. On cherche à réaliser choses avec les gens, voir ce qu’ils font et acteurs amateurs qui étaient vraiment les le film que personne d’autre n’aurait fait de ce qu’ils sont. Je vis normalement avec les personnages, dans des milieux différents cette façon-là. Cela n’appartient qu’aux gens et les histoires que je reçois ont un du mien. C’est cela qui m’a excité. C’était Frères Dardenne, qu’à Bouli Lanners, qu’à écho en moi parce je connais cette réalité. de quitter les quatre murs du théâtre et de Benoit Mariage… Il faut toujours rester vivant avec les autres. amuseurs publics, qui vont dire des conneEn permettant des ponts et ries à la télévision pour toucher le plus large des transferts entre les univers public possible. différents ? L A VERTU DU RÉTROVISEUR Pour mieux déchiffrer et anticiper notre futur, le pari est d’opérer un retour vers le passé. Et d’y puiser les grands modèles qui à chaque époque ont façonné notre manière de penser et de vivre. L’expérience est audacieuse mais me semble essentielle même si dans le cadre de ces propos, elle est réduite à l’essentiel au risque de la simplification extrême, voire de la caricature. C Si vous étiez Premier ministre, quelle serait la première décision que vous prendriez ? Ce serait de miser davantage sur l’enseignement. Y mettre les moyens financiers, augmenter le nombre d’enseignants pour avoir des classes plus petites afin d’accompagner ceux qui ont le plus de difficultés. C’est eux l’avenir. C’est une décision urgente à prendre. rentrer dans la vie, dans des vrais décors avec des vrais gens dans de vraies situations et de voyager, de découvrir d’autres façons, d’autres humeurs, d’autres régions. Le conservatoire nous a beaucoup obligé à partir et à aller voir les gens, les regarder, leur parler, les interroger. Quand on devait interpréter un rôle, on devait trouver dans Il faut prendre chaque enfant et l’ac- la vraie vie quelqu’un qui aurait pu être ce compagner. Il faut certes les règles et personnage. Il fallait faire tout un travail techniques de base, les calculs, l’écriture d’information. Comme dans le journalisme, mais il faudrait surtout découvrir ce qu’il a l’acteur qui raconte un personnage, doit en lui, ce qui va lui permettre de s’épanouir s’informer avant. C’est une démarche. bref : quelle est sa singularité ? C’est cela qu’il faut faire ressortir dans les écoles. Quel regard portez-vous sur le On a essayé avec le rénové en disant qu’on cinéma belge aujourd’hui ? pourrait choisir plus tôt mais en réalité je ne pense pas qu’il faille choisir dès 13-14 ans. Le cinéma belge est reconnu internatioJe pense au contraire qu’il faut leur don- nalement et à travers plein de festivals. ner une large gamme, les rendre curieux Ce qui fait la richesse de la Belgique selon de plein de choses et ne pas les canton- moi, c’est que nous sommes une jeune ner dans une spécialité. Ce n’est pas en nation née en 1830, on a coupé notre enfermant dans la singularité qu’on trouve cordon ombilical qu’était la culture franla singularité, c’est en l’ouvrant vers les çaise et on s’est retrouvé dans un pays autres, vers la différence, vers ce que l’on fait de bric et de broc sans culture, passé, ne connaît pas que tout à coup, on va pou- ni patrimoine. Il a donc fallu tout reconsvoir vous révéler. truire et je pense qu’on a laissé tout faire car tout était possible, c’est ce qui a permis cette richesse. En France, on a un lourd héritage. L’héritage et le patrimoine c’est C’est qu’ils ne soient pas suffisamment accompagnés pour découvrir ce qui les fait rêver, ce qui pourrait les passionner, les épanouir. Quand je vois les jeunes autour de moi, c’est vraiment ce manque de passion, d’envie, de curiosité, de plaisir. Qu’est-ce que vous craignez le plus pour ces jeunes ? « Pour parler du monde et des gens, il faut vivre dans le monde et faire des choses avec les gens, voir ce qu’ils font et ce qu’ils sont. » Est-ce que vous avez un réalisateur ou une réalisatrice avec qui vous auriez souhaité travailler ? Oui, des réalisateurs dans le cinéma social anglais comme Mike Leigh ou Ken Loach. Qu’est-ce que vous aimez lire ? Je suis un gros lecteur de polars par moment mais je peux aussi rester trois mois sans ouvrir un bouquin. Je lis beaucoup dans les trains parce que c’est facile à lire ou sur les tournages parce que cela ne vous prend pas la tête. C’est plutôt pas mal écrit, c’est prenant et cela vous emmène ailleurs. Mes goûts et mes humeurs changent tellement. Il y a des gens que je garde en référence comme John Irving dont j’apprécie énormément l’humour. Mais si je ne devais citer qu’un seul roman ce serait « Le Seigneur des porcheries » d’un jeune auteur américain décédé Tristan Egolf. Je me suis toujours dit que si je réalisais un film, ce serait une adaptation cinématographique de ce livre. hacun connait les maux qui ensablent notre présent. Jeunisme, urgence, immédiateté, triomphe des technosciences, croyances en une rédemption de l’humanité par la production et la croissance. Secousses financières, creusement des inégalités, dégradations des écosystèmes, crise de civilisations. Triomphe du management, du quantitatif, du coaching. Théories de l’économie qui envahissent tous les champs du savoir. Tout n’est plus, des corps à la vie de l’esprit, de l’école à l’entreprise, qu’évaluation, concurrence et compétitivité. Réification et marchandisation de toutes les dimensions de l’humain. Tyrannie de la réalité au nom du principe de responsabilité, de gestion et d’efficacité. Toute alternative est une utopie trompeuse, un rêve sanglant voire une aliénation mentale. Religion du chiffre, juxtaposition des faits, refus des points de vue de survol. Théoriser c’est terroriser. On ne crache pas dans la soupe de la globalisation qui nous apportera, par le doux commerce, l’élixir de la félicité éternelle. Chaque panurge à sa place et les troupeaux du marché autorégulé seront bien gardés. Éternel présent, sans les leçons de la mémoire ni les espérances de l’avenir. Et bien, je ne me reconnais aucunement ni dans ces valeurs ni dans «  l’esprit de mon époque  ». J’y vois une impérieuse nécessité : jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour tenter quelques perspectives pour notre futur. Que nous apprend ce regard rétrospectif  ? Le monde, du moins notre Occident, a été structuré par de grands principes de sens depuis le basculement de la révolution néolithique. C’est bien là la faille de notre aurore du millénaire. L’absence d’un paradigme de discernement de nos temps mouvementés pour tracer une direction qui fasse conscience commune pour les hommes et conjurent les périls mortels qui guettent notre humanité. Cela parait un peu grandiloquent, voire prétentieux, quand chacun limite son horizon aux nouvelles du jour, aux courses du samedi et au mandataire à élire. Cela vous tenterait la réalisation ? Ce n’est pas vital. Il faut que les choses soient vitales au cinéma ou dans le plaisir. Or je ne suis pas sûr d’avoir du plaisir à réaliser. Ce serait plus une douleur, c’est un métier de fou, prendre une équipe, raconter une histoire et mettre tout le monde au diapason, ce n’est pas évident. Si un jour je devais aller vers la réalisation, j’irais plus facilement vers le documentaire. Justement aller voir les gens, les questionner, leur parler et découvrir quelque chose avec eux. Retrouvez cette interview en version intégrale sur : www.agirparlaculture.be L’assèchement des discours sur les récits qui font sens et l’anémie de la rhétorique politique nous plongent dans une dramaturgie de l’histoire où le spectacle et le divertissement en constituent les horizons indépassables. Bien des causes, complexes, expliquent cette perte de repères et l’absence de phares qui nous guideraient dans la nuit de «  l’homo festivus  » et du présentisme prétendu salvateur. Philippe Muray écrit  : « je ne suis pas de mon époque ». Comment tenter de le redevenir  ? Comment dépasser l’assignation à être producteur et consommateur comme ultime expectative existentielle. Rapide retour en arrière sur les grands principes de sens qui ont structuré notre pensée. « Aujourd’hui, quelles directions et quelles valeurs construire face à notre monde à la dérive, tout à la fois si scientiste et si croyant, si connecté et si débranché de la nature ? »

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 8 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 9 propos intempestifs La connotation centrale du monde ancien, celui des antiques Grecs et Romains, était d’essence cosmologique. Le rapport à soi, aux autres et à la nature, était bâti sur la recherche de sa juste place dans le Cosmos selon une logique aristocratique, hiérarchisée et inégalitaire. La «  vie bonne  » vient, selon, par exemple, Aristote ou les philosophes stoïciens, de sa capacité à s’ajuster au grand Tout de l’univers. Le vrai, le juste, le beau et le bon sont en correspondance. Comme dans les poèmes épiques d’Homère, une existence réussie est celle qui part du chaos primitif pour rejoindre le lieu de la réconciliation et de l’harmonie avec le monde. Ulysse préférera une vie de mortel auprès des siens sur son île plutôt qu’une promesse d’immortalité malheureuse auprès de la sublime Calypso. Profonde sagesse qui nous engage à habiter l’instant sans remords ni regret et sans attente ni espoir. Pas de passé, pas de futur, juste le présent comme fragment d’éternité. En trouvant sa place naturelle dans l’ordre cosmique, chacun devient pleinement lui-même. Cette approche cosmique de la vie trouve aujourd’hui nombre de résonances dans l’astrophysique, sur les traces d’Hubert Reeves ou de Michel Cassé, ou dans la pensée écologique, sur celles d’Arne Naess ou de James Lovelock. Puis vient la révélation juive et chrétienne. Il ne s’agit plus de s’ajuster à la nature mais aux commandements divins. L’entendement de l’existence réside tout entier dans la foi et dans la promesse d’une vie éternelle au royaume céleste de Dieu. Ce principe de sens et les valeurs qu’il véhicule, de l’amour à l’égalité, structure encore tellement notre présent, comme sécularisation des grandes traditions religieuses, que des philosophes aussi différents que Michel Onfray ou Jean-Claude Guillebaud tentent pour l’un de démonothéiser nos approches du réel et pour l’autre de subtilement réhabiliter le message des évangiles au-delà des détournements de l’institution épiscopale. La sagesse est bien alors de croire, en respectant les préceptes bibliques, que le discernement envers la vie conduit à l’élixir de l’immortalité, grâce à une vie pieuse et soumise aux vertus de la révélation. La Renaissance introduit un profond changement en déplaçant de Dieu vers l’homme la définition et le centre de « la vie bonne ». Temps de l’humanisme, de Pic de la Mirandole à Erasme, lumières de la raison de Montaigne à Kant. Le référent ultime n’est plus ni le Cosmos, ni Dieu mais l’homme. Scandale pour les Anciens qui y voient démesure et folie. Insupportable prétention pour les théologiens. Le sens qui organise les esprits et les corps est désormais de s’inscrire dans l’histoire, dans le progrès. Le génie humain, par les avancées scientifiques, peut prétendre maitriser et dominer la nature selon la formule de Descartes. Triomphe de la rationalité et des mathématiques. Ascension de la liberté et de la civilisation par les Révolutions. L’homme, être perfectible et totalement transparent à lui-même, tient fermement et en pleine conscience son destin qu’il entend totalement contrôler. Prométhée déchainé, enfin. Jusqu’à Auschwitz. Mais, tout passer au crible de la raison conduit aussi à déconstruire celle-ci. À questionner toutes les illusions religieuses, métaphysiques ou rationnelles, l’homme n’apparait pas si conscient, libre et raisonné qu’il se l’imaginait. Les philosophes du soupçon entrent sur la scène de la pensée. Nietzsche, Marx, Freud. Et Darwin. Le structuralisme et la mort de l’homme suivront au siècle dernier. Espèce, instinct, inconscient, place dans le processus de production ou dans les structures sociales, signent la fin du rêve d’un humain clairvoyant et raisonné. Devant cette méthodique déconstruction de nos illusions, le nouveau principe de sens oscille entre l’intensité vitale de Nietzche, la révolution prolétarienne de Marx, la sublimation freudienne ou la conquête d’espaces de liberté en desserrant tous les déterminismes qui nous traversent, façon Pierre Bourdieu. Que le rationnel soit irrationnel, voilà qui est rationnel. Tout n’est qu’un torrent de forces. Il n’y a pas de grand dessein. Règne de l’absurde et de l’insensé. Aujourd’hui, après ces cinq principes de sens, si bien décryptés par Luc Ferry, quelles directions et quelles valeurs construire face à notre monde à la dérive, tout à la fois si scientiste et si croyant, si connecté et si débranché de la nature ? Qui inventera le couteau suisse qui nous permettra conceptuellement de saisir l’étape suivante de notre devenir commun  ? Quel acteur renversera l’Histoire ? Quelle spiritualité pour nous guider vers une moins grande part d’ombre ? L’amour, la nature, la laïcité, la complexité… ? Après les égarements du Cosmos, de Dieu et de la Raison, après la mort de l’homme, et celle des écosystèmes, inexorable, qui affûtera une théorie et une éthique pour surmonter les impasses de ce nouveau millénaire ? Mille réponses, les plus contradictoires ou les plus farfelues résonnent dans nos têtes, saisies par l’effroi du vide et de l’ignorance. Cherche désespérément modèle d’interprétation nouveau pour temps tourmentés et périls à venir. Et pour ne pas réinventer l’eau chaude spéculative ou les référents obsolètes, comme ils dégoulinent des discours actuels, mieux vaut, pour tenter l’aventure des contrées encore inexplorées de l’esprit, bien saisir toutes les vertus du rétroviseur. Jean Cornil LE LIVR E E N M UTATI ON Chantier face au numérique et la marchandisation L’apparition d’internet a provoqué deux phénomènes qui bouleversent la chaine traditionnelle du livre : la vente en ligne de livre papier et le livre numérique. L’objetlivre va-t-il disparaitre ? Sera-t-il remplacé par des liseuses et des tablettes ? Le vendeur en ligne Amazon.com, désormais plus grand libraire mondial, aux méthodes contestées, va-t-il provoquer la faillite de toutes les librairies ? Quel avenir pour les bibliothèques ? Quelles réponses un éditeur peut-il imaginer face au numérique ? En particulier l’édition indépendante et critique qui survit grâce à son dynamisme mais fait face aux mêmes phénomènes, pressions économiques accrues en plus ! Petit tour d’horizon des conséquences de ces bouleversements et pistes de réinvention d’un secteur en mutation. Illustration : Fanny D reyer

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 10 n ° 3 8 - é t é 2 0 1 4 - 11 chantier LA RENAISSANCE DU LIVRE Le 26 avril dernier, jour de la Saint Jordi, patron des libraires (ça ne s’invente pas), la Libre publiait une tribune du Syndicat de la librairie1. Un texte alarmant. Un de plus. Par Michel Gheude Le texte aurait pu être écrit il y a vingt ans, sauf qu’à l’époque le principal danger mis en avant, c’était la grande distribution qui se centrait déjà sur les best-sellers et vendait en grandes quantités, ce qui lui permettait de baisser le prix étiquette tout en élargissant sa marge. Les libraires craignaient de perdre les ventes faciles et de voir leur chiffre baisser d’autant. Ils ne gardaient que le monopole des petits revenus  : conseil, commandes et petits tirages. Aujourd’hui, les libraires crient à l’aide contre Amazon. Le danger est plus grand, pourtant de nature totalement différente. Car Amazon n’est pas un hypermarché. C’est au contraire une réponse de libraire à la concurrence de la grande distribution. Vous ne vendez que les best-sellers. Nous vendons tous les livres. Vous ne donnez aucun conseil. Nous offrons du conseil. Vos clients ne peuvent pas commander. Nous ne fonctionnons que par commande et nous livrons n’importe où très rapidement. Vous offrez des ristournes significatives. Nous aussi. Vous avez un marketing performant. Vous étudiez vos clients. Vous analysez leurs achats grâce à vos cartes clients. Nous avons un marketing plus offensif. Nous sommes proactifs. Nous leur faisons des propositions individualisées. de lois de plus en plus restrictives. Quant au loto, ils n’en ont pas le monopole et on y jouera de plus en plus via internet. Dans ce contexte, la concurrence d’Amazon fragilise encore davantage un secteur qui peine à trouver un deuxième souffle en s’appuyant sur son seul point fort, la proximité3. D U C ÔT É D E S AU T E U R S J’ai publié une douzaine de livres, plus aucun n’est disponible en librairie. Certains éditeurs ne les ont pas réédités. Plusieurs éditeurs ont disparu, car l’édition est bien plus fragile encore que la librairie. Au début des années 2000, j’avais publié six livres en moins de cinq ans. J’étais joué au théâtre. J’étais euphorique. À la fin des années 2000, tous mes livres avaient disparu. Je me demandais si j’allais continuer. La première fois qu’on est déçu, on peut penser qu’on avait frappé à la mauvaise porte. Après plusieurs expériences désagréables, on pense qu’on est soi-même à l’origine d’un mauvais fonctionnement. En réalité, la plupart des éditeurs que j’ai connus sont des gens très bien. Ce qui est en cause est structurel. Un exemple  ? Dans les années 80, Hubert Nyssen avait publié ma pièce sur Maiakovski, Un chien mérite une mort de chien. Comme toujours, le contrat prévoyait que l’éditeur allait s’occuper de trouver des partenaires étrangers pour les traductions. Il se fait que des amis chiliens ont traduit ma pièce. J’ai envoyé le texte espagnol à Hubert. Il ne m’a jamais répondu. Ce n’était pas de la mauvaise volonté. Il consacrait son temps à Berberova et à Auster pour faire vivre sa maison. Ma pièce de théâtre ne pouvait pas être sa priorité. Mais c’était la mienne. Donc, nous aurions pu faire un contrat plus efficace par lequel je lui confiais les droits de l’édition papier et rien d’autre. Il ne se serait pas engagé à faire ce qu’il ne pouvait pas faire. Et moi j’aurais pu chercher d’autres partenaires pour les autres développements de mon travail. Mais à l’époque, l’éditeur restait le point de passage obligé pour tout projet lié à l’écrit. Et malheureusement, le plus souvent, l’éditeur, même connu et reconnu, est un acteur économique trop fragile pour animer de manière durable tout son catalogue. LIBRAIRIE, MON AMOUR Une jeune femme devient libraire. Dans une librairie aujourd’hui disparue, La Proue. Une petite maison de la rue des éperonniers, à deux pas de la Grand Place de Bruxelles. Des livres à tous les étages. En pile dans les escaliers. En bas, assis à un petit bureau, un homme toujours occupé à taper sa newsletter sur une vieille machine à écrire : Henri Mercier. Il a marqué tous ceux qui l’on connu par son caractère revêche et son immense érudition. Le voici, lui et sa librairie, les héros d’un livre amoureux. Elle, qui photographia aussi splendidement que minutieusement ce petit temple avant qu’il ne disparaisse. Lui, l’écrivain, qui découvrit là, quelques-uns des chefs-d'œuvre qui illuminèrent sa jeunesse. Leurs textes, à l’un et à l’autre, sont comme des lettres d’amour que s’écrivent deux amoureux des livres qui méditent non sur la mort du livre – il est immortel – mais sur le bibliocide. Et aussi sur sa résistance silencieuse et têtue à la rancune qui l’entoure. Les naufrages passent, les livres sont l’île qui accueille les naufragés. (MG) Muriel Claude & Pierre Mertens, à la Proue, CFC éditions, 2014 LE LIVRE SE DÉCHAINE Comme beaucoup de commerces et d’entreprises fragilisés par la concurrence et les révolutions techniques, les libraires et les points presse se tournent donc vers l’État pour qu’il interdise, qu’il protège, qu’il impose. Ce sont des manœuvres défensives qui pourraient leur laisser le temps de se retourner. Mais en aucun cas des remèdes ou des visions stratégiques. La seule réponse est commerciale  : utiliser ses atouts pour offrir un meilleur service, nouer des alliances et faire mieux qu’Amazon. On n’y est pas. On y viendra. Dans la société de la communication, le délocalisé et le local sont complémentaires. Ils doivent seulement trouver leur place respective dans une géographie nouvelle. La chaîne du livre (auteur – éditeur – diffuseur/distributeur – libraire – lecteur) a été forgée pour un univers analogique. Qu’elle se brise ou qu’elle se raccourcisse en faisant fi de l’expertise des intermédiaires, en particulier de l’éditeur en relation privilégiée avec l’auteur, ou du libraire en relation privilégiée avec le lecteur, sont des hypothèses peu probables. La relation directe de l’auteur au lecteur, miraculeusement connectés par internet, est un mythe. La communication n’est jamais directe. Elle est faite de médiations. Ce sont ces médiations qui changent. La chaîne ne se brise pas, elle se diversifie. Elle ne se simplifie pas, elle se complexifie. Les librairies se raréfient mais deviennent plus grandes. Elles font désormais systématiquement se rencontrer les auteurs et les lecteurs, activité qui resta longtemps limitée à quelques lieux privilégiés comme le Théâtre Poème ou La Maison des Écrivains. On y lunche, on y brunche, on y retrouve ses amis. Autour d’un café et parmi les livres. On se parle. Et on se parle aussi sur les réseaux sociaux. Parmi lesquels certains dédiés exclusivement à la littérature. S’y forment de nouvelles manières de s’informer, de discuter, d’échanger4. ©  M u r i e l C l a u d e , à l a p r o u e , 19 9 2 LE NUMÉRIQUE ET L A PR OX I M I T É Cette réponse a été rendue possible par le web 2.0. Comme le rappelle Louis Wiart2, elle s’est élaborée peu à peu avec des sites comme Alapage, Alibaboo, Chapitre. com. Et elle a connu un succès suffisant pour que quelques acteurs puissent se développer et atteindre une taille significative comme la FNAC, voire mondiale comme Amazon. Ce faisant, évidemment, ils sont aussi devenus de sérieux concurrents pour les autres libraires car contrairement aux grandes surfaces, ils ne les concurrencent pas seulement sur les prix et les best-sellers, mais aussi sur leurs points forts : le stock, la commande, le conseil, les petits tirages et même les secondes mains. On l’oublie parfois, ce ne sont pas seulement les librairies générales qui sont mises sous pression. La librairie c’est aussi plusieurs milliers de marchands de journaux dont le modèle économique repose sur le triptyque presse, tabac, loto. Or la presse va mal et le tabac, problème gravissime de santé publique, est l’objet D E L A C H A I N E AU R É S E AU L’édition numérique a ouvert de nouvelles perspectives. Les œuvres et leurs auteurs y ont gagné une indépendance certaine. L’éditeur n’est plus le seul point de passage. À présent, la traduction espagnole de ma pièce peut être lue dans le monde entier. En un seul clic, on peut l’acheter à Madrid, à Santiago, à Mexico. À moi maintenant de trouver les partenaires qui donneront à cette pièce l’occasion d’être jouée dans des pays hispanophones. La pièce est aussi disponible en langue française grâce aux versions numériques mises en ligne par la BNF. Si ma pièce est rejouée en France, Actes Sud aura peutêtre envie de la rééditer et j’en serais très heureux. Mais en attendant, grâce à l’édition numérique, le texte est disponible. Le rôle protecteur de l’éditeur s’est perdu, l’auteur est plus seul mais le système s’est ouvert. Un livre aujourd’hui peut toucher son public de manières diverses : l’édition papier, l’édition numérique, l’édition sonore. Et aussi sous forme d’adaptations diverses : lectures, théâtre, radio, télévision, cinéma, jeu, bd, comédie musicale, opéra… Dans certains cas, on peut aller jusqu’aux produits dérivés, aux voyages organisés, aux tournées de conférences, aux évènements… Dans cet univers, les éditeurs apparaissent comme un des partenaires spécifiques plutôt que comme les gestionnaires de toutes les potentialités de l’œuvre. Sauf exception, ils n’ont ni les moyens, ni l’expertise, ni même l’envie de cette gestion globale. Là encore, la chaîne se diversifie mais les éditeurs restent des partenaires de premier plan. Grâce à leur réseau de diffusion distribution, ils sont les vecteurs indispensables des éditions papier. Et le papier a de toute évidence une grande et belle vie devant lui. Ils ont aussi une marque qui légitime et valorise les œuvres. Enfin, ils ont des collections qui génèrent des commandes, des ouvertures, des projets. Il n’est pas possible de développer une œuvre sans les éditeurs, sans les libraires, sans les bibliothèques. Ils ont une relation privilégiée avec le public. Les lecteurs continueront de les aimer et de les fréquenter. Les auteurs aussi. Simplement, il ne sera plus possible de ne le faire qu’avec eux. Nous appelons Renaissance cette époque où le livre est passé du manuscrit à l’imprimerie. Le livre ne meurt pas au temps de la révolution numérique. Il est en pleine renaissance. 1 Lecteurs de tous les pays, unissons-nous ! in La Libre, 26 avril 2014, 2 Louis Wiart, Le e-commerce a-t-il révolutionné le marché du livre ? Note de lecture de Librairies en ligne (Sociologie d'une consommation culturelle) de Vincent Chabault, Presses de Sciences Po, 2013. 3 Sur ce sujet, lire le portrait d’Alexandre Ribadière, président de Prodipresse, dans La Libre Entreprise du samedi 12 avril 2014 et le mémorandum de Prodipresse, Librairies-Presse 2.0. : Constats et stratégies pour une reconquête, octobre 2013. 4 Louis Wiart, Lecteurs, quels sont vos réseaux ? En ligne sur le site INA Global, La revue des industries créatives et des médias, 13.01.2014, http://www.inaglobal.fr/edition/article/ lecteurs-quels-sont-vos-reseaux

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 12 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 13 chantier chantier VOYAGE EN AMAZONIE On oublie souvent que derrière tout écran, il y a un humain. Amazon est un catalogue en ligne qui est devenu le site de vente par correspondance en ligne n°1 de livres. Il dégage d’important bénéfices notamment grâce à son « optimisation fiscale » et aux pénibles conditions de travail qu’ils imposent à ses ouvriers manutentionnaires. Souhaitant enquêter sur ce dernier point, Jean-Baptiste Malet, jeune journaliste français, s’est fait embauché pendant plusieurs mois au sein d’un centre d’acheminement d’Amazon. Il en décrit le fonctionnement dans son livre-enquête « En Amazonie ». Propos recueillis Aurélien Ber thier QUELQUES INDICATIONS Par Jean Cornil le LIVRE EN BELGIQUE FRANCOPHONE : Dans votre enquête en infiltration au sein d’un centre logistique vous avez particulièrement rendu compte des conditions de travail chez Amazon. Quels sont vos constats ? Pour beaucoup, Amazon est quelque chose de très virtuel. Or, même avec l'économie numérique, le travail est toujours présent. Je voulais montrer que les potentialités d'internet ont bouleversé le monde du travail sur ce secteur. Amazon, c'est une révolution dans le monde industriel. Les entrepôts logistiques sont régis par une organisation du travail très précise qui n'est pas simplement celle du taylorisme ou du fordisme. Elle inclut toutes les potentialités d'internet et fournit des outils de contrôle de productivité parfaitement inédits. Chacun a sa propre image d'internet. Je ne veux pas tenir un discours moral, simplement rappeler des faits et décrire ce qui se passe dans une usine logistique. Les travailleurs chez Amazon, loin, très loin des progrès du XXIe siècle, ont des conditions de travail qui sont dignes du XIXe siècle. Que ce soit en ce qui concerne les conditions de travail des intérimaires, que ce soit dans les cadences qui sont imposées, dans les contrôles de productivité, dans les fouilles au corps qui sont réalisées chaque fois qu'un travailleur franchit les portiques. Les exemples foisonnent dans mon livre et tendent tous à montrer qu'Amazon, en ce qui concerne le respect des droits sociaux, est une entreprise qui n'est pas progressiste mais parfaitement réactionnaire. avec le «  have fun  » essaie d’organiser la vie des travailleurs durant le travail et en dehors du travail. C'est une vraie stratégie de conquête des cœurs et des esprits. C'est un rapport très idéologique au travail que je décris dans mon livre. Peut-on dire qu’Amazon exerce une concurrence déloyale aux libraires ? La force d'Amazon, vis-à-vis du commerce de proximité, c'est d'avoir des coûts de stockage et de distribution beaucoup plus faibles. Un entrepôt logistique en zone périurbaine, c'est un loyer qui est beaucoup plus faible que celui d'un commerce de proximité. Après, il est incontestable que ce qui fait l'efficacité d'Amazon, c'est son infrastructure informatique, qui permet l'expédition de colis au plus vite une fois la commande passée car tout est fluidifié par le réseau. Cette infrastructure permet un contrôle total de tout ce qui se passe dans les entrepôts, y compris au niveau des travailleurs. Par ailleurs Amazon n'a pas besoin de machines complexes comme l'automobile : en réalité, Amazon ce sont de grands entrepôts avec des étagères métalliques, quelques ordinateurs et des bornes Wi-Fi. La machine la plus complexe étant l'être humain qui, grâce au levier informatique, peut générer des richesses incroyables. La multinationale réalise également des économies sur les pointeuses, placées non pas à l'entrée de l'entrepôt mais à trois minutes de marche de celui-ci, sur le recours outrancier à l'intérim et sur son évasion fiscale. Il faut savoir qu'Amazon doit 198 millions d’euros au fisc français. Quelle place pour le livre francophone en Belgique ? Si l’on suit l’étude réalisée par le Service général des Lettres et du Livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le marché du livre en langue française en Belgique poursuit une nette décroissance depuis 2007. Ainsi, il s’est élevé à 259 millions d’euros en 2012 soit une baisse de 1,5 % par rapport à 2011. Il baisse de près de 15 points entre 2007 et 2012 si on calcule en euros constants. Trois explications à ce recul  : la diminution du nombre de « grands lecteurs » (ceux qui achètent plus de 20 livres par an), la concurrence des nouvelles formes de loisirs (notamment chez les jeunes) et la disponibilité croissante de contenus gratuits sur internet. Si on peut dire que les ménages consacrent donc de moins en moins de part de leur revenu à l’achat de livre, notons que ces chiffres sont toutefois à relativiser car ils ne prennent pas en considération les ventes en ligne effectuées par des Belges sur des sites étrangers comme Amazon. Par catégorie de livres, la vente des livres scientifiques, scolaires, des livres de poche et des BD progresse. à l’inverse la vente des livres de sciences humaines, des romans en grand format, des beaux-livres, des ouvrages pratiques, des dictionnaires et des encyclopédies diminue et celle de livre jeunesse chute. Quant aux points de ventes, ce sont les clubs de livres, les grandes surfaces, et les plateformes de ventes à distance qui se développent au détriment des librairies générales ou spécialisées. En ce qui concerne les livres numériques, en France, les ebooks représentaient 0,6 % seulement du marché total en 2012 mais on estime que les téléchargements des livres numériques vont tripler à l’horizon 2015. Il n’y a pas encore de statistiques sur le marché du livre numérique en Belgique mais l’achat de tablettes et de liseuses est en très forte hausse, ce qui indique de potentiels changements de comportements dans la manière de lire. Notons qu’aux états-Unis, la lecture numérique représente de 25 à 30 % du volume de lecture. En Belgique, une enquête réalisée en avril 2013 auprès de 700 lecteurs indiquait que seuls 2 % des personnes interrogées lisaient exclusivement sous forme numérique mais que 4 lecteurs sur 10 avaient au moins lu un livre numérique en 2012, et ce, surtout dans les villes et auprès des personnes ayant un niveau socioculturel moyen ou élevé, ce qui dénote un risque réel de « fracture numérique » dans la pratique de la lecture. à titre illustratif, on remarquera que 54 % des Français ont acheté au moins un livre en 2012, 12 % ont acheté plus de douze livres et 2,5 % ont au moins acheté un livre numérique. Cela fait quand même 46 % de nos voisins hexagonaux qui n’ont pas acheté un seul livre en 2012. Parmi les catégories de livres vendus arrivent en tête les romans (26 %), les livres pour la jeunesse (14 %), puis ceux consacrés aux loisirs, tourisme, vie pratique (13  %), les livres scolaires (13 %), les livres de sciences humaines dont le droit (7 %). Les ventes les plus basses concernent l’ésotérisme, le théâtre, la poésie et les livres religieux. 72.139 titres ont été édités en 2012 avec un tirage moyen de 7.600 exemplaires, et les ventes sont globalement en diminution, en valeur comme en volume. En quoi ces conditions et pratiques sont-elles spécifiques à Amazon ? Ne se retrouvent-elles pas plus généralement dans la grande distribution ? Mon livre décrit dans le détail toutes les pratiques spécifiques à Amazon. Des pratiques extrêmement violentes distinguent cette entreprise d’autres entreprises de la grande distribution ou de la logistique. Mes exemples sont foisonnants. Je pense notamment au contrôle permanent de la productivité des ouvriers par des outils informatiques de pointes qui géolocalisent le travailleur. Vous semble-t-il justifié que les pouvoirs publics donnent des millions d’euros de subvention à Amazon afin que cette entreprise choisisse d’installer un centre logistique dans leurs régions ? Non, les pouvoirs publics ne doivent pas donner de l’argent à une multinationale cotée à Wall Street qui n’a pas besoin de cet argent. D’autant que cet argent contribue à détruire des emplois dans le commerce de proximité. La devise omniprésente d’Amazon est « Work hard, have fun, make history » : n’est-ce pas problématique d’inviter ses employés à s’amuser en travaillant alors que les conditions de travail que vous décrivez sont des plus oppressantes (flicage continu, méfiance, lutte contre les syndicats, secret etc.) ?
 Oui. « Work hard, have fun, make history » dit le slogan d'Amazon placardé dans toutes ses usines logistiques. Outre les lipdubs, les soirées bowling, les chasses aux œufs à Pâques sur le parking et autres événements paternalistes que savent organiser de nombreuses entreprises états-uniennes pour générer une cohésion de la masse salariale, et bien que certaines de ces techniques d'actions psychologiques existent parfois dans d'autres entreprises, Amazon cultive sa différence. D'abord, en mêlant le « fun » de façade à une organisation martiale dans ses entrepôts où chaque travailleur est épié, surveillé, éventuellement dénoncé, suivi à la trace par son outil de travail. Amazon, Justement, Amazon crée-t-il de l’emploi ou en détruit-il ? Amazon détruit plus d’emplois qu’Amazon en crée. Le Syndicat de la librairie française a mesuré que, à chiffre d’affaires égal, une librairie de quartier génère dix-huit fois plus d’emplois que la vente en ligne. Pour la seule année 2012, l’Association des libraires américains (American Booksellers Association, ABA) évalue à 42.000 le nombre d’emplois anéantis par Amazon dans le secteur : 10 millions de dollars de chiffre d’affaires pour la multinationale représenteraient 33 suppressions d’emplois dans la librairie de proximité. En Amazonie, Fayard, 2013

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 14 chantier éditeurs ET LIBRAIRES INDÉPENDANTS : Propos recueillis par Aurélien Ber thier libraires indépendants qui ne peuvent pas se permettre ce rabais. Amazon réaliserait aussi pas mal de cassage de prix s’il n’était pas contraint et forcé d’appliquer le prix unique par la France. Le métier de libraire va disparaitre. On va devoir jouer la carte humaine qu’Amazon n’a pas. Faire beaucoup plus de rencontres, amener des auteurs, des dédicaces. Il faudra faire muter le métier. On ne pourra plus vendre que des piles de bouquins. Ce serait les pistes que je suivrais si j’allais vers le numérique. Je ne veux pas faire du numérique simplement pour faire du numérique mais je ne veux pas non plus être dogmatique et fermer la porte à la chose même si je suis plutôt hostile idéologiquement au numérique. SE REDÉFINIR OU PÉRIR ? Gilles Martin a une double casquette puisqu’il est à la fois le directeur des Éditions Aden mais a également fondé la librairie Joli Mai située à Saint-Gilles (Bruxelles). Il réagit aux bouleversements qui touchent à la fois l’édition et la distribution : l’achat en ligne de livres (Amazon au premier chef) ou leur dématérialisation. Et trace quelques pistes pour une mutation de l’édition. Pourquoi êtes-vous plutôt hostile au numérique ? On compare souvent l’émergence du numérique à la révolution qu’a constituée l’invention de l’imprimerie. Or, Gutenberg et les autres qui étaient derrière l’invention de l’imprimerie étaient des humanistes. Il s’agissait de dif fuser des idées humanistes. Aujourd’hui, ce sont des commerçants, des grands groupes privés américains comme Apple, Amazon ou Google qui sont là pour faire de l’argent. Ainsi, ça influence déjà la forme utilisée : les fichiers sont par exemple verrouillés. On n’imagine pas Gutenberg verrouiller ses bouquins, il voulait au contraire que ses idées se diffusent et que ses livres se multiplient. Les liens hypertextes sont encouragés, or, ils incitent à aller de fichier en fichier à acheter, à consommer plus et à accumuler des fichiers. Et ce, en plus d’encourager une lecture superficielle et non une lecture profonde, horizontale et non verticale. Avec le livre numérique, on entre de plus dans un système très centralisé. Dans une petite librairie, il n’y a pas de fichage. Sur le net, on confie sa consommation de bouquins à un pouvoir centralisé qui peut potentiellement le bloquer mais aussi recueillir des informations sur nos habitudes pour constituer des bases de données qui sont ensuite monnayées à d’autres sociétés privées. On peut aussi évoquer le coût écologique : les ondes partout, l’électricité, la fabrication du produit matériel lui-même (tablette, gsm), le cloud et ses énormes fermes de serveur à refroidir avec des choses très matérielles comme l’eau et à alimenter avec des énergies loin d’être propres. Éthiquement, il y a donc de gros problèmes dans tout ce circuit, au service d’une vision très dure du capitalisme. Ces compagnies ne sont pas là pour encourager la lecture mais pour amener à accumuler du fichier : à quoi bon avoir 50.000 bouquins dans sa tablette ? Il y a toute une réflexion philosophique à avoir. Est-ce qu'on veut une société où tout est en réseau, traçable, où on devient de plus en plus un produit ? Il faut donc soulever ces questions éthiques, mobiliser le législateur pour qu’il améliore le droit. www.aden.be Comment en tant qu’éditeur voyez-vous la suite ? Il y a un défi dans la fabrication du produit : le livre-objet avec le développement d’un corollaire numérique. Je pense que la numérisation va balayer les éditeurs qui n’ont pas une réflexion sur la forme qui est liée naturellement au fond. Si on prend par exemple le livre de poche, qu’on le lise en papier, sur un Kindle ou un iPad, ça ne change finalement pas grand-chose. En revanche, un livre avec un certain contenu et une forme réfléchie et chouette, qui constitue un bel objet, va continuer d’exister un peu à la manière du vinyle qui revient en force alors qu’on peut télécharger toute la musique du monde. Pourquoi  ? Parce qu’il y a une valeur ajoutée à l’objet, un soin apporté à la pochette, des petits tirages de qualité, une qualité d’écoute. Avec le papier, on doit faire la même chose. Si on continue à éditer des livres cheap, on a perdu d’avance face au numérique. On devra aussi imaginer des complémentarités papier/numérique à l’exemple de certains vinyles qui sont vendus avec un code pour télécharger gratuitement les versions mp3. On pourrait tout à fait imaginer un chouette livre avec accès libre à la version numérique. Je pense que je vais d’ailleurs expérimenter d’extraire des chapitres autonomes de certains bouquins, en faire un livre numérique à 1 euro pour les vendre en ligne. Ces livres-chapitre (qui ont une cohérence en eux-mêmes) pourraient inviter à découvrir l’objet papier, qui serait lui complémentaire et plus riche. Par ailleurs, il y a actuellement une multiplicité des fichiers suivant les plateformes. Ceux-ci ne sont pas interopérables  : on ne peut pas lire sur iPad des fichiers achetés pour Kindle par exemple. À l’avenir, toujours en suivant l’industrie musicale, on pourrait donc imaginer un système plus universel à la manière du streaming. Contre un abonnement mensuel de quelques euros, on pourrait avoir accès à des plateformes d’éditeurs et de leurs livres. Comment vous emparez-vous de la question de la dématérialisation du livre à Aden ? Le gros problème du passage au numérique, c’est que ça demande un investissement de départ très lourd. Il s’agit de le faire correctement : on ne met pas un PDF en ligne. Ce qui représente un investissement de départ assez lourd qui va peut-être rapporter de l’argent mais pas tout de suite car c’est un marché balbutiant. Le retour de tous les éditeurs qui y ont été, c’est que ça représente seulement 5 % du chiffre d’affaires environ. Le papier reste donc notre principale source de revenu. D’autre part, si on fait le pari de la dématérialisation et du passage au numérique, on se tire une balle dans le pied en passant par-dessus les libraires qui représentent le principal soutien de tout éditeur. LES éditeurs MILITANTS Le secteur de l’édition a connu ces dernières décennies deux phénomènes contradictoires. D’une part un vaste mouvement de concentration des maisons d’édition (rachat, internationalisation…) et d’autre part, la floraison d’une nouvelle génération de petites structures d’éditeurs militants. Celles-ci sont indépendantes (des grands groupes d’éditions) et engagées dans le domaine de la critique sociale. Elles sont nées à la faveur du renouveau contestataire qui s’est produit à partir de la fin des années 80 (lutte contre le néolibéralisme, altermondialisme, montée des préoccupations écologiques…). Des dizaines et dizaines d’éditeurs aux desseins plus militants que financiers ont ainsi démarré une activité qui, si elle représente un faible poids économique, joue néanmoins un rôle important au sein du champ éditorial. Ainsi des noms comme Raisons d’agir, Agone, La Dispute, La Fabrique, Aden ou Amsterdam sont devenus familiers des acteurs de terrains et penseurs qui agissent dans les champs politiques, culturels et sociaux. Cette floraison a été notamment facilitée par les moyens technologiques actuels qui ont permis une véritable « démocratisation » de l’édition. Aujourd’hui, un ordinateur, un logiciel de mise en page, un capital de départ de 10.000 euros et quelques idées audacieuses peuvent suffire pour créer sa structure éditoriale. Mais les difficultés de ces éditeurs indépendants sont cependant nombreuses. Si pléthore de structures se montent, tout autant périclitent. Il est peu fréquent de dégager un revenu de cette activité. La part de bénévolat y est d’ailleurs particulièrement importante et beaucoup pratiquent ce métier en plus d’un autre emploi. Les subventions publiques sont aussi souvent nécessaires. L’accès au point de vente pour diffuser leur production est également décisif. Ce qui rend le maintien d’un réseau de librairies indépendantes indispensable. Il est en effet primordial que ces libraires, souvent engagés eux-aussi, continuent de jouer leur rôle de découvreur/ prescripteur et recommandent leurs titres. (AB) Vous réalisez une partie des ventes des Éditions Aden sur Amazon, c’est un mal nécessaire ? Faut-il le boycotter ? Non, mais une des solutions, ce serait d’interdire le marché belge ou français à Amazon tant que celui-ci n’y paye pas l’impôt. Et avec l’argent de cette taxation, on pourrait instaurer un tarif postal « livre » accessible à tout libraire ou éditeur à la manière du tarif postal des périodiques. Nous, on est incapable de vendre un livre en ligne, ça nous coûte trop cher. On ne peut donc pas rivaliser avec Amazon qui a sans doute des accords avec la poste. On peut aussi penser à la loi sur le prix unique qui obligerait tout le monde à vendre un livre au même prix. Ça protègerait de la vente à prix cassé des livres par des grosses enseignes qui affaiblit des I l l u s t r a t i o n  : F a n n y D r e y e r

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 16 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 17 chantier chantier ÉDITION MILITANTE : SUR LE FIL DU RASOIR Les éditions Amsterdam, basées à Paris, sont nées de la volonté de rattraper le retard français sur la publication de titres de sciences humaines parus notamment dans le monde anglo-saxon comme les gender, cultural, subaltern ou postcolonial studies et de donner de la place à la jeune recherche critique française et aux débats contemporains, avec un point de vue engagé sur ces questions. Clémence Garrot, éditrice chez Amsterdam, nous donne quelques éléments sur la situation de l’édition indépendante et critique. Propos recueillis par Aurélien Ber thier Quel regard portez-vous sur le secteur de l’édition et singulièrement sur celui de l’édition militante, indépendante critique, aujourd’hui ? Il y a un vrai dynamisme de la théorie critique aujourd'hui. Il y a une vraie volonté de trouver des outils pour penser la situation présente, situation qui a de quoi alarmer. Les maisons d'édition indépendantes critiques font partie de ces boîtes à outils. On remarque aussi que certaines problématiques rencontrent de plus en plus d'intérêt, dont celle de l'écologie. Ça, c'est le côté positif. D'un autre côté, on voit que c'est bouché pour les traductions : les maisons de taille moyenne comme La Découverte en proposent très peu, les petites maisons peinent — nous en sommes l'illustration. C'est la même chose pour les livres qui dépassent les 500 pages, ou pour les livres exigeants. Résultat, on prend du retard à nouveau. L'autre chose, c'est que c'est le secteur entier qui est bouché. Il y a peu d'emplois, souvent précaires. C'est un secteur avec une division sexuelle du travail très marquée. Dans l'édition militante, rares sont les maisons dans lesquelles des femmes ont des responsabilités, et rares sont celles qui sont reconnues. Nous recevons encore très régulièrement des manuscrits qui s'adressent à des "Messieurs"... et la chose n'est pas anodine. dans ses frais tout de suite, et on fera rarement des bénéfices. Ainsi, les personnes qui investissent dans une maison d'édition ont conscience qu'il ne s'agit pas d'un investissement mais d'un don. Ensuite, la difficulté pour maintenir l'activité, c'est d'abord qu'il faut une force de travail. Il faut trouver des personnes qui peuvent se permettre de travailler bénévolement (c'est souvent le cas des fondateurs) ou pour pas grand-chose (ceux qui suivent). Une fois que la maison est lancée, d'autres problèmes apparaissent. Les rentrées d'argent, ce sont pour moitié les ventes régulières du fonds, et pour moitié les ventes de nouveautés. Vu l'ampleur de la production de livres en France, les libraires ne peuvent pas garder les mêmes livres sur leurs tables pendant beaucoup de temps. On a donc une fenêtre de visibilité de quelques semaines, au mieux. Quand vous chouchoutez un manuscrit pendant deux mois, c'est dur de se dire que tout repose sur ces quelques jours ou semaines de visibilité après sa parution - et encore, parfois les libraires ne le commandent même pas. Or ces ventes en librairie sont de fait fondamentales pour la poursuite de notre activité. Ce n'est pas Amazon qui va nous mettre en avant, ce sont les petits libraires. Ces questions financières polluent notre rapport à la programmation éditoriale  : Pouvons-nous accepter tel livre collectif ? Pourrons-nous obtenir le manuscrit d'une "star" pour financer celui de tel auteur prometteur  ? Pouvons-nous faire telle traduction sans aide du Centre national du livre  ? Et, encore plus pragmatiquement : comment vais-je me payer à la fin de l'année, quand on reçoit le misérable chiffre d'affaires d'août alors même qu'on doit payer la facture des impressions des livres de la rentrée ? Nous continuons de poursuivre une politique audacieuse, dont les résultats peuvent parfois nous surprendre nousmêmes (qui eût cru que ce livre de 900 pages, Le Siècle des chefs, rencontrerait un tel succès ?). Mais on doit prendre en considération d'autres aspects. La plus grande part du travail, aux débuts, était assurée sur le mode de l'investissement : travail bénévole, ou endettement. Cela n'est plus possible, et cela n'est pas souhaitable non plus. Que faudrait-il pour faciliter votre fonctionnement et vous permettre de maintenir une activité ? Il y a des choses à repenser dans les aides publiques à l'édition. Les subventions au projet comme le propose le CNL, c'est bien, cela permet de porter des livres ambitieux. Mais comme nous avons tenté de le montrer dans notre appel, nos préoccupations portent plus sur la structure : payer le loyer, payer les salariés et si possible de manière décente, avoir du matériel informatique correct, investir dans un nouveau site internet... Il faut donc des aides à la structure, qui doivent être déconnectées de nos chiffres de vente. Il faut par ailleurs repenser la chaîne du livre, et permettre aux libraires de s'en sortir financièrement. Sans vouloir tenir un discours naïf sur les motivations des libraires, il est clair que ce sont nos premiers alliés. Si la situation financière les rend frileux au point de ne mettre que des best-sellers sur leurs tables, alors nous sommes tous perdants. Il est pour finir difficile de parler de l'édition sans parler du reste. Ce n'est pas un îlot isolé. Les mesures d'austérité liées à la crise économique, la crise écologique, le contexte politique, tout cela nous touche de plein fouet et nous rend absolument nécessaires dans le même temps. Il s'agit pour nous de participer à la lutte contre la fuite en avant néolibérale, productiviste, raciste, sexiste, homophobe. Les temps sont durs. www.editionsamsterdam.fr Où résident les difficultés à maintenir une activité d’édition aujourd’hui ? Comment défendre un positionnement critique dans un secteur de plus en plus dominé par l’exigence de rentabilité financière ? La difficulté commence lorsqu'il s'agit de monter une maison. Il faut tout de même un certain capital social et symbolique pour rassembler la mise de départ. D'autant qu'a priori, contrairement à une entreprise classique, on ne va pas rentrer © : Domaine public

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 18 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 19 chantier chantier TERRAIN D’AVENTURE DÉMOCRATIQUE P a r M i c h e l G h e u d e e t M a r c S i n n a e ve LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES, (la demande) peuvent façonner l’offre qui correspond à un tel espace culturel de lecture publique. Espace de rencontre et de connexion, la bibliothèque contemporaine est donc aussi appréciée pour les possibilités d’isolement et de déconnexion relatives qu’elle autorise. Relatives, car on y vient aussi avec ses amis, avec le téléphone portable activé et l’ordinateur personnel connecté. Mais les usages observés montrent que ces jeunes publics évitent en général les sources de distraction ou de parasitage de l’effort de concentration auxquelles leurs applications exposent l’individu moderne en permanence. Preuve que le cadre influence l’usage. Il permet une transformation de soi  ; le caractère normé et normatif de la bibliothèque participe de l’apprentissage de la posture de l’étudiant, de la concentration à l’écart de l’agitation du monde extérieur et de l’omniprésence du marché. De ce point de vue, la bibliothèque du 21e siècle a une belle carte à jouer. Au moment où on commence à entendre parler de «  déconnexion volontaire  », et plutôt que chercher à tout prix à s’adapter au temps mortifère de la société de l’accélération, elle peut continuer à offrir à des publics différenciés des espaces ou des temps de décélération et d’inactualité, de perdition dans l’ailleurs, dans le non-présent, dans l’autre. Avec les autres. Avec l’universel. Avec soimême. à ce titre, elle est station sur le long chemin de la liberté. L E Q UA R T I E R La condition de ces transformations, c’est le quartier. De municipale, la bibliothèque est devenue de quartier. Passer de la municipalité au quartier : changement radical de statut. Le quartier est toujours dit difficile. Il est ce qui est quand la ville a explosé sous la violence de la réalité sociale. Le public des quartiers est éloigné et il faut s’en rapprocher. Le maître-mot de ce travail est la proximité. Il s’agit de réconcilier les habitants avec leur quartier et de réconcilier les quartiers avec la ville. Co-habiter, apprendre à vivre ensemble, recréer la ville, ça se construit. Le bibliothécaire était le gardien des livres. Le voici navigateur, guide, cartographe. Mais aussi un acteur. Un partenaire. Un travailleur social de terrain. Une maman (« Je veux qui fasse prop’, je veux qui fasse beau  »). Un conteur. Un interprète. Il a pour partenaires et amis les ateliers créatifs, les centres d’expression, les écoles, les écoles de devoir, les maisons de jeunes. Il offre des espaces de réunion pour les associations. Il informe sur les activités du quartier. AIMER Il a de la patience le bibliothécaire. Il prend du temps, avance lentement. Il a de la persévérance. Il a certes des compétences. Mais surtout de l’appétence. Il écoute. Lui qui aime classer et ranger, le voici qui apprécie aussi le désordre. Il aime les livres et sait les faire aimer. «  Un bibliothécaire c’est quelqu’un qui arrive à faire rentrer dans la bibliothèque quelqu’un qui ne sait pas lire et à lui donner l’envie de ressortir avec un livre  ». Il travaille personne par personne. Pas avec tous mais avec chacun. Comme l’instituteur, il ne fait pas décliner son identité au lecteur, il apprend à connaître son nom. C’est ainsi que naissent des citoyens. Des hommes libres. Il y a dans le service public beaucoup de métiers remarquables mais celui de bibliothécaire est singulier. Car lire transforme celui qui lit. On ne fait donc pas profession de donner à lire sans une certaine idée de l’homme. Cousine de l’école publique, la bibliothèque a toujours pensé les services qu’elle offre aux citoyens en termes d’humanisme et d’émancipation sociale. Car si elle peut être un véhicule d’évasion, la lecture est aussi l’outil qui permet de se faire un point de vue sur le monde  ; elle est « un moyen de développement et de prise de conscience en vue d’une participation », comme le dit Marcel Deprez dans Bibliothèque et éducation permanente. Mais, 25 ans après le vote du décret sur le service public de la lecture qui modernisait la loi historique voulue par Jules Destrée dans les années 20, la question sociale s’est radicalement transformée : chômage de masse, exclusion, sans abris, violence dans les cités, crise de l’école, jeunesse multiculturelle… Comment le bibliothécaire travaille-t-il aujourd’hui avec ceux qui vivent ces situations et les inégalités qu’elles engendrent ? C’est toute la dynamique, par exemple, des classes de lecture, lancée par le Centre de coopération éducative. Parmi les formes de l’exclusion, on le sait, l’illettrisme. Sous le mot, un peu froid et savant, se révèle une véritable détresse de lecture et d’écriture. Même ouverte, la porte est close. Et qui dit problèmes d’écriture, dit le plus souvent aussi problèmes d’oralité, problèmes de langage en général. Or, l’exclusion du langage c’est toujours l’échec scolaire, presque toujours l’échec de vie. Les nouvelles technologies n’y changent rien. Chance extraordinaire pour ceux qui se les approprient, elles sont en complémentarité et non en concurrence avec le livre et l’imprimé. Pour les exclus du langage, elles ne sont qu’un obstacle supplémentaire. Sur papier ou sur écran, la lecture est la clé des autres pratiques culturelles. Ou, tout simplement, « la » clé. Dans ces lieux où lire n’est pas donné, un livre, une bibliothèque servent avant tout à ouvrir un espace. Pour y habiter et devenir par soi-même, plutôt que d’être seulement l’objet des discours et des décisions des autres. Ce «  saut en dehors » du même, vers un ailleurs, peut être le début de la construction d’un vrai « chez soi », associé, paradoxalement, à la découverte d’un lieu lointain, hors du quotidien : « L’agrandissement de l’espace extérieur permet un agrandissement de l’espace intérieur » explique l’anthropologue Michèle Petit. La bibliothèque est bien un espace de liberté. Le lieu est ouvert et ses frontières sont désormais à l’intérieur : entre l’espace encore sacré des livres et celui, sauvage, de l’animation. Frontières ou passerelles : 90 % des élèves rencontrent le livre et le plaisir de lire à la bibliothèque, dans le cadre d’animations. On parle ici de lecture gratuite, dans tous les sens du terme, non obligatoire ou prescrite, aussi, donc. Non utilitaire. Dans la coopération avec les organismes d’alphabétisation, les bibliothécaires n’ont pas vocation à se substituer aux formateurs ; leur valeur ajoutée est du côté de l’accès au plaisir de lire, aux perspectives nouvelles qu’ouvre l’imaginaire des livres, de la littérature. Dans le miroir de la crise, la bibliothèque s’étonne pourtant de se découvrir d’abord lieu de rencontre : un meeting point, une cafète. Les ados lui réclament de la convivialité sous les formes inattendues du sofa et des magazines. UN LIEU D’ÉCHANGE Jusqu’ici le bibliothécaire savait, l’usager ignorait. À présent ils échangent leurs savoirs. Il est moins question d’apprentissage que de partage des savoirs. Le partage des savoirs c’est le contraire de la privatisation des savoirs. Le savoir des lecteurs entre dans la bibliothèque. Les jeunes en savent plus sur l’usage de l’ordinateur et d’internet que les bibliothécaires qui leur proposent l’accès à ces outils. Sans parler de la culture « jeune » dont la plupart des adultes ignorent le b.a. ba. On n’échange d’ailleurs pas que des savoirs. On échange aussi ses racines : raconte-moi tes contes, je te chanterai mes comptines. La bibliothèque devient ainsi un lieu d’écoute, d’étonnement, de découverte. On boit le café. On papote. On lit « avec », on lit à haute voix, on raconte, on fait du théâtre, on met en scène. La bibliothèque est un lieu de plaisir. De rigolade même. Il y a un esperanto du rire. U N H AV R E D E PA I X La bibliothèque est devenue accueillante. C’est un havre de paix, de silence. À l’abri du logement familial trop petit, trop bruyant. On y vient pour se voir au calme. Ou pour travailler à l’aise. Le phénomène est en croissance. L’occupation de l’espace physique de la bibliothèque à des fins d’études ne modifie pas pour autant la courbe en déclin des taux d’emprunt des documents ou de consultation des collections sur place. Elle ne dit rien non plus de la direction et de la force du changement culturel, sur lequel on ne se lasse pas de s’interroger dans les institutions de la culture à l’heure de l’hyper connectivité et de l’accélération du temps social. Mais entre la baisse continue des indicateurs traditionnels et le pari du redéploiement numérique, de l’emprunt et la lecture 2.0, et de la médiation-conseil à distance, sur les réseaux sociaux, note Christophe Evans de la Bibliothèque publique d’information de Paris, il est utile de prendre en considération la manière dont les usages contemporains des bibliothèques LA CRISE Ni luxe, ni bienfaisance, le service public de la lecture est plus politique que social. Fille de la démocratie, la bibliothèque publique est un lieu légitime, solennel, emblématique. Un monument au cœur de la cité. C’est un lieu pour tous. Un seul service, un seul public. Égalité d’accès, égalité d’apprentissage. Ses missions restent inchangées : émancipation, identité personnelle, intégration sociale. Elle a néanmoins découvert qu’être pour tous n’est pas toujours être pour chacun, ni qu’offrir un service unique signifie forcément être ouvert tout le temps à tous en même temps. « Il ne suffit pas d’aller vers les gens, il faut partir d’eux » dit très justement Michel Piriou, président de l’Association française pour la lecture. Bon nombre d’expériences, à cet égard, se mènent en Fédération Wallonie-Bruxelles avec des associations d’alphabétisation. Illustration : Fanny D reyer

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 0 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 1 Amicalement nord Musée L’univers troublant de MICHAËL BORREMANS Michaël Borremans, né en 1963 à Grammont. Méconnu en Belgique, il embrasse pourtant une carrière internationale depuis la fin des années 90. Depuis février 2014, BOZAR, associé au Dallas Museum of Art, lui consacre une grande rétrospective : « As sweet as it gets », un panorama de sa production artistique multidisciplinaire de 1990 à nos jours. Des pièces issues de collections publiques et privées en Europe et aux États-Unis. Pas moins d’une cinquantaine de peintures, une quarantaine de dessins et cinq films permettent d’accéder à son univers mystérieux, absurde, hallucinatoire, sombre et violent, ainsi qu’à son langage pictural subversif. Par Sabine Beaucamp LE CAPITALISME AU MUSéE Le 13 février dernier, plus de 400 personnes ont participé à l’inauguration du premier Musée du Capitalisme au monde au sein de la Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin à Namur. Celui-ci tente de répondre à la question « qu’est-ce que le capitalisme ? » et propose de réfléchir ensemble au fonctionnement de la société capitaliste dans laquelle nous vivons. P a r M a u d E l o i n e t T h o m a s P r é d o u r, M e m b r e s d u M u s é e d u C a p i t a l i s m e Actuellement l’artiste vie et travaille à Gand. Ses études le prédestinaient au métier de graveur. Pourtant, il en fut tout autrement. Arrivé tardivement à l’art, il a d’abord enseigné la photographie jusqu’au-delà de la trentaine. Dessinateur dans l’âme, il commence à se consacrer au dessin et à l’envisager comme une discipline à part entière à la fin des années 90. Ces dessins complexes s’inscrivent dans un riche héritage artistique, mais sont résolument ancrés dans le présent. Ils sont réalisés tant au crayon qu’à la gouache ou à l’encre de chine sur des cartons et bouts de papiers récupérés, des pages de vieux magazines ; les couches y sont superposées. Les sujets de ses dessins sont parfois frappés de silence ou aveuglés, ils sont souvent représentés telles de petites figurines face à une échelle architecturale variable, le plus souvent oppressive et imposante. Si bien que ces œuvres paraissent parfois assez cruelles, truffées de symboles, de sous-entendus et de références. Borremans n’hésite pas à réinterpréter des tableaux de Vélasquez, Goya ou Manet et fait aussi souvent référence à la littérature, à la photographie et au cinéma. Ces dernières années, et cela avec une facilité grandissante, il a fait de la peinture sa scène la plus imaginative. Ses travaux explorent des états psychologiques complexes qui mettent parfois le visiteur dans un drôle d’état : entre malaise, contemplation et vertige. L’atmosphère peut être pesante, intemporelle. Les personnages centraux semblent être impliqués dans un scénario troublant. Ils viennent en rappel, se frotter au surréalisme de René Magritte, Paul Delvaux ou encore Marcel Duchamp. Avec ses séries d’œuvres évocatrices, ses tableaux, films, dessins, photographies, il place le visiteur dans un cosmos à la fois familier mais qui devient très vite illogique et proprement absurde. Michaël Borremans aime l’instantanéité de la photographie, dans ses compositions, le référent photographique devient souvent le sujet dominant de leur interprétation. Le sens de ses photos peut être effrayant, elles vous remplissent d’un mélange de fascination et de dégoût, comme un accident de parcours, un cadavre. « La médiocrité et le manque de sens critique, craint Michaël Borremans, lamine la société en général et le monde de l’art en particulier ». Le temps œuvrant pour lui, Borremans s’est mué en cinéaste et a créé des images mouvantes d’une beauté toute picturale. La principale caractéristique qui relie encore plus sûrement ses films à sa peinture, c’est leur terrible silence, en relation avec l’immobilité de ses peintures. Toute une symbolique du mal-être, du malaise et de la difficulté de la communication, comme dans le théâtre surréaliste de Beckett, Jean Genet ou encore Eugène Ionesco. Les regards, absents ou fuyants, sont tournés vers l’intérieur. À l’instar de ses toiles, ses films ne contiennent aucune narration, le terrible mutisme qui s’en dégage accorde de l’importance à l’espace et la lumière. La mélancolie et la tristesse sont constamment présentes dans ses œuvres. Si bien que les sujets sont représentés dans des états de soumission, de manipulation, de victime, de complaisance forcée. L’univers insondable, énigmatique de Michaël Borremans ne peut laisser insensible. On en ressort pétri d’émotions de grandeur et de décadence ! Un artiste hors pair que vous pouvez découvrir jusqu’au 3 août au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. www.bozar.be Après une phase de conception de plus d’un an et demi, le Musée a donc vu le jour là où, plusieurs journées et nuits durant, plusieurs paires de mains bénévoles et un peu folles se sont transmis marteaux, vis, panneaux imprimés, pinceaux et rouleaux de peinture pour enfin voir s’élever ce qui n’était resté jusqu’alors que quelques traits sur une feuille, quelques signes sur un écran d’ordinateur, quelques images dans nos têtes… L’idée de créer un Musée peut paraître étonnante. Un livre ou un film documentaire aurait pu être une manière plus aisée d’aborder ce sujet. Mais un Musée nous a semblé une bonne manière de permettre aux citoyens de se le réapproprier. En effet, si le terme «  capitalisme  » est aujourd’hui souvent utilisé, il reste peu expliqué. Beaucoup de citoyens méconnaissent les mécanismes du système auquel ils prennent pourtant part quotidiennement. Le vulgariser pour mieux en comprendre les enjeux nous a dès lors semblé utile et nécessaire. Nous sommes bien conscients des choix qu’il a été nécessaire de poser et nous ne sommes pas détenteurs d’une vérité mais plutôt d’une envie de susciter chez le visiteur la réflexion voire l’esprit critique sur le système actuel. Nous avons choisi d’appeler notre projet «  Musée du Capitalisme  » en référence au Musée du Communisme de Prague qu’avait visité un des membres de notre collectif. Il n’existait en effet pas à notre connaissance de musée consacré au capitalisme. Dans ce musée, il n’est pas question de collections d’objets anciens mais plutôt de la volonté de mettre en lumière tout un système au travers d’objets de tous les jours. Précisons que s’il s’agit pour le moment d’une exposition itinérante, nous souhaitons nous implanter à terme dans un lieu fixe. Se déployant sur plus de 200 m 2, la scénographie propose un parcours didactique depuis les «  origines  » du capitalisme jusqu’à ses alternatives en passant par les espoirs qu’il a portés ainsi que ses limites. Dans l’objectif de le rendre attractif visuellement, informatif, ludique et interactif, nous nous sommes aidés de différents outils : supports visuels sous forme de panneaux avec des textes, des illustrations ou des photos, vidéos, bornes audio (avec des témoignages, des lectures d’extraits de textes…), installations qui invitent le spectateur à participer à la construction de l’information, élaboration d’une machine pour le focus environnement, mises en situations, bornes interactives, quizz, bibliothèque avec des livres à consulter sur place… Le parcours se décline en quatre salles qui sont autant d’entrées thématiques. D’abord la salle « Origines » qui propose une définition du capitalisme et quelques apports théoriques. Elle est aussi l’occasion d’exposer, en quelques dates repères, l’histoire des grandes avancées des sociétés occidentales liées au capitalisme. Puis la salle « Espoirs » qui présente sous forme de différents « focus » les avancées qui ont été permises par des sociétés humaines fondées sur le capitalisme. En effet, le système capitaliste a notamment favorisé  : la lutte contre les fléaux et les maladies (focus santé), la production et la distribution en grande quantité ainsi que l’accès d’une population en pleine croissance à la consommation (focus style de vie américain), la mise en place d’organisations efficaces et productives et d’alléger le labeur quotidien (focus travail – loisirs), d’aspirer et parfois de bénéficier d’une certaine ascension sociale (focus rêve américain), d’avoir accès à une alimentation variée et en quantité (focus alimentation), de mettre en place une morale plus universelle, des institutions et des échanges économiques internationaux (focus mondialisation). Ensuite, la salle « Limites » qui relativise les avancées du capitalisme et en développe les limites : la surconsommation, la finance, l’agro-alimentaire, l’environnement, la démocratie, les inégalités et le mal-être. Enfin, la Salle « Alternatives » détaille une série d’initiatives lancées en Belgique qui apportent des solutions aux problèmes intrinsèques du capitalisme. Le visiteur peut également y inscrire ses propres initiatives et idées. U N O U T I L D ’ É D U CAT I O N P O PU L A I R E Le Musée est surtout pour nous un espace citoyen. Nous sommes des citoyens qui, en toute indépendance et en toute humilité, proposons un regard – forcément perfectible – sur le capitalisme. Et nous souhaitons que chacun se forge son propre regard, que le visiteur, au terme de sa visite, ait quelques réponses à ses questions, mais qu’il ait également de nouvelles questions à résoudre ! C’est pourquoi nous attachons beaucoup d’importance au dialogue avec les visiteurs. Nous avons donc souhaité proposer des visites guidées pour les groupes. Les demandes de visites proviennent principalement des écoles secondaires et supérieures. Certaines associations comme Oxfam, PAC, Vie Féminine, des CPAS, des syndicats, ONG, ASBL en environnement, ou encore les employés de l’Université de Namur ont également programmé des visites. Plus de 80 au total ! Les visites sont réalisées par des membres du collectif ou par des guides bénévoles extérieurs. C’est aussi une des richesses de cette aventure. Nous avons organisé une journée de formation et près de dix personnes d’âges fort variés sont venues pour nous épauler. Par ailleurs, suite inattendue du projet, nous sommes amenés à intervenir dans les écoles. Ainsi, nous avons animé deux journées sur l’économie pour toute une école secondaire de Bruxelles – 600 élèves ! Et nous avons élaboré une autre action qui, si elle est soutenue par les pouvoirs publics, permettra à quatre classes de deux écoles de créer leur point de vue sur le capitalisme, qui sera intégré dans le Musée bruxellois (nouveau focus, capsule vidéo,…). T h e D e v i l ' s D r e s s , Z e n o x G a l l e r y, © P h o t o  : R o n A m s t u t z W e i g h t , Z e n o x G a l l e r y, e x t r a i t v i d é o

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 2 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 3 Musée musique UN FINANCEMENT ET U N FO N C T I O N N E M E N T C O L L E C T I F E T C I TOY E N Une partie de nos ressources provient des entrées des visiteurs : le principe du prix libre (chacun paye ce qu’il veut ou peut) a été mis en place dans le but de favoriser l’accessibilité du public au Musée tout en permettant une compensation financière qui assure, en partie, la pérennité du projet. Mais d’autres éléments contribuent également à cette accessibilité. La salle d’exposition a été mise gratuitement à notre disposition grâce au concours de la FUCID. Les objets qui y sont présentés sont essentiellement des objets récupérés, ou achetés en seconde main. Si le projet (d’un budget de 20.000€) a été rendu possible, c’est également grâce au soutien financier du Service Jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles, du BIJ, d’Annoncer la Couleur, de la Ville de Namur et de quelques mécènes privés. Nous avons également eu recours au financement participatif (Crowdfunding) qui nous a permis de récolter un peu plus de 3000€. Qui se cache derrière tout cela ? L’équipe du musée est exclusivement composée de volontaires. Le Musée du capitalisme est une initiative citoyenne portée par quatorze femmes et hommes âgés de 24 à 32 ans venant d’horizons divers (sciences humaines, sciences économiques, études artistiques,…), certains travaillant dans le secteur associatif depuis plusieurs années, d’autres achevant leurs études. Le groupe fonctionne sans hiérarchie prédéfinie. Les tâches sont distribuées selon les compétences et affinités de chacun. Quant aux décisions, elles sont prises collectivement, par consensus et à l’unanimité. Des centaines de courriels, une dropbox pleine à craquer, un forum d’une dizaine de sujets, sous-sujets, un guide des guides… Autant d’outils qui nous ont permis de mener à bien notre projet grâce à une communication interne que nous avons veillé à rendre la plus efficace possible. Le rythme de travail s’est intensifié au fur et à mesure de la concrétisation du Musée  : un week-end par mois, une semaine de congé, puis toutes les semaines, puis tous les jours dans la dernière ligne droite,… Enfin, ce projet citoyen est également une expérience humaine formidable et complexe qui illustre la capacité de chacun à créer et à s’investir au sein d’une initiative bénévole au service du bien commun. Alors que le Musée fermera ses portes à Namur en juin, nous préparons déjà activement la suite. Une partie du Musée sera déployée au Festival Esperanzah (fin juillet-début août) afin d’aller à la rencontre du public. En 2015, nous devrions présenter le Musée à Bruxelles. Mais nous recherchons encore le lieu parfait disponible pendant plusieurs mois et à moindres frais… Appel est lancé aux personnes qui auraient des contacts utiles ! www.museeducapitalisme.org channel zero Channel Zero, une des figures de proue de la scène metal belge, vient de sortir son 8e album intitulé « Kill All Kings ». Domination aux multiples visages, contexte économique difficile pour les artistes : l’occasion d’aborder brièvement l’environnement sociopolitique entourant cet album avec Franky De Smet – Van Damme, chanteur de la formation. P r o p o s r e c u e i l l i s p a r P i e r r e Va n g i l b e r g e n Lors d’un passage à la télévision néérladophone, tu as expliqué que le titre de l’album Kill all Kings faisait référence aux multiples modes de domination que subit la société. Channel Zero appelle-t-il à la résistance ? «  Kill All Kings  » est en effet une réaction aux excès des banques et contre un système financier tenant en otage un nombre important de personnes. Je suis persuadé qu’un autre système économique pourrait être mis en place, sans pour autant se faire broyer par du stress qui soit lié au boulot ou aux implications financières. Sans oublier les impacts sur l’environnement qu’entraînent les dérives du système économique actuel. Notre empreinte écologique est désastreuse. Tel que le système fonctionne actuellement, on court à notre propre perte. « Kill All Kings » est un appel à la révolte contre un système qui nous prend à la gorge. Considères-tu comme suffisant le soutien apporté par les politiques culturelles à Channel Zero ? Et aux groupes de rock en général ? On n’a jamais été subsidié par une source politique. Et je pense que c’est vraiment mieux comme ça  ! Selon moi, tous les groupes subsidiés finissent par devenir des plantes. Ils sont obligés de suivre des règles bien précises, ce qui revient, tôt ou tard, à tuer l’authenticité du groupe. Comment dès lors avoir une identité musicale propre si de telles règles viennent contraindre l’authenticité du groupe ? Impossible. la Culture, Joke Schauvliege. Avec de telles règles, qu’on ne vienne plus se demander pourquoi certains groupes internationaux décident de ne plus inclure la Belgique dans leur tournée… Les ventes de CD et vinyles sont loin d’être aussi fortes qu’auparavant. La tendance se porte davantage sur l’achat en ligne et le streaming qui rapportent peu. Comment fait un groupe pour survivre aujourd’hui ? © P h o t o  : M u s é e d u c a p i t a l i s m e Ce n’est vraiment pas évident. Les seules rentrées plus ou moins directes sont celles provenant des concerts. Il ne faut par contre à quoi les politiques culturelles devraient-elles être plus attentives ? pas compter sur la vente de CD pour gagner sa vie. C’est à peine si on gagne un euro Il apparaît de plus en plus important par CD. La production et la préparation d’un d’apporter le support nécessaire à l’orga- album coûtent de plus en plus cher. Et tu nisation d’évènements, au lieu de tuer ces es obligé de toujours t’adapter si tu veux évènements en adoptant certaines règles pouvoir rivaliser face à des groupes internarestrictives, telles que celle concernant tionaux, entraînant une hausse des budgets le niveau sonore dans certains espaces nécessaires et donc une augmentation du publics imposée par la Ministre flamande de prix du billet du concert. « si le terme ‘’capitalisme’’ est aujourd’hui souvent utilisé, il reste peu expliqué. Beaucoup de citoyens méconnaissent les mécanismes du système auquel ils prennent pourtant part quotidiennement. »

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 4 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 5 le dit et l'impensé le dit et l'impensé POSTURE VIRGINALE DU JOURNALISME, MAGIE SOCIALE DES MÉDIAS Chaque fois, c’est le même cinéma, qu’il s’agisse de la saga des pandas, des (sans) chichis d’Elio Di Rupo, du dérapage verbal de Didier Reynders. La réprobation des commentaires, au nom du sérieux exigé par le débat d’idées démocratique, est unanime et immédiate. Tout comme ne manque pas de l’être… l’ampleur de la couverture journalistique réservée à l’incident ou au dérapage. Simple trouble schizoïde de la personnalité médiatique ? Ou loi du champ ? P a r M a r c S i n n a e ve « La polémique pour la polémique, la provocation, le happening sont diffusés sans (trop) d’état d’âme, désormais. ». Au principe de cette communion, la magie sociale, à vrai dire, est double. En ce qu’elle parvient, d’abord, à dissimuler le rôle effectif des conditions techniques et collectives du travail journalistique, au profit de la seule « idéologie de la grâce ». Elle occulte, tout aussi subtilement, la dynamique de marchandage ou d’inter action, mutuellement intéressée et consentie, qui unit le journaliste-prêtre et le paroissien qui reçoit l’onction de la visibilité médiatique. Pour prix de la publicité qui lui est offerte, le second reconnaît au premier sa pleine légitimité de « grand prêtre », tout à la fois comme ordonnateur du débat public, et comme prescripteur de ce qui « vaut » ou pas la peine de faire l’actualité. Comment opère la prescription ? C’est le deuxième tour de passe-passe. L’illusion, ici, repose sur le concept de « l’être selon le dire » : les choses n’existent que si les médias en parlent, et la réalité des choses est telle que la donnent à voir les médias à travers les cadres d’interprétation ou de traitement qu’ils emploient. Lesquels, en fait, créent ou construisent le réel médiatique là où ils prétendent juste décrire ou refléter la réalité. certes, par ceux qui, y étant exposés, y collaborent. En découle une relation profondément ambiguë tout à la fois de connivence et de concurrence entre les journalistes et leurs interlocuteurs habituels. Les uns négocient l’espace de visibilité médiatique qui leur est octroyé en échange de « retours » réguliers individualisés (informations ou interviews exclusives, indiscrétions, témoignages off...). Mais, au premier fauxpas (ou ce qui sera estimé tel), l’un, tout consacré qu’il soit par l’appareil médiatique, peut se faire éreinter par celui-ci ; en sens inverse, le journaliste peut se voir bloquer l’accès à l’information par sa source, ou être « trompé » par elle au profit d’un média rival. En tout état de cause, la transaction entre les deux, plus implicite qu’explicite, demeure la condition même de l’efficacité de toute l’opération. C’est ce qui explique aussi que les uns et les autres cherchent spontanément à «  se coopter  » entre acteurs dominants dans leurs sphères respectives, alimentant du même coup une logique conservatrice au sein de celles-ci. qu’avait prospéré, tout au long de la journée, la polémique autour de la phrase assassine de Didier Reynders peu avant les élections du 25 mai. À cet égard, l’entreprise unanime de psychiatrisation qui a suivi du «  cynique  », « incontrôlable » ou « peu empathique » ténor MR a agi comme un écran de fumée... en regard de facteurs médiatiques endogènes. La tendance au spectaculaire, au sexy, à la valorisation du «  politiquement incorrect  » nourrit un effet de surenchère. Pour être cru, il faut être cru, note, acerbe, Régis Debray... La polémique pour la polémique, la provocation, le happening sont diffusés sans (trop) d’état d’âme, désormais. Dans un écosystème saturé de bruit, la résonance l’emporte sur la substance, comme marqueur du positionnement de chaque média à l’intérieur du système. On peut y voir un autre avatar du « monde liquide » triomphant, conceptualisé par Zygmunt Bauman. Tenus de s’exprimer dans des formats d’expression et de diffusion réduits, de surcroît, les interlocuteurs des journalistes se trouvent souvent, eux aussi, alors, dans l’obligation de résonner plus que raisonner. Fût-ce le plus raisonnablement possible. Pressés d’aller à l’essentiel, ils sont tentés de muscler leurs toujours « petites » phrases (sujet-verbe-complément, en vertu des lois du media-training), d’en faire une caricature de leur propos. Au risque, alors, de favoriser une réception toujours plus sceptique, voire poujadiste de celui-ci. La fonction du journalisme de recherche, de rassemblement, de validation et de publication cer tifiée d’informations, estime, parmi d’autres, quelqu’un comme Noam Chomsky, est irremplaçable pour nourrir le débat démocratique. Aussi critiquables puissent paraître la nature de l’information ou les biais de son traitement. Mais encore faut-il que le souci de l’information l’emporte, dans la mesure de ce qui importe, sur les passions lucratives qui transportent… Ce qui cristallise le rapport du journalisme contemporain à ce type d’occurrence, a priori pauvre en contenu signifiant (les éditorialistes le regrettent expressément), c’est, d’une part, son extrême réactivité, stimulée par la concurrence, dont celle, désormais, des réseaux sociaux, et, d’autre part, une propension généralisée à en faire aussitôt « des tonnes ». Dans les deux cas, la motivation est identique : conserver le leadership, face à la concurrence 2.0, dans le rôle disputé d’instance de légitimation ou de consécration de ce qui sera le « fait du jour ». Or, c’est bien ce qui l’inquiète et le crispe dans ses contradictions, le journalisme d’information professionnel, aujourd’hui, ne détient plus le monopole de cette fonction dite d’agenda : la faculté pour ainsi dire « magique » de déterminer, jour après jour, le sujet qui fait débat dans l’espace public, mais aussi d’en imposer les termes et les rythmes. Dit autrement, le système d’information traditionnel n’est plus seul opérateur en chef du principe de « magie sociale », tel que l’ont défini Pierre Bourdieu et Patrick Champagne. De quoi s’agit-il  ? Rien moins que la logique de distinction et de prétention à « célébrer la messe » dans toutes les paroisses. C’està-dire à distribuer les dividendes de la légitimation médiatique (sous forme de visibilité) dans tous les domaines de la vie sociale. Le célébrant bénéficie, pour cela, de la bénédiction ou de la caution implicite des paroissiens les plus intéressés aux sources de gratification que signifie l’irruption d’un prêtre extérieur à la communauté et aux propres règles de consécration de celle-ci. Les figures « maudites » de l’expert ou du philosophe médiatique ont pu incarner ce rapport. © P h o t o  : L e u n g C h o P a n SUBVERTIR EN SUBJUGUANT Le prêtre, surtout s’il fait de sa montée en chaire un spectacle, peut subjuguer. Et convertir à sa religion et aux règles de celle-ci les adeptes d’autres confessions. Lesquels traduisent, du coup, la façon de mener leur engagement dans les termes de leur nouvelle obédience. C’est ce qui arrive, par exemple, quand le discours et l’action la plus visible du champ politique en arrivent à être conçus, à un degré plus ou moins significatif, en fonction des impératifs et des critères de la communication politique à finalité médiatique. Les mots pèsent alors davantage que les actes. Dans sa théorie des champs appliquée au journalisme, Pierre Bourdieu a montré comment les médias tendent à encourager, dans les divers champs du monde social dont ils traitent, les comportements, les stratégies ou les productions qui correspondent le mieux aux attentes du champ médiatique. Il y a bel et bien, alors, dans le chef de ce dernier, subversion ou parasitage des normes de fonctionnement et de hiérarchisation internes des milieux couverts. Ce rôle d’occupation et de colonisation, le journalisme l’a endossé, sans vraiment le vouloir ni s’en rendre compte, à mesure que se sont développés la puissance, d’abord, puis le pouvoir des médias. Occupation volontairement consentie, RÉSONNER PLUTÔT QUE RAISONNER Ce phénomène d’osmose est connu de longue date… Mais pas, pour autant, reconnu par les journalistes eux-mêmes. Ouvertement, du moins… L’admettre publiquement ou, plus encore, intégrer la donne médiatique à l’information quand cela s’avère pertinent constituerait une désacralisation de la position du journaliste-prêtre. Et la fin même de la magie. Prévaut, donc, seul, le mythe de l’«  innocence sociale  » de l’activité journalistique, tel que le postule le dogme de l’objectivité. Ainsi, dans nos exemples de départ, les commentaires de presse se drapent dans une posture virginale ou magistrale, c’est selon, pour sanctionner les affres d’une communication politique jugée indigne. Comme si les petites phrases, les coups d’éclat ou les figures imposées du genre n’étaient pas conçus pour «  nourrir la bête ». Comme si ce n’était pas juché sur le podium d’une émission de télévision flamande qui l’accueillait que Bart De Wever est apparu déguisé en panda. Ou en raison de la sollicitation d’une émission de divertissement de la RTBF que la participation d’Elio Di Rupo et la stratégie de communication du PS ont été jugées sujettes à caution. Comme si ce n’était pas via les réseaux sociaux et les forums numériques des médias eux-mêmes « L’illusion, ici, repose sur le concept de " l’être selon le dire " : les choses n’existent que si les médias en parlent. »

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 6 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 7 à bas la culture ! popcorns QUE TON RÈGNE REVIENNE ! l’occasion, il refait surface. La dernière fois c’était en 2012, dans la trilogie « La colère de Fantômas » du duo Bocquet/ Rocheleau (deux tomes parus à ce jour chez Dargaud). Et si, un siècle plus tard, l’ombre maléfique de Fantômas s’étendait de nouveau sur Paris et sur le monde ? Ce ne serait que justice après tout… Pensez donc ! Fantômas entame sa carrière criminelle dans la France de la Belle Époque. De fait, une époque où le bourgeois s’ennuie. Les classes laborieuses, elles, œuvrent à son bien-être mais n’en retirent que des miettes, et aucun droit. La condition des femmes ? Pfff… Le bourgeois, lui, cherche le dépaysement, le vice à bon marché. Comme dérivatif il y a les exécutions publiques, le théâtre du Grand-Guignol (cf. APC n° 37), les faits divers sanglants qu’une certaine presse met en exergue et puis les romans-feuilletons, les villes électrifiées, le téléphone, l’automobile et le cinéma. C’est le monde né de l’exposition universelle de 1889 et de la tour Eiffel, avec son esprit revanchard (la défaite de 1870 attise le nationalisme), son antisémitisme, ses bombes anarchistes et ses « bandits tragiques » (dixit Robert Desnos). Fantômas surgit dans ce contexte, sous la plume de Marcel Allain et de Pierre Souvestre. L’œuvre-source, c’est 32 volumes publiés entre 1911 et 1913. Dans la foulée, le criminel sans visage – ou plutôt aux mille visages ! – s’impose au cinéma : les cinq films de Louis Feuillade sortent entre 1913 et 1914. Depuis, ce mystère incarné qui se situe au-delà du Bien et du Mal, a toujours hanté l’inconscient collectif sous de multiples avatars. Même les artistes d’avant-garde se sont emparés du phénomène, à des fins plus politiques. Max Jacob tente la création d’une Société des amis de Fantômas, alors que très tôt les Cendrars, Queneau, Desnos, Apollinaire et (plus tard) les Belges Moerman et Magritte, fascinés par la série d’Allain et Souvestre, célèbrent Fantômas dans leurs écrits poétiques ou leurs œuvres plastiques. Les pré-surréalistes puis les surréalistes surtout ne s’y trompent pas, mythifiant le personnage pour dénoncer l’incurie de la société et de l’art bourgeois. Fantômas devient le symbole de la modernité esthétique. De l’utilisation détournée d’un produit de la culture populaire par un groupe d’intellectuels influents. Moderne, en effet. Mais en devenant LE génie du crime à la veille de la Grande Guerre, Fantômas annonce celle-ci en quelque sorte. La guerre sera moderne et totalement meurtrière, comme lui. Mais personne ne le comprend, à part les militaires, peut-être… Car personne, à l’époque, ne se soucie de l’imminence du conflit. Au pire, on imagine que celui-ci sera bref et fera peu de victimes, moins en tout cas que le terrible Fantômas qui est partout, et nulle part. Un siècle de carnages plus tard, rien n’indique qu’on ait retenu la leçon. Fantômas attend son heure. Saurons-nous l’entendre ? Denis Dargent FANTÔMAS, Lecture JEAN JAURÈS Gilles Candar et Vincent Duclert Fayard, 2014. Le 29 juillet 1914, Jean Jaurès est à Bruxelles, à la Maison du peuple, pour signer le manifeste commun contre la guerre. Il donne l’accolade à Hugo Haase qui représente les socialistes allemands, geste désespéré quand on connaît la suite de l’histoire. Émile Vandervelde, le Président du POB s’en souviendra avec émotion toute sa vie comme il en témoigne dans le numéro spécial de l’Humanité de 1915 consacré au premier anniversaire de la mort du député socialiste français. Aujourd’hui, le fondateur du socialisme républicain et démocratique est une figure emblématique mise à toutes les sauces et bonne à tout faire, tant référence pour Nicolas Sarkozy que pour le nouveau maire Front National de HéninBeaumont. Le 31 juillet 2014, il y aura très exactement un siècle que le leader socialiste aura été assassiné au Café du croissant à Paris par Raoul Villain. Raison de plus, nous les modernes à la mémoire si courte, de se plonger dans la volumineuse biographie que Gilles Candar et Vincent Duclert consacrent à Jaurès. Le récit, très documenté, suit la destinée exceptionnelle de cet homme, philosophe, professeur, plus jeune député de France à 26 ans, merveilleux orateur, journaliste intransigeant, militant internationaliste, de la grève des mineurs à Carmaux à l’affaire Dreyfus, de la première révolution russe à ses discours enflammés à la tribune de l’Assemblée nationale. Sans avoir pu éviter la guerre, lui l’ardent militant de la paix et de la solidarité internationale entre les prolétaires de tous les pays. Symbole, icône ou emblème, Jaurès reste farouchement un représentant exemplaire d’un engagement socialiste profondément moral et social pour défendre une seule cause, celle de l’humanité. (JC) À LA PENSÉE ÉCOLOGIQUE, UNE ANTHOLOGIE Dominique Bourg et Augustin Fragnière PUF, 2014 À lire absolument : Loïc Artiaga et Matthieu Letourneu x, Fa ntôma s  ! Biog raph ie d ’u n cr i m i nel imaginaire, Ed. Les prairies ordinaires, coll. Singulières modernités, Paris, 2013. Sans oublier l’intégrale 1911-1913 qui reparaît chez Laffont, coll. « Bouquins ». Le philosophe Dominique Bourg vient de publier avec Augustin Fragnière, une superbe et volumineuse anthologie de la pensée écologique. Présentée à la fois de manière chronologique et en fonction des grands enjeux (économiques, éthiques, religieux, techniques, politiques…), cette série de textes balaie trois siècles de réflexions sur notre rapport à la nature, de Jean-Jacques Rousseau à Jared Diamond, de Henry David Thoreau à René Dumont, de Claude Lévi-Strauss à Hans Jonas, Jean-Pierre Dupuy ou Jacques Ellul. Cet ouvrage passionnant et d’une envergure intellectuelle exceptionnelle fait, en définitive, le point sur « l’interprétation nouvelle de la place de l’humanité au sein de la nature, en termes de limites de la biosphère, de finitude de l’homme et de solidarité avec l’ensemble du vivant », et toutes les approches, très diversifiées, de la pensée écologique tentent d’appréhender l’environnement naturel «  comme un élément constitutif du fonctionnement des sociétés humaines » et non pas comme «  un simple paramètre supplémentaire  ». Cette anthologie est une véritable mine d’or spéculative pour tous ceux qui ne se satisfont pas des canons inlassablement ressassés de la pensée dominante. (JC) PANTOPIE : DE HERMÈS À PETITE POUCETTE, Michel Serres, entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, Le Pommier, 2014 Martin Legros et Sven Ortoli nous proposent un long entretien avec le philosophe français Michel Serres. Ce livre captivant est conçu sous forme d’un long entretien qui va des années de jeunesse et d’adolescence de Michel Serres en Gascogne à la conclusion finale sur l’ambition de la philosophie. Son rôle premier c’est d’anticiper sur la civilisation à venir, comme Aristote l’avait fait pour le Moyen-âge, Platon pour la Renaissance et Descartes pour le monde moderne. On suit donc le fil d’une vie curieuse de tout, des mathématiques à l’histoire, des transformations des religions à la crise des écosystèmes, de l’apparition de Petite Poucette avec la révolution numérique aux métamorphoses de l’agriculture et du corps. Savoir encyclopédique qui trace aussi le grand Récit de la destinée humaine au travers des concepts nouveaux et de figures symbolisant une problématique comme Hermès, Hominescent, le Malpropre ou Pantope. Michel Serres tente d’embrasser la totalité des lieux, des savoirs et des cultures, comme l’illustraient déjà ses petites chroniques du dimanche soir sur France Info, dans une synthèse éblouissante et vertigineuse. Indispensable ouvrage pour réfléchir un peu pus loin que les apparences et le sens commun. Bel éloge de la pensée du renard, explorateur inlassable de tous les territoires de l’esprit. (JC)

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n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 8 n ° 3 8 - é t é 2 0 14 - 2 9 popcorns popcorns ou sans papier, avec ou sans diplômes. Tous subissent des violences inouïes  : violences sociales, administratives, symboliques. Ces « sans-destin » sont engagés dans une difficile quête identitaire au sein d’un pays d’accueil qui n’accueille pas ou plus. Petit à petit, cette insécurité sociale devient insécurité psychique, l’exil devient un exil intérieur et conduit à l’isolement. Les praticienschercheurs de ce livre racontent leurs expériences et expérimentations, les dynamiques de destruction sociale, frustrations, analyses et indignations. Ils inventent leur terrain autant qu’ils le découvrent. Leurs PASSEURS DE récits brossent le portrait d’une MONDES. Belgique invisible, des mondes PRATICIENSoù l’existence est précaire. CHERCHEURS Mais l’étude regorge aussi de toutes les innovations, DANS LES LIEUX des hybridations culturelles à D’EXILS l’œuvre et des dynamiques plus Pascal Jamoulle (sous la subversives qui combattent direction de) ces destructions sociales et Academia, 2014 que bricolent ces publics et ces Cet ouvrage collectif regroupe professionnels : adaptations, 5 enquêtes réalisées par des détournements, résistances, praticiens- chercheur s, qui r u se s et trouva ille s p our sont autant anthropologues survivre à la pauvreté, à la qu’acteurs de terrain (assis- rue, à la honte. Cette étude de tants sociaux, psychologues, terrain originale aboutit à des travailleurs d’institutions sco- conclusions très opératives et laires, socioculturelles ou constitue en creux une boite psychosociales). En première à outils pour qui veut agir et ligne sur des «  lieux d’exils  », interpréter cet univers des exiils relatent la galère de popu- lés, améliorer les choses, « faire lations en relégation sociale  : soin », débusquer et encourager sans-abris, toxicos, anciens les passeurs de monde. (AB) ou récents immigrés, avec LE MÉTIER D’INTELLECTUEL. DIALOGUES AVEC QUINZE PENSEURS DU MAROC Fadma Aït Mous et Driss Ksikes (sous la direction de) Éditions En toutes lettres, 2014 Que font réellement nos intellectuels s’interrogent les foules depuis les soulèvements de la rue en 2011? À cette question, nous pourrions supposer qu’ils font, comme le disait si élégamment Albert Camus, leur «  métier d’homme  » ou de femme, qu’ils se comportent en humains libres, prenant au sérieux leur passage éphémère dans ce monde, et cherchant à y laisser une œuvre et une trace. Ce ne serait pas faux mais pas assez précis non plus. Sans vouloir résumer la pensée des uns et des autres en une seule thématique ou ligne directrice, il n’en reste pas moins que plusieurs facettes de la modernité, sociale, politique et culturelle, s’en dégagent fortement. Dans cet ouvrage, les différents dialogues ont été répartis en deux grandes parties. Ainsi, la première s’articule sous forme de variations autour des héritages humanistes, englobe des penseurs, essayistes et écrivains qui se sont donné pour vocation, entre autres, d’interroger les identités plurielles, les héritages philosophiques d’ici et d’ailleurs, les textes anciens, les valeurs et bien d’autres idées qui aident à mieux nous situer dans le monde complexe d’aujourd’hui. L a seconde partie s’attelle quant à elle, à refléter des regards croisés sur un État et une société compliqués. Cette partie nous ramène, nous lecteurs, vers nos réalités au quotidien. Ces dialogues avec les quinze interlocuteurs pour désamorcer et déchiffrer cette complexité nous offrent plusieurs clés d’entrée. Il y est question des origines du clientélisme, des origines de la servitude et de l’autoritarisme, du faible ancrage des sciences sociales, de la faible compréhension de notre stock culturel, du besoin d’analyser les limites de l’injustice, de la nécessité de comprendre l’État profond ou encore le devoir d’allier développement culturel et économique. Ce voyage riche et enrichissant permet d’e s q u i s s e r u n e c e r t a i n e histoire des idées au Maroc. En nous invitant à découvrir ces dialogues, les auteurs espèrent ainsi servir de prélude pour que le lecteur puise et puisse penser à son tour avec celles et ceux, dont le métier est avant tout de réfléchir de manière critique. (SB) LIP, DES HÉROS ORDINAIRES Laurent Galandon / Damien Vidal Dargaud, 2014 C’est quoi une usine  ? Des murs ou des travailleurs  ? Et à qui appartient-elle? Ses travailleurs ou ses patrons  ? En avril 1973, les ouvriers de l’usine de fabrication des montres LIP à Besançon découvrent l’existence d’un plan de licenciement. En réponse à ces menaces et manigances patronales, l’occupation est décidée. Ce conflit social, qui marquera fortement l’imaginaire social de l’après-68, verra bientôt «  les Lip  » se mettre en autogestion pendant plusieurs mois en suivant le mot d’ordre «  C’est possible ! On fabrique, on vend, on se paie  !  ». Bien au-delà des consignes syndicales, ils vont faire vivre une utopie et faire fonctionner une usine par EUROPE. UNE BIOGRAPHIE NON AUTORISÉE Bruno Poncelet Éditions Aden, CEPAG et Barricade, 2014 Bruno Poncelet, anthropologue et formateur au CEPAG publie un volumineux livre sur l’Europe aux Éditions Aden. Une biographie alternative qui a l’immense mérite de revenir sur les origines de la création de l’Union européenne, à l’ombre de l’oncle Sam, et de dérouler, dans un style à la fois clair et ironique, le récit de cette construction jusqu’à nos jours. Le livre est ample, très bien documenté et dévoile les principes d’un néolibéra- qui sont censées présider démocratie, lisme glacial qui guident dès cet espace de «  ». Et ce les origines la création de ce de justice et de liberté  grand marché qui ambitionne portrait de famille se clôt sur encore de s’étendre avec une non-conclusion et des le Traité transatlantique. Dans questions que chaque citoyen cette biographie non autori- européen devrait se poser sée, miroir inversé de la pensée en vue d’interpeller les resdominante présentée comme ponsables dont les discours naturelle et inévitable, Bruno reflètent bien mal la réalité des Poncelet, outre la dénonciation pratiques technocratiques du scrupuleuse des mécanismes vieux continent. Un ouvrage de la «  bonne gouvernance  » engagé et salutaire, tant par économique et financière, la perspective historique que aborde le thème des liber- par la finesse des analyses. Un tés fondamentales (espace désenchantement impitoyable Schengen, lois « antiterroristes », pour forger une réelle alternaespionnage et «  espace pénal tive à Bruxelles face au monde européen ») et jette une lumière multipolaire et aux impasses de crue sur des politiques qui notre civilisation. (JC) violent sans cesse les valeurs eux-mêmes. Histoire de prouver que la richesse est créée avant tout par les travailleurs et qu’on peut se passer d’une direction, surtout quand celle-ci est plus occupée à saboter l’affaire qu’à la faire tourner. Subversif dans sa forme et dans sa proposition, ce conflit a été férocement combattu par le pouvoir d’alors qui préférait saboter l’affaire plutôt que voir se répandre la possibilité autogestionnaire. Cette BD propose de faire le récit des évènements et de leur intensité autour d’une trame narrative fictive - l’émancipation progressive en tant que femme et travailleuse de Solange, une LIP - qui recontextualise la situation de la femme des années 70. Le noir et blanc et le dessin sobre laissent toute la place aux évènements même si on peut regretter un manque de rythmes dans le récit d’évènements pourtant intenses. Y est particulièrement interrogée la mince frontière entre légalité et légitimité avec le rappel de la séquestration des patrons, de la mise en lieu sûr d’un trésor de guerre fait de plusieurs milliers de montres, et bien sûr d’une usine qui se met à tourner pour le compte des ouvriers. On y retrouve aussi les solidarités multiples qui se sont tissées à l’époque puisque c’est la ville entière qui se mobilise, et plus largement la classe ouvrière française pour qui raisonne cet te réquisition d’usine, qui réussit la jonction avec les luttes paysannes du Larzac. Ce récit de lutte est précédé d'une préface de JeanLuc Mélenchon, habitant alors Besançon. Retour ou découverte sur ce beau conflit qui a bel et bien vu l’imagination au pouvoir. (AB) UN BOUQUET DE COQUELICOTS Marianne Sluszny Éditions de la Différence, 2014 par les Scheutistes, prisonnier en Allemagne après avoir combattu sous les ordres du colonel Chatlin, un pigeon soldat, une femme prostituée à l’occupant pour nourrir son enfant, une infirmière laïque amoureuse d’un grand blessé, sont quelques-uns de ses personnages. Sluszny a l’adresse de décrire en quelques pages comment, avec la guerre, leur vie soudain bascule, leurs regards changent, les opinions, les traditions, les sentiments qu’ils pensaient immuables sont remplacés par d’autres qu’ils n’imaginaient pas. Elle passe comme la guerre elle-même, de la campagne à la mine, de la Flandre à la Wallonie, de la bourgeoisie laïque au petit clergé, de la vie éthérée d’un pianiste à celle, misérable, d’une fille de maison. Et redonne vie à quelques-uns de ces héros sans gloire que l’Histoire avait oubliés derrière elle. (MG) Marianne Sluszny vient de signer avec le réalisateur Michel Mees l’écriture et la production de trois documentaires de 90 minutes à partir d’archives. Trois films avec entre autres, de nombreuses interviews d’anciens combattants réalisées par la RTBF il y a 50 ans lors de la commémoration du cinquantenaire de la guerre 14-18, d’autres archives belges inédites ainsi que des documents filmés français, anglais, allemands et américains, qui portent sur la guerre 14-18 en Belgique. Parallèlement à ces films récemment diffusés par la RTBF, Marianne Sluszny, qui est aussi l’auteure de deux romans, publie sur les Belges dans la Grande Guerre, un recueil de nouvelles. Un paysan flamand fasciné par l’éloquence nationaliste de Cyriel Verschaeve, un jeune Congolais, élevé PROTECTION SOCIALE AU SUD. LES DÉFIS D’UN NOUVEL ÉLAN Alternatives Sud Volume 21, 2014 La protection sociale est l’objet d’un nouvel engouement dans le chef des gouvernements des pays émergents tout comme les organisations internationales. Après avoir longtemps disparue des écrans radars, l’idée d’une prise en charge collective des risques sociaux est réinvestie par une coalition d’acteurs porteurs de visions et d’agendas passablement diversifiés, des gouvernements progressistes d’Amérique du Sud à la Banque mondiale, en passant par les organisations onusiennes, les banques régionales, les agences d’aide, la société civile internationale etc. Ce développement reflète autant qu’il promeut la multiplication d’initiative s de politique s publiques dans le champ de la protection sociale au Sud depuis le tournant du millénaire. Inspirés des expériences phares du Brésil et de l’Afrique du Sud, les programmes les plus répandus visent le transfert d’allocations modestes aux ménages les plus pauvres, majoritairement exclus du marché du travail formel. Le recul de la grande pauvreté est indéniable dans les régions concernées, mais la couverture demeure réduite à l’échelle planétaire. Aujourd’hui, il y a toujours 75 % de la population mondiale qui n’a pas accès à une protection sociale de base. Ce nouveau numéro d’Alternatives Sud a été produit par le CETRI dans le cadre d’une collaboration entre celui-ci et le CNCD-11.11.11 sur le thème de la protection sociale. (SB)

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