Agir par la Culture - numéro 40

 

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Magazine culturel et politique de Présence et Action Culturelles

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par la culture  M a g a z i n e p o l i t i q u e e t c u lt u r e l 4 0 - h i v e r 2 0 14 Ag i r Dépôt Bruxelles X P501050 Périodique trimestriel Belgique – Belgie P.P. - P.B. 1099 Bruxelles BC 8507 Chantier C apitalisme : étendue des dégâts et pistes de sortie Commun, gratuité, économie sociale et solidaire Dick Annegarn Edwy Plenel G r at u i t

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 2 « Common Josaphat  » : bien commun en acte. Retrouvez la présentation de cette mise en pratique de la théorie des communs à travers l’élaboration d’un projet alternatif de quartier sur la Friche Josaphat à Schaerbeek page 20. Photo : Paula Bouffioux - www.pabouff.wix.com

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 3 édito Sommaire 4 PORTRAIT : EDWY PLENEL 7 UNIVERSALITÉ, ASSOCIATIVITÉ, COMPLEXITÉ La manifestation massive du 6 novembre et celles qui ont suivie tentent de former un barrage aux mesures injustes et austéritaires prises par le Gouvernement fédéral. Pour éviter la casse sociale, il faut absolument se mobiliser et continuer pied à pied à maintenir la pression dans la rue. PAC participe à sa manière à ce mouvement social de grande ampleur et a lancé une initiative avec la compagnie de théâtre populaire itinérant Arsenic2 pour intervenir en amont et pendant les mouvements sociaux actuels. Des modules d’interventions théâtrales pour interpeller les passants dans l’espace public ont été mis en place afin d’expliquer l’impact des mesures antisociales du gouvernement sur notre vie quotidienne et l’urgence de résister. Par ailleurs, PAC participe à la relance d'Acteurs des temps présents initiés par l'interrégionale wallonne de la FGTB et participe à la création d'une nouvelle plateforme citoyenne, Tout autre chose, s'inspirant de l'expérience flamande de « Hart boven hard » en fédérant la FGTB et la CSC, mais aussi de nombreuses associations, des artistes et de simples citoyens. Les mesures du gouvernement NVA-MR sont la version belge d’une lame de fond néolibérale plus large actuellement à l’œuvre dans toute l’Europe. Cette vague idéologique nous enferme dans une cage utilitariste dont il faut trouver les portes de sortie. Dans le dossier de ce numéro, on essaye justement de comprendre ce qui nous tient dans le capitalisme, comment il s’inscrit dans nos têtes mais aussi et surtout comment on peut s’en échapper en développant des alternatives : le redéploiement des services publics, le développement de l’économie sociale et solidaire et plus généralement les tentatives pour renverser les valeurs en privilégiant la mise en commun et l’usage plutôt que la propriété. En temps de crise sociale, la ruse des puissants, c’est aussi de diviser pour mieux régner nous rappelle le grand invité de ce numéro, Edwy Plenel, Directeur de Mediapart, qui explique longuement pourquoi et comment il faut résister aux attaques qui sont faites à nos concitoyens musulmans. Une islamophobie mondaine s’immisce dans divers milieux académiques, médiatiques, politiques. Elle dresse des épouvantails nous empêchant bien souvent de voir la situation qui nous est commune. Car quelle que soit notre pratique philosophique, nous subissons les mêmes attaques antisociales. Si les temps sont durs pour les progressistes, il ne faut pas pour autant se laisser déstabiliser. Résistons ! Yanic Samzun Secrétaire général de Présence et Action Culturelles 8 entretien avec DICK ANNEGARN CHANTIER : C AP I TA L I SM E , É T E N D U E D E S D É G ÂTS E T P I ST E S D E SO R T I E 10 12 14 16 18 20 21 DE LA DYNAMIQUE À LA DYNAMITE DU CAPITALISME COMMENT L’ÉTAT SOCIAL A DESSERRÉ L’EMPRISE DU MARCHÉ LES FONDEMENTS ÉCOLOGIQUES DE LA CRITIQUE DU CAPITALISME L’ESS PEUT-ELLE RÉENCHANTER LE TRAVAIL ? ENTRETIEN AVEC CHRISTIAN LAVAL COMMON JOSAPHAT : LE BIEN COMMUN COMME PROCESSUS LA GRATUITÉ DU BON USAGE 23 LES ZOMBIES, DERNIER STADE DE L’HORREUR CAPITALISTE 24 LA TRABANT DU REPORTAGE DE GRÈVE 26 JACQUES ZWICK, UN DESTIN CULTUREL 27 popcorns illustration par Valfret

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 4 ortrait Créer un chemin de raison sensible Journaliste à la longue carrière, ancien directeur de la rédaction au Monde, co-fondateur et actuel président de Mediapart, site d’information, de débats et d’enquête, Edwy Plenel est une figure importante de la gauche dans le paysage intellectuel et médiatique francophone. Il publie Pour les Musulmans, livre de combat qui dresse le constat d’une islamophobie ordinaire ayant contaminé les milieux politiques, académiques, médiatiques et intellectuels en France et face à laquelle il s’agit de prendre position. P r o p o s r e c u e i l l i s p a r A u r é l i e n B e r t h i e r e t M a r c S i n n a e ve edwy plenel •   Dans Pour les Musulmans, vous constatez l’explosion de l’islamophobie et vous donnez des arguments pour la combattre. Pourquoi ce livre ? Je ne suis pas le premier à parler de cette islamophobie. Le constat en a été documenté par des chercheurs, des sociologues et des journalistes de terrain. Mon essai est plutôt un appel à rompre l’indifférence. C’est celui d’un journaliste, d’un citoyen qui tend la main, parce que ce qui est terrible c’est le silence qui entoure cette violence symbolique inimaginable dont sont la cible nos compatriotes d’origine, de culture ou de croyance musulmane. Le titre Pour les Musulmans s’inspire d’un article publié en 1896 par Émile Zola, vingt mois avant son fameux «  J’accuse  », qui s’intitulait « Pour les Juifs ». Dans ce texte, il se révoltait contre la banalisation d’un discours du préjugé, de l’essentialisation, de la discrimination contre les Juifs pris en bloc : les Juifs de France assimilés à l’argent par un antijudaïsme chrétien, mais aussi par cet antisémitisme moderne qui confondait lutte contre le capital et lutte contre les Juifs. Tout cela était profondément marécageux, mais, en même temps, tout cela était parfaitement mondain : c’était accepté comme ce que nous entendons dans les médias en France ou ailleurs aujourd’hui. D’où mon propos qui, pour sortir du marécage actuel, invite ceux qui se réclament d’idéaux de progrès et de démocratie à prendre une ligne de crête contre la banalisation bienséante de la hiérarchie des civilisations, contre la guerre des civilisations. La démocratie, pour moi, passe par le souci des minorités, bien plus que par la loi de la majorité. Pour qu’une page de texte tienne, il faut des marges, et, complémentairement, les minoritaires ont à s’inventer de manière à renforcer la cohésion du centre. •   La recrudescence de ces débats qui essentialisent les minorités et divisent les populations n’est-elle pas d’abord une manière de masquer la question sociale ? C’est le cœur, c’est la clé. Cette façon de construire ar tificiellement l’autre comme une menace, de créer un bouc émissaire principal, le musulman, ramène les perceptions, les discours, les débats à la seule problématique de l’origine, de l’identité, de la religion. Ce qui revient à mettre en exergue ce que nous pensons séparément plutôt que ce que nous faisons ensemble. On conduit les dominés, les exploités, les travailleurs à se faire la guerre au nom de leur identité, de leur origine, de leur croyance, de leur apparence au lieu de réfléchir à ce qu’ils ont en commun  : leurs conditions de vie, leurs conditions de travail, leurs conditions d’habitat, leurs espérances sociales et démocratiques. C’est la ruse éternelle des dominants  ! Car ceux qui profitent des inégalités sont habités par la peur. La peur de l’inconnu, de l’imprévu, de la révolte. Et c’est parce qu’ils ont peur euxmêmes qu’ils n’arrêtent pas de diffuser la peur, l’angoisse, l’inquiétude, de mettre sans cesse en branle la mécanique de la crispation identitaire, de l’imposer à l’agenda politique. C’est cette politique de la peur qui produit des monstres au cœur du peuple. Doublement. D’une part, les monstres de la xénophobie, du racisme, du vote d’extrême droite qui dirigent la colère des individus contre le voisin musulman au lieu de s’en prendre à la vraie cause, commune, de leurs malheurs. D’autre part, il y a les monstres provoqués par l’humiliation, par le ressentiment, ce sentiment de mal-être lié à une victimisation exacerbée qui mène vers des chemins de perdition jusqu’à ces enfants de nos

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 5 ortrait quartiers populaires qui choisissent de se perdre dans des idéologies totalitaires, violentes, assimilées au « djihad ». Djihad contre croisades : c’est le piège des guerres de civilisations, l’engrenage infernal que produit la politique de la peur, où, à force de faire se répondre monstres et épouvantails, on brutalise la démocratie elle-même, on met la société en guerre contre elle-même, et on finit par générer des prophéties auto-réalisatrices. De ce point de vue, mon livre se veut une réflexion pour montrer qu’il existe un autre chemin, un chemin de raison, de raison sensible, qui se soucie de l’humanité concrète : les hommes les femmes, ce ne sont pas des abstractions identitaires, des entités idéologiques, ce sont des réalités dans toute leur diversité. Je défends la laïcité. Et je défends la laïcité contre ceux qui, aujourd’hui, trahissent la laïcité originelle par ce laïcisme à la manière des intégrismes dans les religions. Ce laïcisme c’est la haine du religieux, c’est la peur du religieux. C’est, sous prétexte de détestation de la religion, la stigmatisation d’une population. Et je rappelle dans ce livre que la laïcité originelle, notamment en France avec l’invention de la Troisième République, ce n’est pas cela. C’est d’abord la reconnaissance des cultes minoritaires, en l’occurrence du protestantisme et du judaïsme. C’est la fin du face-à-face d’une République anticléricale et d’une religion majoritaire dominante, le catholicisme. C’est la fin d’une querelle qui faisait piétiner les enjeux démocratiques et sociaux. Et c’est l’ouverture d’un chemin de laïcisation, que l’on peut définir comme ce que nous faisons ensemble. Le chemin de laïcisation produit en 1905 par la Loi de séparation des Églises et de l’État, c’était d’ouvrir le cadre pour les catholiques et de leur dire  : « Vous avez le droit à votre culte, c’est votre espace privé. En revanche, construisons tous •   Dans votre livre, justement, vous pointez une certaine dérive de la laïcité que vous appelez le laïcisme. Une laïcité qui stigmatise plus qu’elle n’apprend à vivre ensemble… Photo : Hélène Fraigneux « Djihad contre croisades : c’est le piège des guerres de civilisations, l’engrenage infernal que produit la politique de la peur »

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 6 ortrait ensemble la Cité commune, oubliez votre hiérarchie religieuse, vos évêques, faites votre chemin sans eux  ». Qu’estce que cela a donné  ? Le christianisme social, les prêtres ouvriers, le mouvement «  Le Sillon  », la Jeunesse ouvrière chrétienne, le mouvement Témoignage chrétien et son journal. Tout cela a fait partie d’une histoire essentielle au cœur de la gauche et a permis qu’énormément de membres des classes populaires, du monde du travail fassent leur chemin vers des idéaux d’émancipation sans avoir le sentiment d’être dépouillés de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils avaient en propre, leurs croyances, leur culture, leurs habitudes. Je crois que c’est la même chose qui se pose aujourd’hui : ne pas renvoyer l’Autre à son identité mais lui proposer un chemin. Ce que nous avons à faire, nous, dans une société démocratique, c’est dire que l’on doit inventer ce chemin dans le respect de la liberté de chacun. Car les idéologies de l’identité, les idéologies conservatrices et les idéologies identitaires supposément laïcistes, elles, veulent nous fixer, nous immobiliser, nous enfermer. À l’inverse, nous proposons de pouvoir bouger, de pouvoir s’inventer dans la relation, dans le dialogue. à retrouver qui est celui de la libération des initiatives, des énergies individuelles, où chacun vient avec ce qu’il est pour inventer un chemin commun. C’est une dialectique de l’un et du multiple. Elle est au cœur des problèmes et des impasses de notre société. Comment penser le pluriel tout en pensant l’un, mais pas le grand UN uniformisateur d’en haut. Rappelez-vous ce texte de référence pour nous tous, pour tous les esprits de progrès de liberté et d’émancipation, qu’est le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Écrit, au milieu du 16 e siècle, dans un moment de guerres de religion, ce texte va provoquer les Essais de Montaigne. Le premier à écrire à la première personne, à penser comme un spécimen de l’humaine condition, à affirmer que tout être, tout individu porte en lui la condition humaine. Ce Discours de la servitude volontaire, qui interpellait nos servitudes, nos soumissions a circulé ensuite avec le sous-titre suivant  : «  Le Contr’un  ». Contre Dieu, la Nation, le Parti, contre le grand UN qui vient d’en haut. C’est cette vitalité qui vient d’en bas qu’il faut retrouver dans le cadre d’une nouvelle culture démocratique. Tout le sens de mon appel est celui-là  : c’est d’ouvrir ce chemin-là. devant nous ! Il y a 0,5 % ou 1 % d’ouvriers dans le monde des élus en France, alors qu’ils représentent 25 % des salariés. Avec l’autre 25 %, les employés, cela fait 50 % : c’est le groupe social majoritaire ! Aujourd’hui, réenchanter un horizon démocratique passe par la délibération, par la participation au pouvoir, aux contrepouvoirs, par l’accès à l’information, par le fait d’accepter notre pluralité, de demander à chacun «  Qu’est-ce que l’on fait ensemble  ?  », et non «  Qu’est-ce que tu es  ?  » ou «  Qu’est-ce que tu crois  ?  ». Le «  n’importe qui  » c’est aussi la jeune femme qui a un foulard et qui n’est pas exclue de la cité. Elle est là comme n’importe qui pour discuter. Qu’est-ce qu’elle pense des droits des femmes ? Qu’est-ce qu’elle pense de la grève que l’on fait dans l’entreprise, de la revendication sociale ? Il n’y a aucune raison qu’elle ne rejoigne pas ce chemin. C’est en ce sens que la question démocratique inclut la question sociale. Car les Musulmans dont je parle sont employés, pour l’essentiel, dans des entreprises, ils construisent des automobiles, ils construisent des immeubles, des routes, ils travaillent dans les campagnes. •   Est-ce que votre appel à faire chemin ensemble peut se lire comme une tentative de sortir par le haut d’une crise du social, de la fragmentation du collectif telle que l’a décrite par exemple Alain Touraine pour, en somme, « retrouver le sens de l’universel » cher à Camus ? Pour moi, plutôt que le mot «  universel  » qui nous a joué des tours — le sentiment de l’Occident, de l’Europe, d’être propriétaire de l’universel et d’avoir à l’apporter aux autres, dans un rapport du fort au faible —, je préfère le mot « universalisable ». C’est-à-dire ce qui, dans des situations historiques et culturelles différentes, conduit aux mêmes valeurs  : valeurs de justice, d’égalité, de droit, etc. Camus souligne que nous sommes des sociétés d’individus, que notre modernité, c’est de faire groupe à partir du fait d’être des individus. Et c’est cela que la gauche, dans son histoire, dans sa tradition et dans certaines de ses impasses, a du mal à comprendre. Nous sommes des individus et c’est à partir de notre liberté d’individus dans toutes ses particularités, qu’elles soient culturelles, religieuses ou sexuelles, que nous arrivons à trouver un chemin collectif. Il existe un certain discours « d’en haut » qui, très souvent, se réfugie dans la déploration de la fin de la solidarité à l’ancienne, qui s’en prend à l’individualisme de nos sociétés. Or, je pense, moi, qu’il y a un chemin •   Ne risque-t-on pas, en rabattant l’enjeu de la conflictualité sociale sur le terrain de l’interindividuel et de l’identitaire, de reléguer au second plan la question de l’affrontement des intérêts divergents des groupes sociaux ? Je crois que, dans ce moment, ce qui semble minoritaire est beaucoup plus en résonance avec la réalité du peuple qu’on ne le pense. «  Le poisson pourrit par la tête », dit-on : le problème est en haut. Je ne pense pas que la France soit un pays raciste. Je pense en revanche qu’il y a une xénophobie qui est diffusée d’en haut Non, je pense bien sûr qu’il y a des classes comme une arme de pouvoir, comme une sociales, qu’il y a des intérêts et je pense arme de division. même que c’est la ruse des dominants, de l’oligarchie, d’essayer de nous mettre en guerre au nom de l’identité. Nous vivons des temps de révolution objective : la nouvelle révolution industrielle, dont le numérique est le moteur, bouleverse à ce point nos sociétés, nos relations géopolitiques, notre rapport à l’espace et au temps… que la question démocratique en redevient une question profondément jeune. C’est ce qu’a si profondément revitalisé, ici en Belgique, David Van Reybrouck dans son livre au titre trompeur Contre les élections. L’idéal de la démocratie, ce n’est pas seulement d’élire ses représentants une fois tous les quatre ou cinq ans. Non, l’idéal de la démocratie comme horizon — toujours imparfait et ce sera toujours une bataille à mener — c’est ce que j’appelle le « n’importe qui » : sans privilège de naissance, d’origine, de fortune, de condition, de diplôme, j’ai le droit de m’en mêler, j’ai le droit de protester, j’ai le droit de m’exprimer, j’ai le droit de voter, j’ai le droit d’être candidat et j’ai même le droit de gouverner. C’est profondément révolutionnaire et c’est « C’est la ruse des dominants, de l’oligarchie, d’essayer de nous mettre en guerre au nom de l’identité » Retrouvez cette interview en version intégrale sur : www.agirparlaculture.be

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 7 propos intempestifs UNIVERSALITé, ASSOCIATIVITé, COMPLEXITé Il appartient à la nature d’un propos intempestif d’être déplacé, inconvenant voire malséant. Il a aussi pour essence de questionner ce qui paraît évident, intégré, assuré, limpide. Prenons la triade républicaine, liberté, égalité, fraternité. Ces trois mots ont permis de bâtir des républiques, de combattre des oppressions, de rêver un monde meilleur, de tisser tant de liens entre humains. Chacun les invoque, les convoque, tant pour fonder une réforme pragmatique que pour exalter une incantation symbolique. La question que je me permets de poser, en toute humilité, interroge son éventuelle actualisation. Devant le basculement civilisationnel du monde et les bifurcations inouïes des hommes «  qui font l’Histoire sans savoir l’Histoire qu’ils font  », ne faudrait-il pas modifier le curseur et amplifier la perspective de ce triptyque magique et émancipateur ? Pas de méprise. La conscience est légitimement vive sur l’impérieuse nécessité d’incarner, sans cesse et sans relâche, en chacun de nous et dans la vie de la Cité, l’envergure de cet horizon inatteignable. Qui oserait, face à l’exploitation et à l'injustice qui noient des hommes et des peuples, affirmer que la liberté, l’égalité et la fraternité, malgré les multiples interprétations et les contradictions qui les traversent, auraient enfin accompli leur destin dans la maturité et l’équilibre  ? L’époque devrait d’ailleurs plutôt ins- mystères de l’infiniment grand et les énigmes de l’infiniment petit. crire au fronton des mairies, des discours politiques et des désirs Complémentarité qui a permis, sur des milliards d’années, un humains : «  individualité, compétitivité, rentabilité  ». assemblage stupéfiant et génial, des eaux primitives et de la poussière des étoiles jusqu’aux mythes et aux délires du transhumain Il aura fallu les exceptionnelles transformations de notre mode de et de l’intelligence artificielle. Commune une égalité intensifiée. penser le monde, à l’aurore des Temps modernes, de l’approche scientifique de la nature à la rationalité humaniste, et pour poli- Complexité, enfin, pour symboliser l’alliance de l’infinité des intertiquement traduire au fil des siècles, ces trois valeurs qui, pour dépendances entre le tout et les parties et inversement. Abandon une part, renversaient l’ordre ancien des savoirs et de la structu- de la cause première, de la chaîne linéaire de la rationalité, des ration sociale. Pourquoi les nouveaux paradigmes, qui émergent déterminismes classiques, du dogme de l’explication définitive depuis un siècle, ne déboucheraient-ils pas moralement et socia- et non contradictoire et ouvertures sur la relativité, la probabilement sur un nouveau guide existentiel, susceptible de modeler lité, l’auto-organisation, le hasard, l’incertitude ou la destruction nos comportements et nos consciences face à ce nouvel éveil de créatrice. Pensées de l’ambiguïté, de l’ambivalence, de l’impureté, l’humanité ? du doute, de l’incertitude, de l’incomplétude, de l’autonomie… Comme une liberté démultipliée. Petite proposition facétieuse et provocatrice : remplacer «  liberté, égalité, fraternité  » par «  universalité, associativité, complexité  ». Ni pavé dans la mare, ni crachat dans la soupe mais reflet d’une Le second volet inclut évidemment les termes du premier trip- interrogation incessante, cette substitution, aussi osée qu’hytyque. Tentative, assurément immodeste et peut-être ridicule, pothétique, se résume en fin de compte à l’étonnement naïf de d’élargir l’accomplissement, l’amplitude et les promesses de ces l’enfant. magnifiques vertus. Le propos se veut intempestif. On peut choisir de dilater les concepts. On peut aussi changer les mots. Jean Cornil Universalité pour sceller non seulement l’évidente et cardinale unité du genre humain et des valeurs qu’il doit forger pour la garantir, mais pour arrimer à nouveau l’homme dans la nature dont il dépend et qui dépend, aujourd’hui plus que jamais, de lui. Ère de l’anthropocène et exfiltration de l’anthropocentrisme dans un univers en expansion constante. Comme une fraternité cosmique. Associativité pour décliner à la fois l’indispensable solidarité et la vitale coopération, des humains entre eux et de l’humain avec le non-humain. Illustration de la pyramide croissante de la combinaison des éléments fondamentaux structurée comme une écriture toujours plus sophistiquée, qui vogue vers les « Pourquoi les nouveaux paradigmes, qui émergent depuis un siècle, ne déboucheraient-ils pas moralement et socialement sur un nouveau guide existentiel, susceptible de modeler nos comportements et nos consciences face à ce nouvel éveil de l’humanité ? »

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 8 Amicalement nord DICK ANNEGARN : LE MILITANT POéTIQUE L’infatigable Dick Annegarn, 62 ans au compteur, a quitté sa ferme pyrénéenne pour retrouver Bruxelles qu’il a chanté voici quarante ans ! Il est venu rendre visite à sa vieille amante le temps d’un concert au Théâtre 140. Vélo va est son tout dernier album. Une réussite. Rencontre avec ce chanteur hollandais atypique. Propos recueillis par Sabine Beaucamp •   Si vous vous revendiquiez d’une identité, ce serait laquelle ? Citoyen du monde ? Non. Je n’aime pas trop cette notion. Citoyen du monde cela fait un peu Club Med, on a le droit d’aller partout. Le monde n’appartient à personne. Citoyen, cela veut dire avoir certains droits. Ainsi au Maroc, je suis Marocain, je ne suis pas Hollandais ni Français, juste Marocain. J’ai appris la langue, la culture, je sais compter en arabe, et en berbère, les deux langues parlées par les Marocains. Au bout de vingt-cinq ans je connais quelques mots. J’ai appris que quand on montre du doigt ou qu’on montre ses pieds dans le monde musulman, on insulte son voisin. Donc il y a des expressions que l’on croit universelles qui ne sont en fait pas valables dans le monde entier. L’incompréhension est normale et monnaie courante. Il faut être beaucoup plus prudent que l’on n’a été jusque maintenant. Pour moi, le monde n’est pas un grand terrain de jeu, je n’en connais qu’un petit bout. Tout devient beau à partir du moment où on s’y attarde et mérite que l’on s’y investisse. •   Vous avez vécu sur une péniche pendant longtemps. Vous voyagiez ou vous étiez amarré ? J’avais deux péniches, une qui était une association qui s’appelait « La Petite niche » et l’autre « Abeille  » (Association à but essentiellement instructif et ludique) qui était déjà plus dans l’esprit de l’association culturelle sociale. Cette dernière a tourné quelques années autour d’un café-épicerie. Je m’étais rendu compte que le pain est fédérateur. D’ailleurs, aujourd’hui, nous avons des restaurants avec de grandes tables. En effet, le côté social d’une boulangerie est aussi culturel. Tenir un caféépicerie sur cette péniche m’a beaucoup appris à connaitre les gens. J’étais un peu idiot, j’étais un peu artiste solitaire, imbu de moi-même, autosuffisant et pas très ouvert. Sur une péniche quand vous recevez des promeneurs, des enfants, des mariniers, c’est l’apprentissage de la vie.J’avais une phrase fétiche : « Sur ma péniche à Noisy-le-Grand on n’est pas riche mais on est content ». •   Y a-t-il quelque chose qui vous plaît encore en Hollande ? En Hollande, on se met sur une chaise, on voit tout le pays, c’est un pays plat aussi plat qu’un plat ! Il y a beaucoup d’ «  Ubu » ! Peut-être que le modèle hollandais reste un modèle pour les Français et sans doute pour les Belges. C’est un peu la boutique new look de la sociale-démocratie mais je m’ennuie. C’est un pays où on se suicide beaucoup comme au Japon donc je ne suis pas sûr que ce soit un modèle à suivre et à prendre en compte… D’ailleurs j’y vais rarement, je ne me sens vraiment pas No Landais euh Hollandais. (Rires) •   Vous êtes amoureux de la langue parlée ? Oui, c’est exact. D’un point de vue culturel vous avez la littérature et puis vous avez l’oralité, la parole parlée (en gros, tout ce qui n’est pas écrit). Mais c’est très mal défini parce que cela fait 350.000 ans que nous nous parlons, que nous contons, que nous chantons, que nous nous joutons, que nous nous insultons, que nous pratiquons le verbe sans support, que par la voix. Le karaoké, les joutes verbales, le slam sont des émanations d’une culture qui existe depuis beaucoup plus longtemps que l’écriture. Mon militantisme poétique passe par les joutes verbales. C’est la parole en tant qu’art. Je veux bien dire la parole parlée. Il faut arrêter de mettre la culture seulement dans les mains des artistes et des politiques. Il existe bel et bien une culture populaire. Retrouvez cette interview en version intégrale sur : www.agirparlaculture.be •   Si vous aviez une seconde vie maintenant, vous feriez pareil ? C’est facile de dire « non je ne regrette rien ». Franchement je travaille beaucoup, il y a vingt ans, j’avais de meilleures jambes, de meilleures envies aussi. Je suis un peu fatigué. Vous me posez des questions aujourd’hui que j’avais envie que l’on me pose il y a vingt ans et qu’en plus ce soit entendu, que mes associations connaissent un certain succès. Je rame moins maintenant qu’il y a vingt ans, on va dire le succès de l’estime arrive tard. Je suis citoyen d’honneur de Bruxelles. Je suis Docteur Honoris Causa de la Faculté de Liège. J’ai failli créer le Festival international du verbe là-bas. J’ai été promu avec Robert Wyatt et Archie Shepp, nous sommes des passeurs, des militants un peu culturels et poétiques. Photo : Hélène Fraigneux

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 9 chantier Capitalisme : étendue des dégâts et pistes de sortie Commun, gratuité, économie sociale et solidaire Couver ture et illustrations par Valfret valfret.blogspot.be Le système capitaliste nous emmène vers une série de catastrophes  : économique, culturelle, sociale et bien sûr écologique. Malgré le gouffre vers lequel on avance inexorablement, l’inertie continue de nous tenir. Comment se construit cette emprise  ? Comment limiter l’étendue du marché jusque dans nos têtes  ? Alors que l’état semble de plus en plus impuissant et néolibéralisé lui-même, comment récupérer des capacités d’agir et développer autre chose ? L’économie sociale et solidaire ou le redéploiement des services publics peuvent constituer des horizons souhaitables à condition de relever toutefois leurs écueils possibles afin qu’ils ne servent pas le projet néolibéral. Lorsqu’il s’agit d’élaborer des récits capables de concurrencer celui, très attractif, proposé par le capitalisme, deux pistes, qui se croisent d’ailleurs, le commun et la gratuité, semblent à mêmes de nous mobiliser, de penser et, surtout, de passer à l’alternative.

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 1 0 chantier DU C APITALISME Le capitalisme est à la fois un système économique prédateur et inégalitaire et une manière d’être au monde par la production et la consommation qui nous fait adhérer, consciemment ou inconsciemment, à sa logique. Il prospère dans nos têtes et dans nos cœurs. D’où la nécessité d’une double rupture : avec son cadre économique extérieur mais aussi avec son marquage existentiel intérieur. Petite navigation entre les rochers qui résistent aux torrents des désirs et de l’argent : Marx, Polanyi, Arnsperger, Sandel. Par Jean Cornil DE LA DYNAMIQUE à LA DYNAMITE U N E R E VO LU T I ON PE R MAN E NT E Le capitalisme est par essence une révolution permanente. «  La bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production, donc l’ensemble des conditions sociales. La bourgeoisie a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l’avaient fait dans le passé toutes les générations dans leur ensemble » écrit Karl Marx. Le capitalisme transforme, par des ruptures et des innovations continues, la valeur d’usage d’une marchandise en valeur d’échange. Dans la phase actuelle de développement de ce système économique, mondialisé et financiarisé, de plus en plus de biens et de services, matériels ou immatériels, sont convertis en stricte valeur d’échange. Ils sont intégrés dans le marché, se voient attribuer un prix et une propriété privée et ce sont ces composantes qui lui confèrent leur valeur. On peut nommer ce processus de réification et de privatisation, la marchandisation du monde. Comme une vague qui progresse inexorablement, une multitude de produits, de sentiments, de services, d’attitudes sont captés par le grand marché planétaire. Colonisation économique des imaginaires, de moins en moins de choses possèdent une valeur en soi. Triomphe absolu du calcul, de la quantité, de la rentabilité, de la compétitivité. Nouvelle religion de l’argent avec le Dieu marché et définition anthropologique terminale de l’humain  : l’Homo Œconomicus. Je vends et j’achète donc j’existe. qu’au cours de l’Histoire bien d’autres modes économiques ont coexisté sur le principe de réciprocité (don et contre-don), sur la redistribution par une autorité centralisée et sur l’administration domestique par l’autarcie. L’extension et l’émancipation de l’échange marchand qui s’étend à tous les domaines pour aboutir à la société de marché est le résultat d’un processus historique entamé par la révolution scientifique à l’aube des Temps modernes et amplifié par la révolution industrielle, les transformations politiques, les mutations technologiques, sources multiples de la dynamique du capitalisme. Ces formes alternatives d’échanges réapparaissent d’ailleurs aujourd’hui dans un foisonnement d’initiatives qui refusent la logique écrasante du marché. Nous en sommes en effet arrivés à un point exceptionnel d’intensification de la marchandisation. Tout, en rêves pour certains, en théorie pour d’autres, en pratique pour tous, peut désormais être absorbé sur le marché et susceptible d’être vendu et acheté. Des baleines à la police, des corps à l’armée, de l’adoption des enfants à l’air que nous respirons, de l’amour aux îles, des mots d’excuses à nos organes vitaux, tout, absolument tout, peut potentiellement être converti en valeur d’échange, en argent, en tarifs, en comptes, en chiffres, en investissements. L’économie a englouti nos existences jusqu’à la langue que nous utilisons  : nous gérons nos enfants, nous investissons dans notre capital de relations, nous quantifions notre nombre d’amis… Le capitalisme n’a pas seulement contaminé nos pratiques économiques classiques pour satisfaire nos besoins matériels. Il s’est insinué dans nos cœurs et nos esprits au point d’ensorceller nos existences en traçant notre code de conduite vital. Il nous assigne une nouvelle définition univoque du bonheur  : accumuler sans relâche biens et services. Le centre commercial a remplacé le recueillement à l’église. UNE CRITIQUE E X I ST E NT I E L L E D U CAPI TA L I SM E Christian Anrsperger, parmi bien d’autres, a déconstruit avec une stimulante profondeur les mécanismes psychologiques et sociaux par lesquels nous adhérons de fait, consciemment ou inconsciemment, au système capitaliste. Ce dernier produit sans cesse du désir, constituant essentiel de l’humain de Spinoza à Freud. «  Il nourrit de façon mécanique les angoisses mêmes qui lui donnent de la force » écrit Christian Anrsperger. Qu’est-ce à dire ? « Si exister, c’est vivre mortel, ensemble avec d’autres mortels  », nous devons inlassablement conjurer cette double finitude (la mort et les autres) et le capitalisme est une manière particulière de répartir les finitudes entre les personnes. Ce que dissimulent nos actes économiques, de la production à la consommation, du travail à l’épargne, ce sont nos tentatives, vaines à l’échelle de ce système, d’apaiser notre anxiété face à notre indépassable fin et face à la rivalité des autres. Pour l’exprimer avec mes mots, le capitalisme donne l’illusion de l’élixir de l’immortalité et de la reconnaissance sociale éternelle. Sa fantastique puissance provient du fait qu’il attise à la fois nos angoisses et nos désirs de les surmonter dans un cycle infernal et sans fin. D’où la nécessité d’inventer des attitudes existentielles et des pratiques politiques qui rompent radicalement avec ce tourbillon maudit. D’où des métamorphoses personnelles et sociétales révolutionnaires pour tenter de s’extraire de ce torrent qui nous emporte avec une brutalité inouïe. Quelle force de tempérament et de caractère, quelle imaginaire libéré, quelle conscience lucide, quelle alternative politique permettront d’échapper à ce tsunami de désirs et d’angoisses  ? C’est l’enjeu crucial de la construction d’une éthique de l’existence post-capitaliste. Une subversion de notre soi, de notre rapport aux autres U N E C ONST R U C T I ON H I STO R I Q U E Il faut souligner tout d’abord que l’échange marchand est une construction historique et qu’il n’existe pas de « nature humaine » universelle qui inclinerait les hommes à privilégier les relations de type commercial. Karl Polanyi a magnifiquement démontré

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 11 chantier « Le capitalisme donne l’illusion de l’élixir de l’immortalité et de la reconnaissance sociale éternelle. Sa fantastique puissance provient du fait qu’il attise à la fois nos angoisses et nos désirs de les surmonter dans un cycle infernal et sans fin. » et au monde. Programme démesuré qui dépasse l’entendement humain ? Certains, seuls ou collectivement, ont parfois pris, au cours de l’Histoire, ce prometteur chemin de traverse. C E Q U E L’A R G E NT N E SAU R A I T AC H E T E R Il n’empêche, hic et nunc, que le balancier oscille à l’inverse. Michael Sandel analyse, à l’aide d’exemples concrets, la fulgurante progression de l’engrenage capitaliste qui convertit de plus en plus de biens, de services, de sentiments en argent. Du ventre des femmes en Inde à la cellule de prison, du droit d’émettre du carbone à l’admisCAPITALISME : UNE DéFINITION sion dans une école, du droit d’immigrer à la location du front des personnes, du Il existe une pluralité de définitions du capitalisme. Choisissons celle proposée par Alain Accardo fait de patienter dans une file d’attente à dans De notre servitude involontaire : « le système capitaliste est un certain type d’organisation celui de servir de cobaye humain, de coméconomique et sociale en vertu duquel une minorité (nationale ou internationale) de grands battre dans une armée privée à l’achat de possédants, actionnaires-investisseurs détenteurs de l’essentiel du capital industriel et financier, la présentation d’excuses, le processus de s’approprie privativement et en toute « légalité » la plus grande part des richesses créées par une vente, de location, d’investissement s’acexploitation méthodique des ressources naturelles et du travail collectif, qui a toujours, quel qu’en croit à une vitesse stupéfiante. Jusqu’où soit le coût humain et écologique, aussi loin que le lui permet la résistance, ou l’absence de résistance, l’argent peut-il progresser  ? L’amitié  ? des millions de salariés et de l’état social qui est censé les protéger, là où il existe ». Le prix Nobel  ? Un toast de mariage  ? Un corps humain  ? Des déchets nucléaires ? Et demain une âme, une vertu, Elles en seraient dénaturées. Elles n’ont Une récente étude économique démonune étoile, un regard ? Où fixer les limites ? donc aucune raison éthique d’être mises trait combien les entrepreneurs américains Sur quels critères ? sur le marché. détestaient les cadeaux, entorse majeure à la détermination de la valeur par le seul Un des grands enseignements des Une autre ligne de démarcation, plus clas- critère de l’argent. Pour eux, le cadeau analyses de Michael Sandel, comme le rap- sique mais essentielle devrait être que les est absurde sur le plan économique et pelle Jean-Pierre Dupuy, est de démontrer biens communs de l’humanité qui garan- même dévalorisé par les gens mêmes qui que l’échange marchand change la nature tissent à tous dignité et épanouissement le reçoivent. Le capitalisme n’aime décidédu bien échangé. Le marché, contraire- ne dépendent pas de manière centrale de ment pas l’échange gratuit et désintéressé. ment à la doxa dominante, n’est pas neutre la logique du marché. L’accès devrait en Ne lui faisons pas de cadeaux. axiologiquement. La valeur d’échange être universel. Cela concerne aussi bien peut corrompre l’essence du bien ou du les biens de première nécessité comme service. Par sa mise sur le marché sa l’eau, le pain, les médicaments ou un envinature intrinsèque se corrompt. Et c’est ronnement sain, que les services comme l’un des critères principaux retenus pour l’enseignement, la santé, le logement ou la établir la limite à la marchandisation d’un culture. Cela pose des problèmes éthiques bien. Une amitié achetée reste-elle une et politiques considérables qui autorisent amitié  ? Peut-on vendre le droit de faire des débats cardinaux comme ceux de la du tort aux autres  ? Doit-on gratifier les gratuité, des services publics, de la strucétudiants qui ont de bonnes notes ? Cette ture tarifaire, de la justice redistributive, possibilité transformerait fondamentale- de l’allocation universelle ou d’un revenu ment l’amitié, l’agressivité ou l’éducation. maximal.

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 1 2 chantier COMMENT L’ÉTAT SOCIAL A DESSERRÉ L’EMPRISE DU MARCHÉ Les politiques socio-économiques et les mécanismes redistributifs de l’État social n’ont pas seulement généré, entre 1945 et 1975, trente années de prospérité d’une ampleur inédite, qui, en liant croissance économique et progrès social, ont fait reculer le paupérisme, les inégalités et l’insécurité sociale. Elles ont aussi permis qu’une partie considérable des richesses de la société puisse échapper à l’emprise du marché. Sans pour autant rompre avec les fondamentaux de celui-ci. Que retenir de cette construction historique ? P a r M a r c S i n n a e ve Trois grands stabilisateurs sont mis en place au cours de cette période pour stabiliser l’économie de marché, et la mettre davantage au service du bien commun. Premier stabilisateur  : les politiques de sécurité sociale avec leurs dimensions d’assurance, de redistribution et de solida- L E SA L A I R E D E V I E NT rité. C’est la pierre angulaire de ce que l’on U N E Q U E ST I ON appelle le « Pacte social » de 1944. le chômage, la culture, les infrastructures publiques… Il en a résulté, rappelle le sociologue du travail Mateo Alaluf dans un de ses derniers ouvrages, qu’une partie considérable des richesses de la société a pu échapper à l’emprise du marché. des revenus et des droits (dont ceux de la sécurité sociale), il permet de trouver sa place dans la société, d’acquérir son indépendance, d’obtenir un statut social et de se projeter dans l’avenir. PAS D E MA R C H É SANS S E RV I C E S PU B L I C S Troisième stabilisateur : les politiques d’intervention étatique keynésiennes, inspirées des préceptes du grand économiste britannique John Maynard Keynes. L’État devient un acteur à part entière de l’économie, il utilise ses leviers législatifs, monétaires, budgétaires et fiscaux, pour 1°) réguler le fonctionnement sauvage du marché, 2°) corriger les variations de performance de celui-ci en matière de croissance et d’emploi, 3°) se substituer à lui, en termes d’injection de carburant public, pour stimuler l’expansion lorsque les mécanismes du marché s’enraient ou s’avèrent incapables de libérer les investissements nécessaires, 4°) orienter, enfin, le cours du développement économique vers des caps d’intérêt public. PO L I T I Q U E En Belgique, le système de protection sociale met l’accent sur le risque social et sa prise en charge collective. Les protections sont dites sociales, non seulement parce que les risques qu’elles couvrent sont des risques collectifs (c’est-à-dire liés aux aléas de la vie sociale et non à la responsabilité de l’individu), mais aussi parce que l’ambition de la sécurité sociale est de mutualiser le financement d’assurances que l’on peut dès lors aussi qualifier de sociales pour cette raison. Il s’agit d’un système de solidarité institutionnalisée, complexe, dont la dimension collective apparaît peu dans le discours public ou dans les esprits. Il repose sur les cotisations sociales prélevées sur les À travers ces diverses formes d’intervensalaires. Cette partie substantielle de la La fixation du salaire ne correspond, donc, tion publique, on peut dire que l’État est rémunération, que les salariés acceptent plus à la seule loi de l’offre et de la demande devenu au cours de ces années 1945de ne pas percevoir immédiatement, ni de travail ; elle devient un enjeu de négo- 1975 une « réalité massive » : alors que les individuellement, est détachée du travail- ciation dans le cadre des antagonismes dépenses de l’État central ne se montent leur particulier et du « prix » de son travail d’intérêt et des rapports de force qui par- qu’à 7 ou 8 % du PNB à la création du pays effectif, pour être redistribuée directement courent les relations du travail. En ce sens, (même si l’État « modeste » d’alors n’a pas à ceux qui en ont besoin pour couvrir (en pareille évolution contribue à « démarchan- la même ampleur ni ne couvre les mêmes partie au moins) leurs dépenses sociales diser » la relation salariale : le salaire devient nécessités), elles atteignent 30 % en 1960 (indemnités de chômage, pension de une question à la fois sociale, économique et 55 % du PNB en 1984. retraite, remboursement des soins de et politique (en fonction des objectifs que santé, éducation des enfants…). C’est s’assigne l’État social en construction). Cette augmentation s’explique par le pourquoi on parle aussi de salaire « sociabesoin croissant de services collectifs lisé  » ou «  transféré  »  : plus d’un tiers des L’autre volant de la démarchandisation des dans des économies de plus en plus déverevenus des ménages, estime-t-on, sont rapports de production, tel que l’État social loppées et complexes... Cette évolution le fruit de transferts sociaux et échappent le réalise, tient aux protections et droits est une limite à la logique du marché, et, ainsi à la seule logique du marché. attachés au statut de l’emploi salarié : ce en même temps, elle en sert le propos. Ce dernier inscrit le travail dans un système qu’il nous faut expliquer ici… Avec la fiscalité sur les richesses produites de droits collectifs qui créent des droits par le travail, les cotisations ont permis de personnels. Il n’est pas seulement une Nous vivons dans une économie toujours financer l’éducation, la santé, les pensions, source de rétribution monétaire : il assure plus développée, plus complexe, plus Deuxième stabilisateur  : les politiques salariales fordistes, inspirées de l’industriel américain Henry Ford qui avait décidé de payer mieux ses salariés pour qu’ils achètent ses voitures. Elles correspondent à un grand compromis scellé entre forces du Travail et forces du Capital, et elles seront au centre du système de négociation (et de concertation) sociale qui s’établit entre 1948 et 1952 pour l’essentiel. En échange de la paix sociale et de l’abandon par les syndicats des revendications de « réformes de structures » anticapitalistes, les employeurs concèdent le principe de la négociation collective de hausses salariales chaque fois que les gains de productivité augmentent significativement.

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 1 3 chantier globalisée, mais aussi plus fragile, dès lors, en raison de l’impact potentiellement massif des dysfonctionnements d’une de ses composantes. Dans ce contexte, les activités marchandes, pour créer de la richesse, dépendent de plus en plus de la disponibilité et de la qualité de ce que les économistes appellent les biens publics. Il faut des infrastructures de transport, de communication et d’énergie en permanence accessibles, en bon état, en nombre suffisant  ; une main-d’œuvre en bonne santé dont la capacité de travail ou le rendement ne sont pas affectés par la maladie ; un niveau d’instruction, de compétence ou de qualification des travailleurs à même de répondre aux évolutions de l’économie, des techniques et de l’organisation du travail  ; une sécurité juridique dans les transactions commerciales qui préviennent les abus, etc. L E PAT R I MO I N E D E C E U X Q U I N ’ E N ONT PAS D’un autre côté, le service public, selon la formule consacrée, c’est « le patrimoine de ceux qui n’en ont pas  ». Parce qu’ils sont accessibles à tous, gratuitement (de moins en moins…) ou à coût réduit (de moins en moins, aussi, certes), les services publics permettent de rencontrer des droits sociaux qui fondent la dignité humaine, et ils contribuent de la sorte à l’exercice effectif de la citoyenneté. Ils constituent, en outre, un facteur de réduction des inégalités par les effets de redistribution de la richesse inscrits dans le rapport des usagers à leurs sources de financement.   partir de ce point nodal que s’est inventé, dans des luttes régulées par le droit, puis dans la mise sur pied de l’Etat-providence, un rapport de l’humanité à elle-même différent de celui imposé par les forces du marché. » À l’inverse, la démocratie, aujourd’hui, tend à être surdéterminée par les concepts de gouvernance budgétaire et économique, de discipline de marché (comprendre « compétitivité »), de mise en concurrence, de rentabilité financière… permettant, dit Mateo Alaluf, d’« incorporer dans la sphère marchande les activités qui échappaient à sa logique ». La preuve par la mutation imposée à l’ensemble du secteur public par l’entremise de la «  modernisation du management  ». L’évolution instrumentale du concept de « services publics » vers une notion de « services au public », montre le directeur de l’organisation d’éducation permanente RTA Jean Blairon,  permet l’effacement graduel de la culture de service public (et de l’ambition qu’elle représente), et prépare de la sorte la marchandisation des fonctions de l’État  : la conversion des biens publics, comme la santé, le logement, la sécurité, l’éducation, la culture, en biens commerciaux, et des usagers en clients. De ce point de vue, ils sont la concrétisation même de l’État social en ce qu’ils « font société ». C’est en effet le rôle de la puissance publique en démocratie, soutient Pour « construire » et mettre à la disposition la politologue Corinne Gobin (ULB), que de tous, à un prix abordable et de manière de «  produire de la société  », c’est-à-dire continue, ces biens et ces services, l’ac- des institutions délivrées, plus ou moins tion et les moyens publics, collectifs, sont fortement, de l’emprise des logiques marnécessaires, car la seule initiative privée ne chandes de rentabilité et de valorisation du pourrait pas – ou ne voudrait pas les fournir. capital. Soit parce qu’il faut consentir d’énormes investissements en infrastructures inimagi- C’est ce que résume bien le sociologue de nables pour un acteur privé. Soit parce que l’UCL Matthieu de Nanteuil : « [L]’invention la rentabilité ne peut être garantie rapide- du social au siècle dernier ne consista pas ment. Soit, encore, parce que les services tant à mettre la misère à distance (…) qu’à doivent couvrir l’ensemble de l’économie constituer la socialité comme nouvelle et de la société, et ce, à un prix uniforme. base du droit, à faire du refus de l’asserC’est pourquoi il faut trouver des formules vissement par le travail, le nouveau socle non marchandes pour mutualiser les coûts.  normatif de l’économie-monde. C’est à

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 1 4 chantier LE FONDEMENT ÉCOLOGIQUE DE LA CRITIQUE DU C APITALISME Imaginer aujourd’hui un avenir socioéconomique viable, donc écologiquement soutenable dans la durée, c’est devoir se transposer dans une configuration énergétique et ressourcielle très différente de celle que nous connaissons actuellement. La critique du capitalisme ne peut éviter aujourd’hui de s’ancrer dans un réalisme écologique, tout simplement parce que c’est par la lente désintégration environnementale qu’il est en train d’engendrer que le capitalisme va s’autodétruire en tant que logique systémique. P a r C h r i s t i a n A r n s p e r g e r, é c o n o m i s t e e t p h i l o s o p h e* Le réalisme écologique s’oppose de manière frontale aussi bien au capitalisme qu’au marxisme  : la prospérité du futur sera une prospérité sans croissance, si elle doit être davantage qu’un feu de paille alimenté par les quelques «  innovations vertes  » encore capables d’attiser un temps un moteur qui perd son souffle. Le réalisme écologique, informé par la bio-économie et l’écologie industrielle, permet de reconnaître aujourd’hui ce que le marxisme et les socialismes des 19e et 20 e siècles ignoraient, tant ils baignaient dans un scientisme naïf et dans une vision presque comique du progrès : le moteur ultime de la croissance économique, censée procurer aux membres de la société sans classes une opulence sans précédent, n’est ni le travail humain ni le progrès technique mais bien la disponibilité de ressources énergétiques abondantes et aisément extractibles, donc peu coûteuses. C’est le charbon et le pétrole, bien plus encore que le taylorisme, qui ont propulsé la Révolution industrielle et ont permis que lui succède la révolution consumériste des Trente Glorieuses. Mécanisation, standardisation et consommation de masse ont été soutenues intégralement par ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler des «  esclaves énergétiques  », des armées de wagonnets de charbon et de barils de brut grâce auxquels l’humain et la machine ont pu atteindre, conjointement, une productivité et une consommativité sans précédent en 15.000 ans de présence d’homo sapiens sur Terre. L A PA R E NTH È S E FOSS I L E S E F E R M E La «  parenthèse enchantée  » des carburants fossiles bon marché se ferme lentement mais sûrement. Elle fut une fenêtre de deux, maximum trois siècles – un clignement d’œil à l’échelle du temps géologique. Aucune extrapolation scientifiquement crédible ne permet de supposer que les sources d’énergie renouvelables, même combinées, seront jamais à même de procurer à l’humanité le combustible de croissance requis pour continuer à nourrir les rythmes et les étendues de la production et de la consommation actuelles. Au contraire, les scénarios réalistes annoncent la fin du capitalisme par auto-asphyxie : pour attiser sans relâche la croissance rapide dont ont besoin ses deux poumons industriel et financier, il aura fini par faire « flamber » (littéralement) en un temps record les combustibles les plus performants que la croûte terrestre ait jamais produits. La course à l’efficacité énergétique et ressourcielle, si centrale dans tous les dispositifs de «  croissance verte  » parce qu’elle permet de faire miroiter un « capitalisme naturel  » qui serait entièrement propulsé par des ressources renouvelables, ne permettra que de repousser un peu l’échéance. Tôt ou tard, certaines ressources non renouvelables pour lesquelles n’existe pas de substitut renouvelable, ou alors certaines énergies renouvelables dont la production consomme elle-même trop d’énergie, créeront des goulots d’étranglement qui seront autant d’obstacles à la poursuite d’une croissance économique illimitée. « Pour attiser sans relâche la croissance rapide dont ont besoin ses deux poumons industriel et financier, le capitalisme aura fini par faire “ flamber ” (littéralement) en un temps record les combustibles les plus performants que la croûte terrestre ait jamais produits »

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n °4 0 - h i v e r 2 0 1 4 - 1 5 chantier Le capitalisme, dont la logique financière et jusqu’à la création monétaire par dettes bancaires portant intérêt se fondent sur une telle croissance illimitée, se grippera inévitablement. Déjà actuellement, la mise en relation entre l’empreinte écologique de divers pays et leur niveau de développement humain suggèrent que les grandes économies dites développées réussissent moins bien que certaines nations moins riches matériellement. Notre foi inébranlable en une alliance «  nécessaire  » entre prospérité et croissance nous amène donc à gaspiller des ressources. Les styles de vie actuellement les plus compatibles avec une présence humaine durable et joyeuse sur la planète ne se trouvent ni en Europe et Amérique du Nord, ni en Afrique, mais dans certaines régions d’Asie centrale ainsi que d’Amérique latine et des Caraïbes (et notamment à Cuba – ironie de l’Histoire ou naïveté des indicateurs ?). Trois siècles de capitalisme et trois décennies de libéralisation des marchés financiers et du commerce planétaire n’auront manifestement pas permis que l’Afrique s’enrichisse et que le Nord opulent renonce à ses excès afin que le monde converge vers un style de vie et une empreinte écologique globale proche de celui du Costa Rica… Or c’est bien ce sentier de recomposition et de redistribution qui s’impose aujourd’hui – non pas pour des raisons idéologiques mais pour des raisons purement géophysiques. ressourcielle du capitalisme le rendra non viable et forcera de façon plus ou moins brutale des populations de plus en plus nombreuses à mettre en place, tant bien que mal, de nouveaux schémas socioéconomiques caractérisés par la combinaison de ressources limitées et à l’acheminement coûteux, de technologies à basse productivité et de niveaux plus bas de consommation en biens intermédiaires (y compris énergétiques) et en biens finaux. Le réalisme écologique prend acte de cette perspective d’évolution structurelle inscrite dans la structure même de la logique productiviste, consumériste et « croissanciste » du capitalisme. Il existe d’autres variantes de cette logique  ; le capitalisme a toutefois été l’une des manières les plus performantes de la mettre en place, notamment en intégrant la création monétaire dans la logique de la croissance (puisque tout crédit, octroyé sur la base des leviers que sont les capitaux propres et les réserves liquides de la banque prêteuse, est un «  pari  » sur la valorisation à venir du capital de l’entreprise débitrice et implique, au niveau macroéconomique, la nécessité d’une croissance du PIB réel). In fine, la création monétaire ne s’adosse, dans le capitalisme, que sur une seule et unique hypothèse devenue aujourd’hui erronée : la géosphère offrira toujours suffisamment de « sources » (matières premières diverses à extraire de la lithosphère) et de «  puits  » (décharges à creuser dans la lithosphère, concentrations en gaz à effets de serre à intensifier dans l’atmosphère) afin que nos productions et nos consommations finales puissent croître indéfiniment et valoriser indéfiniment des capitaux réels et financiers en quête perpétuelle de nouveaux débouchés. scie la branche sur laquelle elle est assise soit encore intensifiée. Il n’y aura pas non plus de révolution technologique  ; si le mouvement perpétuel et la source d’énergie à la fois sans limites et gratuite existaient quelque part dans le monde, cela se saurait. Il n’y aura, répétons-le, pas de révolution du tout. Les « technologies vertes » et la « production propre », de même que l’«  éco-consommation  » (pour ne rien dire du rêve d’aller exploiter de nouvelles ressources fossiles sur d’autres planètes…), ne permettront que quelques effets-rebond supplémentaires qui finiront par hâter davantage encore l’effritement et les dysfonctions d’un système incapable de s’inscrire de façon permanente dans les cycles de la biosphère et dans les limites physiques de la géosphère. Le réalisme écologique n’est ni de gauche, ni de droite ; il se fonde sur des faits scientifiques irréfutables. Il pointe vers une réponse qui ne plaît ni aux thuriféraires « droitistes » d’un capitalisme maintenu en vie par une alternance d’austérité et de relance, ni à ses adversaires « gauchistes » traditionnels obsédés eux aussi de croissance perpétuelle  : choisir une sobriété imposée par les limites physiques de la planète, une sobriété également répartie entre tous, et donc un retour vers une gestion «  communaliste  » (parce que tout simplement plus efficace) de toute la zone de la géobiosphère terrestre comprise entre les sous-sols accessibles et la sortie de l’atmosphère – ce qui requiert, dans le même mouvement, le retour de la monnaie au statut d’un « commun » (et non d’un bien purement privé)et la mise en place d’institutions d’une « démocratie écologique » permettant aux citoyennes et citoyens d’expérimenter avec des formes de vie qui, par la force matérielle des choses, seront post-capitalistes sans même avoir à se formuler ainsi. * Université de Lausanne, Institut de géographie et durabilité (IGD) VERS LA CRISE R E SSO U R C I E L L E D U C AP I TA L I SM E Nos institutions internationales, dominées par les nations qui auraient le plus à «  perdre  » à court terme dans la prise en compte des raréfactions écologiques, ne feront sans doute rien, ou en feront sans doute trop peu, trop lentement. On continuera vraisemblablement à s’accrocher au scénario classique  : que grâce à une croissance économique généralisée, l’Afrique de même que l’Asie centrale et l’Amérique latine – Caraïbes comprises – puissent rapidement devenir aussi « riches » que l’Europe et l’Amérique du Nord, de telle sorte que ces dernières n’auraient rien à changer dans leur propre statu quo. Du coup, de la même manière que les défauts sur quelques crédits « subprime » aux Etats-Unis en 2007-2008, l’épuisement exponentiel de certaines ressources-clé créera une onde de choc qui se propagera par effet domino : un effondrement rampant, ou effritement graduel, de la base énergétique et PRENDRE LE CHEMIN D E L A SO B R I éTé Il n’y aura pas de révolution prolétarienne ; si elle se préparait quelque part dans le monde avec quelque chance de succès, cela se saurait. Il n’y aura pas de révolution du tout. Les « classes laborieuses » et les « classes moyennes », intégralement cooptées dans la logique productiviste, consumériste et croissanciste en place, luttent en vain depuis un siècle pour une seule chose, bien légitime du reste : que le gâteau à redistribuer s’accroisse et qu’il soit effectivement redistribué. De cette façon, les laissés-pour-compte du système s’allient aux strates possédantes pour exiger – mais en fonction d’intérêts radicalement divergents – que la marche forcée par laquelle l’humanité Retrouvez cet article avec ses références bibliographiques sur www.agirparlaculture.be

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