Le camp de prisonniers de guerre STALAG XVIII C „Markt Pongau“

 

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Description

Brochure sur le camp de prisonniers de guerre STALAG XVIII C „Markt Pongau“

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Michael Mooslechner Le camp de prisonniers de guerre STALAG XVIII C <> Camp de mort pour les soldats soviétiques. Historique et arrière-plan d’un crime nazi à St. Johann/Pongau pendant la Seconde Guerre mondiale

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En guise d'avant-propos Gabi Burgstaller O. P. Zier Ernst Hanisch Philipp Selle Il est et restera de notre devoir de mettre en évidence les faits de façon objective afin d’empêcher à jamais que les horreurs du régime nazi et l’implication des contemporains d’alors soient oubliés. Il ne s’agit pas comme affirment ceux qui désapprouvent la remémoration de . Au contraire, seulement si nous regardons en face ce qui s’est vraiment passé nous pourrons contribuer activement à guérir les blessures que la dictature et la haine raciale ont causées. La science historique, mais aussi la science moderne de l’âme humaine nous donnent cette leçon. Les recherches historiques qu’a entreprises Michael Mooslechner remplissent enfin un vide douloureux qui existait jusqu’ici dans notre culture de remémoration. Mag. Gabi Burgstaller, Landeshauptfrau (chef de l’administration du land de Salzburg) Une façon de se remémorer – 60 ans après la fin de l’horreur, peu nombreux sont les monuments qui font penser au STALAG nazi et aux soldats soviétiques qui y trouvèrent la mort – aussi dans le cimetière dit des Russes auquel aucun réel chemin ne mène. Cette analyse des événements de l’époque fondée sur la science historique constitue une méthode précieuse de remémoration. O. P. Zier, écrivain La plupart des hommes disposent d’une ressource morale qui nous aide à avoir de l’estime pour les autres. Le drame historique toutefois réside dans le fait que, en cas de conflits, – guerre, guerre civile – le comportement moral se limite au propre groupe ethnique, politique ou religieux tandis que considérés comme non-humains sont souvent traités de façon barbare. C’est un apprentissage péni- ble de généraliser les standards moraux et de respecter la dignité de chacun, même de l’ . Le camp de prisonniers de St. Johann est un lieu commémoratif qui permettra à encourager cet apprentissage pour apprivoiser la en nous. Univ.-Prof. Dr. Ernst Hanisch, historien Il y a quelques années nous avons étudié à l’école le passé nazi de St. Johann. Dans ce contexte, nous avons organisé une cérémonie commémorative au et nous avons fait une enquête auprès de passants. L’un des résultats était que beaucoup ne savaient même pas qu’un tel existait. Cette brochure veut informer et contribuer à ne jamais oublier et à empêcher par là que de telles choses inhumaines ne se reproduisent. Philipp Selle, lycéen 2

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Table des matières 4 Titre original : Das Kriegsgefangenenlager STALAG XVIII C „Markt Pongau“ Idée et rédaction: Hans Steinlechner Auteur: Mag. Michael Mooslechner michael.mooslechner@aon.at Traduit de l’allemand par Franz Stichlberger. La traduction est dédiée à M. Robert Guilbaud ainsi qu’aux autres prisonniers de guerre du STALAG. Je tiens à exprimer ma gratitude à Mme Delphine Aulair pour son aide, pour ses remarques et ses conseils dans le domaine linguistique. Impressum: F.d.I.v.: Geschichtswerkstatt St. Johann/Pg., Mag. Annemarie Zierlinger, Gestaltung: Wolfgang Zenz, www.zenz.or.at, Druck: Samson Druck, Stand: 2014 Planification et édification du camp Un camp – deux régimes Le camp sud ou bien « le camp des Français » Les prisonniers soviétiques dans « le camp des Russes » Les arrière-plans de la politique d’extermination à l’égard des prisonniers soviétiques « Fragelied » (Chant de questions) par Erich Fried Les bases juridiques et politiques Le droit international et le traitement des prisonniers soviétiques Les derniers jours au STALAG – libération et rapatriement Monuments commémoratifs à St. Johann Nombre et nationalité des prisonniers de guerre Notes, répertoire des photos, indices littéraires Carte d’identité du prisonnier Slabdin Nagarow Liste des sites commémoratifs Vue aérienne de St. Johann 1945 6 9 11 12 13 15 16 18 19 20 21 22 23 3

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C’est l’envahissement de la Pologne par la Wehrmacht à l’aube du 1er septembre 1939 qui déclencha la guerre la plus meurtrière de l’histoire avec plus de 60 millions de morts. La situation infernale ne pris fin qu’au moment de la victoire des troupes alliées en mai 1945 et de la capitulation inconditionnelle de l’Allemagne hitlérienne. Cette guerre devait mener à un nouvel ordre en Europe. A la fin de cette guerre, St. Johann avait à déplorer 122 morts, 80 disparus et beaucoup de blessés. L’une des conséquences de la guerre dans St. Johann même visible pour tous les habitants était le camp de prisonniers de guerre portant la dénomination officielle STALAG XVIII(317) « Markt Pongau ». Le nom de ce camp de base pour de simples soldats renvoie d’une part à l’arrondissement de défense (=Wehrkreis) XVIII qui s’étendait sur le Vorarlberg, le Tirol, la région de Salzbourg, la Carinthie et la Styrie, d’autre part au nom « Markt Pongau », dénomination nazie de St. Johann im Pongau de 1938 à 1945. Plus tard, on ajouta 317 comme nouvelle spécification. Planification et édification Dès le 15 août 1940 un premier convoi comptant 25 prisonniers de guerre français arriva. On les cantonna dans l’école élémentaire et les fit travailler pour la Mairie et pour des paysans. 1 Au cours de la session du conseil municipal du 25 mars 1941, le maire Hans Kappacher informa pour la première fois des projets de construire un camp de prisonsiers de guerre contenant 8000 à 10000 prisonniers et 1000 hommes de garde. Il paraît que dès juin 1941, le camp fut de facto en service, pendant la période même où il était édifié par des prisonniers bretons. Et à partir de 1941, des Français venant du STALAG Spittal an der Drau ainsi que des Serbes nouvellement capturés arrivèrent dans le camp. La plus grande partie des travaux d’aménagement était terminée avant l’hiver 1941. L’ensemble du camp était constitué d’une part du camp dit « camp nord » dans lequel presque exclusivement des prisonniers soviétiques étaient internés, d’autre part du « camp sud » dans lequel des Français, des Serbes, à partir de 1942 aussi des Belges et à partir de 1943 également des Anglais ainsi que des Italiens étaient retenus prisonniers. LA SECONDE GUERRE MONDIALE 4 L’allée principale de STALAG « Markt Pongau ». Les baraques ont été montées par de divers exploitants de St. Johann et par les prisonniers internés. En septembre 1941, la construction était finie et le camp était occupé par 10000 hommes. Après l’achèvement des travaux de construction, la plupart des internés travaillaient hors du camp.

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Le « camp sud » était établi le long de la rive gauche de la Salzach en face de la caserne Krobatin actuelle. « Le camp nord » comprenait à peu près huit hectares dans le hameau Einöden, à côté de l’exploitation agricole « Fischbachgut », au nord du pont dit Schörgbrücke, s’étendant de la ferme « Rainerhof » à l’ancienne entreprise de textile « Baumann ». Chacun des deux camps était composé de 25 à 30 baraques conformes aux normes de la Wehrmacht et long de 45 à 50 m environ. Comme les baraques n’offraient bientôt plus assez de place, on dressa des tentes pour y parquer les prisonniers. En septembre 1941, plus de 10000 prisonniers de guerre se trouvaient déjà à St. Johann. Durant l’été 1941, les prisonniers étaient encore tous occupés à bâtir le camp, mais à partir de septembre ils furent affectés par la « Arbeitsamtdienststelle » au STALAG XVIII C Markt Pongau presque sans exception aux divers commandos de travail hors du camp. Pour leur travail, les prisonniers recevaient 70 Reichspfennig par jour. Le corps de garde comptant 1000 hommes environ était cantonné dans la caserne établie sur la rive droite de la Salzach en face du camp. La situation des camps nord et sud selon le plan actuel. Pendant les années de guerre, l’aspect de St. Johann fut dominé par l’ensemble du camp. Le camp au nord du pont nommé « Schörgbrücke » était réservé Le camp dit « Franzosenlager » situé au sud essentiellement aux prisonniers de guerre russes qui étaient retenus sous des conditi- du pont offrait des conditions de vie qui étaient infiniment meilleures. ons indignes. 5

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Dans le camp, se trouvaient aussi des dépendances et des ateliers ainsi que des bâtiments pour l’infirmerie et le corps médical, services qui ont été réunis au camp nord à partir d’avril 1944. D’après la description de Josef Höller qui, en 1941, était apprenti charpentier et qui aidait avec sept prisonniers français à monter les baraques, chacune des baraques se divisait en deux parties d’égale surface qui étaient séparées par un couloir central. Au fond d’un tel logement, on avait prévu des cabinets d’aisances qui ne suffisaient pas plus que les places pour la toilette et les couches étant donné le grand nombre d’hommes. Pour cette raison, on charga les prisonniers de creuser un fossé long de 10 m qui était muni de piquets et d’une barre transversale et pouvait servir de latrines. Comme le camp était constamment surpeuplé, on procéda au logement d' un grand nombre de personnes dans des tentes, même en hiver. A plusieurs reprises, la Croix-Rouge (IKRK) critiqua les condi- tions hygiéniques. Par exemple, les prisonniers retenus en prison n’avaient le droit d’aller aux latrines que pendant les deux heures où ils pouvaient quitter les cellules. En plus, leur ration de vivres fut souvent réduite de moitié et la sortie fut limitée à un quart d’heure par jour. La discipline et l’ordre étaient maintenus par des gardes auxiliaires du camp. Ces derniers étaient recrutés parmi des prisonniers volontaires qu’on équipait de matraques et qui recevaient la double ration de vivres. Un camp – deux régimes Le camp sud ou bien le « Franzosenlager » Entre les deux parties/ secteurs du camp, la différence était fondamentale à tous les égards. Les prisonniers du camp sud recevaient du courrier et des colis expédiés par la Croix-Rouge. Le camp sud disposait d’une chapelle où se tenaient régulièrement des offices ainsi que d’une infrastructure pour les loisirs. Dans la salle de théâtre, on donnait des concerts et plus tard, on y projeta même des films. Et ce qui était très important: il y avait un terrain réservé aux sports. Cette partie du camp était visitée par des délégations du Comité International de la Croix-Rouge et contrôlée par une « Commission de la Puissance de Protection ». Ce mécanisme de contrôle était relativement efficace parce qu’en cas de réclama- Brassard porté par la police auxiliaire du camp. Ces hommes étaient recrutés parmi les prisonniers. 6

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Photo du prisonnier de guerre français André Gettiaux qui est arrivé déjà le 22 juin 1940 au STALAG après sa capture dans les Vosges. 3 Photo à droite: Des prisonniers britanniques devant des tentes avec leur « Union Jack ». 4 tions et de critique, on devait craindre que les conditions de vie des soldats allemands retenus prisonniers dans des camps adverses se détériorent par contrecoup. Parmi toutes les nationalités, les prisonniers de guerre français firent preuve de l'organisation la plus rapide et la plus efficace. Dès novembre 1941, le premier numéro du « Journal du camp » parut sous le titre « Le STALAG XVIIIC vous parle ». Le « Théâtre des Deux Masques » jouait des pièces et l’ »Orchestre des Canards Tyroliens » exécutait aussi des concerts. Au fil des ans, le camp sud disposait même de projecteurs de films. Plusieurs aumô- niers, partiellement eux-mêmes des prisonniers de guerre, s’occupaient de l’assistance religieuse. Le jour de la fête nationale, la « Marseillaise » se fit entendre hors des limites du camp. Parmi les prisonniers français, il y avait aussi un « Cercle Pétain » qui avait été fondé en mai 1942, du nom du général français Pétain qui collaborait avec les Allemands. Ce groupement, les Allemands le considéraient avec bienveillance comme instrument de collaboration, mais du côté français il servait de couverture sous laquelle on pouvait rencontrer les membres d’autres camps. Auprès des prisonniers de guerre anglais et américains qui n'arrivèrent qu’à partir de 1943 et quelquefois pour peu de temps, le STALAG « Markt Pongau » jouissait d’une mauvaise réputation. Ils étaient logés dans une baraque à l’entrée sud du camp nord et étaient séparés des autres nationalités par une clôture. Tous leurs vêtements chauds supplémentaires étaient confisqués. Des activités sportives ou religieuses n’étaient pas prévues pour les Anglais. Ces conditions ne s'améliorèrent qu’en 1944, après que le colonel Pehrens eut pris le poste du commandant du camp. 7

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Compte rendu d’un prisonnier de guerre américain Le soldat américain Sgt. George Lynch: Il fut fait prisonnier par des troupes allemandes le 24 janvier 1945 à Colmar en France. Lynch devait encore avoir un long chemin devant lui. Il avait à parcourir tout le trajet vers l’Autriche dans la neige profonde jusqu’à la taille. « Lorsque quelqu’un tombait, on le fusillait » raconta Lynch qui était en service en tant que State Patrol Officer pendant 31 ans après son retour de la guerre. J’ai vu beaucoup de gens qui ont été tués. Lynch se souvient encore bien des trois ans et demi passés en Afrique et en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Le bloc de ciment du camp de prisonniers de Markt Pongau était l’un des pires. Comme Lynch avait été capturé en janvier, il est arrivé à St. Johann au plus fort de l’hiver et les cellules des prisonniers avaient des fenêtres ouvertes. « Il faisait froid comme dans un réfrigérateur ; la neige soufflait par la fenêtre. Les six pièces de bois qu’ils recevaient tous les jours et les couvertures minces ne suffisaient pas pour les réchauffer. C’est pourquoi ils dormaient à quatre sur une couchette pour profiter de la chaleur du corps. Lynch dit que la nourriture était épouvantable. Cinq mois durant, on ne leur donnait à manger que de la soupe de farine d’orge, du pain de sciure de bois et de temps en temps une pomme de terre carbonisée. A cause de la sous-alimentation, Lynch fut pris de jaunisse. Cette maladie affecte le foie et jaunit la peau, les yeux et l’urine. En plus, il vomissait régulièrement et ne put manger que de petites portions pendant plusieurs mois après avoir été libéré. Presque tous les prisonniers, 5000 soldats anglais, 5000 Russes et 500 Américains souffraient comme Lynch. Lorsqu’ils furent libérés, quelques prisonniers se remplirent le ventre et en moururent par la suite parce que leur corps avait trop longtemps subi la faim et ne supportait plus de telles quantités. Lynch n’était pas du nombre. Il ne pesait que 98 livres (= 48 kilos). Quand il avait commencé son entraînement de base à Camp Walters au Texas en1942, il pesait 154 livres. 5 Compte rendu d’un prisonnier de guerre anglais Le fantassin anglais Harald Padfield fut fait prisonnier le 20 septembre 1944 pendant la bataille d’Arnheim et fut transféré ensuite au STALAG « Markt Pongau ». Il décrit la vie dans le camp comme suit: Le camp lui-même était grand, mais il était subdivisé en nationalités: Anglais, Polonais, Indiens et Russes. Notre domaine n’était qu’une petite enclave. La clôture extérieure était électrique et les échauguettes étaient équipées de phares-chercheurs couvrant le terrain d’exercices. Notre baraque était d’environ 75 yards (un yard =0,9m) de long sur 10 yards de large et abritait deux rangées de lits pour 200 prisonniers. L’eau à boire et l’eau pour la toilette étaient tirées d’un puits. La zone extérieure du terrain d’exercices était réservée aux toilettes constituées d’un fossé de 15 yards et d’une barre horizontale. Celle-là était renforcée à intervalles réguliers pour permettre aux hommes de s’y asseoir. Une deuxième barre se trouvait un peu plus haut pour soutenir le dos et pour empêcher qu’on tombe. Toute la construction était munie d’un toit et de parois latérales en tôle ondulée. L’aire restante de la place était d’un périmètre de 100 yards environ et pouvait servir à l’exercice physique. Nous avions coutume d’y déambuler par deux ou par trois pendant une heure à peu près, et cela 3 ou 4 fois par jour. 6 Un groupe de soldats serbes à « Markt Pongau ». Avec 5000 hommes environ, les prisonniers de guerre serbes représentaient la plus forte nationalité en nombre après les Français et les Russes. 8

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Les prisonniers soviétiques dans le « camp des Russes » Après l’envahissement de l’Union Soviétique par la Wehrmacht en juin 1941, les premiers convois de prisonniers de guerre russes arrivèrent à St. Johann au début de novembre. Ils furent logés provisoirement dans des tentes. Beaucoup de leurs compagnons d’infortune n’avaient pas survécu aux marches durant des semaines ni au transport dans des wagons à bestiaux et des wagons de marchandise ouverts qui les avaient conduits du front de l’Est à St. Johann. Ceux qui gagnèrent St. Johann vivants arrivèrent complètement affamés et en partie gravement malades au camp. 30% à 40% de ce premier convoi moururent la première nuit. Chaque jour, des chariots transportaient les cadavres de prisonniers russes à travers le bourg jusqu’à une fosse dans le cimetière local. Lorsque cette tombe ne suffisait plus pour les nombreux morts, une surface faisant partie du Fischbachgrund fut mise à la disposition du STALAG par la commune. Outre des maladies infectieuses comme la fièvre typhoïde, la sous-alimentation notamment était la raison principale du taux de mortalité élevé. Le prisonnier de guerre français Louis Pichereau se souvient: « Chaque jour, 40 Russes environ sont morts là-bas de sousalimentation et de diverses maladies. Jour après jour, on a aussi fusillé des prisonniers de guerre russes.>> Le témoin de l’époque Alois Stadler dépeint les conditions d’alimentation catastrophiques des prisonniers de guerre soviétiques: Des prisonniers soviétiques en hiver. Des milliers n’avaient pas survécus au transport dans des wagons à bestiaux les conduisant du front de l’Est à « Markt Pongau ». Arrivés au camp, moururent chaque jour d’épuisement, de faim et d’épidémies 40 d’entre eux en moyenne. « Souvent, les Russes devaient manger de l’herbe et des vers » et « jour après jour, des prisonniers russes étaient tués d’un coup de feu ». 7 Quand ils quittaient le camp pour aller aux travaux forcés, la faim les poussait à déterrer et manger des racines. » 8 9

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Le journaliste salzbourgeois Franz Janiczek qui prenait souvent le train Schwarzach-Salzburg se souvient: « ……C’est après l’arrivée à St. Johann que la tragédie a réllement commençé pour les prisonniers de guerre: Presque morts de soif, anéantis et vidés, ils se sont traînés à la Salzach qui roulait déjà de l’eau glaciale et en ont bu. Il s’ensuivit une épidémie de dysenterie causant de nombreux morts qu’on a enfouis dans une fosse commune sans les inscrire sur un registre….. Ce n’est que plus tard qu’on en a fait l’inventaire. Il en ressort des listes qu’au camp de St. Johann im Pongau, plus de 3.700 des infortunés sont morts littéralement de faim. Celui qui, en passant en train à côté du camp, ouvrait les yeux ne pouvait découvrir de brin d’herbe à l’intérieur de la clôture. » 9 en masse, ici à St. Johann et en même temps aussi dans les autres camps du Reich. Ce ne fut qu’à la fin octobre 1944 que les occupants russes reçurent la même alimentation que les prisonniers des autres pays. Cependant pas pour des raisons humanitaires, mais parce que la pénurie de main d’œuvre rendait aussi nécessaire l’emploi des prisonniers russes. Vu le développement de la guerre, il était impossible de compenser le manque de main d’œuvre par des soldats allemands. Ceux-ci étaient démoralisés lorsqu’ils revenaient du front. L’ancien prisonnier de guerre soviétique Dmitri Borissowitsch Lomonossiw se souvient: 10 Dans les mêmes camps où les prisonniers de guerre soviétiques étaient maltraités, où des milliers d'entre eux mouraient de faim, de blessures et de maladies, les prisonniers d’autres pays buvaient de la bière, s’adonnaient à l’art en dilettantes et ne souffraient pas de la faim. Quelquefois, ça se passait sur des terrains voisins qui n’étaient séparés que par un fil de fer barbelé. Lorsque nous observions la vie de nos compagnons d’infortune alliés, on se posait machinalement la question « Pourquoi ? » En 1941/42, les prisonniers de guerre russes furent en butte à l’arrivée subite de l’ hiver sans protection. Cantonnés dans le camp nord, ils reçurent une nourriture de moins bonne qualité que les autres nationalités. On ne leur donnait pas de courrier ou de colis de la Croix-Rouge à l’aide desquels les prisonniers d’autres nationalités pouvaient augmenter leurs rations. Etant donné ces conditions, ils mouraient Des milliers de soldats soviétiques n’ont pas survécu aux durs hivers. Beaucoup sont devenus des victimes de la fièvre typhoïde. C’est sur des traîneaux et des chariots en bois qu’on transportait les cadavres aux tombes, au début à travers le bourg jusqu’ à une fosse dans le cimetière local. A partir de 1942, il y eut une nouvelle fosse commune, le « Russenfriedhof », situé sur le « Fischbachgrund » au-dessous de la route nationale actuelle. Après la fin de la guerre, ce bosquet fut transformé en site commémoratif. 10

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Les arrière-plans de la politique d’extermination à l’égard des prisonniers russes Si l’on cherche une explication pour le « traitement particulier » des prisonniers soviétiques, on la trouve avant tout dans l’idéologie raciale des nazis. Dans leur esprit, il existait une hiérarchie d’ethnies supérieures et inférieures. 11 On a même élaboré un classement sophistiqué comme base. A la tête de la hiérarchie, il y avait les Britanniques, plus tard à égalité les Américains. Hitler les considéra longtemps comme des alliés « naturels », et en plus beaucoup de soldats allemands se trouvaient entre les mains des Anglais et des Américains. A la deuxième place, venaient les Français et les Belges, puis les Grecs et les Serbes. Jusqu’à l’arrivée des Russes, c’est les Polonais qui étaient classés derniers selon le rang. On refusait également aux internés italiens des contrôles prévus par le IKRK et les commissions de puissance protectrice. Toutefois, c’est pour les soldats soviétiques que les STALAG devinrent des véritables camps de mort. En revanche, on accorda certains soulagements aux Ukrainiens. la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre Mondiale, 930000 seulement se trouvaient encore dans des camps allemands à la fin de la guerre. La science historique estime que 3,3 millions (57% du chiffre total) avaient trouvé la mort.13 En comparaison: Sur les 232000 soldats britanniques et américains, 8348 (3,5%) « seulement » sont morts en captivité. Les statistiques funéraires établies par le « Markt Pongau » confirme ce bilan dramatique: Les prisonniers de guerre enterrés à St. Johann/ Pg. selon les pays d’origine : 14 L’URSS 3.709 La Yougoslavie 51 La France 15 Autres 7 Le traitement cruel subi par les prisonniers de guerre soviétiques est dû d’une part aux idées racistes mentionnées cidessus, mais il était basé d'autre part sur des lois concrètes, des ordonnances et des ordres de dirigeants et institutions national-socialistes. Déshumanisation progressive Pendant des années, les slogans racistes des nazis furent diffusés lors de leurs campagnes de propagande. De cette manière, ils réussirent par la suite à vaincre les blocages des civils et des soldats en l'encontre du traitement de personnes appelées « sous-hommes ». Dans son ouvrage révolutionnaire « Pas de camarades », l’historien Christian Streit constate: « Les prisonniers de guerre soviétiques constituaient, à côté des Juifs, ce groupe de victimes qui avait subi le pire sort dans l’Allemagne nazie. 12 Sur les 5,7 millions de soldats de l’Armée Rouge qui avaient été fait prisonniers par 11

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CHANT DE QUESTIONS (FRAGELIED) Von Erich Fried St. Johann, St. Johann im Pongau, qu'était donc ce chemin de fer que tu as pris à l’époque, dont on ne parle pas ? Qu’était donc ce chemin que tu as emprunté alors ? Tu as laissé pousser de l’herbe dessus, car qui se rend encore aux tombes aujourd’hui. A droite du chemin de fer se trouvaient des camps de prisonniers de guerre: Des Anglais, des Ecossais, des Canadiens – peu de morts seulement. Mais à gauche du chemin de fer presque tous gisent encore là: Des Yougoslaves, des Russes, des Ukrainiens – à peu près 4000 morts. La mortalité était différente à droite et à gauche du chemin de fer: Les uns nourris comme il convenait, les autres assassinés par la faim. Les agonisants encore tués à coups de pelle. – St. Johann, St. Johann ! Ta main droite ne savait pas ce que ta main gauche faisait. Et même aujourd’hui encore, elle refuse de savoir, St. Johann im Pongau ! Tu as laissé pousser de l’herbe sur le chemin des tombes. Le grand poète lyrique austro-britannique Erich Fried a visité St. Johann i. Pg. en mai 1986 lors de la lecture d’œuvres poétiques. Touché par les récits sur le camp de prisonniers STALAG XVIIIC, Fried a rédigé ce « Chant de questions » (Fragelied) pour le livre d’hôtes de la famille Beck. En 2005, le « Fragelied » a été mis en musique par le compositeur Thomas Doss et a servi de thème directeur à la « Symphonie der Hoffnung » (= symphonie de l’espoir). Voire: www.symphoniederhoffnung.at Sur la photo: E. Fried avec Christina Beck en 1986 près de l’Hotel Alpenland. St. Johann, le 12 mai 1986 12

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Les fondements politiques et juridiques de la politique d’extermination vis-à-vis des prisonniers de guerre soviétiques 1. Les objectifs de la guerre à l’Est Hitler et ses généraux pensaient que la famine régnant à l’intérieur de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale avait été pour l’essentiel responsable de la défaite de l’Allemagne. L’exploitation des ressources d’alimentation dans « l’espace vital » de l’Est devrait donc permettre de nourrir la population allemande comme en temps de paix et d’assurer par là « le moral guerrier ». La direction de l’Etat-major de la Wehrmacht (OKW) avait pleine conscience que cela entraînerait la mort par la faim d’innombrables hommes à l’Est. C’est pour cette raison que les prisonniers de guerre russes ne recevaient que les moindres vivres, bien au-dessous du minimum vital à l’existence. La direction de l’armée acceptait en connaissance de cause que les prisonniers soviétiques mourraient de faim. Des dizaines de milliers perdaient leur vie sur le chemin qui les menait du front aux camps. Il y avait ordre « de fusiller tous les prisonniers de guerre qui flancheraient ». 15 Pendant l’hiver 1941/42, entre 20 et 70 pour cent des prisonniers moururent pendant le transport par chemin de fer dans les wagons de marchandises ouverts. 16 2. Instructions particulières relatives au traitement des prisonniers de guerre soviétiques Du côté allemand, « l’Accord sur le traitement des prisonniers de guerre » signé à Genève le 27 juillet 1929 constituait la base juridique pour le traitement des prisonniers de guerre dans les mains des Allemands. Le « Troisième Reich » avait ratifié la Convention de Genève en février 1934. Quant au comportement envers les prisonniers de guerre soviétiques, il y avait d’autres directives qui inversaient le sens de la « Convention de Genève » et qui servaient de base pour la politique systématique d’extermination contre le bolchevisme en tant qu’idéologie ainsi que contre les citoyens de l’Union Soviétique en tant que « sous-hommes » prétendus. 17 Dans le décret du 16 juin 1941 sur « L’organisation du régime des prisonniers de guerre dans le cas Barbarossa » il était formellement déclaré: « Le bolchevisme est l’ennemi mortel de l’Allemagne national-socialiste ! Pour cette raison, la plus stricte rétention et la plus grande vigilance s’imposent envers les prisonniers de l’Armée Rouge. Il faut s’attendre à un comportement sournois de la part des prisonniers de guerre d’origine asiatique. D'où, au premier signe d'insubordination, des mesures énergiques et aucun ménagement surtout envers des agitateurs bolcheviques au premier signe d’insubordination. Suppression totale d’une résistance quelconque qu’elle soit active ou passive ! » 18 3. Le « décret Barbarossa » 19 Par le décret de Hitler portant sur l’« Exercice de la juridiction dans le territoire < Barbarossa > et des mesures spéciales des forces armées » du 13 mai 1941, les jalons furent posés des semaines déjà avant le début de la guerre pour la politique de conquête en Russie. Selon cet ordre, des « francs-tireurs », donc des partisans seraient à liquider « sans pitié » pendant le combat ou déjà durant la fuite. La même chose s’appliquerait aussi aux civils qui essaieraient de s’opposer aux dispositions de soldats allemands. Les membres de la Wehrmacht étaient tenus, sous risque de peine, de ne pas prendre en garde des personnes suspectes, mais de les exécuter sur-le-champ. Et les actions justement qui auraient pu menacer le moral des soldats devraient être frappées de peine. En revanche, tous ceux qui avaient participé aux « actions d’épuration » et par cela même avaient manqué à des prescriptions de droit militaire, ne devraient pas être punis. 20 13

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4. « L’ordre des commissaires » Dans les « Directives pour le traitement de commissaires politiques » du 6 juin 1941, le noyau dirigeant des nationaux-socialistes exigeait des forces armées de rechercher les commissaires politiques de l’Armée Rouge dans la foule des prisonniers et de les liquider. Cet ordre, lui aussi, revenait à une rupture nette de la « Haager Landkriegsordnung » de 1907. Des parallèles entre l’holocauste et l’extermination massive des prisonniers soviétiques La volonté d’exterminer les Juifs et les prisonniers de guerre russes s’exprime de manière diverse dans les écrits de propagande et dans les ordres concrets donnés. Plus d’un mois avant l’envahissement de l’Union Soviétique, le général d’armée Erich Hoeppner, commandant de la Panzergruppe 4 qui était destinée à entrer en action à l’ Est, donna les instructions suivantes à ses troupes: « Toute opération doit être marquée, pour ce qui est de sa planification et son exécution, par la volonté ferme d’anéantir complètement et sans pitié l’ennemi… » 21 Le feld-maréchal Walter von Reichenau, commandant en chef du groupe d’armée sud engagé à l’Est, lui aussi, a déclaré en octobre 1941: « L’objectif principal de la campagne contre le régime judéo-bolcheviste, c’est l’écrasement total des instruments de pouvoir et l’extirpation de l’influence asiatique dans la civilisation européenne. Il en résulte des tâches pour les forces armées qui dépassent celles du métier militaire. Dans l’espace Est, le soldat n’est pas seulement un combattant dans les règles de l’art militaire, mais le représentant d’une idée nationale inflexible et le vengeur de toutes les barbaries qui ont été infligées à la nationalité allemande ainsi qu’à ses parents. 22 Ce n’est peut-être pas un hasard si la méthode qui permis de commettre le massacre en masse des Juifs, c’est-à-dire l’utilisation du gaz toxique Zyklon B à Auschwitz, fut mise au point par la SS pour trouver un moyen « plus simple » d’assassiner d'un coup des centaines de prisonniers soviétiques sélectionnés. Hitler lui-même avait exprimé plusieurs fois en 1941 son avis que la mort des prisonniers soviétiques était un chemin envisageable pour atteindre le but de décimer les « masses slaves ». 24 Au STALAG « Markt Pongau », on avait aussi interné des officiers polonais de premier plan. La photo montre le général Tadeusz Bor-Komorowski, le dirigeant de l’Armée Patriotique de Pologne et meneur du soulèvement de Varsovie en août 1944, parmi ses fidèles à St. Johann après la libération. 14

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Le Droit International et les prisonniers soviétiques Pourquoi les prisonniers de l’Union Soviétique n’étaient- ils pas traités comme les prisonniers d’autres nations conformément aux stipulations de la Convention de Genève ? Lorsque le « Troisième Reich » pour préparer l’invasion de l’Union Soviétique fit paraître ses ordres criminels sur le traitement de membres de l’Armée Soviétique et de la population civile, le régime nazi se servit à des fins de propagande du fait que l’Union Soviétique n’avait pas accédé à l’ « Accord de Genève sur les prisonniers de guerre » (GKA) de 1929. L’Union Soviétique n’avait ratifié que l’ « Accord pour l’amélioration du sort des blessés et malades au champ de guerre». Le vide juridique qui s’était créé en raison de la non-adhérence de l’URSS à la Convention de Genève devait être comblé par l’ »Ordonnance sur les prisonniers de guerre » adopté par le Comité exécutif central et le Conseil des Commissaires Populaires le 19 mars 1931. 26 Cependant, la justification de ne pas traiter les prisonniers de guerre russes conformément au Droit International n’était que prétextée. Car le 17 juillet 1941, juste après le début de la guerre, l’Union Soviétique transmit, à l’initiative de Max Huber, président du IKRK, et par l’intermédiaire de sa puissance protectrice, la Suède, une note diplomatique à l’Allemagne nazie par laquelle elle déclarait qu’elle reconnaissait la « Haager Landkriegsordnung » de 1907 et qu’elle voudrait l’appliquer à condition qu’elle soit appliquée mutuellement. Avec cette démarche, elle accomplit l’adhésion à l’accord de 1929. L’Allemagne hitlérienne, de son côté, sûre de la victoire, ne voulait pas se lier et avoir les mains libres pour la conquête de l’Est. Mais il y avait aussi des personnages du Reich Allemand tel que Graf Moltke dans la section pour le Droit International auprès du Haut Commandement de la Wehrmacht qui s’indignaient du traitement déshonorant des prisonniers de guerre soviétiques et qui, par un mémorandum, s’adressèrent pour cette raison au Commandant de la Wehrmacht à l’Est, le feld-maréchal Keitel. Sans succès. Plus tard, en janvier 1945, Monsieur Moltke fut exécuté dans le contexte de l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944. En décembre 1941 encore, les Etats-Unis s'efforcèrent par le biais de leur ministre des Affaires Etrangères, M. Hull, d’amener l’Union Soviétique à adhérer à la « Convention de Genève » pour défendre le mieux possible les intérêts de leurs propres prisonniers de guerre. Les dirigeants soviétiques stalinistes déclinèrent cette proposition parce qu’ils se méfiaient des inspections régulières par des commissions neutres, comme il était prévu dans l’ « Accord de Genève pour les prisonniers de guerre ». De plus, à la fin de 1941, les actions d’anéantissement menées par les unités spéciales, la SS et la Wehrmacht à l’Est avaient déjà créé des conditions qui rendaient un règlement juridique international encore plus invraisemblable. Le ministre des Affaires étrangères Molotow expliqua lors d’une rencontre avec le Président Roosevelt « que d’après toutes les informations qu’on avait reçues les prisonniers soviétiques étaient traités de façon inhumaine et brutale. Son gouvernement ne serait pas disposé à consentir à un accord quelconque qui permettrait au côté allemand d’affirmer qu’il agissait en conformité avec le Droit International. L’Allemagne ne respectait pas la « Haager Landkriegsordnung » tandis que l’Union Soviétique s'efforcait de l'appliquer dans la mesure de ses moyens ». 27 15

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